de vue bien différent: il raconte ce qu'il a fait; il donne une série d'actions personnelles, en suivant à peu près l'ordre chronologique; c'est toujours de lui qu'il parle; il dit: « J'ai vu. je suis allé, j'ai mangé, j'ai bu, je suis monté sur les chevaux de bois; après, j'ai fait ceci..., etc. » Il est comme le centre du monde. Un autre commence à décrire les objets extérieurs; il est frappé de leurs couleurs et de leurs formes; il les peint, il les compare à d'autres, il a des métaphores qui prouvent avec quel intérêt il les a regardés: « Les chiens étaient de telle façon; les perroquets avaient telle couleur »; les comparaisons et les qualiOcations abondent. Un autre fait de l'érudition: il coud à sa description des notions apprises en classe, il explique, il fait la leçon. Un autre cherche un sens à la scène dont il a été le témoin, il fait effort pour deviner ce qui s'est passé dans l'àmc des personnages, il dit pourquoi on est allé à tel endroit, ce qu'on y cher- chait, ou bien il établit une relation, une logique entre les différents faits qu'il a perçus. Un autre encore prend une attitude toute spéciale, une attitude moins objective que les précédentes; il juge, il apprécie, il donne son sentiment, il trouve la fête gaie, ou triste, ou bruyante; il admire les chevaux et les voitures; s'il s'agit d'une gravure, il déplore le malheur d'un personnage, il se montre pénétré d'émotion; c'est charmant; mais il faut un peu se méfier de la sincérité des rédactions; ceux qui s'émeuvent le plus dans leurs rédactions ne sont pas toujours des enfants (pii ont bon cœur; déjà dès l'école on peut dire que « ce n'est là que de la littérature ».
Je ne puis actuellement traiter dans son ensem])le ce vaste sujet de la classification des types mentaux. La question est encore trop neuve, trop peu étudiée; mais je vais attacher un moment l'attention du lecteur sur deux types différents d'idéation qu'on rencontre constamment, si on i)rend la peine de les chercher, LES APTITUDES 2*35 dans une classe d'enfants. Je parlerai de ces deux types particuliers, i)arce que je crois les bien con- naître; mais il doit être bien entendu que ce ne sont point les seuls qui existent et qu'ils ne peuvent pas servir de base à une classilication irénérale. Ces deux types peuvent être désignés de noms divers, qui ne sont jamais complètement exacts; on peut appeler l'un Vobjectif, et l'autre le subjectif, mais ces expres- sions sont un peu vagues. Le premier mérite aussi le nom d'observateur, et le second celui d'interprétateur ou d'Imaginatif. On peut dire aussi du premier qu'il est réaliste, positif, et du second qu'il est rêveur, contem- platif. Toutes ces différences se ramènent à une dis- tinction fondamentale dont il faut bien prendre cou- science.
Nous nous trouvons, par notre nature même, en quelque sorte à califourchon entre deux mondes: le monde extérieur, composé d'objets matériels et d'évé- nements physiques, et le monde intérieur, composé de pensées et de sentiments. Suivant les moments et les besoins, nous faisons d'une manière plus exclusive de l'introspection ou de l'extrospeclion. Tantôt nous avons besoin de savoir ce qui se j)roduit autour de nous, tantôt nous cherchons à nous replier sur nous- mêmes pour réfléchir. Regardez attentivement com- ment vit un individu, vous le verrez passer de temps en temps de l'attitude d'observateur extérieur à celle de songeur. Mais nous n'avons pas tous les mêmes habitudes, les mêmes goûts, ni surtout le même tem- pérament. Certains d'entre nous sont plutôt portés vers le monde extérieur, d'autres vers le monde interne. C'est ce qui constitue, dans les sciences par exemple, les deux grandes familles d'observateurs et de théoriciens; ce sont deux grandes familles enne- mies, qui ne savent jamais se rendre justice l'une à l'autre; pour les théoriciens, l'observateur exclusif se 23 LES IDEES MODERNES SIR LES ENFANTS dépense à recueillir des faits exacts, mais sans inté- rêt, ce qui est en partje vrai: pour les observateurs, les théoriciens perdent leur temps à inventer des inter- prétations intéressantes, mais inexactes, et cela aussi est en partie vrai. Il est évident que ces deux ten- dances d'esprit sont incomplètes, fragmentaires; il faudrait, non pas seulement les faire coexister et être à la fois observateur et interprétateur, mais encore les souder, être interprétateur de ce qu'on a observé, ou observateur dans le sens de ce qu'on interprète. Pour prendre une image matérielle, l'idéal d'un savant complet n'est point d'avoir à la fois une vis et un écrou, mais un écrou adapté à la vis.
Il n'est pas difficile de démêler chez de jeunes en- faids des dispositions naissantes vers l'observation externe ou vers l'introspection; mais ce ne sont point là des analyses qu'on fait commodément dans les écoles; les écoliers nous y sont trop peu, trop mal connus individuellement; on ne fait sur eux que des cons- tatations bien superficielles. Il faut avoir fait ailleurs la psychologie des ty[ies intellectuels pour être en me- sure de la retrouver chez des écoliers. Le hasard a voulu que dans ma propre famille, il y a quelques années, j'ai trouvé deux fillettes qui présentaient, dans une opposition intéressante, le type de l'observation et celui de l'interprétation. Ces deux fillettes étaient presque du même âge. elles avaient onze ans et douze ans et demi à cette époque, elles recevaient intégrale- ment l'instruction dans leur famille, et elles étaient ainsi soumises à'des influences extérieures qui étaient aussi pareilles qu'on puisse le souhaiter; par conséquent, les différences mentales qui les séparaient étaient bien dues à leur nature projire. J'ajouterai que j'ai ])U les étudier pendant plusieurs années, tous les jours, faire avec elles un nombre immense d'expériences, qui étaient contrôlées par des observations directes de leurs pai'ents et de moi-même; et c'est là que pour la LES APTITUDES 2G7 première l'ois je me suis convaincu que la méthofl»^ des lests, pour analyser les esprits, est une méthode remarquable; il est vrai que j'ai pu l'employer à fond et que je ne me suis jamais contenté d'une réponse douteuse ou d'un résultat équivoque.
(Test d'abord dans les descriptions d'objets que Marguerite, l'ainée des deux iillettes, atteste sa tour- nure observatrice. On prie les deux sœurs de décrire — on n'emploie pas d'autre expression — un petit objet qu'on leur montre; on ajoute que la description doit être faite par écrit, et constamment on obtient de Marguerite une description du genre suivant: Description d'une feuille de marronnier par Marguerite.
Diii'i.'e: il minutes 15 secondes,) « La feuille que j'ai sous les yeux est une feuille de marronnier cueillie en automne, car les folioles sont [iresque toutes jaunes, à l'exception de deux, et une est à moitié vert et jaune.
« Cette feuille est une feuille composée de sept folioles se rattachant à un centre qui se termine par la tige nommée pétiole, qui supporte la feuille sur l'arbre.
M Les folioles ne sont i)as toutes de la même gran- deur; sur sept, quatre sont beaucoup plus petites que les trois autres.
« Le marronnier est un dicotylédone. l'on jieut s'en apercevoir en regardant la feuille, elle a des nervures ramifiées.
(( En plusieurs endroits, la feuille est tachée de [joints couleur de rouille, une de ses folioles a un trou.
« Je ne sais plus que dire de cette feuille de mar- ronnier. » Description exacte, méticuleuse, sèche, abondante, avec des traces d'érudition.
268 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS Voici la description d"Armande, la cadette, faite le même jour et avec la même feuille: Description d'une feuille de marronnier par Armande.
(Durée: 8 niinmes.)
« C'est une feuille de marronnier qui vient de tom- ber languissamment sous le vent de l'automne.
« La feuille est jaune, mais encore raide et droite, peut-être reste-t-il un peu de vigueur dans cette pau- vre mourante!
« Quelques traces de sa couleur verte d'autrefois sont encore empreintes sur les feuilles, mais le jaune domine: une bordure brune et rougeàtre en orne le contour.
« Les sept feuilles sont toutes fort belles encore, la tige verdàtre ne s'en est point détachée.
« Pauvre feuille, maintenant destinée à voler sur les chemins puis à pourrir, entassée sur bien d'au- tres. Elle est morte aujourd'hui...et elle vivait hier! Hier, suspendue à la branche, elle attendait le coup fatal qui devait l'enlever; comme une personne mou- rante qui attend son dernier supplice.
« Mais la feuille ne sentait pas son danger, et elle est tombée doucement sur le sol. » Armande, la sœur cadette, a écrit plus rapidement que sa sœur, elle a été moins inspirée par l'objet; elle donne moins de détails matériels que Marguerite, et les détails qu'elle note sont subordonnés à une impression générale d'émotion, ju-oduite par l'idée que la feuille d'automne va mourir.
Des dizaines de descriptions d'objets, faites par les deux sœurs, ont toujours montré la même différence: du détail, de la précision, de l'observation chez Mar- guerite; vague et poésie chez Armande. Inutile LES APTITUDES 269 d'ajouter — et nous le disons une fois pour toutes — que chacune des fillettes ignorait la rédaction de sa sœur; elles avaient promis de n'en pas parler entre elles, et je sais qu'on peut se lier complètement à leur [tarole.
La description d'un objet absent donne lieu aux mêmes différences de description. A cette époque, nous habitions Meudon; et, près de chez nous, il exis- tait une belle maison, toujours inhabitée, et que nous avions souvent visitée. Je demande aux deux enfants de la décrire.
La narration de Marguerite commence ainsi: « La maison Lar — « L'autre jour, je me promenais dans la rue du Dé- jtart. lorsqu'une grande affiche accrochée à la grille d'un jardin attira mon attention. Il y avait peu de temps que je connaissais Meudon, et c'était la pre- mière fois que je remarquais cet écriteau: je m'ap- prochai donc, et je vis écrit: Grande Maison à ven- dre ou à louer; s'adresser: 1° à M. P...notaire à Meudon; 2° à M. M...23, rue de Rennes, Paris. — C'était un peu loin. et. comme je suis curieuse, je me dis: si je sonne ici on sera bien forcé d'ouvrir, et si le concierge est accommodant, j'entrerai!
<( Je sonne donc, et, au bout d'un petit instant, la porte s'ouvre, quoiqu'il n'y eût personne, on l'ouvrait de la cuisine (ainsi que je le sus plus tard). J'entrai dans une belle allée, pleine de gravier, bordée d'ar- bres assez touffus, et do petites roches où croissent des genêts. De chaque côté de la porte, sur une petite hauteur, se trouvaient deux terrasses, la belle allée était au milieu dans une sorte de bas-fond, elle était très droite; au bout, on voyait un grand et large esca- lier, et au-dessus une marquise, là encore une sorte de terrasse où donnaient des fenêtres; c'était la mai- 270 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS son...A peine étais-je entrée qu'un {letit rhien noir arriva en aboyant, d'une voix d'un timbre très clair; au même instant, un jardinier aux cheveux sris vint auprès de moi, je lui exposai le but de ma visite, il consentit à me faire visiter sa maison. Nous commen- çâmes par le jardin, il était très beau, deux belles pelouses...etc. » La rédaction se poursuit longuement, avec une exactitude surprenante de description; elle ne con- tient que la très légère liction d'une visite. Aucun dé- tail n'est inventé.
Voici la rédaction d'Armande: « Maison déserte.
« Imaginez-vous une grande et superbe maison inhabitée que le passant admire lorsqu'il l'aperçoit au fond d'une allée de massifs embaumés. Le jardin est grand et désert; lorsque le vieux Janvier vient y faire son tour, il n'y trouve jamais que les arbres cou- verts d'une neige éblonissante, que les chemins cou- verts d'hermine blanche; c'est triste, c'est lugubre; tout au fond de ce jardin solitaire tremblent les restes d'un vieux portique, sur lequel les corbeaux viennent sinistrement croasser lorsqu'ils n'ont plus rien à faire. C'est mortel de vivre dans cette maison aux fenêtres closes, aux rideaux tirés; les vieux pianos dorment dans les salons, reposant leurs cordes anciennes, les fenêtres ne s'ouvrent plus, tout est usé. rouillé par I(> temps et surtout l'inaction; tout respire une odeui' acre de la j)ièce qu'on n'aère pas. Les vieux fauteuils se regardent tristement comme de vieux camarades habitués à vivre ensemble, ils se regardent de leurs dorures éteintes, et les grandes statues se jdaigneni amèrement de leur solitude; il fait froid au dehors, et on ne chautTe pas la maison, qui tremble de don- LES APTITUDES leur; les chaises s'ai»prochenl iniililonient de la che- minée jadis flamboyante î « Mais lorsque le printemjjs vient rayonner, et rendre la vie aux arbres, les lilas fleurissent comme l'aubépine, le soleil mûrit les fruits, les oiseaux ga- zouillent, la vie renaît au sein du jardin qui soupire, avec le zéphir qui caresse les têtes embaumées des lilas )).
C'est toujours la même différence. Ici, plus de conci- sion, plus de vague, plus d'émotion, plus de poésie. Si on fait faire aux deux sœurs par écrit le récit d'une promenade, Marguerite donne un récit copieux, bourré de détails exacts, bien observés, et sans grand commentaire. Au contraire, le compte rendu d'Ar- mande reste bien plus incomplet, plus flou, plus émotif et plus interprété. Il nous paraît évident qu'Ar- mande attache moins d'importance au monde exté- rieur qu'aux émotions qu'elle en tire.
J'ai cherché à multiplier les épreuves pour voir sous toutes leurs faces ces deux attitudes mentales si curieu- sement opposées. Je fais écrire à mes deux sujets des mots détachés, et ensuite je leur demande quelle est la signification de ces mots; l'expérience a été faite, refaite, continuée pendant plusieurs années, sur des centaines de mots: on note dans la liste de Marguerite une grande abondance de noms d'objets présents, ou de mots désignant sa personne, un grand nombre aussi de mots relatifs à des souvenirs de faits, très peu de mots à sens abstrait, très peu de mots écrits sans penser au sens, et enfin, aucun mot notant une image d'invention. Chez Armande. c'est la proportion inverse; les mots notant des objets présents et traduisant des observations sont moins nombreux; les souvenirs sont moins nombreux aussi; en revanche, les mots abstraits, les mots d'imagina- tion, les mots à demi inconscients abondent. Tout ceci LES IDEES MODERNES SUR LES ENFANTS nous jii'ouve que Marguerite, très consciente, avec peu d'abstraction et de rêve, ne perd point le contact avec le monde extérieur, tandis qu'Armande préfère les mots abstraits, les mots à idées vagues, et, du reste, elle possède un vocabulaire plus fin. ce qui atteste déjà que son type subjectif comporte un plus grand dévelo))pement du langage.
Donnons-leur l'ordre de nous écrire des phrases quelconques; et on verra encore mieux leur mentalité apparaître. Ceci aussi a été répété des centaines de fois. Les phrases de Marguerite sont des affir- mations de faits réels, empruntés à sa vie privée, et, par conséquent, difficiles à comprendre sans long commentaire exidicatif. Elle écrira, par exemple: (I L'autre jour, nous sommes allés avec Marguerite chercher des rouleaux neufs chez Pathé. — Gyp a très bien aboyé hier au soir, lorsque A...frappait aux vo- lets, nous sommes dans l'espérance qu'il deviendra un bon chien de garde. — Comme cette pauvre Armande doit s'ennuyer, en m'attendant pour aller à bécane! » Au contraire, Armande, par un contraste amusant, ne fait aucune allusion à sa vie réelle; elle peint un tableau poétique, elle imagine un fait absolument faux: « Une voiture s'arrête brusquement devant l'église. — En passant dans les bois, j'ai vu un oiseau tombé de son nid. — Il est nuit, quelques étoiles brillent discrètement dans la nue. la lune trem- blante se cache sous un nuage. — L'enterrement défile en silence, et glisse le long des rues détrem- pées par la pluie. » Sur une suggestion de changer leur genre de phra- ses. Marguerite fait des phrases d'imagination; son imagination enfante surtout de petits événements pré- cis et vraisemblables: « Un petit garçon qui se promenait avec son chien eut la douleur de le voir écrasé par une lourde char- rette. — Rue du Bac, deux fiacres s'accrochèrent très LES APTITUDES 273 brusquement, et une femme qui se trouvait dans l'un d'eux eut la tète broyée contre le trottoir. » Armande se tourne vers un domaine tout différent, celui des pensées abstraites, ou elle revient à son genre favori.
« La colère est un défaut qui nous occupe souvent. — Les murs d'une vieille maison suintent quand il pleut. » Arrivera-t-on à les faire se ressembler en les ])riant de compléter une phrase dont on leur donne le commencement? Pas davantage. Marguerite complète avec la précision de petits faits. Armande avec une idée vague et poétique. On donne: Je suis entré dans...Armande écrit:...la campagne par un sentier couvert. Marguerite écrit:...une épicerie, et j'ai acheté pour deux sous de chocolat. Cet exercice a été fait sur des centaines de phrases, et avec des résul- tats si nets qu'on pouvait presque toutes les fois reconnaître quel en était l'auteur. Les rédactions de pure imagination nous montrent toujours les mêmes faits, et je pense que dès lors il est inutile d'insister sur les manifestations de ces deux mentalités. Ce qui est plus intéressant, c'est de voir en quoi surtout elles diffèrent. Il est évident pour nous que Margue- rite à une imagerie plus abondante, plus intense, plus précise que celle de sa sœur; elle se représente mieux ce qu'on lui suggère et elle affirme en etîet que lorsqu'elle se représente quelqu'un de connu, c'est aussi fort, aussi net que si elle le voyait. En cela, elle est bien supérieure à Armande qui explique que toutes ses images sont vagues, brouillées et sur- tout inadéquates à sa pensée. En revanche, Armande montre un plus grand développement du langage; elle écrit des mots plus compliqués, plus choisis; dans des recherches sur les associations d'idées, on voit qu'elle est plus influencée par le son du mot. elle 274 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS fait un plus grand nombre d'associations verbales. Depuis l'époque où j'écris, elle a bien montré son développement verbal; elle a de l'esprit de mot, elle a écrit des vers, et dans la conversation elle cultive avec succès le calembour. Or, le développement du langage, je l'ai déjà dit, marque chez elle un esprit tourné vers la vie intérieure; et en effet, j'ai cons- taté bien souvent que si Marguerite, qui est intelli- gente, peut faire utilement de l'introspection, elle y réussit moins bien qu'Armande; celle-ci s'analyse avec prédilection; on sent qu'elle est là dans son domaine. Un dernier trait qui met comme le sceau au parallèle que nous venons d'esquisser: le monde extérieur exprime surtout l'espace, les rapjtorts de position entre les objets, tandis que le monde inté- rieur ne contient aucun espace, aucune distance, ni aucune forme; il est asservi seulement à la loi du temps. Or, fait bien surprenant, j'ai vu maintes fois que Marguerite, qui est l'observatrice, le type objectif. sait toujours bien s'orienter dans les promenades et les courses au milieu d'un endroit inconnu; elle con- naît la direction du nord ou de son point d'origine. Au contraire, Armande ne se préoccupe pas de l'orien- tation, elle perd très vite la notion des directions principales, et elle retrouve difficilement son chemin. En revanche, Marguerite ne se soucie pas de l'heure. du temps qui s'écoule, tandis qu'Armande attache à l'heure la plus grande im]»ortance; l'heure est comme une de ses préoccupations principales. Elle sait tou- jours l'heure qu'il est; et si elle ne peut pas consulter une montre, elle arrive à conjecturer très exactement l'heure réelle.
Ce qu'il importe surtout de montrer en terminant, ce sont les conclusions j)édagogiques à tirer de ces analyses. Depuis que j'ai fait ces études, {plusieurs années se sont passées, les petites lillettes sont devenues grandes, et j'ai pu suivre attentivement tout leur LES APTITUDES -'O (léveloppcnienl ultérieur, jour par jour. Jamais aucun fait nouveau n'est venu démentir la justesse de mes analyses précédentes et toute la psychologie indivi- duelle que j'en avais tirée. Cependant, il s'est produit MU petit événement, qui d'abord m'a sinpfulièrement étonné, et que je n'ai pu comprendre que lentement. Armande. la cadette, s'est éprise de peinture vers l'âge de (juatorze ans. et depuis cette époque elle n'a cessé de prendre la peinture pour centre de ses préoccupations. J'ai cru d'abord qu'il y avait là comme un démenti à tout ce que j'avais observé, car elle n'a poiid, une aptitude marquée à l'observa- tion; et il me semblait que la peinture est bien un art des yeux, un art extérieur. Comment cette sub- jective pouvait-elle s'attacher à ce qu'il y a de plus objectif? Ne devait-elle pas plutôt être portée à écrire, à faire de la poésie ou des analyses intimes? Elle en a fait, il est vrai; mais son goût dominant reste pour la peinture, et puisque depuis bien des années elle s'y montre ardemment fidèle, c'est certainement la preuve qu'elle a trouvé sa voie. Il y a donc là pour nous un problème à résoudre. On parvient aie comprendre un peu, en interrogeant Armande longuement, patiem- ment, et surtout en l'observant. Ce qui lui a donné le plus de mal en peinture, c'est le dessin, c'est aussi cette reproduction saisissante, réaliste, du type du modèle, qui réclame non seulement de l'observation, mais l'esprit aigu de l'observateur; si elle se laissait aller à ses goûts, elle irait vers une jteinture d'ima- gination, repr-tîsentant ce qu'elle aime et ce qu'elle rêve plutôt que ce qu'elle voit, et comme elle ne veut pas trop céder à cette tendance subjective, elle s'oblige à faire des efforts sur elle-même et à se com- battre. Et d'autre part, si elle s'astreint volontai- jcment à ne faire que de l'observation et à reproduire la nature sans y rien modilier, elle fait un travail pénible où sa verve se fige et où sa pensée se décou- 276 LES IDÉES MODERNES SLR LES ENFANTS rage. 11 y a donc en elle nne lutte i)erpétuello. et bien intéressante, entre des tendances opposées. Mais ce qu'elle tient de son type mental, ce sont deux qualités précieuses, d'abord une très grande lucidité d'analyse et de critique qui provient en partie de son langage intérieur très développé, et en second lieu une pré- dominance des états d'àme qui la dirigera peut-être un jour vers une sorte de peinture psychique; j'en- tends par là une peinture de ce qu'on éprouve, plutôt qu'une représentation de ce que l'on voit.
A la réflexion, je suis extrêmement heureux que la destinée ultérieure d'un de mes sujets ait semblé donner un démenti à mes analyses. C'est pour moi une leçon. Mes analyses restent intactes, j'en suis plei- nement convaincu; mais la conclusion pédagogique à en tirer est mise en question. D'une manière géné- rale, lorsqu'un enfant a du goût pour l'observation, c'est vers les professions en contact avec la nature qu'il faut le diriger; en lui donnant ces conseils et directions, on lui rend le plus grand service. Mais à ces règles, il y a des exceptions qui montrent que les règles pédagogiques ne sont pas inflexibles et fatales. Il y a dans l'esprit humain une fécondité et une souplesse toujours supérieures à ce qu'on a sup- posé. Nous ne devons donner par conséquent que des conseils toujours sujets à revision et ne rien imposer de vive force.
Le praticien et le littéraire.
Nous abordons une dernière division des esjirils; celle-ci est déjà très connue en Amérique, où le déve- loppement des écoles professionnelles et techniques est si florissant, et où même dès l'école jirimaire on a su faire une si large i)lace aux travaux manuels; mais en France, nous sommes encore bien en retard; et les idées si connues, devenues classiques de l'autre LES APTITUDES LES APTITUDES côté de TAtlantique, sont encore neuves chez nous; l'importance des arts manuels n'est point appréciée à sa valeur vraie; elle a encore contre elle bien des préjugés.
Qui est-ce qui n'a pas observé dans la vie des hommes qui sont fort intelligents, qui ont des idées générales sur toute chose, qui les expriment bien, avec clarté, avec bon sens, et même avec profondeur, qui se montrent à l'occasion des orateurs éloquents, et qui, cependant, par un contraste piquant, sont ex- trêmement maladroits de leurs mains, si maladroits que le moindre des ouvriers se moquerait d'eux? On me citait dernièrement un exemple très net de ces aptitudes partielles: c'est un chef de direction dans une des Administrations de l'État, qui a dû une grande autorité à son don de parole et à son esprit clair, ordonné, méthodique; il pouvait improviser, sur n'im- porte quelle question, un rapport plein de bon sens; mais il était incapable de planter un clou; il ne pou- vait pas se rendre compte si un tableau pendu au mur de sa chambre était droit ou de travers; cycliste, il était de ceux qui ne comprennent rien à leur machine, qui sont incapables de réparer en route le i>neu qui crève; il n'aurait même pas su serrer un écrou. J'ai connu personnellement un ancien élève de l'École nor- male, qui présentait les mêmes qualités et les mêmes défauts. Je n'ai jamais rencontré un aussi bel orateur; il était impossible de le prendre au dépourvu. Président d'une petite société scientifique, il savait parler avec un goût et une correction toute présidentielle des questions qu'il connaissait le moins; pour peu que quelqu'un lui donnât le /a, aussitôt il apprêtait son archet; sa parole était une vraie musique. 11 avait du bon sens, de la riposte, et de l'esprit d'à-propos dans les discussions; il avait en outre un talent réel d'organisation. Peut-être l'originalité lui faisait-elle défaut; ceux qui ne le connaissaient pas beaucoup 278 LES IDÉES MODERNES SUE LES ENFANTS surestiinaiciil son mérilo. à cause de sa facilité de parole; quand, au contraire, on le fréquentait depuis longtemps, on s'ai)ercevail (jue. malgré une intelli- gence réelle, et une aptitude très grande à manier les idées générales, sa pensée était inférieure à sa parole; et il donnait incontestablement, comme tous ceux qui sont essentiellement verbaux, une impression de vide. Ce littéraire était lourd, de tournure empotée, et très maladroit de ses mains; il aurait fait un mauvais ou- vrier; il répugnait à tous les sports, et prenait sur eux sa revanche en les méprisant cordialement. Ce sont là deux exemples très nets d'esprits littéraires, ou pour mieux dire esprits verbaux, auxquels les apti- tudes manuelles font complètement défaut.