SigPhi · Auguste Comte

Cours de philosophie positive. (46) (French)

Page 19 of 28

la nouvelle philosophie sociale l'augmente radicalement et à un haut degré: ce ne sont plus ainsi des conseils ou des leçons que la politique demande seulement à l'histoire pour perfectionner ou rectifier des inspirations qui n'en sont point émanées; c'est sa propre direction générale qu'elle va désormais exclusivement chercher dans l'ensemble des déterminations historiques.

Après avoir ainsi exécuté suffisamment, dans ce chapitre, l'indispensable examen préliminaire du véritable esprit général qui doit caractériser la sociologie, et des divers moyens essentiels d'exploration qui lui sont propres, il me reste à compléter cette opération en considérant, plus rapidement, dans la leçon suivante, ses différentes relations nécessaires avec les autres sciences principales, afin que sa vraie constitution philosophique soit enfin irrévocablement établie, de façon à nous permettre ensuite de procéder directement, avec une véritable sécurité scientifique, à l'élaboration pleinement rationnelle de ce grand sujet.

QUARANTE-NEUVIÈME LEÇON.

Relations nécessaires de la physique sociale avec les autres branches fondamentales de la philosophie positive.

Avec quelque scrupuleuse exactitude que l'on s'efforçât de se diriger constamment, dans la nouvelle philosophie politique, d'après l'esprit général, à la fois scientifique et logique, que je viens de caractériser, les conditions essentielles de la positivité n'y sauraient être, en réalité, suffisamment remplies, tant que la science sociale y serait conçue et cultivée comme entièrement isolée, sans avoir convenablement égard aux indispensables relations indiquées par son véritable rang encyclopédique. La subordination rationnelle de la physique sociale envers l'ensemble des autres sciences fondamentales, suivant la hiérarchie scientifique que j'ai établie, constitue, à mes yeux, un principe d'une telle importance qu'il comprend, en quelque sorte, d'une manière implicite et indirecte mais nécessaire, toutes les diverses prescriptions philosophiques relatives au mode propre d'institution générale de cette science nouvelle, tandis qu'il ne pourrait, au contraire, être suppléé par aucune d'elles. On peut maintenant assurer, sans aucune exagération, que c'est surtout le défaut d'accomplissement réel de cette grande condition préalable, dont rien ne saurait dispenser, qui a, de nos jours, essentiellement paralysé tous les efforts tentés, même par les meilleurs esprits, pour traiter les questions sociales d'une manière vraiment positive, transformation dont la nécessité et même la possibilité ne sont plus, au fond, susceptibles désormais d'aucune contestation directe, quoique personne n'ait jusqu'ici convenablement saisi l'ensemble des obligations intellectuelles qu'impose une telle rénovation. Soit qu'on envisage le système des diverses données indispensables immédiatement fournies à la sociologie par les différentes sciences antérieures, soit qu'on ait égard à la considération, encore plus importante sans doute, des saines habitudes spéculatives que peut seule y développer leur étude préliminaire, l'appréciation journalière des essais actuels pour constituer une vraie philosophie politique ne permet point d'hésiter à regarder cette lacune capitale comme la principale cause de leur avortement radical, et de la direction vicieuse que finissent par suivre involontairement à cet égard les intelligences qui semblaient d'abord les mieux disposées[30]. Il importe donc beaucoup d'examiner ici directement l'ensemble de ces relations nécessaires, quoique leur explication soit implicitement comprise dans les considérations analogues déjà présentées à l'égard des autres sciences fondamentales, surtout au volume précédent envers la science biologique, ce qui nous permettra d'abréger maintenant, à un haut degré, cette indispensable opération, sans nuire aucunement à son efficacité essentielle.

[Footnote 30: Pour mieux caractériser ici cette importante observation, je crois devoir en indiquer, avec franchise, un exemple remarquable et récent, qui me sembla doublement décisif, soit parce qu'il se rapporte à un esprit présentant d'incontestables symptômes d'une véritable force scientifique, malgré la déplorable éducation métaphysique qui le domine essentiellement, soit aussi parce que l'aberration dont il s'agit résulte d'un emploi abusif de la méthode historique proprement dite, la plus convenable néanmoins aux saines explorations sociologiques. Dans l'importante discussion qui eut lieu, en France, en 1831, sur l'hérédité de la pairie, l'un des plus éminens défenseurs de cette hérédité (M. Guizot), afin de produire son opinion sous un aspect vraiment scientifique, s'efforça de la motiver principalement par cette prétendue indication historique, que, d'après l'ensemble du passé, la marche progressive de la civilisation humaine tend nécessairement à augmenter sans cesse l'influence sociale et politique de l'hérédité. Un tel argument, de la part d'un tel esprit, ne saurait, sans doute, être regardé comme un simple artifice de circonstance; il suppose une sincère et profonde conviction personnelle, au moins momentanée: et cependant on pourrait à peine imaginer une observation plus radicalement et plus directement contraire à l'universelle réalité des phénomènes sociaux. En se rappelant que partout les diverses professions étaient, dans l'origine, essentiellement héréditaires, que d'abord on héritait même de l'esclavage et de la liberté, et que, jusqu'à des temps très rapprochés, la naissance constitua toujours la principale condition d'un pouvoir quelconque, quand on considère, en un mot, les divers témoignages, aussi décisifs que nombreux, qui montrent, au contraire, l'influence sociale de l'hérédité comme constamment décroissante à mesure que l'évolution humaine s'accomplit, il devient presque impossible de comprendre une hallucination aussi complète, chez un esprit aussi distingué, qui, appliquant à son sujet le meilleur mode d'exploration directe, a pourtant _vu_, dans des phénomènes aussi caractérisés, l'inverse de la réalité la moins équivoque.

Cette aberration décisive me paraît singulièrement propre à faire sentir combien l'excessive complication des observations sociales exige, de toute nécessité, que l'esprit une indispensable conception préliminaire de l'ensemble du développement humain, mais, avant tout, par une étude préalable et graduelle des divers systèmes d'observations scientifiques déjà soumis à une exploration pleinement positive envers des phénomènes plus simples.]

Cette intime subordination philosophique n'a jamais pu être plus irrécusable et plus prononcée que dans le cas actuel, où elle est néanmoins si profondément méconnue jusqu'ici. Elle y résulte immédiatement, en effet, du rang incontestable que notre hiérarchie fondamentale assigne nécessairement aux phénomènes sociaux après toutes les autres catégories principales de phénomènes naturels, en vertu de la complication supérieure, de la spécialité plus complète, et de la personnalité plus directe, qui les distinguent si hautement même des phénomènes les plus élevés de la vie individuelle. Pour concevoir, en général, comment ces caractères irrécusables déterminent ainsi l'étroite dépendance rationnelle de la science sociologique envers les différentes branches antérieures de la philosophie naturelle, il suffit de considérer d'abord que l'étude positive du développement social suppose, de toute nécessité, la co-relation continue de ces deux notions indispensables, l'humanité qui accomplit le phénomène, et l'ensemble constant des influences extérieures quelconques, ou le milieu scientifique proprement dit, qui domine cette évolution partielle et secondaire de l'une des races animales. Sans l'usage permanent d'un tel dualisme philosophique, aucune spéculation sociale ne saurait, évidemment, jamais comporter une vraie positivité. Or, le premier terme de ce dualisme fondamental subordonne directement la sociologie à l'ensemble de la philosophie organique, qui fait seul connaître les véritables lois de la nature humaine; et le second la lie aussi, d'une manière non moins inévitable, au système entier de la philosophie inorganique, duquel seul peut dériver une juste appréciation des conditions extérieures d'existence de l'humanité. En un mot, l'une de ces deux grandes sections de la philosophie naturelle détermine, en sociologie, l'agent du phénomène, et l'autre le milieu où il se développe. Comment l'étude d'une telle évolution pourrait-elle devenir aucunement positive, tant qu'elle sera toujours poursuivie en y faisant abstraction totale de cette double co-relation? Tel est, sous le point de vue purement scientifique, le principe propre et direct de la subordination nécessaire de la science sociale envers l'ensemble de la philosophie naturelle. On voit que, sous ce rapport, nous sommes spontanément conduits à envelopper ici, dans une commune appréciation sommaire, les trois parties essentielles de la philosophie inorganique proprement dite, la chimie, la physique, et l'astronomie, toutes également relatives à l'étude du milieu social. Cette concentration naturelle du sujet, qui permettra d'abréger beaucoup la leçon actuelle, ne saurait d'ailleurs y altérer essentiellement la netteté des considérations principales, pourvu que, en temps opportun, le mode de participation philosophique propre à chacune de ces trois sciences soit suffisamment signalé. Quant à la méthode proprement dite, l'indispensable obligation de subordonner convenablement les études sociales au système graduel des autres études fondamentales, résulte, d'une manière encore plus directe et plus évidente, de la complication supérieure qui caractérise de tels phénomènes, dont l'examen scientifique ne saurait être utilement tenté qu'après la préparation rationnelle résultant de l'examen préalable des autres catégories successives de phénomènes moins compliqués. Telle est la double appréciation philosophique à laquelle nous devons ici spécialement procéder, dans les limites qui viennent d'être indiquées, en parcourant en sens inverse notre série encyclopédique, afin de considérer d'abord les relations les plus intimes et les plus directes, comme à l'égard de tous les cas analogues traités dans les volumes précédens. Nous devrons ensuite, pour compléter cette indispensable opération, caractériser enfin la réaction nécessaire, soit scientifique, soit logique, que la sociologie, une fois constituée, devra, par sa nature, exercer ultérieurement, à son tour, sur l'ensemble des sciences antérieures, réaction encore moins soupçonnée aujourd'hui que l'action principale elle-même.

Relativement à la biologie, la profonde subordination philosophique de la science sociale est tellement incontestable que personne n'oserait plus, désormais en méconnaître directement le principe évident, parmi ceux qui, dans l'application réelle, n'y ont essentiellement aucun égard. Cette contradiction presque universelle entre la maxime et l'usage ne tient pas seulement aujourd'hui à la conception radicalement vicieuse des études sociales: elle résulte aussi du caractère philosophique beaucoup trop imparfait que présente encore la science biologique elle-même chez la plupart des esprits actuels, sauf un petit nombre d'éminentes exceptions, comme je l'ai spécialement établi dans la quarantième leçon. Il faut, sous ce dernier point de vue, attribuer surtout cette insuffisante prépondérance actuelle de la philosophie biologique dans l'ensemble des théories sociales, à l'imperfection plus prononcée qui distingue la partie transcendante de la biologie, relative à l'étude générale des phénomènes intellectuels et moraux. C'est, en effet, par une telle partie que doit naturellement s'établir la principale subordination directe de la sociologie envers la biologie, dont les autres branches ne sauraient cependant y être immédiatement négligées. Or, la physiologie cérébrale étant d'institution toute récente, et son état scientifique naissant, encore trop vaguement ébauché, ayant été à peine reconnu des esprits même les plus avancés (_voyez_ la quarante-cinquième leçon), on ne saurait s'étonner que les relations fondamentales entre la sociologie et la biologie n'aient pu être jusqu'ici convenablement organisées. Quand on s'en occupera directement, il y faudra distinguer sous deux aspects principaux, également indispensables, l'un primitif, l'autre continu, la dépendance inévitable des saines études sociales envers l'étude préalable de la nature humaine. Sous le premier rapport, la biologie doit d'abord fournir le point de départ nécessaire de l'ensemble des spéculations sociales, d'après l'analyse fondamentale de la sociabilité humaine, et des diverses conditions organiques qui déterminent son caractère propre.

Mais, en outre, les termes les plus élémentaires de la série sociale ne pouvant comporter presque aucune exploration directe, ils doivent être essentiellement construits en appliquant la théorie positive de la nature humaine à l'ensemble de circonstances correspondant, en concevant les faibles renseignemens isolés que peut immédiatement admettre cette première ébauche de la société comme bien plutôt destinés à faciliter et à perfectionner cette détermination rationnelle qu'à suggérer eux-mêmes le vrai caractère d'une telle enfance de l'humanité. Quand le développement social est devenu trop prononcé pour qu'une pareille déduction continue à rester possible, comme je l'expliquerai ci-dessous, alors commence, sous le second point de vue, une invariable participation sociologique, toutefois moins directe et moins spéciale, de la théorie biologique de l'homme, à laquelle l'évolution de l'humanité doit, évidemment, se montrer toujours conforme. Il en résulte, dans le système entier des études sociologiques, soit statiques, soit dynamiques, de précieuses vérifications continues, et quelquefois même d'heureuses indications générales, ainsi que je l'ai déjà indiqué à la fin de la leçon précédente. Ces vérifications et ces indications sont immédiatement fondées, avec une irrésistible rationnalité, sur l'invariabilité nécessaire de l'organisme humain, dont les diverses dispositions caractéristiques soit physiques, soit morales, soit intellectuelles, doivent se retrouver essentiellement les mêmes à tous les degrés de l'échelle sociale, et toujours identiquement coordonnées entre elles, le développement plus ou moins étendu que l'état social leur procure ne pouvant jamais altérer aucunement leur nature, ni, par conséquent, créer ou détruire des facultés quelconques, ou seulement même intervertir leur mutuelle pondération primitive. À toute époque de l'évolution humaine, un aperçu sociologique direct ne saurait donc être scientifiquement admis, quelque puissantes que semblent d'ailleurs les inductions historiques sur lesquelles il repose, s'il est contradictoire aux lois connues de la nature humaine: si, par exemple, il suppose, chez la plupart des individus, un caractère très prononcé de bonté ou de méchanceté; s'il représente les affections sympathiques comme habituellement supérieures aux affections personnelles; s'il indique une prépondérance effective et commune des facultés intellectuelles sur les facultés affectives, etc. Dans tous les cas semblables, qui sont, à vrai dire, bien plus multipliés déjà que ne doit d'abord le faire présumer l'extrême imperfection actuelle de la théorie biologique de l'homme, les propositions sociologiques quelconques devront être aussi bien soumises, d'après ce seul contrôle, à une indispensable rectification ultérieure, que si elles supposaient à la vie humaine une durée exorbitante, ou si elles contredisaient, à tout autre égard matériel, les lois physiques de l'humanité: puisque les conditions intellectuelles et morales de l'existence humaine, quoique plus difficiles à apprécier, et par suite beaucoup moins connues jusqu'ici que ses conditions matérielles, ne sont certainement, au fond, ni moins réelles, ni moins impérieuses, lorsque enfin on parvient à les dévoiler nettement. C'est ainsi, par exemple, que, d'un tel point de vue biologique, toutes les doctrines politiques actuelles devraient être proclamées radicalement vicieuses, par cet unique motif scientifique que, dans leur irrationnelle appréciation des phénomènes politiques, soit actuels, soit antérieurs, elles conduisent toujours à admettre, les unes chez les gouvernans, les autres chez les gouvernés, un degré habituel de perversité ou d'imbécillité, un esprit de concert ou de calcul, profondément incompatibles avec les notions les plus positives sur la nature humaine, dès lors constituée, chez des classes entières, en état permanent de monstruosité pathologique, ce ce qui est évidemment absurde. Un exemple aussi décisif peut donner une juste idée des précieuses ressources générales que la sociologie positive devra retirer constamment de sa subordination fondamentale envers la biologie, surtout quand la physiologie cérébrale, si heureusement instituée par le génie de Gall, sera enfin convenablement cultivée.

Quelle que soit l'extrême importance réelle de telles indications, primitives ou continues, on ne peut se dissimuler que les principaux philosophes biologistes les ont aujourd'hui presque toujours conçues d'une manière vicieusement exagérée, qui tendrait à faire entièrement disparaître la sociologie comme science directe et distincte, en la réduisant à n'être plus qu'un simple corollaire final de la science de l'homme, abstraction faite de toute observation historique proprement dite. Cette grande aberration philosophique fut surtout très marquée chez l'illustre Cabanis, et Gall lui-même ne sut point s'en garantir suffisamment. Sans être, certes, aussi profondément irrationnelle que la tendance analogue de la plupart des physiciens et des chimistes à traiter, à son tour, la biologie comme une simple dérivation de la philosophie inorganique, une telle disposition intellectuelle n'est peut-être pas moins nuisible aux progrès réels de l'esprit humain; car, si elle pouvait prévaloir, elle empêcherait, de toute nécessité, l'indispensable essor de la science sociale. On conçoit, en effet, d'après les explications précédentes, que la première ébauche de la série sociale, considérée dans ses termes originaires, doive surtout résulter, à titre de déduction directe, de la théorie biologique de l'homme, indépendamment d'une exploration historique alors impossible ou trop défectueuse. Mais une telle manière de procéder deviendrait nécessairement illusoire pour l'étude ultérieure de l'évolution sociale, si l'on prétendait persister encore à déterminer essentiellement _à priori_ le développement effectif, au lieu de l'étudier d'après des observations immédiates et spéciales. Le phénomène principal de la sociologie, celui qui établit avec la plus haute évidence son originalité scientifique, c'est-à-dire l'influence graduelle et continue des générations humaines les unes sur les autres, se trouverait dès-lors essentiellement absorbé, ou du moins dissimulé au point d'être entièrement méconnu, en vertu de l'impossibilité manifeste où serait ainsi notre intelligence de deviner les principales phases effectives d'une évolution aussi complexe, sans l'indispensable prépondérance directe de l'analyse historique proprement dite. Quand même les lois fondamentales de la nature humaine seraient un jour beaucoup mieux connues qu'elles ne peuvent jamais l'être, notre force de déduction serait certainement impuissante à en tirer des conséquences aussi difficiles et aussi lointaines. Dans les premières générations humaines, quand l'évolution sociale commence à peine à manifester quelques caractères vagues et indécis d'une progression encore flottante et imperceptible, cette déduction est possible à un certain degré, et devient même indispensable, comme nous l'avons vu, au point de dominer d'abord l'observation directe. Mais, au contraire, aussitôt que le mouvement social est réellement établi, l'influence successive et croissante des générations antérieures devient bientôt la principale cause des modifications graduelles qu'il présente, et dès-lors le mode essentiel d'exploration doit radicalement changer, afin d'être toujours rationnellement conforme à la vraie nature des phénomènes correspondans.

L'analyse historique y devient alors, de toute nécessité, à jamais prépondérante, et les indications purement biologiques, malgré leur inévitable importance, n'y peuvent plus être utilement employées qu'au simple titre d'un précieux auxiliaire général et surtout d'un indispensable contrôle fondamental. C'est ainsi que, jusque dans la philosophie inorganique, à l'égard de phénomènes infiniment moins compliqués, lors même que, comme en astronomie, les lois élémentaires en sont parfaitement connues, l'observation propre et immédiate dirige essentiellement l'exploration, aussitôt que le cas devient assez composé pour que la pure déduction cesse d'être praticable: ce qui doit, _à fortiori_, rendre désormais incontestable une semblable nécessité scientifique, à l'égard des phénomènes les plus complexes que notre intelligence puisse explorer. Dans la simple histoire de la vie individuelle, les biologistes ne se croient nullement dispensés de recourir à l'analyse directe des âges, comme principal moyen d'exploration, quoique l'état primitif de l'organisme, combiné avec la nature propre du milieu correspondant, constitue, sans doute, la première cause générale de la suite des variations ultérieures. Par quelle étrange inconséquence se croiraient-ils donc affranchis d'une telle obligation scientifique, à l'égard d'une évolution bien autrement compliquée, à la fois plus étendue et plus prolongée, à laquelle concourent, d'une manière de plus en plus intense et variée, les divers individus et surtout les diverses générations? Aussi ces vaines tentatives n'ont-elles jamais pu recevoir aucune exécution réelle, et n'ont-elles vraiment servi qu'à mieux manifester aujourd'hui l'évidente urgence de la régénération fondamentale des études sociales, ainsi poursuivie par tant de voies diverses. Mais, à l'état même de simple projet, elles sont déjà profondément nuisibles, en faisant disparaître entièrement, ou, ce qui est équivalent au fond, en reléguant comme subalterne, la seule classe d'observations sur laquelle puisse véritablement reposer la science sociale, quelques secours qu'elle doive emprunter à l'ensemble des sciences antérieures, et surtout à la biologie elle-même. Bien loin de pouvoir enfin élever, comme on le suppose, le système des études sociales à un état vraiment positif, il est évident qu'une telle aberration philosophique, en faisant directement méconnaître le développement continu de l'humanité, ou du moins en le réduisant à une progression peu caractérisée et vaguement définie, tend directement, en général, sauf quelques améliorations secondaires, à prolonger l'enfance actuelle de la philosophie politique. Le principal vice intellectuel de cette philosophie consiste aujourd'hui, comme nous l'avons reconnu, dans cet esprit absolu qu'elle fait présider à toutes les spéculations sociales. Or, un tel esprit est nécessairement maintenu par la vaine théorie que nous examinons, et qui, abstraction faite de tout état social déterminé, tend à subordonner directement toutes les considérations sociales à la conception absolue d'un type politique immuable, mieux défini sans doute que les types purement théologiques ou métaphysiques, mais aussi essentiellement contraire au génie éminemment relatif de la vraie philosophie politique.

La plupart des philosophes biologistes ont ainsi été involontairement conduits à cette funeste aberration pratique de regarder comme inhérens à la nature fondamentale de l'homme, et par suite comme indestructibles, des modifications sociales réellement passagères, propres à un état déterminé du développement humain. On peut voir, par exemple, comment l'illustre Gall lui-même, malgré son éminente sagacité philosophique, dédaignant mal à propos les considérations sociales, pour n'employer que d'imparfaites notions physiologiques, d'ailleurs déplacées, a été entraîné, au sujet de la guerre, à une sorte de déclamation scientifique, entièrement indigne de son génie, en voulant établir l'immobilité prétendue des tendances militaires de l'humanité, malgré l'ensemble des témoignages historiques, qui indiquent, au contraire, avec tant d'évidence, le décroissement graduel de l'esprit guerrier à mesure que le développement humain s'accomplit, décroissement d'ailleurs pleinement conforme au système mieux approfondi des lois fondamentales de notre nature. Il serait aisé d'indiquer beaucoup d'autres cas analogues, plus ou moins prononcés, où la vicieuse prépondérance des considérations biologiques, et l'irrationnel dédain des notions historiques, ont pareillement conduit à méconnaître profondément la véritable évolution sociale, et à supposer une fixité chimérique à des dispositions essentiellement variables. Cette influence doublement nuisible, qui tend directement à détruire à la fois et la vraie conception philosophique de la science sociale et sa principale destination pratique, est surtout très marquée dans la plupart des théories relatives à l'éducation, presque toujours considérée ainsi, à la manière de la philosophie théologico-métaphysique, abstraction faite de l'état co-relatif de la civilisation humaine.

L'ensemble des explications précédentes, quoique très sommaires, me paraît ne pouvoir laisser aucun doute essentiel ni sur l'indispensable subordination fondamentale de la sociologie envers la biologie, ni sur la notion radicalement fausse que les physiologistes s'en forment aujourd'hui. Au lieu de constituer un simple appendice de la biologie, la physique sociale doit être certainement conçue comme une science parfaitement distincte, directement fondée sur des bases qui lui sont propres, mais profondément rattachée, soit dans son point de départ, soit dans son développement continu, au système entier de la philosophie biologique. J'ai dû ci-dessus examiner surtout cette relation nécessaire sous le point de vue scientifique proprement dit, qui pouvait seul exiger une vraie discussion générale. Quant à la méthode, l'analogie logique des deux sciences est trop évidente pour qu'il faille ici spécialement insister sur l'irrécusable nécessité, de la part des sociologistes, de préparer d'abord leur intelligence par une étude convenablement approfondie des méthodes biologiques. Malgré l'imperfection actuelle de ces divers modes d'exploration, dont le caractère propre est jusqu'ici trop peu prononcé, c'est là seulement que nous pouvons préalablement apprécier le véritable esprit général qui doit diriger toutes les études quelconques relatives aux corps vivans, et qui doit nécessairement devenir encore plus prépondérant dans les études sociales. C'est uniquement ainsi que l'on pourra suffisamment rectifier les habitudes plus rigoureuses, mais trop étroites, que l'intelligence aurait d'abord contractées par une étude trop exclusive de la philosophie inorganique, quelle qu'en soit l'indispensable nécessité préliminaire. Rien ne saurait surtout dispenser d'étudier à une telle source la méthode comparative proprement dite, sur laquelle doit principalement reposer, en sociologie comme en biologie, l'exploration rationnelle, quoique suivant un mode très différent, suffisamment caractérisé par la leçon précédente. Enfin, la sociologie y devra pareillement emprunter à la biologie un principe philosophique très précieux, destiné à y devenir extrêmement usuel, et qui y recevra même son plus entier développement scientifique: il s'agit de cette heureuse transformation positive du dogme des causes finales, qui constitue l'indispensable principe des conditions d'existence, directement apprécié au volume précédent. On sait que ce principe, résultat nécessaire de la distinction générale entre l'état statique et l'état dynamique, appartient surtout à l'étude des corps vivans, où cette distinction est beaucoup plus prononcée qu'ailleurs, et à laquelle en effet l'esprit humain est surtout redevable de cette importante opération philosophique: c'est donc là seulement que la notion générale en peut être aujourd'hui convenablement acquise. Mais, quelle que soit sa haute utilité directe dans l'étude de la vie individuelle, la science sociale doit en faire, par sa nature, une application encore plus étendue et plus essentielle. C'est en vertu de ce principe vraiment fondamental que, rapprochant directement l'une de l'autre les deux acceptions philosophiques du mot _nécessaire_[31], la nouvelle philosophie politique tendra spontanément, en ce qui concerne au moins toutes les dispositions sociales d'une haute importance, à représenter sans cesse comme inévitable ce qui se manifeste d'abord comme indispensable, et réciproquement. Il faut qu'un tel esprit soit éminemment propre à la nature des études sociales, puisqu'on s'y trouve également amené par les voies philosophiques les plus opposées, ainsi que l'indique surtout ce bel aphorisme politique de l'illustre de Maistre: _Tout ce qui est nécessaire, existe_.

[Footnote 31: Je ne puis m'abstenir, à cette occasion, d'indiquer ici sommairement la pensée générale d'un travail entièrement neuf sur la philosophie du langage, dont l'exécution rationnelle, qui ne saurait m'appartenir, serait à mes yeux, d'une haute utilité permanente. Ce travail consisterait en une opération inverse de celle qu'on exécute habituellement à l'égard des synonymes proprement dits. Au lieu de rapprocher ainsi les mots divers qui ont des acceptions identiques ou fort analogues, je proposerais de composer une sorte de dictionnaire des équivoques, où l'on comparerait, au contraire, les différentes acceptions fondamentales d'un terme unique. Le double sens du mot _nécessaire_, que je viens d'indiquer, me paraît offrir un des exemples les mieux caractérisés, soit de la nature de cette opération nouvelle, soit de l'heureuse influence que pourrait exercer son convenable accomplissement sur le développement graduel et l'extension universelle du véritable esprit philosophique. Il ne faut pas croire, en effet, que cette confusion apparente puisse jamais être accidentelle: on y doit toujours voir le précieux et irrécusable témoignage d'une certaine coïncidence fondamentale, admirablement sentie par la raison publique, entre les deux idées ainsi rapprochées. Si l'on pouvait, en chacun des cas principaux, remonter jusqu'à la première époque effective d'une telle modification du langage, il en résulterait, surtout pour les temps modernes, une source importante de nouveaux documens historiques sur l'éducation progressive de la raison humaine.

Enfin, un tel travail, exécuté aussi comparativement entre les diverses langues contemporaines, afin de recevoir tout son développement rationnel, donnerait lieu, sans doute, à de nouvelles et intéressantes remarques sur le caractère intellectuel des différens peuples. Outre les connaissances philologiques spéciales qu'exigerait cette opération philosophique, elle devrait surtout être constamment dirigée, comme tout mode quelconque d'exploration sociale, par une conception positive de la véritable marche fondamentale de l'esprit humain et de la société, sans quoi elle ne contribuerait qu'à encombrer la science d'irrationnels matériaux, déjà trop multipliés: en sorte qu'un tel travail ne saurait guère convenir aujourd'hui à nos simples littérateurs, ni même à nos érudits.]

Après avoir ainsi rationnellement établi l'indispensable subordination générale de la sociologie envers l'ensemble de la philosophie biologique, elle se trouve aussi, par cela seul, scientifiquement rattachée d'abord, par une relation indirecte, mais spontanée et inévitable, au système entier de la philosophie inorganique, auquel nous savons déjà que la biologie est immédiatement liée. Telle est, en effet, la propriété capitale de la hiérarchie positive que nous avons organisée entre les différentes sciences fondamentales, qu'il suffirait rigoureusement, en chaque cas, d'y avoir convenablement motivé l'enchaînement le plus direct pour donner aussitôt le droit de déterminer la vraie position encyclopédique, sans aucun examen spécial des liaisons moins intimes. Mais, indépendamment de cette évidente subordination médiate, la physique sociale se rattache aussi de la manière la plus prononcée à l'ensemble de la philosophie inorganique par d'importantes relations propres et immédiates, dont j'ai ci-dessus indiqué le principe nécessaire, et qu'il s'agit maintenant de caractériser sommairement.

En premier lieu, cette philosophie peut seule convenablement analyser le système total des diverses conditions extérieures, chimiques, physiques et astronomiques, sous l'empire desquelles s'accomplit l'évolution sociale, et qui doivent surtout exercer une influence prépondérante pour déterminer, conjointement avec les conditions organiques, sa vitesse fondamentale. Comment pourrait-on concevoir rationnellement les phénomènes sociaux, sans avoir d'abord exactement apprécié, sous ces différens rapports essentiels, le milieu réel où ils se développent?

L'harmonie générale qui doit toujours exister entre l'humanité civilisée et le théâtre de sa progression collective, dérive nécessairement du même principe philosophique que nous avons vu constituer directement le véritable esprit fondamental de la biologie proprement dite, quant à la co-relation permanente, à la fois inévitable et indispensable, entre la nature individuelle de tout être vivant et la constitution propre du milieu correspondant. Toutes les perturbations extérieures quelconques qui affecteraient l'existence individuelle de l'homme ne sauraient manquer aussi d'altérer consécutivement son existence sociale; et, réciproquement, celle-ci ne pourrait, sans doute, être gravement troublée par des modifications du milieu qui ne dérangeraient aucunement la première. En vertu de cette identité nécessaire, je puis donc ici, pour accélérer notre travail, me dispenser de reproduire spécialement l'appréciation méthodique de ces différentes conditions inorganiques de la vie sociale, qui d'ailleurs ne sont guère susceptibles de contestation sérieuse, aussitôt qu'on les soumet directement à un examen scientifique, dont le développement doit être renvoyé au Traité spécial de philosophie politique déjà ci-dessus annoncé. Le volume précédent a suffisamment caractérisé ces diverses influences extérieures, en ce qui concerne la vie individuelle; je dois surtout renvoyer à la quarantième leçon, relativement aux conditions astronomiques, les plus méconnues de toutes, et celles néanmoins dont la prépondérance est la plus prononcée.