relation, qui sera plus tard convenablement examinée. En ce moment, il convient de considérer seulement des relations plus spéciales et plus aisément appréciables, qui résultent spontanément de nos diverses explications antérieures. D'abord, il est clair que la sociologie devra naturellement perfectionner l'étude des vrais rapports essentiels qui unissent entre elles les différentes sciences, puisque cette étude constitue nécessairement une partie importante de la statique sociale, directement destinée à mettre en évidence les lois réelles d'un tel enchaînement, comme celles de tous les autres cas de connexité fondamentale entre les divers élémens quelconques de notre civilisation.
C'est seulement ainsi que l'étude habituelle de ces liaisons mutuelles, dès-lors irrévocablement établie sur le terrain de la réalité, pourra enfin prendre un caractère vraiment positif, susceptible d'écarter à jamais ces spéculations vagues et arbitraires qui distinguent aujourd'hui tant d'essais encyclopédiques, sans excepter la plupart de ceux si malheureusement tentés par les savans eux-mêmes, à l'imitation stérile des purs métaphysiciens. Mais, quelle que soit l'importance de cette première considération, cette heureuse tendance spontanée de la sociologie à manifester avec évidence le véritable esprit général de chaque science fondamentale d'après l'ensemble de ses relations avec toutes les autres, sera nécessairement encore plus prononcée dans l'étude directe de la dynamique sociale, en vertu de ce principe, déjà souvent employé dans ce volume, que la vraie coordination doit être surtout dévoilée par le cours naturel du développement commun. Tous les savans qui ont médité avec quelque force sur l'ensemble de leur sujet propre ont certainement senti quels importans secours spéciaux peuvent fournir les indications historiques correspondantes pour régulariser, à un certain degré, l'essor spontané des découvertes scientifiques, en évitant surtout les tentatives chimériques ou trop prématurées. Il serait inutile d'insister ici sur un tel attribut de l'histoire des sciences, qui ne saurait être contesté aujourd'hui par aucun de ceux qui ont fait, en une science quelconque, des découvertes réelles de quelque portée: le grand Lagrange était surtout profondément pénétré de cette haute relation philosophique, qu'il a si admirablement utilisée, et dont il a même spontanément formulé le principe, autant que le permettaient ses travaux, comme je vais l'indiquer plus spécialement ci-dessous. Or, il est clair, d'après la leçon précédente, que la véritable histoire scientifique, c'est-à-dire la théorie de la filiation réelle des principales découvertes, n'existe encore en aucune manière. Les divers essais vainement décorés de ce titre, par des esprits qui n'en pouvaient comprendre la portée philosophique, n'ont pu être jusqu'ici que de simples compilations, d'ailleurs provisoirement utiles, de matériaux plus ou moins irrationnels, qui ne sauraient même, comme nous l'avons vu, être ultérieurement employés à la construction directe d'aucune doctrine historique sans une indispensable révision préliminaire, et qui certainement sont fort impropres, dans leur état actuel, à suggérer d'heureuses indications scientifiques. Mais, quoique une telle érudition bibliographique et biographique tende plutôt à étouffer l'essor spontané du génie humain qu'à en seconder le développement, ce qui explique la répugnance instinctive qu'elle inspire d'ordinaire aux vrais inventeurs, la propriété nécessaire que nous apprécions dans la véritable histoire des sciences n'en demeure pas moins incontestable. Cette propriété ne pourra donc réaliser pleinement son heureuse influence pour régulariser le progrès naturel des différentes sciences que par suite de la fondation directe de la physique sociale, sans laquelle nous avons reconnu qu'aucune histoire spéciale ne saurait être rationnellement conçue, et qui doit imprimer immédiatement à de tels travaux la direction philosophique qui leur manque essentiellement jusqu'ici. On ne peut, sans doute, méconnaître, sous ce rapport, les améliorations spéciales que cette nouvelle science fondamentale tendra nécessairement à introduire dans chacune des autres, aussi bien que dans leur coordination générale, puisqu'il est certain qu'aucune science quelconque ne saurait être profondément comprise tant qu'on n'en a point apprécié la véritable histoire essentielle.
Convenablement approfondie, cette considération nous amène, naturellement, en dernier lieu, à apprécier aussi la réaction nécessaire de la sociologie sur l'ensemble des sciences antérieures, en ce qui concerne la méthode proprement dite. Il ne peut encore être question de combiner ici les diverses notions fondamentales que les différentes parties de cet ouvrage ont dû successivement fournir à cet égard, pour en construire directement une théorie générale et complète de la méthode positive. Cette opération capitale doit rationnellement appartenir à la fin de ce volume, puisque les indications spontanées que la suite de notre travail devait, à ce sujet, graduellement développer ne sauraient être terminées tant qu'il reste à examiner une dernière branche essentielle de notre système philosophique. Mais, nous avons reconnu, dans toutes les parties antérieures de ce Traité, que chacune des diverses sciences fondamentales possède, par sa nature, l'importante propriété de manifester spécialement l'un des principaux attributs de la méthode positive universelle, quoique tous doivent nécessairement se retrouver, à un certain degré, dans toutes les autres sciences, en vertu de notre invariable unité logique. Nous n'avons donc ici qu'à caractériser, sous ce rapport, à l'égard de la physique sociale, sa participation propre et directe à la composition élémentaire du fonds commun de nos ressources intellectuelles. Or, au point où ce volume est maintenant parvenu, il est déjà facile de reconnaître que cette coopération logique de la nouvelle science n'a pas, sans doute, une moindre importance générale que celle des diverses sciences antérieures, y compris même la biologie. Il résulte, en effet, de la leçon précédente que la fondation de la sociologie positive tend directement à augmenter l'ensemble de nos principaux moyens de spéculation quelconque, en y introduisant, comme dernier élément essentiel, ce mode général d'exploration que j'ai signalé sous le nom de _méthode historique_ proprement dite, qui, après un usage convenable, constituera réellement plus tard un quatrième mode fondamental d'observation, à la suite du procédé comparatif de la biologie, dont il présente certainement une modification assez profonde pour mériter d'en être finalement distingué.
Ce nouveau moyen d'investigation, dont la manifestation était, par sa nature, si évidemment réservée à la sociologie, est vraiment, au fond, plus ou moins applicable à tous les ordres quelconques de spéculations scientifiques. Il suffit, pour cela, suivant le principe incontestable ci-dessus indiqué, de concevoir chaque découverte quelconque, à l'instant où elle s'accomplit, comme constituant un véritable phénomène social, faisant partie de la série générale du développement humain, et, à ce titre, soumis aux lois de succession et aux méthodes d'exploration qui caractérisent cette grande évolution. D'un tel point de départ, dont la rationnalité ne saurait être méconnue, on embrasse aussitôt l'entière universalité nécessaire de la méthode historique, dès-lors envisagée dans toute son éminente dignité intellectuelle. N'est-il point sensible, en effet, que, par une telle méthode, les diverses découvertes scientifiques deviennent, à un certain degré, susceptibles d'une vraie prévision rationnelle, d'après une exacte appréciation du mouvement antérieur de la science, convenablement interprété suivant les lois fondamentales de la marche réelle de l'esprit humain? Parvenue à une telle spécialité, la prévision historique ne saurait sans doute, d'après les explications du chapitre précédent, comporter des déterminations bien précises: mais elle pourra certainement fournir d'heureuses indications préliminaires sur le sens général des progrès immédiats, de manière à éviter surtout, en grande partie, l'énorme déperdition des forces intellectuelles qui se consument aujourd'hui en essais essentiellement hasardés, dont la plupart ne comportent aucun succès réel. Comparant ainsi convenablement l'état présent de chaque science, ou même de chaque grand sujet scientifique, à la suite philosophique des états antérieurs, il deviendra, sans doute, possible d'assujétir ultérieurement l'art des découvertes à une sorte de théorie rationnelle, qui puisse utilement guider les efforts instinctifs du génie individuel, dont la marche propre ne saurait être vraiment indépendante du développement collectif de l'esprit humain, quelque illusion naturelle que puisse inspirer, à cet égard, le sentiment exagéré de la supériorité personnelle, malheureusement si disposée, d'ordinaire, surtout en ce genre, à un isolement chimérique. La méthode historique est donc destinée, en dominant désormais l'usage systématique de toutes les autres méthodes scientifiques quelconques, à leur procurer une plénitude de rationnalité qui leur manque essentiellement encore, en transportant, autant que possible, à l'ensemble cette progression sagement ordonnée qui n'existe aujourd'hui que pour les détails: le choix habituel des sujets de recherches, jusqu'ici presque arbitraire, ou du moins éminemment empirique, tendra dès-lors à acquérir, à un certain degré, ce caractère vraiment scientifique que présente seule maintenant l'investigation partielle de chacun d'eux. Mais, pour que ces hautes propriétés puissent être convenablement réalisées, il est indispensable que cette méthode transcendante, si difficile et si délicate par sa nature, soit elle-même toujours subordonnée aux conditions philosophiques qu'impose le véritable esprit général de la science où elle prend spécialement naissance, tel qu'il a été suffisamment caractérisé dans la leçon précédente. La principale de ces conditions consiste, ainsi que nous l'avons établi, à ne jamais considérer l'ensemble du développement propre de chaque science isolément de la progression totale de l'esprit humain, ni même de l'évolution fondamentale de l'humanité. Ainsi, la physique sociale, qui fournit spontanément cette nouvelle méthode, devra donc aussi plus ou moins présider ultérieurement à son application graduelle, au moins d'après sa conception générale du développement humain[33]. Tout usage trop partiel ou trop isolé d'un tel mode d'investigation, suivant l'irrationnelle tendance dispersive des esprits actuels, serait essentiellement inefficace, ou ne pourrait réaliser qu'une faible partie des importans avantages qu'on doit s'en promettre pour le progrès des sciences, en exposant même peut-être à certaines aberrations spéciales.
Quoique, d'après notre principe invariable de l'uniformité fondamentale de la méthode positive, l'état présent des sciences doive nécessairement offrir déjà quelques traces spontanées de ce moyen supérieur de spéculation, cependant sa complication caractéristique et son développement à peine naissant ne sauraient permettre d'en apercevoir actuellement des exemples très prononcés, et surtout assez variés pour constituer une manifestation pleinement décisive. Le système entier de nos diverses connaissances positives n'en présente encore, à mes yeux, qu'un seul témoignage vraiment irrécusable, qu'il faut aller puiser, comme on devait s'y attendre, dans la science mathématique, si hautement destinée, par sa nature, à raison de son essor plus simple et plus rapide, à fournir spontanément d'avance quelques exemples plus ou moins appréciables de tous les procédés logiques possibles, aussi bien d'ailleurs, malgré le préjugé actuel, que de presque toutes les aberrations. Ce précieux exemple m'est fourni par ces sublimes chapitres préliminaires des diverses sections de la _Mécanique analytique_, si peu appréciés du vulgaire des géomètres parce qu'ils ne contiennent aucune formule, et qui constituent, à mon gré, la preuve la plus décisive de l'éminente supériorité philosophique de Lagrange sur tous les géomètres postérieurs à Descartes et à Leïbnitz. En exposant cette admirable filiation des principales conceptions de l'esprit humain relativement à la mécanique rationnelle, depuis l'origine de la science jusqu'à nos jours, le génie de Lagrange a certainement pressenti le véritable esprit général de la méthode historique, par cela seul qu'il a choisi une telle appréciation fondamentale pour base préliminaire de l'ensemble de ses propres spéculations scientifiques. Je ne saurais donc, sous ce rapport, trop fortement recommander ici, non-seulement aux géomètres, si étrangers, d'ordinaire, à de telles pensées, mais à toutes les intelligences vraiment philosophiques, l'assidue méditation de ces éminentes compositions, où réside, à ma connaissance, le seul exemple réel qui puisse donner jusqu'ici une idée convenable de la véritable histoire, telle que je l'ai caractérisée, bien que leur auteur n'eût certes aucune prétention au titre vulgaire d'historien.
[Footnote 33: J'ai exposé d'avance, dans le second volume de ce Traité, un exemple caractéristique de l'utilité scientifique de cette méthode historique, en établissant, surtout d'après elle, la théorie positive des hypothèses vraiment rationnelles en philosophie naturelle et principalement en physique. Plus on méditera sur ce grand sujet, mieux on sentira, en principe, que la véritable philosophie de chaque science est nécessairement inséparable de son histoire réelle, c'est-à-dire d'une exacte appréciation générale de la filiation effective de l'ensemble de ses progrès principaux. La similitude essentielle qui doit inévitablement régner entre la marche intellectuelle de l'individu et celle de l'espèce, indique évidemment qu'on ne saurait convenablement saisir la coordination pleinement rationnelle des diverses conceptions scientifiques, si l'on n'est point guidé par la vraie théorie de leur enchaînement historique, que la physique sociale peut seule réellement fournir à chaque science spéciale. C'est ainsi que l'institution de cette dernière science fondamentale doit sembler directement indispensable à l'entier développement systématique de toutes les autres. On voit aussi par-là quelle extension capitale notre nouvelle philosophie politique procure spontanément à l'influence nécessaire de l'histoire dans l'ensemble des spéculations humaines, comme je l'avais annoncé en terminant le précédent chapitre.]
Quoique nécessairement très sommaires, les indications précédentes suffisent, sans doute, pour constater que l'inévitable réaction universelle de la science sociale sur le système des sciences antérieures n'a pas moins d'importance sous le point de vue purement logique que sous l'aspect directement scientifique. Tandis que, d'une part, la sociologie positive tend à lier profondément entre elles toutes les autres sciences, soit par leur commune subordination philosophique à la théorie générale du développement humain, soit par la manifestation spontanée et continue de leurs vraies relations mutuelles, on voit aussi maintenant que, d'une autre part, elle tend à superposer, à l'ensemble de leurs divers modes propres d'investigation, une méthode plus élevée, dont l'application judicieuse pourra diriger avec plus d'efficacité leur usage rationnel, de manière à bannir, autant que possible, l'empirisme et le tâtonnement. Ainsi, l'intime dépendance nécessaire où, par la nature de ses phénomènes, la physique sociale est si évidemment placée entre toutes les sciences antérieures, comme nous l'avons d'abord reconnu, se trouve réciproquement accompagnée d'une double influence capitale, non moins inévitable, qu'elle doit, à son tour, exercer constamment sur elles, de manière à leur rendre des offices essentiellement équivalens à ceux qu'elle en aura reçus, quoique d'une autre nature. On peut donc apercevoir déjà cette éminente propriété caractéristique d'une telle science de former pour ainsi dire le noeud principal du faisceau scientifique fondamental, par suite de ses divers rapports naturels, soit de subordination, soit de direction, avec toutes les autres, ainsi que je l'expliquerai ultérieurement. C'est par-là que la vraie coordination homogène de nos diverses sciences réelles tend à ressortir spontanément de leur développement positif, au lieu d'être vainement empruntée à des conceptions anti-scientifiques sur une chimérique unité des différens phénomènes quelconques, comme on l'a jusqu'ici exclusivement tenté.
L'ensemble des considérations indiquées dans ce chapitre complète suffisamment la grande opération philosophique entreprise dans le chapitre précédent pour caractériser directement le véritable esprit général de la dernière science fondamentale, en manifestant ses diverses relations nécessaires avec l'ensemble de toutes les autres.
Indépendamment de son indispensable influence pour diriger la formation rationnelle de la saine philosophie politique, cette intime et mutuelle connexité, à la fois scientifique et logique, présente immédiatement, avant même que la science ait pu se développer convenablement, cette haute utilité sociale, si précieuse aujourd'hui, de commencer à réaliser spontanément une certaine discipline intellectuelle, en assujétissant les scrutateurs quelconques des questions sociales à une longue et difficile préparation scientifique, dont la parfaite rationnalité ne saurait laisser le moindre soupçon d'arbitraire, comme je l'avais annoncé dans la quarante-sixième leçon.
Par la complication supérieure de ses phénomènes, aussi bien que par son essor plus récent, la science sociale devra, sans doute, toujours rester, par sa nature, plus ou moins inférieure, sous les rapports spéculatifs les plus importans, à toutes les autres sciences fondamentales. On peut cependant sentir, d'après l'ensemble d'une telle appréciation, que l'application convenable de moyens d'investigation et de vérification plus étendus qu'en aucune autre science, suivant notre loi constante, pourra lui procurer une rationnalité bien supérieure à ce que doit faire espérer l'état présent de l'esprit humain. La parfaite unité spontanée d'un tel sujet, malgré son immense extension, la solidarité plus prononcée de ses divers aspects quelconques, sa marche caractéristique des questions les plus générales vers des recherches graduellement plus spéciales, enfin l'emploi plus fréquent et plus important des considérations _à priori_ d'après les indications fournies par les sciences antérieures, et surtout par la théorie biologique de la nature humaine, doivent faire concevoir de plus hautes espérances de la dignité spéculative d'une telle science que ne pourra l'indiquer ici l'imparfaite réalisation que je vais maintenant ébaucher directement, et dont la principale destination doit être, à mes yeux, de mieux caractériser, par une manifestation plus sensible et plus efficace, l'esquisse fondamentale que je viens de terminer de la vraie nature générale de cette nouvelle philosophie politique et du véritable esprit scientifique qui doit présider à sa construction ultérieure.
CINQUANTIÈME LEÇON.
Considérations préliminaires sur la statique sociale, ou théorie générale de l'ordre spontané des sociétés humaines.
D'après les divers motifs essentiels indiqués dans l'avant-dernière leçon, la partie spécialement dynamique de la science sociale doit nécessairement attirer, d'une manière prépondérante et même presque exclusive, notre attention directe et explicite: non-seulement parce que l'intérêt plus puissant et plus immédiat qu'elle inspire naturellement, surtout aujourd'hui, permet de mieux apprécier son vrai caractère philosophique; mais aussi en vertu de l'aptitude spontanée des phénomènes du mouvement à manifester, avec une plus irrésistible évidence, les lois réelles de la solidarité fondamentale. Néanmoins, le traité méthodique et spécial de philosophie politique, annoncé au début de ce volume, devra ultérieurement contenir une analyse approfondie et développée de l'ensemble des conditions quelconques d'existence communes à toutes les sociétés humaines, et des lois d'harmonie correspondantes, avant de procéder à l'étude propre des lois de succession. Quoique les limites naturelles de ce volume, et la destination plus générale du Traité dont il fait partie, doivent essentiellement m'interdire ici cette importante opération préalable, je crois devoir consacrer cependant la leçon actuelle à présenter sommairement, sur ce premier aspect élémentaire de la physique sociale, quelques considérations préliminaires, sans lesquelles la suite de notre travail ne saurait être convenablement comprise, en les restreignant d'ailleurs aux indications les plus indispensables, et laissant au lecteur à compléter lui-même graduellement ces notions statiques, autant que le comporte l'état naissant de la science, à mesure que nous apprécierons ensuite le développement historique de l'humanité.
Malgré son inévitable rapidité actuelle, cet indispensable préambule statique ne peut atteindre suffisamment son but rationnel qu'en étant déjà conçu ici d'après la même marche scientifique qui devra ultérieurement diriger, sur une plus grande échelle, une telle analyse sociologique. Cette marche consiste surtout à examiner successivement les trois ordres principaux de considérations sociologiques, de plus en plus composées et spéciales, qui s'enchaînent nécessairement en un tel sujet, en appréciant les conditions générales d'existence sociale relatives d'abord à l'individu, ensuite à la famille, et enfin à la société proprement dite, dont la notion, parvenue à son entière extension scientifique, tend à embrasser la totalité de l'espèce humaine, et principalement l'ensemble de la race blanche.
En ce qui concerne l'individu, nous pouvons préalablement écarter ici, comme devenue aujourd'hui heureusement superflue pour tous les esprits éclairés, toute démonstration formelle de la sociabilité fondamentale de l'homme. La théorie cérébrale de l'illustre Gall, aura surtout rendu, sous ce rapport, un immense service philosophique, en dissipant à jamais, par les seules voies maintenant capables de produire une conviction réelle et durable, les aberrations métaphysiques du siècle dernier sur ce sujet capital, déjà empiriquement signalées d'après l'exploration spéciale et directe de l'état sauvage. Cette théorie a non-seulement établi scientifiquement l'irrésistible tendance sociale de la nature humaine; elle a même détruit les fausses appréciations qui avaient systématiquement conduit à la méconnaître; et qui consistaient principalement, d'une part, à attribuer aux combinaisons intellectuelles une chimérique prépondérance dans la conduite générale de la vie humaine, pendant que, d'une autre part, on exagérait, au degré le plus absurde, l'influence absolue des besoins sur la prétendue création des facultés. Outre cette précieuse analyse biologique, une simple considération de philosophie sociologique, que je crois utile d'indiquer ici, suffirait à mettre directement en évidence la haute irrationnalité nécessaire de l'étrange doctrine qui fait uniquement dériver l'état social de l'utilité fondamentale que l'homme en retire pour la satisfaction plus parfaite de ses divers besoins individuels.
Car, cette incontestable utilité, quelque influence qu'on lui suppose, n'a pu réellement se manifester qu'après un long développement préalable de la société dont on lui attribue ainsi la création. Un tel cercle vicieux paraîtra d'autant plus décisif que l'on réfléchira davantage aux vrais caractères de la première enfance de l'humanité, où les avantages individuels de l'association sont éminemment douteux, si même on ne peut dire, en beaucoup de cas, qu'elle augmente bien moins les ressources que les charges, comme on ne le voit encore que trop dans les derniers rangs des sociétés les plus avancées. Il est donc pleinement évident que l'état social n'eût jamais existé, s'il n'avait pu résulter que d'une conviction quelconque de son utilité individuelle, puisque cette conviction, bien loin de pouvoir précéder l'établissement d'un tel mode d'existence, quelque habileté qu'on supposât même à ceux auxquels on attribue ce chimérique calcul, n'a pu, au contraire, commencer à se développer graduellement que d'après l'accomplissement déjà très avancé de l'évolution sociale. Ce sentiment est encore assez faiblement enraciné, pour que, de nos jours, d'audacieux sophistes aient pu, sans être réputés aliénés, tenter directement de l'ébranler, en niant dogmatiquement une semblable utilité, par un déplorable abus de la liberté nécessairement issue de notre anarchie intellectuelle. La sociabilité essentiellement spontanée de l'espèce humaine, en vertu d'un penchant instinctif à la vie commune, indépendamment de tout calcul personnel, et souvent malgré les intérêts individuels les plus énergiques, ne saurait donc être désormais aucunement contestée, en principe, par ceux-là même qui ne prendraient point en suffisante considération les lumières indispensables que fournit maintenant, à ce sujet, la saine théorie biologique de notre nature intellectuelle et morale. Je ne saurais d'ailleurs m'arrêter ici à la moindre appréciation directe des divers caractères spécifiques, soit physiques, soit moraux, soit intellectuels, qui, une fois l'existence sociale ainsi spontanément établie, tendent naturellement à lui faire bientôt acquérir plus d'étendue et de stabilité, par le développement même qu'elle procure à l'ensemble des besoins humains. Ces différentes explications élémentaires, d'ailleurs utilement ébauchées par la physiologie actuelle, ne sauraient convenir qu'à un traité spécial: elles surchargeraient évidemment un volume déjà trop étendu. En les supposant ici suffisamment effectuées, comme le permet essentiellement l'état présent de nos connaissances biologiques, je dois seulement avertir, en général, qu'on y attribue d'ordinaire une importance exagérée à la considération isolée de chaque condition propre, surtout en ce qui concerne les caractères purement physiques, même ceux dont l'influence sociale est la plus irrécusable, comme la nudité naturelle de l'homme, son enfance moins protégée et plus prolongée, etc. Quelle que soit la puissance réelle propre à chacune de ces diverses conditions, et spécialement à cette dernière circonstance, pour fortifier et développer notre sociabilité spontanée, c'est principalement leur ensemble total qu'il conviendrait d'apprécier, comme seul pleinement caractéristique, puisque la plupart de ces particularités se retrouvent d'ailleurs séparément chez d'autres espèces sociables, sans y produire des effets semblables. En général, toute cette partie préliminaire de la sociologie pourra être un jour très utilement éclairée par l'analyse comparative des différentes sociétés animales, comme je l'ai indiqué dans l'avant-dernier chapitre.
Sans insister ici sur cette appréciation trop spéciale, il importe seulement à mon objet principal de signaler, d'après l'ensemble d'une telle opération, l'influence nécessaire des plus importans attributs généraux de notre nature pour donner à la société humaine le caractère fondamental qui lui appartient constamment, et que son développement quelconque ne saurait jamais altérer. Il faut, à cet effet, considérer d'abord cette énergique prépondérance des facultés affectives sur les facultés intellectuelles, qui, moins prononcée chez l'homme qu'en aucun autre animal, détermine cependant, avec tant d'évidence, la première notion essentielle sur notre véritable nature, aujourd'hui si heureusement représentée, à cet égard, par l'ensemble de la physiologie cérébrale, ainsi que nous l'avons reconnu à la fin du volume précédent.
Quoique la continuité d'action constitue certainement, en un genre quelconque, une indispensable condition préalable de succès réel, l'homme cependant, comme tout autre animal, répugne spontanément à une telle persévérance, et ne trouve d'abord un vrai plaisir dans l'exercice de son activité propre qu'autant qu'elle est suffisamment variée: cette diversité importe même, sous ce rapport, davantage que la modération d'intensité, surtout dans les cas les plus ordinaires, où aucun instinct n'est hautement prononcé. Les facultés intellectuelles étant naturellement les moins énergiques, leur activité, pour peu qu'elle se prolonge identiquement à un certain degré, détermine, chez la plupart des hommes, une véritable fatigue, bientôt insupportable: aussi est-ce principalement à leur exercice que s'applique ce _dolce far niente_, dont tous les âges de la civilisation ont partout reproduit, sous des formes plus ou moins naïves, l'expression universelle et caractéristique. Néanmoins, c'est surtout de l'usage convenablement opiniâtre de ces hautes facultés que doivent évidemment dépendre, pour l'espèce comme pour l'individu, les modifications graduelles de l'existence humaine pendant le cours naturel de notre évolution sociale: en sorte que, par une déplorable coïncidence, l'homme a précisément le plus besoin du genre d'activité auquel il est le moins propre. Les imperfections physiques et les nécessités morales de sa condition lui imposent, plus impérieusement qu'à aucun autre animal, l'indispensable obligation d'employer constamment son intelligence à améliorer sa situation primitive; aussi est-il, à cet effet, le plus intelligent de tous les animaux, en quoi l'on doit, sans doute, reconnaître une certaine harmonie: mais cette harmonie, comme toutes les autres co-relations réelles, est extrêmement imparfaite; puisque l'intelligence de l'homme est fort loin d'être spontanément assez prononcée pour que son exercice un peu soutenu puisse être habituellement supporté sans une irrésistible fatigue, qu'une stimulation énergique et constante peut seule prévenir ou tempérer. Au lieu de déplorer vainement cette insurmontable discordance, nous devons la noter comme un premier document essentiel fourni à la sociologie par la biologie, et qui doit radicalement influer sur le caractère général des sociétés humaines, indépendamment de la puissance évidente que nous reconnaîtrons à une pareille cause, dans la leçon suivante, pour concourir à la détermination fondamentale de la vitesse ou plutôt de la lenteur de notre évolution sociale. Il en résulte immédiatement ici que presque tous les hommes sont, par leur nature, éminemment impropres au travail intellectuel, et voués essentiellement à une activité matérielle: en sorte que l'état spéculatif, de plus en plus indispensable, ne peut être convenablement produit et surtout maintenu chez eux, que d'après une puissante impulsion hétérogène, sans cesse entretenue par des penchans moins élevés mais plus énergiques. Quelle que soit, à cet égard, la haute importance des nombreuses différences individuelles, elles consistent nécessairement en une simple inégalité de degré, comme en tout autre cas, sans que les plus éminentes natures soient jamais vraiment affranchies de cette commune obligation. Sous ce rapport, les hommes peuvent être surtout classés scientifiquement suivant la noblesse ou la spécialité croissantes des facultés affectives par lesquelles est effectivement produite l'excitation intellectuelle. En parcourant l'échelle générale ascendante de cet ensemble de facultés diverses, d'après la lumineuse théorie de Gall, on voit aisément que, chez le plus grand nombre des hommes, la tension intellectuelle n'est habituellement entretenue, comme chez les animaux, sauf quelques rares et courts élans de cette activité purement spéculative qui caractérise toujours le type humain, que par la stimulation grossière mais énergique dérivée des besoins fondamentaux de la vie organique, et des instincts les plus universels de la vie animale, dont les organes appartiennent essentiellement à la partie postérieure du cerveau. La nature individuelle de l'homme devient, en général, d'autant plus éminente, que cette indispensable excitation étrangère résulte de penchans plus élevés, plus particuliers à notre espèce, et dont le siége anatomique réside dans les portions de l'encéphale de plus en plus rapprochées de la partie antéro-supérieure de la région frontale, sans que cependant l'activité purement spontanée de cette noble région soit jamais assez prononcée, même dans les cas les plus exceptionnels, pour n'exiger aucune autre impulsion, au moins jusqu'à ce que l'habitude de la méditation soit devenue convenablement prépondérante, ce qui est d'ailleurs infiniment rare.
Pour prévenir toute fausse appréciation philosophique de cette évidente infériorité fondamentale des facultés intellectuelles, qui, chez le premier des animaux, subordonne nécessairement leur activité soutenue à l'indispensable excitation prépondérante des facultés affectives les plus vulgaires, il importe maintenant d'ajouter que l'on peut seulement regretter, à ce sujet, le degré réel d'une telle infériorité, dont la notion générale ne saurait d'ailleurs comporter aucune réclamation rationnelle. L'économie sociale serait, sans doute, bien plus satisfaisante, si, dans la nature essentielle de l'homme, cette prépondérance des passions pouvait être moins prononcée, ce que notre imagination peut aisément supposer. Mais si cette diminution idéale s'étendait jusqu'à l'inversion totale d'une pareille constitution, en concevant transporté aux facultés intellectuelles l'ascendant spontané de nos facultés affectives, cette nouvelle disposition de notre nature, bien loin de perfectionner réellement l'organisme social, en rendrait la notion radicalement inintelligible: comme si (par une métaphore utile quoique grossière), à force d'amoindrir le frottement sur nos routes, on pouvait parvenir à l'y éteindre entièrement, ce qui, au lieu d'y améliorer la locomotion, en rendrait le mécanisme aussitôt contradictoire aux lois les plus fondamentales du mouvement. Car, la prépondérance actuelle de nos facultés affectives n'est pas seulement indispensable pour retirer continuellement notre faible intelligence de sa léthargie native, mais aussi pour donner à son activité quelconque un but permanent et une direction déterminée, sans lesquels elle s'égarerait nécessairement en de vagues et incohérentes spéculations abstraites, ainsi que je l'ai indiqué au volume précédent, à moins de supposer à notre entendement une force tellement supérieure que nous ne saurions en concevoir la moindre idée nette, lors même que nous imaginerions la région frontale devenue prépondérante dans l'ensemble du cerveau humain. Les plus mystiques efforts de l'extase théologique, pour s'élever à la notion de purs esprits, entièrement affranchis de tous besoins organiques, et étrangers à toutes les passions animales et humaines, n'ont effectivement abouti, chez les plus hautes