les plus importants sujets qui soient accessibles à la raison humaine.
Cette maladie ayant ainsi atteint désormais jusqu'aux intelligences qui, aujourd'hui, sont, incontestablement, les mieux disciplinées, rien ne saurait, sans doute, manifester ici avec plus d'énergie son effrayante extension actuelle.
L'inévitable résultat général d'une semblable épidémie chronique a dû être, par une évidente nécessité, la démolition graduelle, maintenant presque totale, de la morale publique, qui, peu appuyée, chez la plupart des hommes, sur le sentiment direct, a besoin, par dessus tout, que les habitudes en soient constamment dirigées par l'uniforme assentiment des volontés individuelles à des règles invariables et communes, propres à fixer, en chaque grave occasion, la vraie notion du bien public. Telle est la nature éminemment complexe des questions sociales, que, même sans aucune intention sophistique, le pour et le contre peuvent y être soutenus, sur presque tous les points, d'une manière extrêmement plausible; car, il n'y a pas d'institution quelconque, pour si indispensable qu'elle puisse être au fond, qui ne présente, en réalité, de graves et nombreux inconvéniens, les uns partiels, les autres passagers; et, en sens inverse, l'utopie la plus extravagante offre toujours, comme on sait, quelques avantages incontestables. Or, la plupart des intelligences sont, sans doute, trop exclusivement préoccupées, soit en vertu de leur trop faible portée, soit, encore plus fréquemment peut-être, par une passion absorbante, pour être vraiment capables d'embrasser simultanément les divers aspects essentiels du sujet. Comment pourraient-elles donc s'abstenir de condamner successivement presque toutes les grandes maximes de morale publique, dont les défauts sont, d'ordinaire, très saillans, tandis que leurs motifs principaux, quoique réellement beaucoup plus décisifs, sont quelquefois profondément cachés, jusqu'à ce qu'une exacte analyse, souvent fort délicate, les ait mis en pleine lumière? Voilà surtout ce qui doit rendre tout véritable ordre moral nécessairement incompatible avec la vagabonde liberté des esprits actuels, si elle pouvait indéfiniment persister; puisque la plupart des règles sociales destinées à devenir usuelles ne sauraient être, sans perdre toute efficacité, abandonnées à l'aveugle et arbitraire décision d'un public incompétent.
L'indispensable convergence des intelligences suppose donc, préalablement, la renonciation volontaire et motivée du plus grand nombre d'entre elles à leur droit souverain d'examen, qu'elles s'empresseront, sans doute, d'abdiquer spontanément, aussitôt qu'elles auront enfin trouvé des organes dignes d'exercer convenablement leur vaine suprématie provisoire. Si une telle condition est désormais évidente à l'égard des moindres notions scientifiques, pourrait-elle être sérieusement contestée envers les sujets les plus difficiles, et qui exigent aussi le plus d'unité? Jusqu'à sa réalisation suffisamment accomplie, les idées effectives de bien public, dégénérées en une vague philantropie, resteront toujours livrées, comme on le voit aujourd'hui, à la plus pernicieuse fluctuation, qui tend directement à leur ôter toute force véritable contre les énergiques impulsions d'un égoïsme vivement stimulé. Dans le triste cours journalier de nos luttes politiques, les hommes les plus judicieux et les plus honnêtes sont naturellement conduits à se taxer les uns les autres de folie ou de dépravation, d'après la vaine opposition de leurs principes sociaux; d'une autre part, en chaque grave occurence, les maximes politiques les plus contraires se trouvent habituellement soutenues par des partisans qui doivent sembler également recommandables: comment l'influence continue de ce double spectacle, essentiellement incompatible avec aucune conviction profonde et inébranlable, pourrait-elle, à la longue, laisser subsister, soit chez ceux qui y participent, soit même chez ceux qui l'admirent, une vraie moralité politique?
À la vérité, cette démoralisation publique a été sensiblement retardée, de nos jours, par la prépondérance même de la doctrine révolutionnaire, à laquelle les deux autres doctrines l'imputent, d'ordinaire, d'une manière si injustement exclusive. Car, le parti révolutionnaire, en vertu de son caractère progressif, a dû être, plus qu'aucun autre, animé de véritables convictions, à la fois profondes et actives, qui, quelqu'en fût l'objet, devaient tendre spontanément à contenir et même à refouler l'égoïsme individuel. Une telle propriété s'est surtout développée pendant la mémorable phase d'illusion, ci-dessus caractérisée, où la métaphysique révolutionnaire a été, par un entraînement unanime, momentanément conçue comme directement destinée à réorganiser les sociétés modernes. Alors, en effet, s'accomplirent, sous l'énergique impulsion de cette doctrine, les plus admirables dévouemens sociaux dont puisse s'honorer l'histoire contemporaine, malgré toute déclamation rétrograde ou stationnaire. Mais, depuis qu'une telle illusion primitive a dû graduellement tendre à se dissiper sans retour, et que la doctrine critique a ainsi perdu sa principale autorité, les convictions qui s'y rattachent ont dû s'en trouver proportionnellement amorties, surtout en vertu de son inévitable mélange, chaque jour plus intime, avec la politique stationnaire, et même avec la politique rétrograde, ainsi que je l'ai précédemment expliqué. Quoique ces convictions soient, à vrai dire, moins effacées et moins stériles, encore aujourd'hui, surtout dans la jeunesse, que celles qu'inspirent communément les deux autres doctrines, elles ont cependant désormais trop peu d'énergie effective pour compenser suffisamment l'action dissolvante qui caractérise la métaphysique révolutionnaire, à l'égard même de ses propres partisans, en sorte que cette philosophie contribue maintenant, en réalité, presque autant que chacune de ses deux antagonistes, au débordement spontané de la démoralisation politique.
La morale privée dépend heureusement de beaucoup d'autres conditions générales que celles d'opinions fixement établies. Dans les cas les plus usuels, le sentiment naturel y parle, sans doute, bien plus fortement qu'à l'égard des relations publiques. En outre, l'adoucissement continu de nos moeurs, d'après un développement intellectuel plus commun, par un goût plus familier, ainsi qu'un plus juste sentiment, des divers beaux-arts, l'amélioration graduelle des conditions à la suite des progrès toujours croissans de l'industrie humaine, ont dû puissamment contre-balancer, à cet égard, les influences désorganisatrices. Il faut d'ailleurs remarquer que ces influences, primitivement concentrées sur la vie politique proprement dite, n'ont dû se manifester que beaucoup plus tard, et avec une moindre intensité, envers la morale domestique ou personnelle, dont enfin les règles ordinaires, d'une démonstration plus facile, peuvent, par leur nature, supporter, jusqu'à un certain point, sans d'aussi imminens périls, la libre irruption des analyses individuelles. Toutefois, le temps est désormais venu où ces inévitables aberrations, jusque alors essentiellement dissimulées, commencent à développer éminemment leur dangereuse activité.
Dès la première évolution de l'état révolutionnaire, cette action délétère sur la morale proprement dite s'était déjà annoncée par une grave atteinte à l'institution fondamentale du mariage, que la faculté du divorce aurait profondément altérée dans tous les pays protestans, si la décence publique et le bon sens individuel n'y avaient point jusqu'ici beaucoup amorti la pernicieuse influence des divagations théologico-métaphysiques. Mais cependant la morale privée ne pouvait, comme je viens de l'indiquer, être réellement attaquée, d'une manière directe et suivie, qu'après la décomposition presque totale de la morale publique. Aujourd'hui qu'un tel préliminaire est certes suffisamment accompli, l'action dissolvante menace immédiatement, avec une intensité toujours croissante, la morale domestique et même la morale personnelle, premier fondement nécessaire de toutes les autres. Sous quelque aspect qu'on les envisage, soit quant aux relations des sexes, à celles des âges, ou à celles des conditions, il est clair que les élémens nécessaires de toute sociabilité sont désormais, et doivent être de plus en plus, directement compromis par une discussion corrosive, que ne dominent point de véritables principes, et qui tend à mettre en question, sans aucune solution possible, les moindres idées de devoir.
La famille, qui, au milieu des phases les plus agitées de la tempête révolutionnaire, avait été, sauf quelques attaques accessoires, essentiellement respectée, s'est trouvée, de nos jours, radicalement assaillie, dans sa double base indispensable, l'hérédité et le mariage, par des sectes insensées[11], qui, en rêvant la réorganisation, n'ont su, dans leur superbe médiocrité, développer réellement que la plus dangereuse anarchie. Nous avons vu même le principe le plus général et le plus vulgaire de la simple morale individuelle, la subordination nécessaire des passions à la raison, directement dénié par d'autres prétendus rénovateurs, qui, sans s'arrêter à l'expérience universelle, rationnellement sanctionnée par l'étude positive de la nature humaine, ont tenté, au contraire, d'établir, comme dogme fondamental de leur morale régénérée, la systématique domination des passions, dont l'activité spontanée ne leur a point paru sans doute assez encouragée par la simple démolition philosophique des barrières jusque alors destinées à en contenir l'impétueux essor, puisqu'ils ont cru devoir, en outre, la développer artificiellement par l'application continue des stimulans les plus énergiques. Ces diverses aberrations spéculatives ont déjà assez pénétré dans la vie sociale, pour qu'il soit aujourd'hui devenu loisible à chacun de se faire une sorte de facile mérite de ses passions même les plus désordonnées, les plus animales: si un tel débordement pouvait persister, les estomacs insatiables finiraient probablement par s'enorgueillir aussi de leur propre voracité.
[Footnote 11: Nous avons vu surtout une secte éphémère, dans ses vains projets de régénération ou plutôt de domination universelle, offrir, pendant quelques années, à l'observateur attentif, par un concours d'aberrations qu'on avait cru jusque alors impossible, l'étrange conciliation fondamentale de la plus licencieuse anarchie avec le plus dégradant despotisme.]
Vainement l'école rétrograde s'efforce-t-elle encore de rejeter exclusivement sur l'école révolutionnaire la responsabilité générale de ce nouvel ordre de divagations, dont elle-même n'est pas réellement moins coupable, d'après son aveugle et irrationnelle obstination à préconiser, comme seules bases intellectuelles de la sociabilité, des principes dont l'irrévocable impuissance actuelle n'a jamais été plus sensible que dans ce cas. Car, si les conceptions théologiques devaient véritablement constituer, dans l'avenir comme dans le passé, les immuables fondemens de la morale universelle, d'où vient qu'elles ont aujourd'hui perdu toute force réelle contre de semblables débordemens?
Ne serait-ce pas désormais un cercle profondément vicieux que d'étayer d'abord, par de vains et laborieux artifices, les principes religieux, afin qu'ils pussent ensuite, ainsi destitués de tout pouvoir intrinsèque et direct, servir de points d'appui à l'ordre moral? Toute puissance sociale ne manifeste-t-elle pas nécessairement son efficacité générale, par l'indispensable épreuve préliminaire de sa propre élévation? Aucun office vraiment fondamental ne saurait donc maintenant appartenir à des croyances qui n'ont pu elles-mêmes résister au développement universel de la raison humaine, dont la virilité ne finira point sans doute par reconstruire les entraves oppressives que brisa pour jamais son adolescence. Il importe même de remarquer enfin, à ce sujet, que les diverses aberrations précédemment signalées ont toujours été conçues, de nos jours, par d'ardens restaurateurs des théories religieuses, violemment exaspérés contre toute philosophie vraiment positive, seule apte désormais à comprimer effectivement l'essor naturel de leurs divagations; on avait pu, depuis long-temps, constater aussi la justesse nécessaire d'une observation analogue, à l'égard des aberrations semblables d'origine purement protestante. Loin de pouvoir fournir aujourd'hui des bases réelles à la morale proprement dite, domestique ou personnelle, les croyances religieuses tendent de plus en plus, à vrai dire, à lui devenir doublement nuisibles, soit en s'opposant à son édification sur des fondemens plus solides, auprès des esprits, chaque jour plus nombreux, que ces croyances cessent de pouvoir dominer, soit même en ce que, chez ceux qui leur demeurent le moins infidèles, ces principes sont naturellement beaucoup trop vagues pour comporter aucune grande efficacité pratique sans l'active intervention continue de l'autorité sacerdotale, désormais essentiellement absorbée, chez les populations les plus avancées, par le soin difficile de sa propre conservation, de manière à ne plus oser, d'ordinaire, compromettre, par une intempestive répression, le faible crédit qu'elle s'y ménage encore.
Parmi les intelligences un peu cultivées, l'expérience journalière ne montre-t-elle point, en effet, que la morale usuelle des hommes restés suffisamment religieux n'est nullement supérieure aujourd'hui, malgré l'anarchie intellectuelle, à celle de la plupart des esprits émancipés?
La principale tendance pratique des croyances religieuses ne consiste-t-elle point le plus souvent, dans la vie sociale actuelle, à inspirer surtout, à la plupart de ceux qui les conservent avec quelque énergie, une haine instinctive et insurmontable contre tous ceux qui s'en sont affranchis, sans qu'il en résulte d'ailleurs aucune émulation réellement utile à la société? Ainsi, pour la morale privée, comme ci-dessus à l'égard de la morale publique, les principaux ravages, soit indirects, soit même directs, qu'exerce maintenant l'anarchie intellectuelle, doivent être, après un mûr examen, au moins aussi sévèrement imputés à la philosophie stationnaire, et surtout à la philosophie rétrograde, qu'à la philosophie révolutionnaire elle-même, qui en est seule habituellement accusée. Quoi qu'il en soit, il n'est ici que trop évident que toutes les différentes doctrines actuelles sont, à divers titres, presque également impuissantes, par leur nature, sous l'un et l'autre aspect, à opposer aucun frein énergique au développement continu de l'égoïsme individuel, qui s'enhardit aujourd'hui de plus en plus à réclamer directement, au nom de l'universelle anarchie des intelligences, le libre débordement des passions même les moins sociales.
Suite nécessaire et directe d'un pareil désordre, vient maintenant, comme second caractère général de notre situation fondamentale, la corruption systématique, désormais érigée en un indispensable moyen de gouvernement. Ici, l'école stationnaire et l'école rétrograde ne sauraient parvenir à rejeter exclusivement sur l'école révolutionnaire une responsabilité commune, où leur double participation habituelle est certes la plus immédiate et même la plus prononcée. Les trois doctrines concourent nécessairement, quoique inégalement, à ce honteux résultat, en contribuant, chacune à sa manière, à l'absence de toutes vraies convictions politiques, ainsi que je l'ai expliqué. Quelque déplorable que soit évidemment une telle obligation, il faut aujourd'hui savoir y reconnaître sans détour une inévitable conséquence de cet état intellectuel, où l'impuissance et le discrédit des idées générales, devenues incapables de commander aucun acte réel, ne laissent plus d'autre ressource journalière, pour obtenir effectivement l'indispensable concours des individus au maintien précaire d'un ordre grossier, qu'un appel plus ou moins immédiat à des intérêts purement personnels. Il n'arrive presque jamais qu'une pareille influence trouve à s'exercer sur des hommes véritablement animés de convictions profondes. Rarement la nature humaine, dans les caractères même les moins élevés, s'avilit-elle assez pour comporter un système de conduite politique en opposition réelle avec de fortes convictions quelconques: un tel contraste continu finirait bientôt par paralyser essentiellement les facultés du sujet. Dans l'ordre scientifique, où les vraies convictions philosophiques sont aujourd'hui plus communes et mieux marquées, la corruption active n'est guère praticable, quoique les âmes n'y soient certes pas ordinairement d'une trempe plus énergique[12].
Ainsi, sauf quelques anomalies fort rares, il faut évidemment attribuer surtout, à l'état indécis et flottant où l'anarchie intellectuelle tient habituellement aujourd'hui toutes les idées sociales, l'extension rapide et facile d'une corruption qui tourne aisément à son gré les demi-convictions, vagues et insuffisantes, que présente désormais, de plus en plus exclusivement, le monde politique actuel. Non-seulement ce désordre des esprits permet seul le développement de la corruption politique, dont tout large exercice serait incompatible avec des convictions réelles et communes; mais on doit même avouer qu'il l'exige nécessairement, comme unique moyen praticable de déterminer maintenant une certaine convergence effective, dont l'ordre social, à quelque matérialité qu'il puisse être réduit, ne saurait se passer entièrement.
On peut donc annoncer avec assurance l'imminente extension continue de ce honteux procédé, tant que l'anarchie intellectuelle tendra toujours à détruire graduellement toute forte conviction politique.
[Footnote 12: Le cas le plus décisif à cet égard, est celui, assez fréquent de nos jours, des savans qui allient la plus honteuse versatilité politique à une invariable persévérance philosophique malgré les plus puissantes tentations, dans leurs opinions anti-religieuses, qui, sans doute, reposaient seules chez eux sur de véritables convictions.]
Une telle explication ne saurait, sans doute, complétement absoudre les gouvernemens actuels de la dangereuse préférence que, dans leur aveugle et étroite sollicitude, ils accordent habituellement à l'emploi démesuré d'un pareil moyen. Car, l'absolu dédain, si stupidement systématique, qu'ils affectent d'ordinaire contre toute théorie sociale, et les entraves nombreuses, soit involontaires, soit calculées, dont ils s'efforcent, en ce genre, d'entourer aujourd'hui l'esprit humain, au lieu d'encourager son essor, tendent évidemment, d'une manière directe, à éterniser cet état transitoire, en empêchant la seule solution qu'il comporte. D'une autre part, ainsi obligés de subir cette immorale nécessité, nos gouvernemens l'aggravent encore dans l'exécution, en subordonnant presque toujours l'usage de ce moyen à la seule satisfaction immédiate de leurs intérêts spéciaux, sans aucun appel véritable à l'intérêt public, dont ils ne craignent pas de sacrifier ouvertement la considération générale au simple soin de leur propre conservation. Néanmoins, malgré ces torts irrécusables, il demeure évident que le développement graduel du système de corruption politique doit être aujourd'hui tout autant imputé aux gouvernés qu'aux gouvernans; non-seulement en ce sens que, si les uns y recourent, les autres l'acceptent, mais surtout en ce que leur état intellectuel commun en rend l'usage malheureusement inévitable. Dans leurs mutuelles relations journalières, les individus ne considèrent plus désormais, comme vraiment solides et efficaces, que les coopérations déterminées par l'intérêt privé: ils ne sauraient donc, sans inconséquence, reprocher aux gouvernemens une conduite analogue pour s'assurer le concours habituel dont ils ont besoin, à une époque où le désordre des idées empêche presque toujours de voir nettement en quoi consiste réellement l'intérêt public; les deux sortes d'action doivent nécessairement comporter des procédés semblables, sauf la seule différence d'intensité. A quelques perturbations, même matérielles, que la société se trouve actuellement exposée, on ne saurait douter, ce me semble, d'après une étude approfondie de cette orageuse situation, que les désastres ne fussent habituellement beaucoup plus graves encore si les divergences individuelles n'étaient contenues, à un certain degré, par l'influence directe des intérêts personnels, à défaut de toute autre voie plus satisfaisante et plus sûre. Quoique très grossier et fort précaire, quoiqu'il ne puisse garantir le présent sans compromettre gravement l'avenir, un tel moyen a cependant l'avantage incontestable de constituer un résultat spontané de la situation à laquelle il s'applique: car, la cause fondamentale qui oblige aujourd'hui à l'emploi passager de la corruption politique, est aussi celle qui, sous un autre aspect, en a permis le développement; en sorte que, par une évidente harmonie, cette corruption cessera d'être possible sur une grande échelle, aussitôt même que la société commencera à pouvoir comporter une meilleure discipline. Jusque alors, on peut compter sur l'inévitable accroissement naturel de ce misérable expédient, ainsi que le témoigne irrécusablement une expérience constante chez tous les peuples soumis à une longue pratique de ce que l'on nomme aujourd'hui le régime constitutionnel ou représentatif, toujours forcé d'organiser ainsi une certaine discipline matérielle au milieu d'un profond désordre intellectuel, et par suite, moral. Les juges impartiaux ont seulement le droit d'exiger que les gouvernemens actuels, au lieu de subir avec une sorte de joie cette fatale nécessité, et de se laisser aveuglément entraîner par l'attrait que doit présenter, à la paresse et à la médiocrité, l'usage immodéré de cette facile ressource, s'empressent désormais, au contraire, de favoriser méthodiquement, d'une manière continue, par les différens moyens dont ils disposent, la grande élaboration philosophique, à l'issue de laquelle les sociétés modernes pourront finalement entrer dans de meilleures voies.
Pour concevoir, à cet égard, avec toute leur portée véritable, les tristes exigeances de notre époque, il importe de ne point restreindre la notion générale du système de corruption politique aux seules influences purement matérielles qu'on a coutume d'y considérer aujourd'hui; il y faut comprendre indistinctement, comme l'indique sa définition rationnelle, les divers modes quelconques par lesquels on tente de faire prédominer les motifs d'intérêt privé dans les questions d'intérêt public. Ainsi envisagé, ce système paraîtra beaucoup plus étendu, et à la fois bien plus dangereux, qu'on ne le suppose ordinairement. Je ne fais point seulement allusion à l'emploi des distinctions honorifiques, que tous les observateurs judicieux ont déjà l'habitude d'y joindre, comme capable de déterminer souvent, par la stimulation de la vanité, une corruption encore plus efficace et plus active que la vénalité directe. Mais il s'agit surtout ici de cette action bien autrement profonde, essentiellement propre aux temps actuels, par laquelle l'ensemble des institutions politiques concourt tout entier, d'une manière plus ou moins immédiate, à développer et à satisfaire, chez tous les individus doués de quelque énergie, les différentes sortes d'ambition. Sous ce rapport capital, non moins que sous le précédent, l'état présent de la société est éminemment corrupteur. En même temps que l'anarchie intellectuelle y a dissous tous les préjugés publics destinés à contenir l'essor des prétentions privées, l'irrévocable décomposition de l'ancienne classification sociale y a pareillement supprimé les diverses barrières qui s'opposaient au débordement des ambitions individuelles, désormais indistinctement appelées, au nom du progrès, à la plus complète extension politique. Entraînés par cette irrésistible tendance, les gouvernemens ont dû s'efforcer graduellement d'y satisfaire de plus en plus, en multipliant outre mesure les diverses fonctions publiques, en rendant chaque jour leur accès plus facile, et en renouvelant les titulaires aussi fréquemment que possible. Cédant d'abord à la nécessité, ils ont ensuite spontanément tenté de la convertir, par un développement artificiel et systématique, en une ressource générale, qui pouvait permettre d'intéresser à leur propre conservation la plupart des ambitieux actifs, ainsi associés à l'exploitation nationale. Il serait d'ailleurs inutile d'insister ici sur les dangers évidens que présente, par sa nature, un tel expédient politique, envisagé même uniquement sous le point de vue étroit de l'intérêt spécial des gouvernemens; car, il doit nécessairement provoquer beaucoup plus de prétentions qu'il n'en peut satisfaire, et, par suite, soulever, contre le régime établi, des passions bien autrement intenses que celles qui l'appuient. On conçoit, en outre, que l'application de ce procédé tend naturellement à le développer, d'une manière en quelque sorte indéfinie, qui ne saurait être limitée que par l'avénement d'une vraie réorganisation sociale. A considérer, par exemple, l'ensemble des choix faits, depuis un demi-siècle, même pour les plus éminentes fonctions politiques, la plupart de nos ambitieux ne doivent-ils point, en effet, conserver aussi quelque espoir raisonnable d'obtenir, à leur tour, une élévation ainsi motivée? Un tel espoir, convenablement entretenu chez tous les hommes politiques, constitue même évidemment l'un des principaux artifices pratiques habituellement employés par les gouvernemens pour maintenir aujourd'hui un certain ordre factice.
La métaphysique révolutionnaire a, sans doute, directement fourni, comme je l'ai expliqué, le dissolvant universel qui a fini par nécessiter ce dangereux régime. Mais toutes nos écoles politiques participent inévitablement, chacune à sa manière, à son développement continu. Quant à la politique stationnaire, qui dirige principalement aujourd'hui l'action régulière, elle consacre d'abord, encore bien plus formellement que la doctrine critique elle-même, cette situation transitoire comme le type indéfini de la perfection sociale; prenant les moyens pour le but, elle érige, par exemple, l'égale admissibilité de tous les individus à toutes les fonctions publiques, en destination finale du mouvement général des sociétés modernes. Enfin, par une influence qui lui est essentiellement propre, elle aggrave directement la tendance corruptrice de l'époque actuelle, en liant de plus en plus les vaines conditions d'ordre qu'elle s'efforce d'instituer à la simple possession de la fortune, considérée même sans aucun égard au mode quelconque d'acquisition effective. En ce qui concerne la politique rétrograde, il est aisé de constater que, malgré ses orgueilleuses prétentions à la pureté morale, elle n'est pas aujourd'hui moins réellement corruptrice que ses deux antagonistes, ainsi que l'expérience l'a, sans doute, hautement témoigné. Le genre spécial de corruption qui lui appartient sur tout, consiste dans l'hypocrisie systématique, dont elle a eu tant besoin depuis que la décomposition du régime catholico-féodal est devenue assez profonde pour ne plus comporter, chez la plupart des esprits cultivés, que des convictions faibles et incomplètes. Dès l'origine de l'époque révolutionnaire, au seizième siècle, on a pu voir se développer, principalement dans l'ordre religieux, ce système d'hypocrisie de plus en plus élaboré, qui consentait aisément, d'une manière plus ou moins explicite, à l'émancipation réelle de toutes les intelligences d'une certaine portée, sous la seule condition, au moins tacite, d'aider à prolonger la soumission des masses: telle fut, éminemment, la politique des jésuites[13]. Ainsi, l'école rétrograde a réellement subi, sous ce rapport, depuis plus long-temps qu'aucune autre, et sous une forme qui n'est pas, certes, moins dangereuse, la fatalité commune, propre à notre état social. Serait-il possible, en principe, qu'une politique quelconque ne dût point nécessairement recourir davantage à la corruption, à mesure qu'elle est plus directement opposée au mouvement général de la société qu'elle prétend régir?
[Footnote 13: Ce machiavélisme théologique a dû être radicalement ruiné lorsque la propagation du mouvement philosophique l'a finalement obligé, comme on le voit aujourd'hui, a étendre graduellement un tel privilége à tous les esprits actifs. Il en est résulte, en effet, cette sorte de mystification réciproquement universelle, où, dans les classes même les moins cultivées, chacun reconnaît la religion indispensable chez les autres, quoique superflue pour lui. Telle est, au fond, l'étrange issue définitive de trois siècles d'une laborieuse résistance au mouvement fondamental de la raison humaine!]
Il résulte donc, de l'ensemble de ces explications, que l'obligation de maintenir une certaine discipline matérielle malgré l'absence de toute véritable organisation spirituelle, a dû conduire la politique à employer de plus en plus, comme ressort provisoire, indispensable quoique funeste, la corruption systématique, d'ailleurs spontanément issue de l'anarchie intellectuelle. A défaut d'autorité morale, l'ordre matériel exige, de toute nécessité, ou l'usage de la terreur, ou le recours à la corruption: or, ce dernier moyen, outre qu'il est aujourd'hui seul susceptible de quelque durée, présente, sans doute, après un scrupuleux examen, de moindres inconvéniens, comme étant mieux adapté à la nature des sociétés modernes, qui ne permet à la violence que des succès très passagers. Mais, tout en reconnaissant, du point de égard, dans la politique actuelle, il est impossible de ne point déplorer, avec une certaine amertume, le profond aveuglement qui empêche aujourd'hui les divers pouvoirs sociaux de faciliter autant que possible l'évolution intellectuelle et morale, qui pourra seule dispenser enfin d'un expédient aussi dégradant et aussi insuffisant. Il semble, au contraire, que les hommes d'état de tous les partis se soient maintenant concertés pour interdire, de toutes leurs forces, cette unique voie de salut, en frappant indistinctement d'une stupide réprobation absolue toute élaboration quelconque des théories sociales. Toutefois, cette aberration commune ne constitue elle-même, comme je vais le montrer, qu'une nouvelle conséquence générale, non moins nécessaire et aussi caractéristique que les précédentes, de l'état présent des populations les plus civilisées.
Le troisième symptôme essentiel de notre situation sociale consiste, en effet, dans la prépondérance toujours croissante du point de vue purement matériel et immédiat à l'égard de toutes les questions politiques. En manifestant, avec une irrécusable évidence, la profonde insuffisance des diverses théories actuelles, l'expérience contemporaine a malheureusement développé, par une réaction inévitable, une irrationnelle répugnance absolue, aujourd'hui presque unanime, contre toute sorte de théories sociales. Il ne s'agit pas seulement ici de l'antagonisme général et spontané entre la pratique et la théorie, simplement aggravé par l'état d'enfance où languit encore la science sociale, suivant une explication rappelée au début de ce chapitre. La funeste tendance que je veux signaler est à la fois plus spéciale et plus profonde, essentiellement propre à la situation transitoire des sociétés actuelles. Dès l'origine même de l'ère révolutionnaire, il y a trois siècles, elle a commencé à se faire sentir, de la manière la moins équivoque, aussitôt que, le pouvoir spirituel ayant été partout annulé ou absorbé par le pouvoir temporel, toutes les hautes spéculations sociales ont dû être ainsi de plus en plus livrées désormais à des esprits essentiellement dominés par la préoccupation continue des affaires journalières. Cette indication historique suffit ici pour faire comprendre que les peuples et les rois ont dû pareillement concourir à la prépondérance graduelle d'une semblable disposition, nécessairement commune à toutes nos diverses écoles politiques, qui, sous ce rapport, méritent aujourd'hui, quoiqu'à divers titres, des reproches à peu près équivalens.
Après avoir reconnu que la crise fondamentale des sociétés actuelles dérive surtout, en dernière analyse, de l'anarchie intellectuelle, dont la résolution, par une philosophie convenable, constitue ainsi le premier besoin de notre temps, on ne saurait trop déplorer cette irrationnelle unanimité du monde politique, qui, en proscrivant les recherches spéculatives, tend directement à interdire la seule issue réelle que puisse finalement comporter une telle situation. Depuis un demi-siècle que la réorganisation sociale a été si vainement entreprise, cette fausse voie a conduit à une foule d'essais successifs, qui, malgré leur insuffisance expérimentalement constatée, ont toujours été renouvelés dans le même esprit vicieux. Au lieu de s'occuper d'abord des doctrines relatives au nouvel ordre social, et ensuite des moeurs correspondantes, on s'est uniquement borné à la construction directe des institutions définitives, eu un temps où l'état de l'esprit humain indique avec tant d'évidence la seule possibilité d'institutions purement provisoires, réduites aux objets les plus indispensables, et n'ayant d'autre prétention d'avenir que de faciliter, autant que possible, l'évolution intellectuelle et morale qui devra déterminer enfin une vraie régénération politique. Toute l'élaboration qualifiée de constituante a dès-lors essentiellement consisté, en réalité, à morceler plus ou moins les anciens pouvoirs politiques, à organiser minutieusement entre eux des antagonismes factices et compliqués, à les rendre aussi de plus en plus précaires et amovibles, en les soumettant toujours davantage à des élections temporaires, etc.; mais sans jamais avoir changé, au fond, faute d'une véritable doctrine sociale, la nature générale du régime ancien, ni l'esprit qui préside à son exercice. En un mot, on s'est surtout occupé de contenir méthodiquement les divers pouvoirs ainsi conservés, au risque de les annuler, et l'on a continué à laisser entièrement indéterminés les principes destinés à diriger leur application effective. Ce travail subalterne et irrationnel, dans lequel la seule division politique vraiment capitale avait même été profondément écartée, a été ensuite pompeusement décoré du nom de constitution, et toujours voué à l'éternelle admiration de la postérité! Quoique la durée moyenne de ces prétendues constitutions n'ait été jusqu'ici que de dix ans au plus, chaque nouveau régime, malgré que son premier titre fût toujours l'insuffisance radicale du précédent, n'a jamais manqué jusqu'ici d'imposer, à son tour, sous des peines plus ou moins graves, l'uniforme obligation d'une foi générale à son triomphe absolu et indéfini. C'est ainsi que tous ces vains