en effet, est ainsi restée ultérieurement intacte, ne se trouvât finalement gaspillée au profit de quelque courtisan. Quant à la partie de l'école métaphysique qui constitue aujourd'hui ce qu'on appelle vulgairement l'opposition, et dont la principale influence réside dans la presse périodique, ses dispositions envers moi sont, sans doute, assez caractérisées par l'étrange silence que ses divers organes, quotidiens ou mensuels, ont unanimement gardé, pendant douze ans, pour la première fois peut-être, envers ma publication philosophique.
C'est jusqu'ici seulement en Angleterre, du moins à ma connaissance, que ce Traité a donné lieu à un sérieux examen, par la consciencieuse appréciation dont un illustre physicien (sir David Brewster) honora, en 1838, dans la célèbre revue d'Édimbourg, mes deux premiers volumes, quoiqu'il eût d'ailleurs assez peu compris l'ensemble de mon opération philosophique, malgré l'admission formelle de ma loi fondamentale, pour regarder un tel préambule comme constituant mon principal objet.
Sauf cette unique discussion, ainsi plutôt scientifique que vraiment philosophique, ce long travail n'a jamais été même annoncé dans aucun journal de quelque importance, sans que l'on puisse assurément attribuer une telle réserve au sentiment personnel d'une insuffisance d'instruction préalable qui n'empêche pas l'essor habituel des jugemens les plus tranchés. Quoique quelques organes avancés aient dû, à ce sujet, attendre naturellement la fin d'une élaboration qui n'est, en effet, pleinement jugeable que dans son ensemble total, on ne peut douter que ce silence exceptionnel ne soit surtout dû à la répugnance involontaire avec laquelle les métaphysiciens, qui dominent partout la presse périodique, voient aujourd'hui surgir une philosophie supérieure à leur influence, et qui tend directement à faire cesser leur prépondérance actuelle, sous l'inflexible prescription continue de rigoureuses conditions mentales, à la fois logiques et scientifiques, qu'ils se sentent incapables de remplir suffisamment.
Considérons enfin la troisième classe spéculative, celle qui seule constitue aujourd'hui le germe très-imparfait mais direct de la vraie spiritualité moderne. Là se trouvent ceux à qui j'ai fait l'honneur de demander à gagner honnêtement mon pain, parce qu'ils sont de ma famille intellectuelle: tandis que je n'ai jamais rien dû attendre des deux autres catégories, comme m'étant essentiellement étrangères et même involontairement hostiles, sauf l'unique exception personnelle dont j'avais si mal à propos honoré M. Guizot. Afin d'apprécier convenablement à leur égard ma situation naturelle, il y faut distinguer avec soin les deux écoles, spontanément antagonistes, qui de la positivité rationnelle: l'école mathématique proprement dite, dominant encore, sans contestation sérieuse, l'ensemble des études inorganiques, et l'école biologique, luttant faiblement aujourd'hui pour maintenir, contre l'irrationnel ascendant de la première, l'indépendance et la dignité des études organiques. En tant que celle-ci me comprend, elle m'est, au fond, plus, favorable qu'hostile, parce qu'elle sent confusément que mon action philosophique tend directement à la dégager de l'oppression des géomètres. J'y ai trouvé non-seulement mon plus complet appréciateur scientifique, dans la personne de mon éminent ami M. de Blainville, mais aussi de nombreux et honorables adhérens, dont le concours constate mieux une telle sympathie collective. Malheureusement ce n'est pas de cette classe, comme on sait, que dépend mon existence personnelle. Or, quant aux géomètres, sous la domination desquels je suis naturellement forcé de vivre, les indications précédentes ont assez fait pressentir ce que je dois attendre d'une classe scientifique dont l'ensemble de mon opération philosophique, soit mentale, soit sociale, détruit nécessairement la suprématie provisoire, graduellement développée pendant le cours de la longue élaboration préliminaire propre aux deux derniers siècles, comme l'expliquent spécialement les trois chapitres extrêmes de ce volume final.
Pour mieux caractériser cette inévitable opposition instinctive, il me suffit ici de signaler convenablement l'expérience pleinement décisive qui s'accomplit, à mon détriment, en 1840, lors d'une nouvelle vacance de la principale chaire mathématique de l'École Polytechnique, que j'avais occupée, par intérim, quatre ans auparavant, avec une supériorité généralement reconnue, même de mes ennemis, et que je ne cesserai jamais, à ce titre, de regarder comme ma propriété légitime, quoiqu'une violente iniquité m'en ait dépouillé jusqu'ici avec l'appareil des formalités légales. L'illustre Dulong, en sa qualité de directeur des études de cet établissement, y avait personnellement suivi ces mémorables leçons qui m'avaient hautement conquis sa consciencieuse estime, malgré sa disposition antérieure à partager involontairement envers moi les préventions routinières de nos coteries scientifiques: c'est sous le récent souvenir de cette éminente approbation que se fit une telle élection, où son suffrage eût certainement garanti mon succès, sans la mort prématurée qui a privé le monde savant de cette rare combinaison d'une haute capacité avec une moralité équivalente. En même temps, une noble jeunesse, que je n'ai jamais flattée, j'ose le dire, mais qui connaît mon dévouement continu à ses besoins légitimes, manifestant, à sa manière, son heureux concours spontané avec l'appréciation de son ancien chef, honora ma candidature par une généreuse démarche exceptionnelle, dont j'ai été jusqu'à présent le seul objet, et pour laquelle je lui offre ici la faible expression de mon éternelle reconnaissance, dans la personne collective de ses successeurs actuels, envers lesquels l'intime solidarité de nos diverses générations polytechniques autorise pleinement une telle substitution continue. Le lecteur sait peut-être que des députations spéciales furent alors adressées par les élèves à tous les votans quelconques, afin de leur témoigner convenablement le désir unanime qu'une épreuve irrécusable avait inspiré en ma faveur à tous ceux qui avaient pu en sentir l'effet général. À cette convergence décisive, et peut-être inouïe, entre les supérieurs et les inférieurs, se joignaient d'ailleurs, à mon avantage, toutes les considérations accessoires relatives aux règles ordinaires, qu'il a fallu simultanément violer pour m'exclure: une incontestable ancienneté, d'honorables services spéciaux, et la convenance reconnue de recruter, autant que possible, les professeurs de cette grande école parmi ses anciens élèves, à moins d'insuffisance réelle. Si tout autre que moi eût réuni un tel ensemble de titres, son triomphe eût été certain. Mais les antipathies géométriques, spécialement concentrées à l'Académie des Sciences de Paris, ne pouvaient ainsi laisser irrévocablement surgir celui qui, connaissant le véritable esprit de nos diverses coteries scientifiques, et d'ailleurs peu effrayé de leur antagonisme, même concerté, aurait directement tendu, dans un tel office, à donner à la haute instruction mathématique la direction la plus conforme à sa véritable destination pour le système général de l'évolution positive. Les honteux moyens qui déterminèrent mon exclusion furent alors en pleine harmonie avec l'évidente iniquité du projet. Comme les meneurs académiques devaient naturellement craindre le vote spontané du Conseil de l'École, où mes ennemis et mes amis croyaient également d'abord que la majorité m'était assurée, et auquel l'usage accordait à ce sujet une priorité naturelle, ils profitèrent habilement contre moi de l'occasion facile à prévoir que leur offrit la discussion philosophique que je cherchai à engager directement, auprès de la classe essentiellement saine de cette académie, par la lettre de candidature dont je parle, à une autre fin, au second chapitre de ce volume. On sait assez comment la lecture officielle de cette lettre fut expressément refusée, en dépit d'une formelle disposition du règlement académique[4]. Après cette première violence, il fut ensuite aisé à la Commission spéciale d'établir, par une nouvelle infraction de tous les usages et de toutes les convenances, une liste de candidature où je n'étais pas même nommé, comme ne méritant sans doute aucune discussion. Le profond mépris personnel que je renvoie solennellement ici à chacun de ceux qui prirent une active participation volontaire à cette dernière indignité académique, ne m'empêche pas d'ailleurs de sentir qu'elle eut au fond peu d'influence sur le résultat, puisqu'elle suivit le vote effectif du Conseil polytechnique, déjà tourné contre moi par la réaction presque irrésistible de la turpitude initiale.
En un mot, les meneurs d'une telle intrigue n'oublièrent rien pour indiquer d'avance à ce Conseil que, s'il voulait réaliser sa première disposition en ma faveur, il aurait à soutenir une lutte redoutable contre une corporation plus puissante, qui se montrait ainsi disposée à maintenir à tout prix, en cette grave occurrence, le monopole habituel des hautes positions didactiques, dont l'ensemble de sa conduite prouve depuis longtemps qu'elle regarde chacun de ses membres comme le possesseur légitime, quelle que puisse être son inaptitude réelle.
On devait aisément s'attendre que le Conseil n'oserait engager envers l'académie une collision aussi inégale. C'est ainsi que fut accomplie, avec un concert apparent des deux votes essentiels, une injustice pleinement caractérisée, dont le poids naturel empêchera toujours sans doute envers moi toute convenable réparation, malgré la composition mobile du corps spécial qui s'en rendit l'instrument passif, d'après la fixité naturelle de la puissante compagnie qui en fut le principal moteur, et où d'ailleurs les antipathies que j'inspire doivent être continuellement rajeunies, parce qu'elles tiennent directement, soit à la situation générale de l'esprit humain au XIXe siècle, soit au caractère fondamental de ma nouvelle philosophie.
Note 4: Celui des deux secrétaires perpétuels qui rendit compte de la séance du 3 août 1840 sentit tellement, sans doute, la turpitude de cette violence académique, ainsi accomplie contre moi au profit personnel de l'un de ses confrères, qu'il tenta vainement de la représenter comme une sorte d'ajournement, motivé par je ne sais quelle autre urgence plus immédiate. Mais, si cette jésuitique exposition eût été vraiment fidèle, l'Académie eût distinctement réservé, pour la lecture de ma lettre, une séance ultérieure, tandis qu'il n'en fut jamais question ensuite. Comme il importe beaucoup à la morale publique que l'actif accomplissement volontaire des mauvaises actions, individuelles ou collectives, ne puisse, en aucun cas, éluder une inflexible responsabilité, j'ai cru devoir ici spécialement rectifier cette officieuse erreur.
Après cette triple appréciation des tendances diversement hostiles qui doivent faire spontanément converger contre mon essor légitime toutes les classes antagonistes entre lesquelles est aujourd'hui partagé l'empire intellectuel, il serait assurément superflu de faire ici autant ressortir leur commune disposition à me priver accessoirement des différentes récompenses honorifiques qui dépendent de leur arbitrage, quels que puissent jamais être, à cet égard, mes droits naturels. Quand M. Guizot eut attaché son nom à la dangereuse restauration d'une académie heureusement supprimée par Bonaparte, la plupart de mes amis, et même de mes ennemis, pensèrent qu'on ne pouvait se dispenser, ne fût-ce que d'après mes travaux originaires en philosophie politique, de m'introduire directement dans une compagnie où, à défaut de toute véritable unité mentale, on s'efforçait de réunir tous ceux qui, à un titre quelconque, et par les voies les plus inconciliables, avaient semblé coopérer au perfectionnement des études morales et sociales. Presque seul alors je compris que, quelque opposition mutuelle qui dût, en effet, exister entre ces diverses tendances spéculatives, leur commune nature métaphysique les réunirait toujours contre moi. C'est donc précisément en qualité de fondateur d'une nouvelle philosophie générale, à la fois historique et dogmatique, que je resterai constamment en dehors, sans aucune discussion possible, d'une corporation instituée pour ranimer, en les centralisant, les influences ontologiques, auxquelles je m'efforce de substituer enfin l'universelle prépondérance de l'esprit positif. Dans un autre cas, une illusion analogue m'avait d'abord, comme je l'ai franchement avoué au tome quatrième, conduit moi-même à compter sur l'appui, au moins moral, de la classe scientifique, qui semblait devoir prendre un vif intérêt direct à l'extension décisive de la positivité rationnelle. C'était l'erreur naturelle de la jeunesse, disposée à penser que les sciences sont habituellement cultivées en vertu d'une vraie vocation, et que les généreuses tendances spéculatives y prédominent sur les vicieuses impulsions actives. Mais, d'après les explications précédentes, celui qui a directement fondé une science nouvelle, la plus difficile et la plus importante de toutes, et qui, en même temps, a spécialement perfectionné la philosophie de chacune des sciences antérieures, sera nécessairement toujours repoussé de ce qu'on appelle improprement l'Académie des Sciences, quand même il pourrait se résoudre à en solliciter l'entrée, ce qu'il ne fera certainement jamais, depuis les indignités qu'on s'y est permis envers lui. Il laissera donc, sans aucun regret, cet honneur, de plus en plus banal, à la foule de ceux qui accomplissent aujourd'hui, d'une manière presque machinale, ces prétendus travaux scientifiques dont, le plus souvent, l'esprit humain ne saurait conserver, après dix ans, la moindre trace, malgré l'ambitieuse dénomination qui les décore spécialement d'une chimérique éternité.
Pour achever d'apprécier la tendance profondément naturelle de l'influence scientifique à se réunir aujourd'hui, contre mon essor philosophique, à l'influence métaphysique, et même à l'influence théologique, il faut enfin remarquer, d'après une exacte analyse de notre situation mentale, que, malgré leur antagonisme naturel, la première, en tant que dominée encore par les géomètres, doit être, au fond, beaucoup moins éloignée qu'elle ne le semble de transiger habituellement avec les deux autres, au détriment de la raison publique. Depuis que la rénovation finale des théories morales et sociales constitue directement, dans l'immense révolution où nous vivons, la nécessité prépondérante, la présidence scientifique laissée jusqu'ici à l'esprit mathématique tend à devenir presque aussi rétrograde que le sont déjà les impulsions métaphysiques et les résistances théologiques, comme l'expliqueront spécialement les trois derniers chapitres de ce Traité. Le sentiment secret de leur inévitable impuissance envers ces spéculations transcendantes dispose involontairement les géomètres actuels à en empêcher, autant que possible, l'essor décisif, d'où résulterait nécessairement leur propre déchéance scientifique, et leur réduction normale à l'office modeste, quoique indispensable, que leur assigne évidemment la vraie hiérarchie encyclopédique. Après avoir jeté, comme un leurre, au vulgaire philosophique, leur absurde et dangereuse utopie relative à la prétendue régénération ultérieure des conceptions sociales d'après leur vaine théorie des chances, dont tout homme sensé fera bientôt justice, ils se contentent donc essentiellement d'exploiter à l'aise les bénéfices personnels que la grande transaction moderne assure spontanément à ceux qu'on a dû regarder jusqu'ici comme les plus fidèles organes de l'esprit positif, bien qu'ils n'en puissent vraiment représenter que l'état rudimentaire. Quant aux besoins fondamentaux inhérens à notre situation intellectuelle, ils n'intéressent aucunement la plupart des géomètres, qui sont, au contraire, secrètement entraînés à en empêcher la satisfaction finale. Leur opposition, plus apparente que réelle, à la prépondérance métaphysique, ou même théologique, tend depuis longtemps à se réduire à ce qui est strictement nécessaire pour garantir les droits directs de la science, surtout mathématique, aux profits généraux de l'exploitation spéculative. Or ce but est certes suffisamment atteint aujourd'hui, où le pouvoir a trop généreusement abandonné aux savans eux-mêmes, surtout en France, la répartition effective des diverses récompenses scientifiques. Ceux qui, avec une audace apparente, attaquent chaque jour la liste civile de la royauté, sont, d'ordinaire, humblement prosternés devant la liste civile de la science, au point de n'oser, par exemple, se permettre aucune critique envers les frais monstrueux qu'occasionne maintenant la seule composition d'un almanach très-imparfait. Tous les intérêts mathématiques étant ainsi garantis, les géomètres consentent volontiers à laisser à la métaphysique, et même à la théologie, l'antique possession du domaine moral et politique, où ils ne sauraient avoir aucune prétention sérieuse. D'un autre côté, la demi-intelligence que l'entraînement contemporain fait aujourd'hui pénétrer jusque dans la théologie, disposerait peut-être celle-ci, en cas d'un triomphe momentané, d'ailleurs presque impossible, à mieux respecter désormais les ambitions géométriques, pourvu que, suivant leur tendance spontanée, elles l'aidassent suffisamment à contenir le véritable essor systématique des spéculations biologiques, seules études préliminaires où la lutte fondamentale reste encore pendante, à beaucoup d'égards, entre l'esprit positif et l'ancien esprit philosophique. Cependant les craintes naturelles que doit suggérer l'instinct aveuglément rétrograde de la puissance théologique conduiraient, sans doute, les géomètres à voir avec regret le retour éphémère de son ascendant oppressif, où ils redouteraient, à leur propre égard, une source d'exclusion. Mais la situation actuelle, où domine l'influence métaphysique, plus souple et moins ténébreuse, quoique, au fond, seule vraiment dangereuse aujourd'hui, convient beaucoup à l'ensemble de leurs dispositions présentes, tant morales que mentales, parce qu'elle empêche une solution qui leur répugne, tout en leur assurant les nombreux avantages personnels d'un facile ascendant scientifique. Aussi est-ce surtout à prolonger, autant que possible, cet état profondément contradictoire, en écartant, de toutes leurs forces, une vraie rénovation spéculative, que nos géomètres s'attacheront de plus en plus, sans s'inquiéter d'ailleurs, en aucune manière, des graves dangers sociaux que doit nécessairement offrir cette prolongation artificielle de l'interrègne spirituel. Le lecteur peut ainsi concevoir déjà que la résistance spontanée du milieu scientifique actuel à mon action philosophique n'offre rien d'essentiellement fortuit ou personnel, et qu'elle se développera désormais, avec une énergie croissante, soit à mon égard, soit envers mes collègues ou mes successeurs, à mesure que la nouvelle philosophie tendra directement vers son inévitable ascendant final: l'ensemble de ce volume ne laissera plus aucun doute sur l'intime réalité de mes prévisions à ce sujet.
D'après une telle appréciation générale de la corrélation nécessaire qui lie aujourd'hui ma position privée à la situation fondamentale du monde intellectuel, chacun doit maintenant sentir combien cette préface était vraiment indispensable pour placer directement, par un appel décisif, la suite entière des grands travaux ultérieurs annoncés à la fin de ce volume, sous le noble patronage d'une opinion publique, non-seulement française, mais aussi européenne, qui constitue mon unique refuge, et qui jusqu'ici n'a jamais failli à mes justes réclamations. Ceux qui trouveraient commode de continuer à m'opprimer sans me permettre la plainte, vont probablement se récrier beaucoup contre le caractère insolite de cette sorte de manifeste, dont ils redouteront l'efficacité. Quelques amis sincères, trop timides ou trop superficiels, craindront, à leur tour, que cette lutte dangereuse, en apparence si inégale, ne détermine contre moi la funeste réaction de puissantes animosités, sous le jeu desquelles je suis immédiatement placé. Mais, dans les conflits intellectuels, où le nombre a naturellement peu d'importance, une intime combinaison de la raison avec la morale constitue la principale force, d'après laquelle un seul esprit supérieur a quelquefois vaincu, même pendant sa vie, une multitude académique. Ici, d'ailleurs, j'ose assurer d'avance que je ne serai pas seul contre cette masse aveugle et passionnée.
Quelque solitaire que soit mon existence, je sais que l'élite du public européen a déjà nettement témoigné, surtout en Angleterre et en Allemagne, par ses plus éminens précurseurs, son indignation spontanée contre les entraves personnelles qu'éprouve mon essor légitime, quoique ces nobles sympathies reposent encore sur une insuffisante connaissance de mes embarras privés. Les lecteurs les plus étrangers aux débats que cette préface a caractérisés comprendront aisément que les trois premiers volumes de ce Traité, tous relatifs aux diverses sciences existantes, constatent évidemment une haute aptitude didactique, quand même elle n'eût pas été directement démontrée par le concours spontané des expériences les plus décisives: ils apprendront avec surprise qu'on ait osé me refuser jusqu'ici, à ce sujet, une satisfaction méritée, si pleinement conforme à l'ensemble de ma double carrière, spéciale ou générale.
Tous ceux qui auront suffisamment apprécié les justes plaintes que je viens d'exposer sur ma situation personnelle sentiront, sans incertitude, ce que je dois ici hautement demander, en transportant désormais sous les yeux du public des luttes jusqu'ici contenues dans l'ombre des conciliabules scientifiques. Je n'exige nullement que mon existence privée soit changée ni même élargie, mais seulement à la fois adoucie et consolidée. Son état présent, s'il était moins pénible et moins précaire, suffirait à mes besoins essentiels, et même à mes goûts principaux. Quant aux prévoyances de la vieillesse, si jamais il y a lieu, la nation française saura sans doute y pourvoir spontanément. Mais je demande surtout que mes ressources matérielles ne soient pas livrées chaque année au despotique arbitrage des préjugés et des passions que mon essor philosophique doit naturellement combattre avec une infatigable énergie, comme constituant désormais le principal obstacle à la rénovation intellectuelle, condition fondamentale de la régénération sociale. Or, à cet égard, sans attendre ni solliciter directement aucune rectification réglementaire, la crise que je viens de provoquer ainsi dans ma situation personnelle va nécessairement, quoi qu'on fasse, devenir pleinement décisive en l'un ou l'autre sens; car, si, malgré cette loyale manifestation publique, les prochaines réélections annuelles confirment, sans aucune difficulté, ma double position polytechnique, je serai, par cela seul, suffisamment autorisé à regarder, d'un aveu unanime, cette formalité, d'ailleurs absurde, comme ayant cessé enfin d'offrir envers moi aucun danger essentiel: elle ne permettra plus à personne d'oser m'offrir, presqu'à titre de grâce, cette confirmation périodique, qui ne sera plus vraiment facultative. Au cas contraire, je sais assez ce qui me resterait à faire pour que la suite de mon élaboration philosophique souffrît le moins possible de cette infâme iniquité finale.
Le but de cette préface étant ainsi convenablement atteint, je crois devoir utiliser l'occasion qu'elle me fournit d'indiquer sommairement, suivant la coutume, aux lecteurs les plus attentifs, quelques renseignemens accessoires sur le mode invariable de préparation et d'exécution qui a présidé à la longue composition que ce volume termine, afin de faciliter une équitable appréciation, en se plaçant mieux dans les conditions de l'auteur.
J'ai toujours pensé que, chez les philosophes modernes, nécessairement moins libres, à cet égard, que ceux de l'antiquité, la lecture nuisait beaucoup à la méditation, en altérant à la fois son originalité et son homogénéité. En conséquence, après avoir, dans ma première jeunesse, rapidement amassé tous les matériaux qui me paraissaient convenir à la grande élaboration dont je sentais déjà l'esprit fondamental, je me suis, depuis vingt ans au moins, imposé, à titre d'hygiène cérébrale, l'obligation, quelquefois gênante, mais plus souvent heureuse, de ne jamais faire aucune lecture qui puisse offrir une importante relation, même indirecte, au sujet quelconque dont je m'occupe actuellement, sauf à ajourner judicieusement, selon ce principe, les nouvelles acquisitions extérieures que je jugerais utiles. Ce régime sévère a constamment dirigé l'entière exécution de ce Traité, où il a assuré la netteté, l'énergie, et la consistance de mes diverses conceptions, quoiqu'il y ait pu, en certains cas secondaires, déterminer, envers les sciences constituées, une appréciation trop peu conforme à leur état récent, aux yeux de ceux qui chercheraient en cet ouvrage, contre mes formelles explications initiales, de véritables spécialités, autres que celles qui concernent la science finale du développement social, que je devais y fonder[5]. Quand je suis parvenu à cette seconde et principale moitié de mon élaboration totale, j'ai senti que la rigueur de mon principe hygiénique, dont une longue expérience m'avait pleinement confirmé l'heureuse efficacité, m'obligeait pareillement désormais à m'interdire scrupuleusement toute lecture quelconque de journaux politiques ou philosophiques, soit quotidiens, soit mensuels, etc.
Aussi, depuis plus de quatre ans, n'ai-je pas lu réellement un seul journal, sauf la publication hebdomadaire de l'Académie des Sciences de Paris: encore me borné-je souvent à la table des matières de cette fastidieuse compilation, qui dégénère de plus en plus en étalage habituel de nos moindres vanités académiques. Je voudrais pouvoir ici faire suffisamment sentir à tous les vrais philosophes combien un tel régime mental, d'ailleurs en pleine harmonie avec ma vie solitaire, peut aujourd'hui contribuer, en politique, à faciliter l'élévation des vues et l'impartialité des sentimens, en faisant mieux ressortir le véritable ensemble des événemens, que doit dissimuler profondément l'irrationnelle importance naturellement attachée, soit par la presse périodique, soit par la tribune parlementaire, à chaque considération journalière.
Note 5: Même envers cette science finale, on a pu aisément reconnaître que, suivant ce régime constant, j'y ai toujours réduit autant que possible mes lectures préparatoires. Je n'ai jamais lu, en aucune langue, ni Vico, ni Kant, ni Herder, ni Hegel, etc.; je ne connais leurs divers ouvrages que d'après quelques relations indirectes et certains extraits fort insuffisans. Quels que puissent être les inconvéniens réels de cette négligence volontaire, je suis convaincu qu'elle a beaucoup contribué à la pureté et à l'harmonie de ma philosophie sociale. Mais, cette philosophie étant enfin irrévocablement constituée, je me propose d'apprendre prochainement, à ma manière, la langue allemande, pour mieux apprécier les relations nécessaires de ma nouvelle unité mentale avec les efforts systématiques des principales écoles germaniques.
Quant au mode d'exécution des diverses portions de ce Traité, il me suffit d'indiquer que les embarras d'une situation personnelle, dont le lecteur connaît maintenant toute la gravité, ont dû m'obliger à y apporter toujours la plus grande célérité partielle, sans laquelle mon entreprise philosophique fût ainsi restée essentiellement impraticable.
Pour mesurer, autant que possible, cette vitesse effective, j'ai cru devoir, dans la table générale des matières, placée à la fin de ce volume, noter brièvement l'époque et la durée de chacune des treize élaborations distinctes qui ont constitué, à des intervalles très-inégaux, le vaste ensemble de ma composition. A cette indication caractéristique, je dois d'avance ajouter ici que, pressé par le temps, je n'ai jamais pu récrire aucune partie quelconque de ce long travail, qui a toujours été imprimé sur mon brouillon original, dont la transcription eût au moins doublé la durée de mon exécution.
Heureusement que, peu disposé, de ma nature, à rien écrire avant une pleine maturité, ce premier jet s'est trouvé constamment assez net pour permettre aisément, sans la moindre réclamation, l'opération typographique, que je n'ai d'ailleurs ralentie par aucun remaniement ultérieur. Ces divers renseignemens secondaires pourront, j'espère, susciter quelque indulgence pour les imperfections littéraires d'une telle composition.
En terminant cette préface inusitée, que ma position exceptionnelle rendait, j'ose le dire, indispensable, je dois rassurer d'avance tous ceux qui s'intéressent à la plénitude et à la pureté de mon essor ultérieur, en leur déclarant enfin que je ne laisserai jamais prendre à personne le funeste pouvoir de troubler, par aucune vaine polémique, une haute élaboration philosophique, déjà assez entravée naturellement, soit d'après la brièveté de ma vie, soit en vertu des graves exigences de ma situation personnelle. Ayant ici suffisamment exposé des explications qu'il fallait une fois présenter, rien ne pourra me déterminer à répondre aux récriminations quelconques que ce volume extrême va sans doute soulever. Je connais toute la valeur de l'initiative philosophique, et je saurais la maintenir avec énergie, quand même ma vie profondément solitaire ne me préserverait pas spontanément, à cet égard, des tentations ordinaires.
Paris, le 19 juillet 1842.
TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME SIXIÈME ET DERNIER.
Pages.
EXTRAIT DU JUGEMENT rendu le 29 décembre 1842 PAR LE TRIBUNAL DE COMMERCE DE PARIS III AVIS DE L'ÉDITEUR IV PRÉFACE PERSONNELLE V 56e Leçon. Appréciation générale du développement fondamental des divers élémens propres à l'état positif de l'humanité: âge de la spécialité, ou époque provisoire, caractérisée par l'universelle prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble. Convergence progressive des principales évolutions spontanées de la société moderne vers l'organisation finale d'un régime rationnel et pacifique 1 57e Leçon. Appréciation générale de la portion déjà accomplie de la révolution française ou européenne.--Détermination rationnelle de la tendance finale des sociétés modernes, d'après l'ensemble du passé humain: état pleinement positif, ou âge de la généralité, caractérisé par une nouvelle prépondérance normale de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail 344 58e Leçon. Appréciation finale de l'ensemble de la méthode positive 645 59e Leçon. Appréciation philosophique de l'ensemble des résultats propres à l'élaboration préliminaire de la doctrine positive 786 60e et dernière Leçon. Appréciation générale de l'action finale propre à la philosophie positive 839 TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES contenues dans les six volumes de ce Traité 897 COURS DE PHILOSOPHIE POSITIVE.
CINQUANTE-SIXIÈME LEÇON.
Appréciation générale du développement fondamental propre aux divers élémens essentiels de l'état positif de l'humanité: âge de la spécialité, ou époque provisoire, caractérisée par l'universelle prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble. Convergence progressive des principales évolutions spontanées de la société moderne vers l'organisation finale d'un régime rationnel et pacifique.
L'ensemble du régime monothéique propre au moyen-âge a été représenté, au cinquante-quatrième chapitre, comme nécessairement investi, par sa nature, d'une double destination, temporaire mais indispensable, pour l'évolution fondamentale de l'humanité: d'une part, le développement général de ses conséquences politiques devait déterminer graduellement la désorganisation radicale du système théologique et militaire, déjà parvenu ainsi à son extrême phase principale; d'une autre part, le cours simultané de ses effets intellectuels devait enfin permettre l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux, bases ultérieures d'une organisation directement conforme à la civilisation moderne.
Sous le premier aspect, qu'il fallait d'abord expliquer, nous avons suffisamment apprécié, dans la dernière leçon du volume précédent, l'enchaînement historique des suites essentielles de ce mémorable régime transitoire pendant les cinq siècles qui ont succédé au temps de sa plus grande splendeur: en sorte que la considération, pénible quoique inévitable, du mouvement de décomposition, peut désormais être heureusement écartée. Il nous reste donc maintenant, envers cette même période préliminaire qui a dû sembler jusqu'ici purement révolutionnaire, à y poursuivre rationnellement l'analyse générale, plus consolante et non moins décisive, de cet unanime mouvement instinctif de réorganisation, encore si mal jugé, qui, par la convergence spontanée des diverses évolutions partielles, préparait alors graduellement la société moderne à un système entièrement nouveau, seul susceptible de remplacer enfin l'ordre caduc dont l'irrévocable démolition s'accomplissait simultanément. C'est seulement après cette seconde appréciation fondamentale, sujet propre de la leçon actuelle, que nous pourrons convenablement terminer notre grande élaboration historique dans un dernier chapitre consacré à l'examen direct de l'immense crise sociale qui, depuis un demi-siècle, tourmente l'élite de l'humanité, et dont le vrai caractère essentiel ne saurait être pleinement conçu que sous l'inspiration d'une théorie déjà suffisamment éprouvée et éclairée par une explication satisfaisante de l'ensemble du passé humain. En vertu même de sa nouveauté, une telle analyse philosophique du mouvement élémentaire de recomposition propre à la civilisation moderne se trouvera presque toujours spontanément affranchie de ces discussions explicatives qui ont été si indispensables, au chapitre précédent, afin d'y faire prédominer de saines conceptions historiques sur les notions irrationnelles qui obscurcissent aujourd'hui l'étude ordinaire du mouvement de décomposition: ce qui peut heureusement nous permettre de procéder ici avec plus de rapidité, quoique la multiplicité des aspects organiques partiels, profondément distincts et indépendans malgré leur convergence et leur solidarité nécessaires, doive cependant entraîner à des