SigPhi · Auguste Comte

Cours de philosophie positive. (66) (French)

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poursuivre les conséquences révolutionnaires des luttes antérieures jusqu'à l'entière démolition du régime ancien, de manière à dévoiler directement la tendance instinctive de la sociabilité moderne vers une régénération totale, évidemment impossible sans une telle préparation négative. C'est alors aussi que le développement continu des nouveaux élémens sociaux devient régulièrement assujetti à des encouragemens de plus en plus systématiques, qui ne pouvaient être habituels avant que la concentration temporelle fût convenablement réalisée. Notre appréciation historique a dû partager l'ensemble de cette double progression systématique, jusqu'au début de la grande révolution française, en deux phases très-distinctes, qui se succèdent vers le milieu du XVIIe siècle: elles sont caractérisées, dans la série négative, par les dénominations de protestante et déiste, suivant que l'esprit critique y contient l'action dissolvante du principe du libre examen individuel entre des limites qui semblent compatibles avec l'existence indéfinie de l'ancien organisme, ou bien étend ensuite sa démolition métaphysique jusqu'à rendre logiquement impossible cette existence contradictoire: ces deux phases présentent d'ailleurs des différences exactement équivalentes, quoique moins apparentes, dans la série positive. La première, politiquement envisagée, commence par l'universelle consécration dogmatique, sous des formes nécessairement diverses mais pareillement décisives, de l'entière subalternisation du pouvoir spirituel envers le pouvoir temporel, d'après l'essor, direct ou indirect, de l'esprit protestant: elle aboutit à la mémorable dictature de l'un des deux élémens temporels, auquel l'autre s'est enfin servilement subordonné. Cette issue, aussi passagère qu'inévitable, nous a nécessairement offert deux modes très-différens, selon que la prépondérance devait appartenir à l'élément monarchique ou à l'élément aristocratique, distinction ordinairement liée à la prééminence respective du catholicisme ou du protestantisme; le premier cas ayant dû être, finalement, par sa nature, beaucoup plus favorable que le second, soit à l'irrévocable démolition du régime ancien, soit à l'avénement décisif du nouvel état social. Nous avons d'ailleurs reconnu que l'une ou l'autre dictature avait spontanément développé, à partir de son entière installation, un caractère politique essentiellement rétrograde, naturellement contenu pendant les luttes antérieures, et consistant en une tendance plus ou moins prononcée à reconstruire sous sa tutelle l'ancienne constitution sociale, ou du moins à arrêter sa dissolution ultérieure, tout en secondant, par une irrésistible inconséquence, le développement continu de la sociabilité moderne: cet esprit rétrograde du pouvoir dirigeant, ou plutôt résistant, était d'ailleurs, dans une telle situation, indispensable à l'ordre, comme l'esprit révolutionnaire du mouvement social l'était simultanément au progrès. Pendant que s'accomplissait cette extrême transformation du régime monothéique, l'évolution industrielle, directement accélérée par une protection systématique, qui toutefois la subordonnait encore aux inspirations militaires, marchait rapidement à l'entière possession temporelle de la société européenne: l'évolution esthétique, pareillement encouragée, faisait partout surgir, à tous égards, malgré les entraves d'une situation confuse et mobile, d'éternels témoignages de l'entière conservation, et même de l'extension réelle, des facultés poétiques et artistiques de l'humanité, désormais appelées à une influence sociale de plus en plus intime et universelle: l'évolution scientifique, parvenue, dans le domaine inorganique, et surtout mathématique, à l'éclat le plus caractéristique, commence à manifester directement l'incompatibilité déjà radicale de l'esprit positif avec la prépondérance de l'ancienne philosophie, principalement par suite des éminentes découvertes qui renouvellent totalement le système des notions astronomiques, ainsi toujours destiné à déterminer les grandes transitions mentales, comme dans les passages antérieurs du fétichisme au polythéisme et de celui-ci au monothéisme: enfin, sous cette irrésistible impulsion, une crise vraiment décisive s'opère bientôt dans l'évolution purement philosophique, d'après l'heureuse émancipation fondamentale de l'esprit positif envers l'esprit métaphysique, qui aboutit au compromis, évidemment provisoire, institué par Descartes, dernière modification du partage primordial organisé par Aristote et Platon entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, répartition déjà altérée, au profit de la métaphysique, par la scolastique du moyen âge; la méthode positive entre alors irrévocablement en possession exclusive de l'étude entière du monde extérieur, en réduisant l'ancienne méthode à l'étude, aussi restreinte que possible, de l'intelligence et de la sociabilité, où elle ne pouvait plus maintenir longtemps une suprématie devenue profondément stérile. Tout cet ensemble d'opérations critiques et organiques amène nécessairement la phase finale de la double progression préparatoire propre aux sociétés modernes, où l'ébranlement philosophique porte enfin une atteinte irréparable aux bases les plus essentielles de l'ancienne économie, de manière à rendre irrécusable la nécessité d'une rénovation totale: toutefois l'inconséquence métaphysique, graduellement développée à mesure que les vues vraiment générales étaient radicalement entravées par l'essor exorbitant de l'esprit de détail, continue à rêver la régénération sociale comme fondée sur la conservation contradictoire des impuissans débris du régime antique; vaine solution, correspondante au besoin de repousser à peu de frais le reproche, de plus en plus imminent, d'une tendance uniquement négative, qui, en réalité, ne pouvait immédiatement conduire qu'à une entière anarchie intellectuelle et morale, en détruisant, sans pouvoir encore les remplacer, les fragiles fondemens spirituels de l'ordre social. En même temps, le progrès continu de l'évolution industrielle obtient spontanément de la dictature temporelle la plus extrême concession pratique compatible avec l'existence de l'ancien système, qui dès lors subordonne volontairement sa propre activité militaire aux succès industriels, partout érigés en but essentiel de la politique européenne: l'évolution esthétique, malgré sa stérilité positive, et l'évolution scientifique, dont l'éclat se maintient, obtiennent alors un ascendant analogue; elles commencent à s'affranchir de toute protection facultative, et s'incorporent profondément à la sociabilité moderne, en exerçant une influence croissante sur l'éducation universelle. Tandis que ces trois évolutions simultanées devenaient, à tous égards, essentiellement incompatibles avec le régime primitif, les vices radicaux inhérens à la spécialité exclusive qui avait dirigé, depuis la fin du moyen âge, leur commun développement empirique, manifestaient aussi une inévitable extension, qui tendait à y entraver radicalement tout grand progrès ultérieur: soit par les collisions de plus en plus graves, que le défaut de coordination systématique suscitait au sein de l'industrie; soit par l'impuissant désordre que l'absence de direction générale faisait naître dans l'art moderne, depuis que l'artifice du régime classique avait été, sous la phase précédente, essentiellement épuisé; soit par les abus inhérens à l'irrationnelle dispersion de la culture scientifique, surtout depuis que son extension décisive au monde organique devait signaler l'imminent danger d'un esprit trop analytique. À ces divers titres, il devenait dès lors graduellement évident que la progression moderne exigeait désormais l'élaboration directe d'une réorganisation totale, quoiqu'une vaine métaphysique persistât à préconiser dogmatiquement En cet état final de la double évolution européenne, une immense crise sociale, aussi indispensable qu'inévitable, fut nécessairement déterminée chez la nation où cette marche commune avait dû acquérir la plus complète efficacité politique, et qui, par l'ensemble de ses antécédens, était hautement destinée au périlleux honneur de cette salutaire initiative, spontanément profitable à tout le reste de la grande république occidentale, dont le développement, essentiellement homogène, manifestait, depuis le moyen âge, une solidarité permanente.

Pour caractériser suffisamment le besoin d'une rénovation totale, ce mouvement décisif dut d'abord enlever tous les divers débris du système ancien, sans excepter le pouvoir central autour duquel ils s'étaient graduellement ralliés, et qui, de sa nature, tendait toujours à leur imminente restauration, profondément antipathique à la civilisation moderne. Néanmoins, malgré ce préambule négatif, la destination principale de cette grande révolution devait être au fond essentiellement organique, puisque, loin d'avoir pour but la démolition de l'ancienne économie, elle en était, au contraire, le résultat nécessaire. Mais la marche empirique et le caractère spécial de la progression positive n'ayant pu encore faire convenablement ressortir sa véritable tendance politique, l'absence provisoire de toutes conceptions vraiment générales propres à conduire une telle opération fit inévitablement conférer la présidence philosophique de la réorganisation sociale à cette même métaphysique qui avait antérieurement dirigé le mouvement critique, quoique le seul office dont elle fût susceptible se trouvât alors suffisamment accompli.

Cette illusion fondamentale, aussi naturelle que déplorable, a dû jusqu'ici réduire la pensée révolutionnaire à une indication vague, et cependant irrécusable, des conditions essentielles de la régénération finale, dont le principe reste indéterminé. En même temps, le triomphe politique de la métaphysique négative a fait universellement éclater, par une expérience ineffaçable quoique passagère, sa profonde inaptitude à rien organiser, et sa tendance finalement hostile aux divers élémens caractéristiques de la sociabilité moderne. Cette double insuffisance de la philosophie dirigeante conduisit bientôt naturellement, faute d'une doctrine vraiment organique, à concevoir la coordination sociale comme exclusivement fondée sur une restauration graduelle du système théologique et militaire, dont la vaine résurrection fut surtout secondée par le développement exceptionnel d'une immense activité guerrière, détournée peu à peu de sa noble destination révolutionnaire. Mais le développement même de cette réaction rétrograde, librement parvenue jusqu'à sa plus funeste intensité, sans avoir pu néanmoins rien établir de durable, fit à jamais ressortir son entière incompatibilité avec l'état mental ou social des populations modernes. Le cours général des événemens propres au dernier demi-siècle a donc spontanément concouru à démontrer, par l'irrécusable contraste de deux expériences également décisives, que les conditions de l'ordre, autant que celles du progrès, ne peuvent désormais obtenir une réalisation suffisante que par l'essor direct d'une véritable réorganisation. Jusqu'à cet indispensable avénement, l'ensemble de la situation politique flottera nécessairement, comme avant la crise, entre la tendance plus ou moins rétrograde d'un pouvoir qui ne peut concevoir l'ordre que dans le type ancien, et l'instinct plus ou moins anarchique d'une société qui n'imagine encore qu'un progrès purement négatif; seulement ces deux grands enseignemens pratiques ont désormais, de part et d'autre, beaucoup amorti les passions correspondantes, en signalant l'inanité commune de ces espérances opposées. Depuis que cette position, précaire et dangereuse mais provisoirement inévitable, a pu suffisamment développer tous ses caractères essentiels, l'action dirigeante, ou plutôt résistante, s'y est spontanément conformée, en instituant ou sanctionnant une sorte de partage régulier entre ces deux impulsions contradictoires. L'ancienne dictature temporelle, nécessairement dissoute par la décomposition forcée du pouvoir central, a reconnu enfin son entière impuissance pour diriger la réorganisation spirituelle, et s'est exclusivement proposé le maintien permanent de l'ordre purement matériel, dont la difficulté croissante doit absorber de plus en plus ses efforts principaux: le gouvernement intellectuel et moral a été entièrement abandonné à la concurrence illimitée des libres tentatives philosophiques. Quelque périlleuse que soit évidemment une telle consécration politique de l'anarchie spirituelle avec laquelle on s'efforce de concilier l'ordre temporel, il y faut voir, non-seulement la conséquence inévitable de l'absence de tous principes propres à servir de base unanime à une vraie discipline mentale, mais aussi la condition indispensable de leur avénement ultérieur, qui ne peut ainsi être gravement entravé désormais que par l'incapacité des philosophes occupés à leur recherche. Pendant que se développait cette situation sans exemple, les nouveaux élémens sociaux continuaient spontanément, avec le même caractère que sous la phase précédente, leurs diverses évolutions partielles, accélérées seulement par les conséquences naturelles de la crise politique; et leur essor respectif tendait de plus en plus à faire nettement ressortir le besoin commun d'une véritable coordination générale, sans laquelle leur progrès futur ne saurait trouver une issue suffisante.

L'élan industriel parvenait au point de rendre hautement irrécusable le besoin de régulariser, entre les entrepreneurs et les travailleurs, une indispensable harmonie, à laquelle leur libre antagonisme naturel a cessé de pouvoir offrir des garanties suffisantes. Dans l'évolution scientifique, l'extension définitive de la méthode positive à l'étude de corps vivans, y compris les phénomènes intellectuels et moraux de la vie individuelle, tendait à manifester directement les vices croissans d'une spécialisation dispersive, devenue plus étroite et plus empirique au temps même où la marche de l'esprit humain demandait davantage le remplacement du régime analytique préliminaire par un régime final essentiellement synthétique, unique moyen de contenir l'influence délétère d'une anarchie philosophique qui menace de compromettre gravement l'avenir des sciences, en y faisant prévaloir des recherches aveugles et puériles; ainsi, quand toutes les nécessités principales exigeaient, chez les hautes intelligences, un libre développement de l'esprit d'ensemble, seul susceptible de conduire à une indispensable solution, il était partout instinctivement entravé par l'irrationnelle prépondérance de l'esprit de détail. Ce déplorable contraste ressort surtout aujourd'hui, chez la nation toujours placée à la tête du grand mouvement européen, de l'aveugle opposition, à la fois mentale et morale, des savans actuels à toute généralisation de la méthode positive, dont l'entière extension philosophique constitue pourtant la principale condition logique d'une véritable réorganisation.

D'après ce résumé général, notre appréciation historique de l'ensemble du passé humain constitue évidemment une vérification décisive de la théorie fondamentale d'évolution que j'ai fondée, et qui, j'ose le dire, est désormais aussi pleinement démontrée qu'aucune autre loi essentielle de la philosophie naturelle. À partir des moindres ébauches de civilisation jusqu'à la situation présente des populations les plus avancées, cette théorie nous a expliqué, sans inconséquence comme sans passion, le vrai caractère de toutes les grandes phases de l'humanité, la participation propre de chacune d'elles à l'éternelle élaboration commune, et leur exacte filiation nécessaire, de manière à introduire enfin une unité parfaite et une rigoureuse continuité dans cet immense spectacle, où l'on voit d'ordinaire tant de confusion et d'incohérence.

Une loi qui a pu suffisamment remplir de telles conditions, ne peut plus passer pour un simple jeu de l'esprit philosophique, et contient certainement l'expression abstraite de la réalité générale. Elle peut donc être maintenant employée, avec une sécurité rationnelle, à lier l'ensemble de l'avenir à celui du passé, malgré la perpétuelle variété qui caractérise la succession sociale, dont la marche essentielle, sans être nullement périodique, se trouve cependant ainsi ramenée à une règle constante, qui, presque imperceptible dans l'étude isolée d'une phase trop circonscrite, devient hautement irrécusable quand on examine la progression totale. Or, l'usage graduel de cette grande loi nous a finalement conduits à déterminer, à l'abri de tout arbitraire, la tendance générale de la civilisation actuelle, en marquant, avec une précision rigoureuse, le pas déjà atteint par l'évolution fondamentale; d'où résulte aussitôt l'indication nécessaire de la direction qu'il faut imprimer au mouvement systématique, afin de le faire exactement converger avec le mouvement spontané. Nous avons clairement reconnu que l'élite de l'humanité, après avoir essentiellement épuisé toutes les phases successives de la vie théologique, et même les divers degrés de la transition métaphysique, touche maintenant à l'avénement direct de la vie pleinement positive, dont les principaux élémens ont déjà suffisamment reçu leur élaboration partielle, et n'attendent plus que leur coordination générale pour constituer naturellement un nouveau système social, plus homogène et plus stable que ne put jamais l'être le système théologique propre à la sociabilité préliminaire.

Cette indispensable coordination doit être, par sa nature, d'abord intellectuelle, ensuite morale, et enfin politique; puisque la révolution qu'il s'agit de consommer provient, en dernière analyse, de la tendance nécessaire de l'esprit humain à remplacer finalement la méthode philosophique convenable à son enfance par celle qui convient à sa maturité. Toute tentative qui ne remonterait pas jusqu'à cette source logique serait radicalement impuissante contre le désordre actuel, qui, sans aucun doute, est, avant tout, mental. Mais, sous cet aspect fondamental, la simple connaissance de la loi d'évolution devient elle-même aussitôt le principe général d'une telle solution, en établissant spontanément une entière harmonie dans le système total de notre entendement, par l'universelle prépondérance ainsi procurée à la méthode positive, d'après son extension directe et irrévocable à l'étude rationnelle des phénomènes sociaux, les seuls aujourd'hui qui, chez les esprits les plus avancés, n'y aient point encore été suffisamment ramenés. En second lieu, cet extrême accomplissement de l'évolution intellectuelle tend nécessairement à faire désormais prévaloir le véritable esprit d'ensemble, et, par suite, le vrai sentiment du devoir, qui s'y trouve, de sa nature, étroitement lié, de manière à conduire naturellement à la régénération morale. Les règles morales ne sont aujourd'hui dangereusement ébranlées qu'en vertu de leur adhérence exclusive aux conceptions théologiques justement discréditées; elles reprendront une irrésistible vigueur quand elles seront convenablement rattachées à des notions positives généralement respectées. Sous l'aspect politique enfin, il est pareillement incontestable que cette intime rénovation des doctrines sociales ne saurait s'accomplir sans faire graduellement surgir, de son exécution même, au sein de l'anarchie actuelle, une nouvelle autorité spirituelle, qui, après avoir discipliné les intelligences et reconstruit les mœurs, deviendra paisiblement, dans toute l'étendue de l'occident européen, la première base essentielle du régime final de l'humanité. C'est ainsi que la même conception philosophique qui, appliquée à notre situation, y dévoile aussitôt la vraie nature du problème fondamental, fournit spontanément, à tous égards, le principe général de la véritable solution, et en caractérise aussi la marche nécessaire.

Rien ne saurait donc être plus préjudiciable au principal besoin de la civilisation moderne que cette fatale illusion métaphysique qui, malgré leur incompatibilité radicale, fait aujourd'hui concourir tous les partis et toutes les écoles à repousser, avec un aveugle dédain, tous les grands travaux théoriques relatifs aux spéculations sociales, pour n'accorder d'attention sérieuse et de confiance réelle qu'aux diverses combinaisons pratiques destinées à l'immédiate élaboration des institutions politiques proprement dites, abstraction faite du désordre intellectuel et moral. Tant que ce désordre élémentaire n'aura pas été suffisamment dissipé par la seule voie conforme à sa nature, aucune institution durable ne saurait devenir possible, faute de base solide; notre état social ne comportera que des mesures politiques plus ou moins provisoires, principalement destinées à garantir le maintien, de plus en plus difficile, d'un ordre matériel toujours indispensable, contre l'essor croissant des ambitions déréglées, partout excitées d'après la diffusion et l'extension graduelles de l'anarchie spirituelle; pour remplir cet office continu, les gouvernemens, quelle que soit leur forme, continueront d'ailleurs, de toute nécessité, à ne pouvoir essentiellement compter, comme aujourd'hui, que sur un vaste système de corruption, assisté, au besoin, d'une force répressive.

Jusqu'à ce que la réorganisation mentale, et, par suite, morale, soit convenablement développée, l'élaboration philosophique aura donc nécessairement beaucoup plus d'importance que l'action purement politique, quant à la régénération finale des sociétés modernes. Ce que les philosophes pourront attendre, à cet égard, des gouvernemens judicieux, ce sera surtout de ne point troubler, par une intervention mal conçue, cette opération fondamentale, et, plus tard, d'en faciliter l'application graduelle. Sous cet aspect capital, on doit reconnaître que, de tous les pouvoirs successivement prépondérans depuis le début de la crise finale, la Convention française est encore le seul qui, du moins pendant sa phase ascensionnelle ci-dessus définie, ait eu, malgré d'immenses obstacles, le véritable instinct de sa position, comme l'indique sa tendance caractéristique vers des créations vraiment progressives et pourtant toujours provisoires; toutes les autres puissances politiques ont cru bâtir pour l'éternité, même dans leurs constructions les plus éphémères.

Au sujet de cette grande réorganisation spirituelle, premier besoin de notre époque, les deux volumes précédens m'ont fourni l'occasion de diverses explications incidentes, essentiellement propres à prévenir ou à dissiper toute crainte puérile sur la vaine prétention à fonder ainsi, au profit de l'une des classes existantes, une domination équivalente à celle du sacerdoce catholique au moyen âge. La discussion directe et approfondie de ce chapitre sur les vices intellectuels et moraux qui rendent d'ordinaire les savans actuels profondément indignes d'aucune haute mission sociale, par leur double défaut caractéristique de pensées générales et de sentimens élevés, ne saurait d'ailleurs, à cet égard, laisser subsister la moindre incertitude chez les juges de bonne foi, en constatant l'entière incapacité politique de la seule classe au triomphe de laquelle ma conception sociale pût d'abord sembler destinée, comme possédant seule, à mes yeux, quoique d'une manière partielle, empirique, et finalement très-insuffisante, le principe logique de la vraie solution philosophique. Rien de ce qui est aujourd'hui classé ne peut être susceptible d'incorporation directe au système final, dont tous les élémens spontanés doivent préalablement subir une intime régénération intellectuelle et morale, conforme à la doctrine fondamentale qu'il s'agit précisément d'élaborer. Ainsi, le pouvoir spirituel futur, première base d'une véritable réorganisation, résidera dans une classe entièrement nouvelle, sans analogie à aucune de celles qui existent, et originairement composée de membres indifféremment issus, suivant leur propre vocation individuelle, de tous les ordres quelconques de la société actuelle, le contingent scientifique n'y devant même nullement prédominer, d'après l'aperçu le plus probable. L'avénement graduel de cette salutaire corporation sera d'ailleurs essentiellement spontané, puisque son ascendant social ne peut nécessairement résulter que de l'assentiment volontaire des intelligences aux nouvelles doctrines successivement élaborées: en sorte qu'une telle autorité n'est pas plus susceptible, par sa nature, de décret que d'interdiction. Son établissement devant donc surgir peu à peu de l'exécution même de son œuvre fondamentale, toute spéculation détaillée sur les formes propres à sa constitution ultérieure, serait aujourd'hui aussi puérile qu'incertaine, quoique la pernicieuse influence des habitudes métaphysiques doive encore faire excuser ces vaines préoccupations. Puisque l'action sociale d'un tel pouvoir doit inévitablement, comme celle de la puissance catholique, précéder son organisation légale, il ne peut donc être ici question que de caractériser sommairement sa destination nécessaire dans le système final de la sociabilité moderne, afin surtout de signaler suffisamment son aptitude spontanée à agir directement, avec une heureuse efficacité, sur la situation générale, par le seul accomplissement des travaux philosophiques qui détermineront sa formation graduelle, longtemps avant qu'il puisse être regardé comme régulièrement constitué.

Toute explication méthodique sur la théorie élémentaire des deux puissances, et même sur son application spéciale à la civilisation actuelle, doit évidemment être renvoyée à mon Traité ultérieur de philosophie politique: sauf l'utilité provisoire que le lecteur peut retirer, à cet égard, de mon ancien travail déjà rappelé au cinquante-quatrième chapitre. Quelle que fût aujourd'hui l'importance de ces démonstrations au sujet d'un principe si fondamental et pourtant si contraire à des préjugés encore presque universels, elles seraient assurément incompatibles avec l'extension déjà trop grande qu'a successivement acquise cet ouvrage. Mais la suite des conceptions, d'abord logiques, puis scientifiques, propres aux deux volumes précédens, doit avoir graduellement transporté le lecteur attentif à un point de vue tel, qu'aucun bon esprit ne saurait plus maintenant conserver, en général, d'incertitude grave relativement à la nécessité accélérée, dans toute civilisation suffisamment avancée, d'un pouvoir spirituel entièrement distinct et indépendant du pouvoir temporel, et destiné à régir les opinions et les mœurs pendant que l'autre s'applique seulement aux actes accomplis. Puisque nous avons reconnu, en principe, que l'évolution humaine est surtout caractérisée par une influence toujours croissante de la vie spéculative sur la vie active, quoique celle-ci conserve sans cesse l'ascendant effectif, il serait certainement contradictoire de supposer que la partie contemplative de l'homme doit être à jamais privée de culture propre et de direction distincte dans l'état social où l'intelligence aura le plus d'essor habituel, au sein même des classes les plus inférieures, tandis que cette séparation a déjà régulièrement existé, au moyen âge, dans une civilisation plus rapprochée, à tous égards, de l'enfance de l'humanité. En un temps où tous les bons esprits admettent communément la nécessité d'une division permanente entre la théorie et la pratique, pour le perfectionnement simultané de toutes deux, envers les moindres sujets de nos efforts, pourrait-on hésiter à étendre ce salutaire principe aux opérations les plus difficiles et les plus importantes, quand un tel progrès y est enfin devenu suffisamment réalisable? Or, sous l'aspect purement mental, la séparation des deux puissances n'est, au fond, que la manifestation extérieure d'une telle distinction entre la science et l'art, transportée jusqu'aux idées sociales, et dès lors entièrement systématisée. Il y aurait donc, à cet égard, une immense rétrogradation, tendant directement à l'intime dégradation de notre intelligence, si l'on persistait indéfiniment à laisser, en ce sens, la société moderne au-dessous de celle du moyen âge, en y reconstituant à dessein la confusion antique, sans la situation qui l'avait rendue alors inévitable, et sans les motifs qui la rendaient indispensable, suivant la théorie historique du cinquante-troisième chapitre. Mais le retour à la barbarie serait ainsi encore plus prononcé sous le rapport moral. Je crois avoir suffisamment caractérisé, au cinquante-quatrième chapitre, le pas vraiment fondamental que l'admirable effort du catholicisme parvint à accomplir, ou du moins à ébaucher, malgré tant d'obstacles de tous genres, dans le développement essentiel de la sociabilité humaine, en affranchissant la morale de l'étroite subordination où la tenait jusque alors la politique, pour l'élever enfin à l'entière suprématie sociale convenable à sa nature, et sans laquelle elle ne pouvait acquérir ni la pureté ni l'universalité indispensables à l'extension finale de notre civilisation. Cette sublime opération, encore si peu comprise du vulgaire philosophique, constitue certainement, par sa nature, la première base rationnelle de toute notre éducation morale, en plaçant les lois immuables relatives aux besoins les plus intimes et les plus généraux de l'humanité, à l'abri des inspirations variables émanées des intérêts les plus secondaires et les plus particuliers. Or, il n'est pas douteux que cette indispensable coordination n'aurait, à la longue, aucune consistance réelle sous l'imminent conflit de nos aveugles passions, si, reposant seulement sur une doctrine abstraite, elle n'était point vivifiée et consolidée par l'active intervention permanente d'un pouvoir moral entièrement distinct et suffisamment indépendant du pouvoir politique proprement dit: comme ne le confirment que trop les graves atteintes qu'elle a éprouvées, et qu'elle subit encore journellement, par suite de la désorganisation spirituelle, quoique sa profonde harmonie avec la nature de la civilisation moderne l'ait jusqu'ici spontanément préservée de toute attaque dogmatique, malgré la chute de la philosophie catholique qui en avait dû être l'organe primitif, ainsi que je l'ai rappelé ci-dessus. Nos constitutions métaphysiques elles-mêmes, au milieu de leur confusion caractéristique entre les deux ordres d'attributions, ont involontairement sanctionné cette condition essentielle de notre sociabilité, sans y avoir toutefois convenablement satisfait, par ces remarquables déclarations préalables, destinées à instituer, jusque chez les moindres citoyens, un contrôle général des mesures politiques quelconques; faible image et équivalent très-imparfait des moyens énergiques que l'organisme catholique procurait naturellement à chaque croyant pour résister à toute injonction légale contraire à la morale établie, en évitant néanmoins de s'insurger ainsi contre une économie régulièrement fondée sur une telle séparation continue. Depuis que l'humanité a dépassé l'âge préliminaire propre à la civilisation humaine, cette grande division est donc devenue, à tous égards, le principe social de l'élévation intellectuelle et de la dignité morale. Sans doute, la progression moderne, après sa première impulsion catholique et féodale, a dû, comme je l'ai expliqué, bientôt devenir radicalement hostile à l'ordre catholique, où, par l'extrême imperfection de sa base théologique, qui ne pouvait ni ne devait prévaloir plus longtemps, une organisation, jusqu'alors éminemment progressive, tendait désormais à dégénérer directement en une dégradante théocratie. Mais cet antagonisme nécessaire, dont l'office temporaire est maintenant accompli, ne doit pas laisser indéfiniment dominer les préjugés révolutionnaires propres à son développement, et dont l'empire trop prolongé est maintenant aussi contraire à l'élan final de notre sociabilité qu'il fut auparavant indispensable à sa dernière préparation. Au reste, tandis que la nature de la civilisation moderne prescrit la division rationnelle des deux puissances élémentaires comme une condition fondamentale de son essor régulier, elle tend, encore plus évidemment, malgré toute vaine opposition systématique, à la réaliser de plus en plus comme une irrésistible conséquence de son cours spontané. Dans l'état social du moyen âge, nous avons reconnu qu'une telle séparation avait eu, à beaucoup d'égards, un caractère forcé, qui a dû accessoirement influer sur son imparfaite consistance, en tant qu'opposée au génie éminemment absolu de l'activité militaire, alors encore prépondérante, malgré sa transformation capitale. Rien d'équivalent n'est possible sous l'ascendant, déjà pleinement irrévocable et désormais de plus en plus complet, de la vie industrielle propre aux temps modernes, et dont la nature doit, au contraire, y empêcher directement toute confusion réelle entre la puissance spéculative et la puissance active, qui n'y sauraient certainement jamais résider, à un haut degré, chez les mêmes organes, fût-ce envers les plus simples opérations partielles, et, à fortiori, quant aux plus hautes entreprises sociales. La diversité nécessaire des mœurs respectives n'est pas, au fond, moins incompatible avec une semblable concentration politique que l'évidente distinction des capacités. Quoique les caractères particuliers aux différentes classes modernes soient encore loin, sans doute, d'être suffisamment prononcés, il est pourtant irrécusable, malgré la vicieuse identité que d'irrationnelles dispositions tendent aujourd'hui à établir entre leurs habitudes, que la supériorité de richesse, principal résultat spontané de la prééminence industrielle, ne conférera jamais des droits sérieux à la suprême décision des questions humaines; de même, quelle que soit aujourd'hui la honteuse ardeur de tant d'artistes, encore plus choquante chez les savans, pour rivaliser de fortune avec les chefs industriels, il n'est certes nullement à craindre que les carrières esthétiques ou scientifiques puissent désormais conduire au plus haut ascendant pécuniaire: la généreuse imprévoyance pratique naturellement propre aux uns, quand il y a vocation réelle, est assurément incompatible, en général, avec la scrupuleuse sollicitude usuelle qu'exigent les succès des autres. Une secte éphémère, sans portée comme sans moralité, instituant, sur la confusion systématique des deux puissances, une dogmatisation rétrograde, a voulu, de nos jours, tenter de prendre la richesse pour l'unique base du classement social, en y concevant la seule récompense homogène de tous les services quelconques. Mais ses vains efforts n'ont essentiellement abouti qu'à faire mieux sentir à tous les bons esprits et à toutes les âmes élevées que, dans l'économie moderne, les opérations d'une utilité immédiate et matérielle constitueront indéfiniment, de toute nécessité,