Toutefois la découverte naissante des lois sociologiques doit aussi dissiper naturellement cette extrême opposition d'une philosophie expirante, en ôtant directement aux explications providentielles l'unique domaine important qui leur fût effectivement resté depuis la transaction cartésienne. C'est ainsi que la création finale de la sociologie pouvait seule à la fois compléter et consolider aujourd'hui la grande révolution mentale graduellement déterminée, à cet égard, par les diverses sciences préliminaires. En même temps, cette fondation décisive, qui institue spontanément le nouveau système philosophique, perfectionne beaucoup la notion générale des lois naturelles envers tous les phénomènes antérieurs, en assurant à ces différentes lois une indépendance directe suffisamment conforme au vrai génie des études correspondantes. Sous la vicieuse impulsion mathématique qui avait dû présider, pendant les deux derniers siècles, au premier essor philosophique de l'esprit positif, ce principe fondamental ne semblait être, dans les sciences supérieures, qu'une conséquence détournée, de plus en plus éloignée et de moins en moins énergique, des inspirations émanées des sciences inférieures: tandis que maintenant sa réalisation immédiate en un cas évidemment inaccessible à l'empire des conceptions mathématiques doit naturellement réagir sur tous les autres, en y faisant uniformément sentir que chaque ordre essentiel de phénomènes a nécessairement ses lois propres, outre celles qui résultent de ses relations véritables avec les ordres moins compliqués et plus généraux, suivant les règles de la saine hiérarchie scientifique. Les hautes spéculations sociologiques pouvaient donc seules développer convenablement et conduire enfin jusqu'à sa pleine maturité le sentiment universel des lois invariables, d'abord inspiré par les simples théories mathématiques, désormais philosophiquement réduites à leur domaine normal.
Considérées maintenant quant à leur nature scientifique, ces lois, quoique toujours également aptes à la prévision rationnelle qui les caractérise nécessairement, donnent lieu, en général, à une distinction importante, utilement appliquée dans toutes les parties de ce Traité, selon que les relations ainsi consacrées ont pour objet la similitude ou la succession des phénomènes correspondans. Nos explications positives se réduisent constamment, en effet, à lier entre eux les divers phénomènes, tantôt comme semblables, tantôt comme successifs, sans que nous puissions d'ailleurs rien constater réellement, à cet égard, au delà du fait invariable d'une telle similitude, ou d'une telle succession, dont la source et le mode doivent rester à jamais impénétrables. La connaissance effective de ces analogies ou de ces filiations suffit pleinement pour atteindre le véritable but de toute saine contemplation de la nature; puisque les phénomènes peuvent être dès lors, d'une part éclaircis, d'une autre part prévus, les uns d'après les autres: on sait, du reste, que cette prévision peut indifféremment s'appliquer au présent, ou même au passé, aussi bien qu'à l'avenir, en conservant toujours un caractère identique, consistant à connaître les événemens indépendamment de leur observation directe, et seulement en vertu de leurs relations mutuelles. Cette distinction générale entre les lois d'assimilation et les lois de succession a été surtout employée dans ce Traité sous une autre forme plus usuelle, d'ailleurs essentiellement équivalente, en y distinguant l'étude statique et l'étude dynamique d'un sujet quelconque, envisagé, tantôt quant à l'existence, tantôt quant à l'activité. En attachant trop d'importance aux dénominations habituelles, on croirait d'abord émanée de la science mathématique une considération logique qui n'a pu y être convenablement étendue que par une sorte de réaction philosophique: il est clair que les expressions caractéristiques pouvaient être également empruntées à l'art musical, qui fournit, à cet égard, encore plus naturellement, une heureuse comparaison, d'après un pareil contraste élémentaire de l'harmonie à la mélodie. Abstraction faite de toute formule, c'est assurément en mathématique que cette importante distinction est, au contraire, le moins prononcée, puisqu'elle ne saurait aucunement y convenir à la géométrie proprement dite, où il ne s'agit jamais que de relations de coexistence, et qui cependant constitue, à tous égards, la principale partie du domaine mathématique: elle ne commence à s'appliquer que dans la mécanique, d'où dérivent les termes consacrés, mais dont l'essor scientifique a été beaucoup trop tardif pour avoir pu réellement inspirer une telle notion. Graduellement développée par les parties supérieures de la philosophie naturelle, l'étude des corps vivans, d'où elle est évidemment émanée, peut seule en manifester suffisamment les vrais caractères, d'après la distinction spontanée entre l'organisation et la vie. Toutefois son établissement ne peut être complété que dans la science sociologique, qui, manifestant au plus haut degré une telle division, y ajoute naturellement une haute destination pratique, en la faisant exactement correspondre au contraste élémentaire des idées d'ordre aux idées de progrès.
Appréciées, enfin, quant à leur institution logique, les lois réelles nous ont offert une autre distinction générale, selon que leur source essentielle est expérimentale ou rationnelle. Quoiqu'un vain orgueil dogmatique ait souvent tenté de flétrir la première voie par une injuste accusation d'empirisme, qui, au fond, conviendrait fréquemment davantage à la seconde, puisque le raisonnement peut devenir, en certains cas, tout aussi routinier que l'observation est supposée l'être, nous avons reconnu que cette diversité nécessaire n'influe aucunement ni sur la certitude, ni sur l'utilité, ni même sur la vraie dignité philosophique des lois correspondantes, pourvu qu'elles soient, de part et d'autre, suffisamment constatées, et d'ailleurs toujours établies d'après le mode le plus convenable à la nature du sujet. Chacune des six sciences fondamentales nous a présenté d'éminens exemples de ces deux marches opposées, mutuellement complémentaires; malgré les préjugés de nos géomètres, il n'y a certes pas moins de vrai génie scientifique dans la découverte de Kepler que dans celle de Newton: il est d'ailleurs évident que les lois initiales de la mécanique rationnelle, et celles même de la géométrie, reposent uniquement sur une judicieuse observation, trop souvent troublée par une vicieuse argumentation. On sait, du reste, que la perfection logique, qu'il faut constamment avoir en vue, sans qu'elle soit toujours réalisable, consiste surtout, sous cet aspect, à confirmer pleinement par l'une de ces voies ce qui a dû être trouvé par l'autre: cependant chaque science renferme assurément plusieurs notions essentielles qui ne peuvent résulter que d'un seul des deux procédés, sans être, à ce titre, moins certaines, quand toutes les conditions ont été convenablement remplies. Les avantages respectifs de ces deux modes varient beaucoup suivant la nature des cas scientifiques: il faut, autant que possible, préférer habituellement la déduction pour les recherches spéciales, et réserver l'induction pour les seules lois fondamentales, afin de mieux constituer la systématisation positive. Si l'abus de la seconde tend directement à faire dégénérer la science en une confuse accumulation de lois incohérentes, il est pareillement incontestable que l'emploi exagéré de la première altère nécessairement l'utilité, la netteté, et même la réalité de nos spéculations quelconques. Quant aux ressources comparatives que possèdent, à ce double titre, les différentes sciences fondamentales, elles sont certainement beaucoup moins inégales que ne l'indique vulgairement une fausse appréciation philosophique, maintenant inspirée surtout par d'orgueilleux préjugés mathématiques. D'une part, en effet, les sciences supérieures, d'après l'excessive complication de leurs phénomènes, présentant plus de difficultés à la déduction, semblent moins accessibles à la voie rationnelle que ne doivent l'être les sciences inférieures, où l'extrême simplicité du sujet permet aisément de prolonger davantage l'argumentation positive. Mais, en même temps, la dépendance nécessaire des études les plus complexes envers les plus générales, suivant notre théorie hiérarchique, doit naturellement procurer, dans les premières, quand elles sont convenablement cultivées par des intelligences vraiment dignes de cette haute mission, une importance bien plus capitale aux considérations à priori dérivées des sciences antérieures, et dont la judicieuse introduction conduit alors à rendre essentiellement déductives la plupart des notions fondamentales, qui ne peuvent être qu'inductives dans les sciences plus isolées. Quoique une telle compensation soit loin de suffire, et que les diverses sciences ne puissent néanmoins, comme je l'ai tant expliqué, comporter une égale perfection, elles peuvent toutefois devenir ainsi essentiellement équivalentes, soit en positivité, soit même en rationnalité: une juste comparaison ne saurait, à cet égard, uniquement reposer sur l'appréciation effective de notre état présent, trop rapproché de l'essor initial des études les plus difficiles, qui sont encore si imparfaitement instituées, tandis que les plus faciles ont acquis depuis longtemps un caractère beaucoup moins éloigné de leur vraie constitution finale. Il faut d'ailleurs, à ce sujet, considérer aussi, en sens inverse, que cette formation plus récente des sciences supérieures ne leur est pas entièrement désavantageuse, puisqu'elle y doit naturellement permettre un plus libre et plus complet ascendant du véritable esprit philosophique, en ne développant les habitudes mentales correspondantes que lorsque l'éducation générale de la raison humaine est réellement plus avancée; outre que la position encyclopédique d'un tel ordre de spéculations y doit susciter spontanément un sentiment plus étendu et plus réel de l'ensemble de la méthode positive. Tous les penseurs qui sauront assez s'affranchir de nos préjugés scientifiques pour établir, à ces divers titres, une judicieuse comparaison philosophique entre les deux termes extrêmes de la vraie hiérarchie spéculative, reconnaîtront finalement, j'ose le dire, d'après un sage examen respectif, que la science sociologique, quoique créée seulement par ce Traité, peut déjà rivaliser, non de précision et de fécondité, mais de positivité et de rationnalité, avec la science mathématique elle-même, soit par une plus parfaite émancipation de toute influence métaphysique, soit surtout en vertu d'une solidarité plus satisfaisante, dans une étude dont l'immensité et la difficulté n'empêchent pas la réduction spontanée à une véritable unité, comme je crois l'avoir suffisamment constaté en déduisant d'une seule loi fondamentale l'explication générale de chacune des grandes phases successives propres à l'ensemble de l'évolution humaine. Si l'on a convenablement égard aux diversités nécessaires, on trouvera que les sciences préliminaires n'offrent, sous ce rapport, rien de vraiment comparable, sauf la parfaite systématisation accomplie par Lagrange dans la théorie de l'équilibre et du mouvement, relativement à un sujet bien moins difficile et beaucoup mieux préparé; ce qui doit manifester l'aptitude naturelle de la science finale à une coordination plus complète, malgré sa fondation récente, et nonobstant la complication transcendante de ses phénomènes, par la seule efficacité de sa position normale à l'extrémité supérieure de la véritable échelle encyclopédique.
Cette appréciation fondamentale de la philosophie positive comme ayant toujours pour objet l'étude des lois invariables, soit d'harmonie, soit de succession, à la fois expérimentales et rationnelles, propres aux divers ordres de phénomènes, nous a partout conduits à faire spécialement ressortir les deux caractères corrélatifs, l'un logique, l'autre scientifique, qui, en un sujet quelconque, distinguent le plus profondément une telle manière de philosopher.
Le premier consiste surtout dans la prépondérance nécessaire et universelle, mais d'ailleurs directe ou indirecte, de l'observation sur l'imagination, contrairement au régime philosophique initial.
Tant que l'état franchement théologique a suffisamment persisté, c'est-à-dire jusqu'au plein ascendant du monothéisme, les enquêtes inaccessibles dont l'esprit humain était habituellement préoccupé se trouvaient nécessairement dirigées par des révélations plus ou moins explicites, où l'imagination avait seule essentiellement part, sans que l'observation y pût même exercer aucun contrôle capital et continu, puisque le sentiment général de l'existence des lois naturelles n'avait alors acquis aucune consistance rationnelle. En passant à l'état éminemment métaphysique, qui a commencé à prévaloir aussitôt après l'entier développement social du monothéisme, l'imagination pure n'est plus souveraine, mais la véritable observation ne l'est pas encore; c'est l'argumentation proprement dite qui domine l'ensemble du régime philosophique, où le raisonnement s'exerce, non sur des fictions, ni sur des réalités, mais sur de simples entités. Dans cette situation transitoire, la nature des principales recherches n'ayant pas changé, et la marche étant seulement transformée, d'équivalentes considérations à priori, indépendantes de toute observation, continuent à diriger les hautes spéculations, quoique sous une forme plus abstraite, pendant que s'accumulent les faits secondaires destinés à permettre ensuite une meilleure alimentation mentale. L'exorbitante prolongation de ce régime vague et équivoque constitue le plus grand danger propre au développement de la raison moderne, qui ne peut plus sérieusement redouter les fictions théologiques, tandis qu'elle peut être, au contraire, fort entravée, à tous égards, par ces entités métaphysiques, dont l'empire, moins consistant, mais plus spécieux, présente une apparence de rationnalité susceptible de séduire les intelligences qu'un convenable exercice positif n'a pas suffisamment raffermies.
Nous avons constaté, même en mathématique, surtout envers la théorie du mouvement, combien l'abus du raisonnement, symptôme invariable d'une telle transition, y a longtemps empêché la connaissance des plus importantes vérités scientifiques, et altère encore gravement leur appréciation habituelle. L'ensemble de la méthode positive est si mal compris des savans actuels, par suite d'une culture trop dispersive, qu'il n'est, malheureusement, pas superflu de signaler directement aujourd'hui la prépondérance continue de l'observation sur l'imagination comme le principal caractère logique de la saine philosophie moderne, en tant que dirigeant nos recherches, non vers les causes essentielles, mais vers les lois effectives, des divers phénomènes naturels: car, sans être désormais immédiatement contesté, ce principe fondamental reste souvent méconnu dans les travaux spéciaux. Quoique les différens ordres de spéculations réelles accordent, sans doute, à l'imagination une haute participation active, nous l'y avons cependant toujours vue nécessairement subordonnée perfectionner les moyens de liaison entre les faits constatés; mais le point de départ ni la direction ne sauraient, en aucun cas, lui appartenir. Même quand nous procédons vraiment à priori, il est clair que les considérations générales qui nous guident ont été primitivement fondées, soit dans la science correspondante, soit dans une autre, sur la simple observation, seule source de leur réalité et aussi de leur fécondité. Voir pour prévoir, tel est le caractère permanent de la véritable science; tout prévoir sans avoir rien vu, ne peut constituer qu'une absurde utopie métaphysique, encore trop poursuivie.
À cette appréciation logique correspond naturellement, sous l'aspect scientifique, la substitution nécessaire du relatif à l'absolu, comme constituant aujourd'hui l'attribut le plus décisif du vrai génie philosophique. Dans toutes les parties actuelles de la philosophie naturelle, nous avons toujours vu cette grande et heureuse transformation résulter spontanément d'un essor suffisant de la positivité rationnelle; et nous l'avons ensuite étendue irrévocablement au seul ordre essentiel de phénomènes qui ne l'eût pas encore manifestée. En résultat commun de cette double élaboration, il ne reste donc plus ici qu'à caractériser sommairement le profond contraste général qui existe directement, à ce sujet, entre la philosophie pleinement positive et l'ancienne philosophie théologico-métaphysique.
Celle-ci, en effet dans les diverses phases qu'elle a dû successivement offrir, et même à l'état métaphysique le moins éloigné de l'état positif, conserve sans cesse cette tendance invincible aux notions absolues qui doit naturellement convenir à toute recherche quelconque de la cause proprement dite et du mode essentiel de production des divers phénomènes. Rien ne pouvant mieux caractériser les natures vraiment éminentes que leurs efforts instinctifs pour surmonter spontanément une vicieuse direction fondamentale, le plus grand des métaphysiciens modernes, l'illustre Kant, a noblement mérité une éternelle admiration en tentant, le premier, d'échapper directement à l'absolu philosophique par sa célèbre conception de la double réalité, à la fois objective et subjective, qui indique un si juste sentiment de la saine philosophie. Mais cet heureux aperçu, privé de toute active consistance scientifique, par suite du stérile isolement où la métaphysique se trouvait partout radicalement placée depuis la transaction cartésienne, suivant les explications directes du cinquante-sixième chapitre, ne pouvait aucunement suffire à instituer une philosophie vraiment relative: aussi l'absolu, que ce puissant penseur avait, à certains égards, implicitement contenu, n'a pas tardé à reprendre naturellement, chez ses divers successeurs, son ancienne prépondérance, même plus dogmatiquement formulée, et que peut seul détruire l'ascendant final de l'esprit philosophique graduellement émané de l'évolution scientifique proprement dite. Or, rien de vraiment décisif n'était possible à cet égard, tant que cette évolution n'était pas convenablement étendue jusqu'aux spéculations sociales, soit parce qu'elle restait encore trop incomplète, soit surtout parce qu'elle n'affectait pas les seules conceptions pleinement universelles. Mais cette condition finale étant désormais suffisamment réalisée par ce Traité, l'irrévocable décadence de toute philosophie absolue ne peut plus être aucunement empêchée, en un siècle dont l'esprit dominant est d'ailleurs si contraire à son antique ascendant, même chez les populations où la déplorable influence mentale du protestantisme a dû gravement entraver l'essor de la philosophie positive, en prolongeant et aggravant spécialement la transition métaphysique.
D'abord, l'ensemble des études inorganiques nous a clairement démontré, à tous égards, que toutes les notions sur le monde extérieur, où l'homme n'intervient que comme spectateur de phénomènes indépendans de lui, sont essentiellement relatives, comme nous l'avons surtout remarqué envers celle qui semblait le plus justement devoir conserver un caractère absolu, c'est-à-dire la pesanteur. Ensuite, la saine philosophie biologique nous a fait sentir, en restant au point de vue élémentaire de l'homme individuel, que les opérations mêmes de notre intelligence, en qualité de phénomènes vitaux, sont inévitablement subordonnées, comme tous les autres phénomènes humains, à cette relation fondamentale entre l'organisme et le milieu, dont le dualisme constitue, à tous égards, la vie, suivant les explications directes du quarantième chapitre, spécialement complétées, sous ce rapport, au quarante-cinquième. Ainsi, toutes nos connaissances réelles sont nécessairement relatives, d'une part au milieu en tant que susceptible d'agir sur nous, et d'une autre part à l'organisme en tant que sensible à cette action: en sorte que l'inertie de l'un ou l'insensibilité de l'autre suppriment aussitôt ce commerce continu d'où dépend toute notion effective; ce qui est surtout sensible dans les cas où la communication s'opère par une seule voie, comme je l'ai noté, en philosophie astronomique, envers les astres obscurs, ou chez les individus aveugles. Toutes nos spéculations quelconques sont donc à la fois profondément affectées, aussi bien que tous les autres phénomènes de la vie, par la constitution extérieure qui règle le mode d'action, et par la constitution intérieure qui en détermine le résultat personnel, sans que nous puissions jamais établir, en chaque cas, une exacte appréciation partielle de l'influence uniquement propre à chacun de ces deux inséparables élémens de nos impressions et de nos pensées. C'est à l'équivalent très-imparfait de cette conception biologique que Kant était seulement parvenu, à sa manière, avec les divers inconvéniens graves, quant à la netteté et surtout à l'efficacité, qui restaient inhérens à sa marche métaphysique. Mais un tel pas, même mieux accompli, ne saurait évidemment suffire, puisqu'il ne concerne qu'une appréciation purement statique de l'intelligence individuelle; ce qui constitue un point de vue beaucoup trop éloigné de la réalité philosophique pour pouvoir déterminer, à cet égard, aucune révolution décisive. Il était donc indispensable de s'élever enfin directement jusqu'à la saine appréciation dynamique de l'intelligence collective de l'humanité, convenablement envisagée dans l'ensemble de son développement continu; ce qui doit certainement caractériser à ce sujet le seul état vraiment normal, désormais atteint dans ce Traité par la création de la sociologie, d'où dépend aujourd'hui l'entière élimination de l'absolu. C'est uniquement alors que l'indication biologique se trouve complétée et fécondée, en faisant sentir que, dans le grand dualisme élémentaire entre l'intelligence et le milieu, le premier terme est nécessairement assujetti aussi à des phases successives, et surtout en dévoilant la loi fondamentale de cette évolution spontanée. Ainsi l'aperçu statique montrait seulement que nos conceptions seraient modifiées si notre organisation changeait, autant que par l'altération du milieu; mais comme, en réalité, ce changement organique est purement fictif, l'absolu n'était qu'imparfaitement ôté, puisque l'immuable semblait rester. Notre théorie dynamique, au contraire, prend directement en considération prépondérante le développement graduel auquel est évidemment assujettie, sans aucune transformation d'organisme, l'évolution intellectuelle de l'humanité, et dont l'influence continue n'avait pu être écartée que d'après une vicieuse abstraction métaphysique, constituant tout au plus un degré transitoire, mais entièrement incompatible avec l'état normal des conclusions philosophiques. Ce dernier effort est donc seul susceptible d'une pleine et active efficacité contre la philosophie absolue: s'il était possible que je me fusse mépris sur la véritable loi de la grande évolution humaine, il n'en pourrait résulter rationnellement que la nécessité d'établir une meilleure doctrine sociologique, et je n'en aurais pas moins irrévocablement constitué, à ce sujet, l'unique méthode susceptible de conduire à la connaissance positive de l'esprit humain, désormais envisagé dans l'ensemble de ses conditions nécessaires, et non dans la situation vague et chimérique à laquelle s'est toujours arrêtée la marche métaphysique. La prétendue immuabilité mentale étant ainsi écartée, la philosophie relative se trouve directement constituée; car nous avons été conduits par là à concevoir habituellement, en tous genres, les théories successives comme des approximations croissantes d'une réalité qui ne saurait jamais être rigoureusement appréciée, la meilleure théorie étant toujours, à chaque époque, celle qui représente le mieux l'ensemble des observations correspondantes, suivant la tendance spontanée, aujourd'hui heureusement familière aux bons esprits scientifiques, à laquelle la philosophie sociologique se borne à ajouter une complète généralisation, et dès lors une consécration dogmatique.
En même temps, cette appréciation finale doit spontanément dissiper les craintes sérieuses qu'avait dû souvent inspirer jusqu'ici une élimination prématurée et mal conçue de l'absolu philosophique, d'après d'insuffisans aperçus métaphysiques, qui, si leur influence pratique n'eût pas été essentiellement contenue par la rectitude naturelle de la raison commune, pouvaient conduire aux plus dangereuses aberrations, en ôtant toute consistance à nos opinions quelconques, ainsi livrées, en apparence, à des fluctuations arbitraires et indéfinies, sans aucun principe de fixité. D'abord, sous l'aspect statique, il est certain que plusieurs écoles ont vicieusement exagéré l'influence nécessaire des diversités organiques sur les conceptions mentales, en rapportant au mode les variations toujours bornées au degré. Si l'on considère l'ensemble des organismes possibles, soit effectifs, soit même fictifs, on reconnaît aisément que, quoique le monde ne doive pas sans doute être entièrement identique pour tous les animaux, les connaissances réelles propres aux diverses races ont cependant un fond essentiellement commun, qui est seulement plus ou moins apprécié par des entendemens plus ou moins parfaits mais radicalement homogènes. Cette conformité nécessaire est incontestable pour la partie expérimentale de chaque notion, puisque nos impressions personnelles n'y servent surtout que d'intermédiaires indispensables à la manifestation des rapports externes; et elle est assurément encore plus évidente pour la partie purement rationnelle, puisque les diverses intelligences ne sauraient aucunement différer quant à la nature élémentaire des déductions ou des combinaisons, malgré leur aptitude très-inégale à les former ou à les prolonger. On ne pourrait méconnaître cette universalité fondamentale des lois intellectuelles, sans être pareillement conduit à nier aussi celle de toutes les autres lois biologiques, aujourd'hui scientifiquement établie. Ainsi, le monde réel est, sans doute, moins bien connu, sauf à quelques égards secondaires, par les autres animaux, même les plus élevés, que par notre espèce, comme il pourrait l'être encore mieux par des êtres plus parfaits, que l'on imaginerait propres à faire des observations plus complètes ou plus exactes et des raisonnemens plus généraux ou plus suivis: mais, en tous ces cas, le sujet des études et le fond des conceptions restent nécessairement identiques, quelle que puisse être la diversité des degrés, toujours analogue à celle que nous apercevons journellement chez les différens hommes, et seulement beaucoup plus prononcée; les maladies mentales elles-mêmes n'altèrent pas essentiellement cette identité nécessaire. En second lieu, sous l'aspect dynamique, il est clair que les variations continues des opinions humaines, selon les temps ou suivant les lieux, n'affectent pas davantage une telle uniformité radicale, puisque nous connaissons maintenant la loi fondamentale d'évolution à laquelle est assujetti le cours, en apparence arbitraire, de ces diverses mutations. Le spectacle de ces grands changemens n'a pu faire croire à l'incertitude totale de nos connaissances quelconques que par suite même de la prépondérance, jusqu'ici plus ou moins persistante, d'une philosophie essentiellement absolue, qui ne permettait pas de concevoir la vérité sans l'immuabilité. Une autre conséquence, plus fréquente et non moins funeste, de ce vicieux régime intellectuel, se trouve pareillement dissipée par la philosophie positive, toujours sagement relative, sous l'ascendant universel de l'esprit sociologique: c'est la tendance, aujourd'hui si commune, surtout chez les hommes éclairés, à une absurde exagération de la supériorité propre à la raison moderne, en interprétant la plupart des opinions antérieures de l'humanité comme l'indice d'une sorte d'état chronique d'aliénation mentale qui aurait persisté jusqu'à ces derniers siècles, sans que d'ailleurs on s'inquiète davantage de motiver sa cessation que son origine. Cette irrationnelle disposition, principal fondement logique des conceptions purement révolutionnaires, et qui empêche directement toute saine appréciation de l'ensemble de l'évolution humaine, a été spontanément rectifiée, dans ce Traité, d'après l'élaboration historique qui nous a constamment représenté, au contraire, non-seulement les théories successives de chaque science réelle, mais même les croyances monothéiques, polythéiques, ou fétichiques, les plus opposées à nos lumières actuelles, comme ayant toujours constitué, au temps de leur avénement, et ensuite pour une certaine durée, le meilleur système compatible avec l'âge correspondant du développement humain, c'est-à-dire la moins imparfaite approximation qui fût alors possible de cette vérité fondamentale dont nous sommes seulement plus rapprochés aujourd'hui, quoique notre nature, ni aucune autre quelconque, n'y puisse jamais rigoureusement parvenir. La saine philosophie, restituant enfin à notre intelligence ce mouvement normal sans lequel, à aucun égard, on ne saurait concevoir la vie, explique donc le cours général des opinions humaines pendant les diverses phases successives qui devaient préparer notre virilité mentale, d'après le même principe nécessaire d'une harmonie croissante entre les conceptions et les observations, qui nous fait journellement sentir la réalité progressive de nos différentes notions positives, depuis que la recherche des lois commence à prévaloir sur celle des causes. C'est ainsi que l'esprit sociologique pouvait seul constituer une philosophie éminemment relative, en rendant toujours prépondérante la considération universelle d'une évolution fondamentale, assujettie à une marche déterminée, et dominant, à chaque époque, l'ensemble de nos pensées quelconques; de manière à permettre désormais de concilier suffisamment les plus antipathiques systèmes en rapportant chacun à la situation correspondante, sans jamais compromettre cependant l'indispensable énergie du jugement final par les dangereuses inconséquences d'un vain éclectisme, qui aspire si étrangement à conduire aujourd'hui le mouvement intellectuel, tandis que lui-même, dépourvu de toute direction générale, oscille constamment jusqu'ici entre l'absolu et l'arbitraire, également consacrés dans ses irrationnelles abstractions.
Le spectacle des grandes variations dogmatiques, encore si dangereux à contempler pour tant d'intelligences mal affermies, est dès lors irrévocablement converti, d'après une judicieuse appréciation historique, en source directe et continue de l'harmonie la plus durable et la plus étendue.
Après avoir suffisamment caractérisé, sous les divers aspects essentiels, la vraie nature générale de la philosophie positive, il faut maintenant compléter cette détermination fondamentale par un examen plus immédiat de sa destination permanente, successivement considérée, soit dans l'individu, soit surtout dans l'espèce, d'abord quant à la vie spéculative, ensuite quant à la vie active.
L'office théorique de la philosophie positive consiste principalement, en ce qui concerne l'individu, à satisfaire spontanément au double besoin élémentaire qu'éprouve toujours notre intelligence d'étendre et de lier, autant que possible, ses connaissances réelles. Ces deux indispensables conditions ont dû être très-imparfaitement remplies, et d'ailleurs rester vicieusement antipathiques, tant qu'a prévalu la philosophie théologico-métaphysique, par une suite nécessaire de son caractère absolu, qui ne permettait la consistance qu'avec l'immobilité. Quoique la liaison établie entre nos conceptions sous l'ascendant arbitraire des volontés ou des entités fût assurément très-vague et fort peu stable, elle n'en tendait pas moins à empêcher directement leur extension, en posant d'avance l'uniforme explication apparente de tous les cas imaginables; et elle y eût apporté, en effet, un obstacle insurmontable, si un tel régime mental avait jamais pu être rigoureusement universel: mais, tandis que cet esprit initial dominait dans toutes les hautes spéculations, les spéculations secondaires, relatives aux questions les plus usuelles, étaient nécessairement d'une autre nature, et présentaient, envers certains phénomènes de tous genres, cette première ébauche spontanée des lois effectives, sans laquelle l'homme, encore plus qu'aucun autre animal, ne pourrait nullement diriger sa conduite journalière; et c'est ce qui a permis ensuite, comme je l'ai rappelé ci-dessus, le développement continu des études réelles, d'après l'essor graduel de cette positivité vulgaire, d'abord accessoire, spéciale, et incohérente. Au contraire, la philosophie positive ne saurait être mieux caractérisée que par son aptitude naturelle à concilier directement et de plus en plus ces deux besoins, jusqu'alors si opposés, de liaison et d'extension, en tirant de la liaison même de nos connaissances réelles le plus puissant moyen de déterminer leur extension, et, réciproquement, en faisant servir chaque extension accomplie à perfectionner la liaison antérieure. Malgré les grandes difficultés que présente souvent cette double réaction, surtout quand l'introduction de nouveaux faits semble devoir profondément troubler la coordination établie, une longue expérience, maintenant assez complète pour être pleinement décisive, démontre déjà irrécusablement cette éminente propriété de la philosophie relative, toujours disposée à subordonner les conceptions aux réalités. C'est ainsi que la vraie philosophie moderne, dès sa plus intime et plus abstraite appréciation logique, se montre directement destinée à satisfaire spontanément aux deux faces inséparables du grand problème humain, en garantissant à la fois l'ordre et le progrès, alternativement sacrifiés l'un à l'autre dans les divers états de l'ancienne philosophie. D'après une telle identité nécessaire, la fonction fondamentale de la saine philosophie peut être utilement réduite, pour plus de simplicité, à constituer, autant que possible, l'harmonie générale de notre système intellectuel, afin de mieux formuler ainsi la prééminence normale que doivent toujours conserver, malgré cette heureuse convergence naturelle, les besoins relatifs à l'existence sur ceux propres au mouvement, aussi bien chez l'espèce que chez l'individu, sauf les phases exceptionnelles où, en l'un et l'autre cas, cette disposition habituelle semble temporairement intervertie.
Le caractère éminemment relatif du véritable esprit philosophique doit conduire à regarder cette entière cohérence logique comme constituant, à chaque époque, le témoignage le plus décisif de la réalité de nos conceptions, puisque leur correspondance avec nos observations est