SigPhi · Auguste Comte

Cours de philosophie positive. (66) (French)

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scientifiques pendant tout le cours de l'évolution préparatoire propre aux deux derniers siècles, y a opposé de tels obstacles à la convenable appréciation philosophique d'une telle diversité, qu'il en est résulté la difficulté la plus fondamentale que la constitution normale de cette grande science eût nécessairement à surmonter. La tendance générale des sciences inférieures à dominer les supérieures, d'après leur antériorité nécessaire, était ici encore plus puissante qu'envers les deux cas précédens, puisque les phénomènes vitaux sont certainement, en grande partie, mécaniques, physiques, et surtout chimiques: ce qu'ils offrent de réellement propre, outre la différence des appareils, est d'abord d'une détermination trop difficile pour ne pas rendre longtemps spécieuse la légitimité d'une semblable domination, d'où semblait alors dépendre l'introduction décisive de l'esprit positif dans ces éminentes spéculations. Mais ce qui a dû le plus aggraver et prolonger cette intime perturbation, c'est que, pour résister à cette énergique impulsion physico-chimique, et d'abord même mathématique, réclamant, au nom de la positivité, l'empire de la biologie, les droits de la rationnalité, de l'indépendance et de la dignité des études vitales n'ont pu être longtemps soutenus qu'en y maintenant le ténébreux ascendant de l'esprit métaphysique, et même finalement théologique.

L'antique régime mental est devenu tellement antipathique à la raison moderne, que depuis trois siècles nous l'avons vu, à beaucoup d'égards, compromettre de plus en plus tout ce qui reste essentiellement placé sous sa vaine protection, dont la dangereuse persistance donne à la plus indispensable résistance le caractère inévitable d'une vraie rétrogradation, aussi bien dans l'ordre scientifique que dans l'ordre politique, également intéressés désormais à reposer sur une autre base philosophique, propre à concilier spontanément les conditions du progrès et celles de la conservation, qui, à partir des spéculations biologiques, semblent jusqu'ici radicalement incompatibles, tandis qu'elles convergent déjà suffisamment dans la partie préliminaire de la philosophie abstraite. Cette situation contradictoire a dû faire provisoirement accueillir en biologie toutes les conceptions qui paraissaient suffisamment susceptibles d'y détruire enfin, comme dans les sciences inférieures, l'ascendant métaphysique, quelque opposées qu'elles fussent d'ailleurs à la nature effective des phénomènes.

Rien ne saurait être plus caractéristique, à cet égard, que l'étrange prépondérance conservée pendant plus d'un siècle par la célèbre aberration biologique de Descartes sur l'automatisme animal, dont le grand Buffon lui-même ne put jamais s'affranchir pleinement, quoique ses propres méditations dussent lui en manifester spécialement la profonde absurdité: quels que fussent sans doute à ses yeux les graves dangers de la domination mathématique, elle lui paraissait encore, et avec raison, préférable à la tutelle théologico-métaphysique, puisqu'il ne pouvait alors exister de meilleure alternative. Quelque oppressif que dût être un tel antagonisme pour l'essor fondamental du véritable esprit biologique, nous avons apprécié comment il s'est finalement ouvert une issue décisive par la combinaison spontanée de deux conceptions indispensables, l'une physiologique, l'autre anatomique, qui ont si dignement immortalisé l'incomparable Bichat.

La première consiste dans cette célèbre distinction élémentaire entre la vie organique ou végétative et la vie animale proprement dite, qui, malgré de vicieuses exagérations initiales, sera de plus en plus appréciée, comme le fondement primordial de la saine philosophie biologique. C'est sous son inspiration, en effet, que l'on a pu enfin dénouer suffisamment la difficulté primitive, d'après une satisfaisante appréciation de la part légitime qu'il fallait accorder en biologie aux prétentions physico-chimiques, ainsi reconnues pleinement rationnelles en tout ce qui concerne les simples phénomènes de végétabilité, base nécessaire de toute existence vitale; tandis que la double propriété qui caractérise l'animalité était radicalement irréductible aux qualités inorganiques, et présiderait désormais à un ordre de phénomènes entièrement distinct, sans aucune analogie fondamentale avec les actes inférieurs. Toutefois une telle répartition n'autorise nullement les physiciens et les chimistes à dominer directement le premier ordre d'études biologiques; quelque indispensable qu'y soit la sage application continue de la doctrine inorganique, c'est exclusivement aux biologistes qu'il appartient de la diriger toujours, puisqu'ils en peuvent seuls comprendre suffisamment les conditions et la destination. Les motifs d'une telle discipline sont évidemment analogues à ceux des semblables prescriptions déjà considérées envers les trois cas antérieurs d'intervention scientifique des théories inférieures dans les théories supérieures: mais ils ont ici beaucoup plus d'énergie, d'après l'extrême influence que doit exercer la nature propre des appareils vitaux sur les actes physico-chimiques qui y constituent la pure végétabilité, même quand elle peut y être étudiée séparément de toute animalité, ce qui d'ailleurs est si rarement possible. Quant à la conception anatomique, en harmonie, d'abord simplement spontanée, aujourd'hui pleinement systématique, avec cette conception physiologique, elle résulte de la grande théorie des tissus élémentaires, où nous avons reconnu le véritable équivalent philosophique pour la biologie de l'office rempli, en physico-chimie, par la théorie moléculaire, dont l'application biologique est essentiellement contraire à la nature des phénomènes. Cette notion statique, convenablement élaborée, a pu seule, en effet, procurer à la notion dynamique des deux vies une pleine consistance scientifique, en permettant d'assigner à chacun de ces modes d'existence un siége fondamental qui pût être nettement distingué, même dans les plus éminens organismes. Mais, quelle que soit la puissance intrinsèque de cette double conception, elle n'eût jamais acquis une suffisante prépondérance, ni même un caractère assez complet, si elle fût toujours restée relative à l'homme, comme elle l'était exclusivement pour son immortel créateur. Quoique l'homme soit certainement, à tous égards, l'objet essentiel de la biologie, nous avons cependant reconnu que cette grande étude ne pouvait à aucun titre devenir vraiment rationnelle tant qu'elle demeurait bornée directement à l'organisme le plus complexe, dont l'appréciation ne saurait, sous aucun aspect, être abordée avec un succès décisif sans être constamment dominée par l'admirable méthode comparative que la nature de tels phénomènes y a si heureusement ménagée pour surmonter les immenses difficultés de ces hautes recherches, d'après une lumineuse transition graduelle entre les divers degrés successifs d'organisation ou de vie. Or ce principe fondamental de la logique biologique est surtout applicable à la distinction statique et dynamique entre les deux modes élémentaires de l'activité vitale, qui se trouvent ainsi nettement caractérisés par les divers types essentiels de la hiérarchie organique. Mais, en sens inverse, la construction finale d'une telle hiérarchie devait aussi dépendre directement de cette conception préalable, puisque la pure végétabilité ne saurait comporter entre les différens êtres que de simples inégalités d'énergie, comme les propriétés physico-chimiques, sans pouvoir admettre cette diversité graduelle de modes successifs qui peut devenir la base d'une véritable série, et qui est évidemment propre à la seule animalité, dont les degrés de plénitude anatomique ou physiologique offrent en effet une nombreuse suite de nuances fortement tranchées, susceptibles de diriger convenablement les spéculations taxonomiques. C'est surtout à raison de cette intime connexité que nous avons vu la fondation directe de la saine philosophie biologique être surtout déterminée par l'établissement décisif de la hiérarchie animale, sous la puissante élaboration d'abord de Lamarck, ensuite d'Oken, et enfin de Blainville. Une telle création constituera de plus en plus non-seulement le principal instrument logique, mais aussi la pensée prépondérante de toutes les hautes contemplations biologiques, parce que le point de vue anatomique et le point de vue physiologique y viennent nécessairement converger, à tous égards, avec le point de vue taxonomique. La notion fondamentale de l'organisme, d'abord absorbée par celle du milieu, seule préalablement appréciable, a ainsi pris enfin l'activité directe qui convient à sa nature, d'après la considération habituelle d'une longue succession de systèmes vitaux de plus en plus complexes, dont l'existence, de plus en plus éminente, modifie toujours davantage l'existence universelle, et devient aussi de plus en plus susceptible de se modifier elle-même, conformément à l'ensemble des exigences extérieures. Quoique les idées systématiques d'ordre et d'harmonie aient dû primitivement résulter des études inorganiques, à raison de leur simplicité supérieure, les idées de classement et de hiérarchie, qui en constituent sans doute la plus haute manifestation, ne pouvaient certainement émaner que des études biologiques, d'où elles doivent finalement s'étendre aux spéculations sociales qui en avaient originairement fourni le type spontané, et qui, en effet, les renverront ultérieurement partout avec une irrésistible énergie. Malgré les immenses lacunes de la biologie actuelle, où la position des diverses questions essentielles est seule aujourd'hui pleinement appréciable, sans qu'aucune d'elles soit encore effectivement résolue, nous avons donc pu regarder cette grande science comme ayant déjà pris, au moins chez ses plus éminens interprètes, le vrai caractère général qui convient à sa propre nature; ce qui est pleinement compatible avec l'extrême imperfection des détails dans une étude où, d'après l'intime solidarité du sujet, l'esprit d'ensemble doit essentiellement prévaloir. Par suite d'un tel caractère, quelque peu avancé que doive être jusqu'ici un genre de spéculations positives aussi difficile et aussi récent, sa constitution scientifique n'en est pas moins maintenant, aux yeux des vrais connaisseurs, plus rationnelle que celle des diverses sciences antérieures, aveuglément livrées à la dispersion empirique qui devait distinguer leur élaboration préliminaire. La notion fondamentale de la spontanéité vitale se développant, à divers degrés déterminés, entre les limites générales correspondantes à l'inévitable accomplissement continu des lois élémentaires de l'existence universelle, y est désormais irrévocablement établie d'après la grande conception hiérarchique qui domine l'ensemble des idées biologiques. Toutefois les obstacles journaliers qu'éprouve encore, au sein même de la science, cette indispensable conception, et la persistance opiniâtre du conflit initial, quoique très-heureusement atténué, entre les prétentions opposées de l'école physico-chimique et de l'école théologico-métaphysique, prouvent clairement qu'une telle constitution scientifique n'est pas suffisamment complète. On doit sans doute attribuer à cet égard beaucoup d'influence à l'extrême insuffisance de l'éducation habituelle qui précède aujourd'hui une culture aussi difficile, suivant les explications du quarantième chapitre. Il est incontestable, en effet, que les biologistes ne pourront jamais s'affranchir de l'irrationnelle invasion de diverses sciences inorganiques qu'autant qu'ils se les seront d'abord rendues assez familières pour en incorporer convenablement la judicieuse application simultanée au système de leurs études propres; cette irrécusable obligation résulte ici des mêmes motifs essentiels, devenus seulement plus énergiques, qui ont déjà imposé aux autres classes de savans de semblables conditions logiques, comme unique moyen de contenir les empiétemens abusifs des études inférieures sur les supérieures.

Mais, outre cette considération temporaire, il faut reconnaître, d'après une plus profonde appréciation, que la biologie ne saurait être complétement constituée sans l'intervention prépondérante de la sociologie; car, tandis que, par son extrémité inférieure, elle touche à la science inorganique dans l'étude élémentaire de la vie végétative, elle adhère, par son extrémité supérieure, à la science finale du développement social, dans l'étude transcendante de la vie intellectuelle et morale. Or, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent, cette dernière étude, sans laquelle la connaissance biologique de l'homme est radicalement insuffisante, ne saurait être convenablement instituée du seul point de vue individuel, et elle exige l'indispensable considération d'un essor collectif qui en lui-même ne saurait être scindé: en sorte que, malgré l'éminent mérite et l'utilité capitale que nous avons dû tant reconnaître dans l'immortelle tentative de Gall, sa faible efficacité jusqu'ici ne doit pas être uniquement attribuée, ni même principalement, à ses imperfections radicales, ni au peu de portée de ceux qui l'ont poursuivie, mais surtout à la vicieuse constitution d'un travail où la biologie devrait se subordonner judicieusement à la sociologie, loin de pouvoir l'y dominer. Cette voie étant aujourd'hui la seule ouverte à l'esprit théologico-métaphysique pour maintenir en biologie son antique domination, il est aisé de sentir combien l'entière prépondérance de la positivité rationnelle s'y trouve profondément liée à la fondation de la science sociale, sans laquelle toutes les conceptions déjà élaborées n'y pourraient jamais acquérir une pleine efficacité, ni même une véritable stabilité. Une telle influence philosophique n'est pas moins propre, en sens inverse, à garantir irrévocablement les études vitales contre l'invasion opposée de l'esprit mathématique, premier moteur des usurpations inorganiques, en faisant prévaloir une science où il ne saurait évidemment espérer aucun accès réel, sauf dans les absurdes utopies fondées sur le prétendu calcul des chances, désormais trop ridicules pour être vraiment dangereuses. On conçoit d'ailleurs que ces deux offices sont spontanément connexes, puisque l'école théologico-métaphysique ne peut aujourd'hui conserver en biologie une certaine valeur qu'à raison de son insuffisante résistance aux tendances subversives de l'ascendant oppressif de l'ancienne philosophie. En biologie, comme en politique, une même conception doit aujourd'hui pleinement satisfaire à la fois aux conditions de l'ordre et à celles du progrès, au fond nécessairement identiques.

La seule science qui puisse être vraiment finale, et envers laquelle la biologie elle-même ne constitue qu'un dernier préambule indispensable, résulte donc maintenant de l'extrême accroissement fondamental qu'éprouve l'existence réelle en s'élevant de l'organisme individuel à l'organisme collectif. Quoique d'une autre nature que les trois précédentes, cette complication définitive n'est pas moins prononcée que celles déjà éprouvées en passant d'abord du degré mathématique initial au degré physique proprement dit, ensuite de celui-ci au chimique, et même enfin du degré chimique au plus simple degré biologique: elle est d'ailleurs toujours en harmonie avec la généralité décroissante des phénomènes successifs. D'après l'expansion continue et la perpétuité presque indéfinie qui caractérisent le nouvel organisme, ce cas diffère tellement du précédent, malgré l'homogénéité nécessaire de leurs élémens, qu'il est vraiment impossible de ne l'en pas séparer profondément, surtout quand on considère directement cette extension totale de l'association humaine à l'ensemble de notre espèce, que la civilisation moderne a eu toujours en vue, quelque éloignée qu'en doive être encore la suffisante réalisation. Sous l'aspect logique, nous avons reconnu que la méthode fondamentale reçoit alors sa plus éminente élaboration par l'introduction spontanée du mode historique proprement dit, parfaitement adapté à la nature d'un sujet où la filiation graduelle doit constituer de plus en plus le principal moyen d'investigation, qui, quoique nécessairement dérivé du mode comparatif propre à la biologie, en doit néanmoins être radicalement distingué, à titre de transformation transcendante. Or l'indispensable séparation des deux études organiques n'est certes pas moins caractérisée dans l'ordre purement scientifique, d'après l'évidente impossibilité de jamais déduire les phénomènes successifs de l'évolution sociale, indépendamment de leur propre observation directe, d'après la seule connaissance des lois individuelles; car chacun de ces divers degrés ne peut d'abord être positivement rattaché qu'au degré immédiatement antérieur, quoique leur ensemble doive constamment rester, à tous égards, en harmonie fondamentale avec le système des notions biologiques. Nous savons d'ailleurs, suivant la remarque précédente, que ces théories elles-mêmes ne peuvent isolément suffire à leur plus haute destination individuelle, sans l'assistance supérieure des notions sociologiques. Il importait donc, en constituant la sociologie, de faire convenablement sentir l'indispensable nécessité de cette séparation fondamentale, où réside maintenant, à mon gré, pour les esprits les plus avancés, la principale difficulté, à la fois scientifique et logique, d'une telle constitution, parce que la tendance générale des études inférieures à absorber spontanément les supérieures, en vertu de leur positivité antérieure, et d'après leurs relations naturelles, ne pouvait jamais être plus spécieuse assurément que dans ce cas extrême, où presque aucun des éminens penseurs de notre siècle n'a pu, en effet, éviter cette grande aberration. Une discussion décisive nous a donc ainsi conduits à satisfaire systématiquement aux éternelles conditions d'originalité et de prééminence des spéculations sociales, que la résistance théologico-métaphysique n'a pu que maintenir instinctivement d'une manière fort insuffisante, depuis que la méthode positive a commencé à prévaloir de plus en plus dans la moderne évolution mentale. C'est au nom même de la positivité et de la rationnalité que nous avons directement réclamé, et même déterminé la convenable reconstruction d'un ascendant philosophique, toujours indispensable, qu'on n'ose pourtant motiver de nos jours que sur les seules exigences pratiques.

Mais cette réorganisation normale ne pouvait être vraiment consolidée qu'en faisant aussitôt cesser, d'une autre part, le stérile et irrationnel isolement où les diverses écoles théologico-métaphysiques, sans exception des moins arriérées, s'accordaient, depuis deux siècles, au milieu de leurs intimes divergences, à placer constamment le système des études morales et politiques envers l'ensemble de la philosophie naturelle. Or cette seconde condition générale, non moins inévitable que la première, a été complétement remplie, d'après une exacte convergence des besoins scientifiques avec les besoins logiques, prescrivant également désormais la subordination fondamentale de la science finale à chacune des sciences préliminaires, sur lesquelles sa réaction philosophique doit ensuite redevenir prépondérante.

Aussi devais-je attacher beaucoup de prix à signaler, autant que possible, les liaisons directes qui résultent, à cet égard, de la nature des études respectives, vu la double nécessité continue de connaître préalablement, d'une part, le milieu, d'une autre part, l'agent de l'évolution sociale. La position encyclopédique assignée à la sociologie, dès le début de ce Traité, par notre hiérarchie scientifique, et qui résume exactement l'ensemble de ses conditions et de ses relations, s'est donc trouvée ensuite spécialement confirmée en une foule d'occasions, même indépendamment de l'irrécusable obligation logique d'une telle marche successive pour élever la méthode positive jusqu'à sa phase sociologique, suivant les explications du chapitre précédent. Mais, quelle que soit l'importance réelle des indispensables notions ainsi transportées d'abord des études purement inorganiques dans cette science finale, c'est aux études biologiques que doit surtout appartenir, d'après la nature des sujets respectifs, un tel office scientifique, après que les tendances primitives aux empiétemens irrationnels y ont été suffisamment contenues. À tous les degrés de l'échelle sociologique, et sous tous les rapports statiques ou dynamiques, la biologie fournit nécessairement, sur la nature humaine, autant qu'elle peut être connue par la seule considération de l'individu, des notions fondamentales qui doivent toujours contrôler les indications directes de l'exploration sociologique, et souvent même les rectifier ou les perfectionner. Mais, en outre, dans la partie inférieure de la série, sans descendre d'ailleurs jusqu'à l'état initial, où les déductions biologiques peuvent seules nous guider, il est clair que la biologie, quoique toujours dominée, comme dans tous les cas antérieurs de ce genre, par l'esprit sociologique, doit faire spécialement connaître cette association élémentaire, intermédiaire spontané entre l'existence purement individuelle et l'existence pleinement sociale, qui résulte de l'existence domestique proprement dite, plus ou moins commune à tous les animaux supérieurs, et qui constitue, dans notre espèce, la véritable base primordiale du plus vaste organisme collectif. Toutefois l'élaboration originale de cette nouvelle science a dû être essentiellement dynamique, en sorte que les lois d'harmonie y ont été presque toujours implicitement considérées parmi les lois de succession, dont l'appréciation distincte pouvait seule constituer aujourd'hui la physique sociale. Aussi sa plus haute connexité scientifique avec la biologie consiste-t-elle maintenant dans la liaison fondamentale que j'ai établie entre la série sociologique et la série biologique, et qui permet d'envisager philosophiquement la première comme un simple prolongement graduel de la seconde, quoique les termes de l'une soient surtout coexistans et ceux de l'autre surtout successifs. Sauf cette unique différence générale, qui ne saurait interdire l'enchaînement des deux séries, nous avons, en effet, reconnu que le caractère essentiel de l'évolution humaine résulte nécessairement de la prépondérance toujours croissante des mêmes attributs supérieurs qui placent l'homme à la tête de la hiérarchie animale, où ils dirigent aussi l'appréciation rationnelle des principaux degrés d'animalité. On parvient ainsi à concevoir l'immense système organique comme liant réellement la moindre existence végétative à la plus noble existence sociale, par une longue progression intermédiaire de modes d'existence de plus en plus élevés, dont la succession, quoique nécessairement discontinue, n'en est pas moins essentiellement homogène. Enfin, le principe d'un tel enchaînement consistant, au fond, dans la généralité décroissante des phénomènes prépondérans, cette double série organique se rattache spontanément à l'unique série rudimentaire que puisse nous offrir la nature inorganique, où, en effet, les trois degrés principaux, d'abord mathématique ou astronomique, ensuite physique, et enfin chimique, propres à l'existence universelle, présentent déjà une succession relative au même principe, que j'ai dès lors osé ériger au cinquante-septième chapitre, après tant de hautes vérifications dynamiques et statiques, en loi fondamentale de toute taxonomie positive. La direction nécessaire de l'ensemble du mouvement humain, à la fois individuel et social, étant ainsi scientifiquement déterminée, il ne restait plus, pour constituer la sociologie, qu'à en caractériser aussi la marche générale. C'est ce que j'ai accompli, au tome quatrième, par ma loi fondamentale d'évolution, qui, avec cette loi hiérarchique, établit, j'ose le dire, un véritable système philosophique, dont les deux élémens principaux sont spontanément solidaires. Dans cette conception dynamique, la sociologie se rattache profondément à la biologie, puisque l'état initial de l'humanité y coïncide essentiellement avec celui où leur imperfection organique retient les animaux supérieurs, chez lesquels l'essor spéculatif ne dépasse jamais ce fétichisme primordial d'où l'homme lui-même n'aurait pu sortir sans l'énergique impulsion du développement collectif. La similitude est encore plus évidente quant à l'existence active. Après avoir ainsi constitué la théorie sociologique, il fallait, pour la rendre vraiment jugeable, constater directement sa réalité fondamentale, en osant l'appliquer convenablement à la saine appréciation générale, historique quoique abstraite, de la grande progression, à la fois mentale et sociale, qui, depuis quarante siècles, élève continuellement l'élite de l'humanité. Tel a été l'objet de l'élaboration décisive qui a exigé la totalité du volume précédent et la majeure partie de celui-ci. Comme le vaste ensemble en a été, au cinquante-septième chapitre, spécialement résumé, il serait superflu d'y revenir maintenant. Il suffit ici de rappeler que cette irrécusable épreuve, sous laquelle ont radicalement succombé toutes les conceptions historiques proposées jusqu'ici, a finalement démontré la réalité essentielle de ma théorie dynamique, par cela même que chaque phase importante de la grande évolution y a trouvé spontanément, outre la filiation nécessaire, l'explication générale de son propre caractère et la juste appréciation de sa participation indispensable au résultat commun; de manière à toujours permettre de glorifier convenablement, sans aucune inconséquence, les services rendus successivement par les influences les plus opposées. Une semblable aptitude à rendre, par exemple, une égale et complète justice à l'état monothéique et à l'état polythéique, avec une pareille indifférence personnelle envers chacun d'eux, n'était, sans doute, possible que par suite même du salutaire ébranlement qui a déterminé la crise finale propre à l'élite de l'humanité, d'après l'ensemble du double mouvement moderne. Sans une telle préparation, à la fois politique et philosophique, aucun esprit n'aurait pu s'affranchir assez complétement et de l'antique philosophie et des préjugés critiques développés pendant sa longue décadence pour introduire, en un semblable sujet, cette disposition pleinement scientifique, indispensable aux moindres spéculations, mais beaucoup plus nécessaire, et pourtant bien plus difficile, envers les études les plus transcendantes et aussi les plus passionnées que l'esprit humain puisse aborder. Ainsi, les mêmes conditions générales qui exigeaient aujourd'hui cette élaboration décisive, devaient, sous un autre aspect, la seconder spécialement. Son efficacité pratique est d'ailleurs inséparable de sa réalité théorique, puisque le présent y est profondément rattaché enfin, sous tous les aspects possibles, à l'ensemble du passé humain, de manière à mettre également en évidence la marche antérieure et la tendance ultérieure de chaque phénomène important: d'où résulte enfin, dans le cas politique, la possibilité d'une relation normale entre la science et l'art, déjà ébauchée envers les cas plus simples, à mesure que s'est accompli l'essor préliminaire de la sociabilité moderne. Quelque peu avancée que doive être encore cette nouvelle science, on peut donc la regarder comme ayant déjà suffisamment rempli toutes les conditions essentielles de son institution initiale, en sorte qu'il ne restera plus désormais qu'à poursuivre convenablement son développement spécial. La nature du sujet, où la solidarité est beaucoup plus complète que partout ailleurs, lui assure spontanément, dès sa naissance, en compensation nécessaire de sa complication plus grande, une rationnalité supérieure à celle de toutes les sciences préliminaires, y compris même la biologie, en y établissant aussitôt l'ascendant normal de l'esprit d'ensemble, qui, d'une telle source, doit bientôt se répandre sur toutes les parties antérieures de la philosophie abstraite, afin d'y réparer peu à peu les désastres du régime dispersif propre à l'élaboration préparatoire des connaissances réelles.

D'après l'appréciation scientifique que nous venons de terminer, la grande appréciation logique du chapitre précédent se trouve donc suffisamment complétée. Malgré l'état peu satisfaisant de presque toutes les doctrines spéciales, sauf, à quelques égards, dans les sciences inférieures, on peut cependant juger désormais essentiellement accomplie la longue et difficile préparation mentale qui, depuis la mémorable impulsion initiale de Descartes et de Bacon, devait graduellement amener l'avénement final de la vraie philosophie moderne.

Tous les élémens indispensables destinés à concourir à sa formation sont maintenant assez développés pour que le véritable caractère, à la fois scientifique et logique, propre à chacun d'eux, soit déjà pleinement appréciable, quoique jusqu'ici très-imparfaitement réalisé.

En même temps, le lien nécessaire de leur systématisation directe est spontanément résulté de l'extension successive de l'esprit positif à des spéculations de plus en plus éminentes, dont les dernières, relatives aux phénomènes les plus complexes et les plus importans, réunissent, par leur nature, toutes les grandes conditions de l'ascendant philosophique. La création décisive de la sociologie complète l'essor fondamental de la méthode positive, et constitue le seul point de vue susceptible d'une véritable universalité, de manière à réagir convenablement sur toutes les études antérieures, afin de garantir leur convergence normale sans altérer leur originalité continue. Sous un tel ascendant, nos diverses connaissances réelles pourront donc former enfin un vrai système, assujetti, dans son entière étendue et dans son expansion graduelle, à une même hiérarchie et à une commune évolution, ce qui n'est certainement possible par aucune autre voie. D'une autre part, l'indispensable harmonie entre la spéculation et l'action est ainsi pleinement établie, puisque les diverses nécessités mentales, soit logiques, soit scientifiques, concourent alors, avec une remarquable spontanéité, à conférer la présidence philosophique aux conceptions que la raison publique a toujours justement regardées comme devant universellement prévaloir, et qui n'avaient passagèrement perdu cet invariable privilége que par suite des besoins exceptionnels propres à la situation profondément contradictoire qui caractérise l'ensemble de la grande transition moderne. Le bon sens, au nom duquel réclamaient surtout, il y a deux siècles, les fondateurs de la philosophie positive, revient donc aujourd'hui, convenablement systématisé, présider à son installation finale, pour diriger ensuite à jamais son application normale, après que toutes les aberrations générales du génie spécial auront été suffisamment rectifiées. Enfin, la morale, dont les exigences directes étaient implicitement méconnues pendant l'élaboration préliminaire, recouvre aussitôt ses droits éternels par suite de la suprématie mentale du point de vue social, rétablissant, avec une énergique efficacité, le règne continu de l'esprit d'ensemble, auquel le vrai sentiment du devoir reste toujours profondément lié. Dans les deux derniers siècles, l'ascendant scientifique a pu longtemps appartenir à l'impulsion, essentiellement mathématique, émanée des sciences inférieures, sans aucun grave danger immédiat pour les conditions naturelles de la moralité, tant que les besoins sociaux n'étaient pas encore redevenus directement prépondérans. Tout en écartant spontanément les contemplations sociales, afin de se restreindre d'abord aux études préliminaires où la positivité rationnelle était plus aisément développable, l'instinct spéculatif pouvait alors être soutenu par ce juste sentiment de l'harmonie fondamentale de nos efforts privés avec la commune destination, qui nous rend spécialement accessibles aux inspirations morales. Mais il n'en est plus ainsi depuis que la crise finale a mis en haute évidence l'urgence universelle des nécessités politiques. Dès lors, cet esprit scientifique, qui, d'après l'inévitable conviction de son impuissance radicale envers les plus nobles spéculations, tend à inspirer, à leur égard, une désastreuse indifférence, devient nécessairement de plus en plus immoral, en conduisant presque toujours à l'égoïsme systématique, que l'ascendant familier des vues d'ensemble peut seul aujourd'hui convenablement guérir. Cette intime perturbation, d'autant plus dangereuse qu'elle corrompt directement la première source mentale de la régénération humaine, est spontanément dissipée par la prépondérance philosophique de l'esprit sociologique. Le type fondamental de l'évolution humaine, aussi bien individuelle que collective, y est, en effet, scientifiquement représenté comme consistant toujours dans l'ascendant croissant de notre humanité sur notre animalité, d'après la double suprématie de l'intelligence sur les penchans, et de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel. Ainsi ressort directement, de l'ensemble même du vrai développement spéculatif, l'universelle domination de la morale, autant du moins que le comporte notre imparfaite nature. Il serait assurément superflu de signaler ici davantage l'aptitude morale d'une philosophie qui développe systématiquement, au plus haut degré possible, le sentiment fondamental de la solidarité et de la continuité sociales, en même temps que la notion générale de l'ordre spontané que l'économie totale du monde réel érige, à tous égards, en base nécessaire de notre conduite, soit privée, soit publique.

Pour achever de caractériser cette nouvelle philosophie générale, il ne nous reste plus enfin, après avoir suffisamment considéré sa constitution propre, à la fois scientifique et logique, qu'à indiquer, au chapitre suivant, la nature de son action ultérieure, d'abord mentale, puis sociale, en tant du moins qu'une telle détermination peut aujourd'hui reposer sur une base vraiment rationnelle, suivant notre théorie de l'évolution humaine, ainsi poussée jusqu'à sa plus extrême application actuelle.

SOIXANTIÈME ET DERNIÈRE LEÇON.

Appréciation sommaire de l'action finale propre à la philosophie positive.

Aucune des précédentes révolutions de l'humanité, même la plus grande de toutes, relative au passage décisif de l'organisme polythéique de l'antiquité au régime monothéique du moyen âge, n'a pu modifier aussi profondément l'ensemble de l'existence humaine, à la fois individuelle et sociale, que devra le faire, dans un prochain avenir, l'avénement nécessaire de l'état pleinement positif, où nous avons reconnu consister, à tous égards, la seule issue possible de l'immense crise finale qui, depuis un demi-siècle, agite si intimement les populations d'élite. Ce terme naturel des divers mouvemens antérieurs est enfin tellement préparé, que son accomplissement définitif ne dépend plus essentiellement désormais que de l'essor direct et systématique de la philosophie correspondante. La seconde moitié du cinquante-septième