même la philosophie théologique, qui subordonne la vie réelle à une destination chimérique, n'ont jamais pu faire directement ressortir le point de vue social comme le fera, par sa nature, cette philosophie nouvelle, qui le prend nécessairement pour base universelle de la systématisation finale. Ces deux régimes antérieurs étaient si peu propres à permettre l'essor des affections purement bienveillantes et pleinement désintéressées, qu'ils ont souvent conduit à en nier dogmatiquement l'existence, l'un d'après de vaines subtilités scolastiques, et l'autre sous l'ascendant inévitable des préoccupations continues relatives au salut personnel. Aucun sentiment quelconque n'étant pleinement développable sans un exercice spécial et permanent, surtout s'il est naturellement peu prononcé, on doit donc regarder le sens moral, dont le degré social constitue seulement la plus complète manifestation, comme ayant été jusqu'ici imparfaitement ébauché par une culture indirecte et factice, dont j'ai d'ailleurs suffisamment apprécié la nécessité préliminaire. Quand une véritable éducation aura convenablement familiarisé les esprits modernes avec les notions de solidarité et de perpétuité que suggère spontanément, en tant de cas, la contemplation positive de l'évolution sociale, on sentira profondément l'intime supériorité morale d'une philosophie qui rattache directement chacun de nous à l'existence totale de l'humanité, envisagée dans l'ensemble des temps et des lieux: la religion, au contraire, ne pouvait, au fond, reconnaître que des individus passagèrement réunis, tous absorbés par une destination purement personnelle, et dont la vaine association finale, vaguement reléguée au ciel, ne devait offrir à l'imagination humaine qu'un type radicalement stérile, faute d'aucun but saisissable. La restriction même de toutes nos espérances à la vie réelle, individuelle ou collective, peut aisément fournir, sous une sage direction philosophique, de nouveaux moyens de mieux lier l'essor privé à la marche universelle, dont la considération graduellement prépondérante constituera dès lors la seule voie propre à satisfaire autant que possible ce besoin d'éternité toujours inhérent à notre nature. Par exemple, le respect scrupuleux pour la vie de l'homme, qui a toujours augmenté à mesure que notre sociabilité s'est développée, ne peut certainement que s'accroître beaucoup d'après l'extinction générale d'un espoir chimérique, dont la préoccupation continue dispose si aisément à déprécier, aux yeux de tous, chaque existence présente, toujours si accessoire en comparaison de la perspective finale. Malgré les déclamations rétrogrades des diverses écoles religieuses, la philosophie positive, convenablement étendue jusqu'aux phénomènes sociaux qui doivent caractériser sa principale attribution, se présente donc, à tous égards, comme plus apte qu'aucune autre à seconder l'essor naturel de la sociabilité humaine. Le véritable esprit philosophique n'étant, au fond, que le bon sens pleinement systématisé, on peut même assurer que, du moins sous sa forme spontanée, il maintient seul essentiellement, depuis plus de trois siècles, l'harmonie générale contre les perturbations dogmatiques inspirées ou tolérées par l'ancienne philosophie, dont les divagations théologico-métaphysiques eussent déjà bouleversé toute l'économie moderne, si la résistance instinctive de la raison vulgaire n'en avait implicitement contenu la désastreuse application sociale, quoique les effets en soient d'ailleurs trop sensibles, par suite de l'incohérence naturelle de cette insuffisante opposition pratique, qui n'intervient jamais qu'envers les désordres très-prononcés, sans pouvoir en arrêter le renouvellement toujours imminent en faisant enfin cesser l'anarchie mentale d'où ils proviennent nécessairement.
D'après cette triple aptitude fondamentale, la morale positive tendra de plus en plus à représenter familièrement le bonheur de chacun comme surtout attaché au plus complet essor des actes bienveillans et des émotions sympathiques envers l'ensemble de notre espèce, et même ensuite, par une indispensable extension graduelle, à l'égard de tous les êtres sensibles qui nous sont subordonnés, proportionnellement d'ailleurs à leur dignité animale et à leur utilité sociale. Son efficacité continue sera d'autant plus assurée qu'elle pourra toujours s'adapter spontanément, avec une pleine opportunité, et sans aucune inconséquence, aux exigences variables de chaque cas spécial, individuel ou social, suivant la nature éminemment relative de la nouvelle philosophie: tandis que l'immobilité nécessaire de la morale religieuse devait, aux temps même de son principal ascendant, lui ôter presque toute sa force au sujet des situations qui, développées après sa constitution initiale, n'y avaient pu être suffisamment prévues.
Avant que l'avenir ait dignement réalisé l'essor universel de ces éminens attributs moraux propres à la philosophie positive, c'est aux vrais philosophes, précurseurs naturels de l'humanité, qu'il appartient déjà de les constater hautement, aux yeux de tous, par la supériorité soutenue de leur conduite effective, personnelle, domestique et sociale, contrairement à la pernicieuse maxime métaphysique qui voudrait aujourd'hui dogmatiquement interdire toute publique appréciation de la vie privée. C'est ainsi que d'irrécusables exemples devront manifester d'avance la possibilité continue de développer désormais, d'après les seuls motifs humains, un sentiment assez complet de la morale universelle pour déterminer spontanément, en chaque cas, soit une invincible répugnance envers toute violation réelle, soit une irrésistible impulsion au plus actif dévouement continu.
Après avoir sommairement caractérisé l'action mentale et l'action morale que doit ultérieurement exercer la philosophie positive, il faut maintenant procéder à une pareille appréciation envers l'action politique qui constituera toujours sa principale destination. Mais la considération implicite d'un tel sujet dans toute la seconde moitié de ce Traité, où le passé a été sans cesse contemplé en vue de l'avenir, et les conclusions explicites du cinquante-septième chapitre pour l'avenir le plus immédiat, doivent ici nous réduire, sous ce rapport, à l'indication la plus décisive, relative à cette division fondamentale entre l'organisme spirituel ou théorique et l'organisme temporel ou pratique, dont nous avons assez examiné déjà l'avénement initial; en sorte qu'il ne nous reste qu'à juger rapidement son développement normal et son application permanente.
La tentative prématurée du catholicisme au moyen âge, malgré son éminent mérite et son admirable efficacité que je crois avoir dignement appréciés, n'a pu réellement que marquer, à cet égard, le but nécessaire de la civilisation moderne par une impression ineffaçable, quoique très-imparfaite, sans ébaucher suffisamment une solution politique qui devait dépendre d'une tout autre philosophie et se rapporter à une tout autre sociabilité. Comme toutes les grandes notions sociales placées jusqu'ici sous l'insuffisante protection du monothéisme, cette conception fondamentale a dû être d'ailleurs, pendant les cinq siècles de la double transition, de plus en plus discréditée, à raison de sa pernicieuse adhérence à des doctrines arriérées, alors devenues profondément oppressives. On voit, au contraire, l'utopie pédantocratique, transmise par la métaphysique grecque à la métaphysique moderne, acquérir, en même temps, un ascendant croissant, dont l'influence profondément perturbatrice est enfin devenue aujourd'hui directement jugeable. Il n'existe donc encore essentiellement, à ce sujet, qu'un sentiment fondamental, vague et incomplet, mais spontané et indestructible, des exigences politiques inhérentes à la nature de la civilisation actuelle, qui assigne, en tous genres, une certaine participation distincte à la puissance matérielle et à la puissance intellectuelle, dont la séparation et la coordination, jusqu'ici entièrement confuses, sont surtout réservées à l'avenir. Leur équilibre passager n'est résulté, au moyen âge, que d'un antagonisme purement empirique, tenant à l'essor du système monothéique sous une sociabilité antérieure, qu'il ne pouvait réellement que modifier, quoique son instinct absolu l'entraînât à la dominer entièrement, comme l'a montré, au terme de cette grande phase, sa tendance directement théocratique, que les chefs temporels ont enfin heureusement neutralisée. Quelque haute utilité que l'évolution humaine ait alors retirée d'une première consécration de l'indépendance fondamentale de la morale envers la politique, l'avenir devra certainement reprendre l'ensemble de la constitution moderne à partir même de cette opération initiale, qui en détermine l'esprit général; car l'élaboration catholique ne put la concevoir et la conduire que d'une manière extrêmement insuffisante, et, à beaucoup d'égards, vicieuse, vu l'inaptitude radicale de la philosophie correspondante. Ce n'est point, en effet, d'après une saine appréciation systématique, à la fois mentale et sociale, encore essentiellement impossible, que le catholicisme ébaucha la séparation nécessaire entre les règles universelles de la conduite humaine, soit privée, soit publique, et leurs applications mobiles aux divers cas spéciaux. Une telle division ne put être alors instituée que suivant l'opposition mystique entre les intérêts célestes et les intérêts terrestres, comme le rappellent aujourd'hui les dénominations usitées. Si l'instinct vulgaire de la nouvelle situation sociale, et l'inévitable prépondérance des impulsions pratiques, n'avaient spontanément dirigé vers sa destination politique un moyen logique aussi imparfait, les sociétés modernes eussent été ainsi converties en stériles thébaïdes, où la vaine préoccupation du salut personnel aurait essentiellement absorbé toute considération réelle. Aussi, quand le point de vue terrestre eut finalement prévalu sur le point de vue céleste, l'indépendance de la morale envers la politique, malgré son intime harmonie avec la nature de la civilisation moderne, comme je l'ai assez expliqué aux cinquante-quatrième et cinquante-septième chapitres, dut se trouver spéculativement très-compromise, parce qu'elle n'avait alors, au fond, aucune base rationnelle, susceptible de résister suffisamment aux divagations révolutionnaires. Devant ainsi reprendre, dès ses premiers fondemens, l'ensemble de cette opération décisive, dont le passé ne peut réellement fournir aucun type, l'avenir positif en accomplira d'abord la rectification essentielle, d'après une juste appréciation du cours entier de l'évolution humaine; car le principe chrétien poussait certainement l'indépendance de la morale jusqu'à un vicieux isolement, aussi funeste qu'irrationnel.
En constituant partout la prépondérance directe, à la fois logique et scientifique, du point de vue social, la philosophie positive ne saurait certainement la méconnaître jamais envers la morale elle-même, qui doit en offrir toujours la principale application, et où, jusqu'au cas purement individuel, tout doit être sans cesse rapporté, non à l'homme, mais à l'humanité. On peut évidemment étendre aux lois morales la remarque essentielle déjà indiquée, aux deux chapitres précédens, envers les lois intellectuelles, comme étant, par leur nature, aussi bien les unes que les autres, beaucoup mieux appréciables dans l'organisme collectif que dans l'organisme individuel. Quoique le type fondamental du perfectionnement humain soit nécessairement identique pour l'individu et pour l'espèce, il doit être néanmoins bien plus complétement caractérisé d'après l'examen de l'évolution sociale que suivant l'évolution personnelle. Il est donc certain que la morale proprement dite ne cessera jamais, à ce double titre, de rattacher à la politique convenablement envisagée son point de départ général. Leur division nécessaire ne résultera désormais, comme je l'ai expliqué, que de l'institution systématique d'une décomposition intérieure entre les vues théoriques et les vues pratiques, indispensable à leur commune destination. Nous pouvons, à ce sujet, résumer déjà l'ensemble des conditions ultérieures propres au principal office politique de la philosophie positive, en concevant sa sagesse systématique comme devant enfin concilier les attributs opposés que la sagesse spontanée de l'humanité manifesta successivement dans l'antiquité et au moyen âge. Car, si le régime monothéique eut le mérite de proclamer enfin, quoique avec trop peu de succès, la légitime indépendance de la morale, ou plutôt sa dignité supérieure, il y avait sans doute une tendance éminemment sociale au fond de son antique subordination envers la politique, quoique le régime polythéique l'eût poussée jusqu'à une pernicieuse confusion, d'ailleurs impossible à éviter alors, et même indispensable à la concentration militaire, suivant nos explications historiques. La seule antiquité a pu réellement offrir jusqu'ici un système politique complet, comportant une entière homogénéité, et susceptible de conserver, pendant une longue existence, un caractère essentiellement identique: il n'a pu s'instituer depuis que des transitions plus ou moins chroniques, d'abord au moyen âge, et ensuite sous l'initiation moderne. Or, cet organisme polythéique a présenté, comme on l'a vu, deux modes pleinement distincts, quoique intimement combinés: l'un conservateur et stationnaire, sous l'ascendant théocratique; l'autre actif et progressif, sous l'impulsion militaire. Le grand effort politique tenté prématurément au moyen âge, et que l'avenir pourra seul réaliser, consiste surtout à concilier radicalement, dans un milieu, avec un but et d'après un principe d'ailleurs très-différens, les propriétés opposées de ces deux régimes, dont l'un conférait au pouvoir théorique et l'autre au pouvoir pratique l'universelle prépondérance sociale. Cette conciliation fondamentale reposera directement, comme je l'ai expliqué, sur la distinction systématique entre les justes exigences respectives de l'éducation et de l'action. Mais, en instituant convenablement cette répartition décisive, sans laquelle la politique moderne ne peut plus faire aucun pas capital, il importe extrêmement, suivant la doctrine du cinquante-quatrième chapitre, spécialement complétée au cinquante-septième, d'y conserver scrupuleusement à la pratique la suprême direction journalière des opérations, où l'autorité théorique doit toujours rester purement consultative, sous peine d'imminentes perturbations pédantocratiques. Quoique l'irrévocable élimination des influences religieuses doive heureusement empêcher désormais la profonde oppression que put jadis déterminer le déréglement initial des ambitions spéculatives, nous avons reconnu combien leurs irrationnelles prétentions peuvent encore susciter de graves désordres, dont la réaction ou même l'inquiétude tendent maintenant d'ailleurs à interdire aux exigences théoriques toute légitime satisfaction politique, d'où l'aveugle instinct d'une indispensable résistance pratique craindrait aujourd'hui de voir sortir un essor subversif qu'elle ne pourrait plus contenir. Malgré les hautes difficultés, à la fois mentales et sociales, que présentera certainement une telle pondération, première base nécessaire de l'organisme positif, l'économie élémentaire des sociétés modernes en indique néanmoins déjà l'ébauche spontanée dans la relation journalière entre l'art et la science, qu'il s'agit ainsi, au fond, de constituer définitivement, en l'étendant jusqu'aux opérations les plus importantes et les plus difficiles, sous l'inspiration générale d'une saine philosophie, toujours attentive à l'ensemble des rapports humains. L'inévitable imperfection que doit encore présenter ce type naturel ne saurait l'empêcher de fournir réellement aujourd'hui de précieuses indications sur la correspondance ultérieure entre la théorie et la pratique, en politique comme partout ailleurs, suivant la tendance caractéristique de l'esprit positif à toujours rattacher chaque appréciation systématique à une première manifestation instinctive. On reconnaît ainsi, en même temps, et la nécessité permanente d'une juste indépendance de la théorie, sans laquelle son propre essor, et par suite celui de la pratique, seraient profondément entravés, et son impuissance radicale à diriger les opérations réelles, où la sagesse pratique doit seule présider à l'emploi continu des lumières spéculatives. Si la longue expérience propre à l'élaboration moderne a spontanément consacré, par une multitude de vérifications journalières, cette double situation dans les cas les plus simples, des motifs parfaitement analogues doivent, à bien plus forte raison, en faire sentir l'impérieux besoin envers les plus compliqués. En systématisant enfin l'universelle suprématie mentale du bon sens, la philosophie positive tendra, sous ce rapport, à dissiper directement les illusions politiques des ambitions spéculatives, tenant encore à l'influence inaperçue de la nature mystique et absolue des théories initiales, inspirant, pour l'instinct pratique, un profond dédain; tandis que désormais une juste appréciation mutuelle pourra ressortir du sentiment unanime relatif à l'identité d'origine, à la conformité de marche, et à la communauté de destination, qui existent nécessairement entre les deux modes également indispensables de la sagesse humaine, dont le progrès dépend surtout de leur intime convergence. L'art politique, qui, par sa nature, appelle toujours l'involontaire coopération de tous les efforts individuels, est éminemment propre, à raison même de sa complication transcendante, à faire dignement apprécier aujourd'hui la haute valeur spontanée de la sagesse pratique, qui s'y est jusqu'ici montrée ordinairement très-supérieure à la sagesse théorique, sous l'heureuse impulsion, il est vrai, d'une situation générale dont l'influence effective est à la fois beaucoup plus irrésistible et plus déterminée que ne le supposent encore de vaines doctrines métaphysiques. On doit, à ce sujet, reconnaître, en principe universel, que plus l'art devient éminent, plus il importe, d'une part, que la théorie y soit nettement séparée de la pratique, et, d'une autre part, que celle-ci conserve toujours la direction effective de chaque opération. Mieux on approfondira l'étude positive de la politique, surtout moderne, et même actuelle, mieux on sentira combien les mesures spontanément émanées de la situation y surpassent habituellement, non-seulement envers le présent, mais aussi quant à l'avenir, les superbes inspirations de théories mal établies. Quoiqu'une telle différence doive sans doute beaucoup diminuer désormais sous une meilleure institution des spéculations sociales, l'intérêt commun n'y cessera jamais d'exiger la prépondérance journalière du pouvoir pratique ou matériel, pourvu qu'il sache enfin respecter convenablement la juste indépendance du pouvoir théorique ou intellectuel, et reconnaître aussi, comme en tout autre cas, la nécessité permanente de comprendre les indications abstraites parmi les élémens réguliers de chaque détermination concrète: ce qu'aucun véritable homme d'état n'osera certainement contester, aussitôt que les théoriciens auront, de leur côté, suffisamment manifesté le caractère scientifique et l'attitude politique convenables à leur vraie destination sociale. Comme l'ensemble de ce Traité tend, par sa nature, à constituer directement la nouvelle puissance spirituelle, j'y devais, en le terminant, spécialement rappeler, dans une vue d'avenir, les prescriptions rationnelles destinées à prévenir, autant que possible, l'empiétement abusif du gouvernement moral sur le gouvernement politique, et sans lesquelles on ne saurait dissiper suffisamment les justes préventions instinctives qui s'opposent aujourd'hui à cet indispensable avénement, où j'ai directement montré la première condition sociale de la régénération finale.
En caractérisant, au cinquante-septième chapitre, l'élaboration initiale d'un tel avénement, j'ai dû insister sur la nécessité de la restreindre d'abord aux seules populations de l'Europe occidentale, exactement définie au début de ce volume, afin de mieux garantir sa netteté et son originalité contre la tendance vague et confuse des habitudes spéculatives actuelles. Mais, en considérant ici l'état final, j'y dois nécessairement avoir en vue l'extension ultérieure de l'organisme positif, d'abord à l'ensemble de la race blanche, et même ensuite à la totalité de notre espèce, convenablement préparée.
Toutefois l'aptitude naturelle de la philosophie positive à permettre une association spirituelle beaucoup plus vaste que n'a jamais pu le comporter la philosophie antérieure, est déjà tellement évidente qu'il serait heureusement superflu de la faire spécialement ressortir.
La même propriété fondamentale qui, individuellement considérée, destine l'esprit positif à constituer une harmonie mentale jusqu'alors impossible, l'appelle aussi, dans l'application collective, à déterminer non moins nécessairement une communion intellectuelle et morale à la fois plus complète, plus étendue et plus stable qu'aucune communion religieuse. Malgré la vaine consécration qu'une aveugle routine persiste encore à accorder aux prétentions surannées de la philosophie théologique, c'est, à tous égards, sous son inspiration spontanée, directe ou indirecte, que l'occident européen s'est décomposé depuis cinq siècles en nationalités indépendantes, dont la solidarité élémentaire, surtout due à leur commune évolution positive, ne saurait être systématisée que sous l'essor direct de la rénovation totale. Le cas européen étant par sa nature beaucoup plus propre que le cas national à faire convenablement apprécier la vraie constitution spirituelle, elle devra ensuite acquérir un nouveau degré de consistance et d'efficacité d'après chaque nouvelle extension de l'organisme positif, ainsi devenu de plus en plus moral et de moins en moins politique, sans que la puissance pratique y puisse pour cela jamais perdre son active prépondérance. Suivant une réaction nécessaire, cette inévitable progression ne sera pas moins favorable à la juste liberté qu'à l'ordre indispensable; car, à mesure que l'association intellectuelle et morale se consolidera en s'étendant, la concentration temporelle, sans laquelle aujourd'hui la désagrégation serait évidemment imminente, diminuera spontanément faute d'urgence, de manière à permettre à chaque élément politique une spécialité d'essor qui maintenant exposerait à une désastreuse anarchie, dont les dangers seraient certainement beaucoup plus graves que les divers inconvéniens actuels d'une excessive centralisation pratique.
Quant aux conflits essentiels que l'inévitable discordance des passions humaines déterminera spontanément, malgré les plus sages mesures, dans l'ensemble de l'économie positive, comme en tout autre système antérieur, mais avec un caractère moins orageux et une moins opiniâtre ténacité, ils ont dû être d'avance suffisamment considérés au cinquante-septième chapitre, puisque leur principale intensité sera surtout relative à l'institution initiale du nouveau régime, bien davantage qu'à son développement normal; en sorte que je puis ici renvoyer essentiellement, sous ce rapport, à cette appréciation anticipée, caractéristique quoique sommaire. C'est, en effet, à un prochain avenir qu'appartient nécessairement le désastreux essor des grandes luttes intestines inhérentes à notre anarchie mentale et morale, dont les graves conséquences matérielles commencent déjà à devenir partout imminentes, d'abord au sujet des relations élémentaires entre les entrepreneurs et les travailleurs, et même ensuite, par une influence moins aperçue, qui sera seulement un peu plus tardive, pour l'attitude mutuelle des villes et des campagnes. En un mot, il n'y a de vraiment systématisé aujourd'hui que ce qui est essentiellement destiné à disparaître: or tout ce qui n'est point encore systématisé, c'est-à-dire tout ce qui a vie, doit engendrer d'inévitables collisions qui ne sauraient être suffisamment prévenues ni même contenues d'après le lent essor d'une systématisation très-difficile, que repousse d'ailleurs le concours spontané des tendances les plus contraires, quoique son propre avénement soit toutefois pleinement naturel. Dans cette orageuse situation, la philosophie positive devra trouver la première épreuve décisive de son efficacité politique, en même temps qu'une irrésistible stimulation à son indispensable ascendant social, unique voie de satisfaction régulière dès lors laissée à tous les vœux légitimes, relatifs à l'ordre ou au progrès qu'elle seule peut réellement concilier. Quand cette pénible introduction sera suffisamment accomplie, les difficultés continues, propres à l'action normale du nouveau régime, présenteront, quoique de même espèce, une intensité beaucoup moindre, et se résoudront d'une semblable manière; en sorte qu'il serait ici superflu de s'y arrêter spécialement.
Par des motifs analogues, nous sommes également dispensés d'insister encore sur l'intime solidarité spontanée, reconnue au cinquante-septième chapitre, entre les tendances philosophiques et les impulsions populaires. Après avoir essentiellement déterminé l'avénement politique de l'économie positive, cette puissante affinité mutuelle en deviendra naturellement le plus solide appui permanent.
La même philosophie qui aura fait systématiquement reconnaître la suprématie mentale de la raison commune, fera pareillement admettre, sans aucun danger d'anarchie, la prépondérance sociale des vrais besoins populaires, en constituant de plus en plus l'universel ascendant de la morale, dominant à la fois les inspirations scientifiques et les déterminations politiques.
C'est ainsi qu'après de grands orages passagers, dus surtout à une extrême inégalité d'essor entre les exigences pratiques et les satisfactions théoriques, la philosophie positive, politiquement appliquée, conduira nécessairement l'humanité au système social le plus convenable à sa nature, et qui surpassera beaucoup en homogénéité, en extension et en stabilité tout ce que le passé put jamais offrir.
Tandis que cette triple élaboration simultanée des opinions, des mœurs et des institutions finalement propres à la sociabilité moderne s'accomplira graduellement sous l'impulsion naturelle des événemens les plus décisifs, la philosophie positive manifestera spontanément une quatrième aptitude fondamentale, complémentaire de toutes les autres, et moins soupçonnée aujourd'hui qu'aucune d'elles, en développant de plus en plus la vraie constitution esthétique correspondante à notre civilisation, et si vainement cherchée depuis cinq siècles. On se formerait une notion très-insuffisante de cette nouvelle propriété ultérieure de l'esprit positif, en la réduisant à la seule systématisation de la philosophie générale des beaux-arts, incidemment annoncée au cinquante-huitième chapitre. Quelle que doive être, à beaucoup d'égards, la haute importance d'une telle opération philosophique, jusqu'ici essentiellement impossible et même trop prématurée aujourd'hui, comme cependant les meilleures poétiques doivent sans doute fort peu suffire à faire surgir de véritables poètes, il n'y aurait pas lieu certainement à considérer ici l'action esthétique de la philosophie finale, si par sa nature elle ne devait avoir un tout autre caractère essentiel, plus éminent et plus efficace, à la fois mental et social.
En étudiant la marche générale de l'évolution humaine, j'ai fait suffisamment ressortir, surtout aux cinquante-troisième et cinquante-sixième chapitres, la destination fondamentale, soit statique, soit dynamique, propre à la vie esthétique dans l'ensemble de notre existence, individuelle ou collective, où son heureuse influence, intermédiaire entre la tendance spéculative et l'impulsion active, doit toujours charmer et améliorer les êtres les plus vulgaires et aussi les plus éminens, en élevant les uns et adoucissant les autres. Sous cet aspect élémentaire, qui deviendra de plus en plus appréciable à mesure que se développera la nouvelle philosophie, les beaux-arts doivent évidemment beaucoup gagner à l'avénement final du régime positif, qui les incorpore dignement à l'économie sociale, à laquelle ils sont jusqu'ici restés essentiellement extérieurs. Nous avons d'ailleurs reconnu, au cinquante-huitième chapitre, combien l'universelle prépondérance du point de vue humain et l'ascendant correspondant de l'esprit d'ensemble doivent être profondément favorables à l'essor général des dispositions esthétiques, soit dans ce degré modéré qui suffit à déterminer un véritable goût, soit même dans cette intensité privilégiée qui constitue une vocation réelle. Enfin, l'appréciation historique nous avait déjà manifesté, chez les anciens et chez les modernes, la double condition sociale indispensable à la plénitude d'un tel développement, qui exige nécessairement une sociabilité progressive, à la fois fortement caractérisée et profondément stable.
D'après ces divers motifs, dont le poids ne peut qu'augmenter, tous les bons esprits sentiront bientôt, malgré des préjugés qui n'ont réellement de force qu'envers l'élaboration préliminaire, les éminentes ressources esthétiques propres à notre véritable avenir.
Les diverses conditions mentales et sociales d'un essor actif des beaux-arts n'ont pu jusqu'ici, comme je l'ai expliqué, se trouver convenablement réunies que sous le régime polythéique de l'antiquité, où il se rapportait surtout à une vie publique très-prononcée et très-durable, caractérisée par l'énergique développement de l'existence militaire, dont l'idéalisation est, à tous égards, essentiellement épuisée. Mais il n'en saurait être ainsi de l'activité laborieuse et pacifique propre à la civilisation moderne, et qui, jusqu'ici à peine ébauchée, n'a pu être encore esthétiquement appréciée, faute de la direction philosophique et de la consistance politique convenables à sa nature: en sorte que l'art moderne, aussi bien que la science et l'industrie elle-même, loin d'avoir déjà vieilli, n'est pas, au fond, suffisamment formé, parce qu'il n'a pu se dégager assez du type antique, qui, malgré son évidente inopportunité, n'a pas perdu, sous ce rapport, la prépondérance provisoire que dut lui procurer notre longue transition. Les admirables productions des cinq derniers siècles ont constaté, sans doute, de la manière la plus irrécusable, contre de vains préjugés, l'inaltérable conservation spontanée des facultés esthétiques de l'humanité, et même leur accroissement continu, malgré le milieu le plus défavorable. Cependant leur ensemble ne doit être regardé, comparativement à l'avenir, que comme constituant une simple préparation naturelle, dont la portion la plus originale et la plus populaire a dû être ordinairement réduite à la vie privée, faute de trouver dans la vie publique une convenable alimentation.
À mesure qu'un prochain avenir développera enfin le vrai caractère intellectuel, moral et politique, propre à l'existence moderne, on peut assurer que cette nouvelle vie trouvera bientôt une idéalisation continue. Le double sentiment du vrai et du bon n'y saurait devenir nettement prononcé, sans que le sentiment du beau, qui n'est, en tout genre, que l'instinct de la perfection rapidement appréciée, ne doive aussi partout surgir: en sorte que cette dernière action générale de la philosophie positive est, par sa nature, intimement liée à chacune des trois qui viennent d'être examinées. En outre, la régénération systématique de toutes les conceptions humaines fournira certainement de nouveaux moyens philosophiques à l'essor esthétique, ainsi déjà assuré d'un but éminent et d'une stimulation continue. Pour mieux sentir cette importante appréciation, il faut d'abord franchement reconnaître que la philosophie théologique, d'après l'universelle application spontanée du type humain, qui constitue son véritable esprit élémentaire, devait être longtemps favorable à l'élan direct de l'imagination. Mais cette aptitude initiale était certainement bornée à l'état polythéique, ainsi que je l'ai assez expliqué: le déclin monothéique l'a fait tellement cesser, qu'elle n'a pu se maintenir que d'après l'étrange expédient qui, au milieu du plus fervent christianisme, vint spécialement prolonger, à cet effet, l'ascendant contradictoire de la principale époque religieuse. On peut donc regarder la conception de la divinité, ou plutôt des dieux, comme étant depuis longtemps encore plus radicalement impuissante sous l'aspect esthétique qu'elle ne l'est certainement devenue sous le point de vue intellectuel et même enfin social. Quant à la vaine entité de la Nature, par laquelle la métaphysique a tenté de remplacer cette croyance initiale, sa profonde stérilité organique est assurément aussi évidente en poésie qu'en philosophie et en politique. Il faut peu s'étonner que le sentiment confus de cette double lacune ait souvent conduit à regarder les sources mentales de l'art comme étant essentiellement taries chez ceux qui, ne trouvant point en eux-mêmes une assez intime conviction de l'indestructible spontanéité de la vie esthétique, y doivent exagérer l'importance des impulsions intellectuelles, dont ils ont fait d'ailleurs une appréciation très-insuffisante. Faute d'avoir aperçu le côté positif de l'évolution moderne aussi nettement que son côté négatif, seul compris jusqu'ici, une superficielle observation détermine trop fréquemment, à cet égard, ainsi qu'à tout autre, une sorte de désespoir philosophique, parmi les esprits assez avancés pour sentir d'ailleurs suffisamment l'impossibilité radicale d'une véritable restauration du passé. Mais l'ensemble de la saine théorie historique nous a toujours, au contraire, évidemment manifesté, même à ce titre spécial, la marche croissante de la fondation, solidaire avec celle de la démolition. Le principal résultat philosophique de cette double progression consiste dans la convergence spontanée de toutes les conceptions modernes vers la grande notion de l'Humanité, dont l'active prépondérance finale doit, en tous sens, remplacer l'antique coordination théologico-métaphysique. Or cette nouvelle unité mentale, nécessairement plus complète et plus durable qu'aucune autre, suivant nos dernières explications, comportera certainement, sans aucun artifice, une immense aptitude esthétique, quand elle aura convenablement prévalu. Une telle efficacité spéciale devra être bientôt supérieure à celle qu'a pu jamais montrer la philosophie théologique, même dans sa splendeur polythéique; car, si l'art, qui partout voit ou cherche l'homme, a dû, à ce titre, longtemps sympathiser avec la philosophie initiale qui lui en offrait, à tous égards, la pensée fictive, il devra finalement bien mieux s'adapter à une doctrine fondamentale substituant, à cette représentation chimérique et indirecte, la notion effective et immédiate de la prépondérance humaine envers tous les sujets de nos spéculations habituelles, dès lors circonscrites à l'ordre réel, primitivement