rivalité, sociale ou politique, chez ces forces naissantes où les deux principaux pouvoirs temporels ne durent longtemps, au contraire, que chercher, à l'envi, d'utiles auxiliaires dans leurs luttes intestines.
L'organisme catholique était évidemment encore plus favorable à un tel essor, même abstraction faite de toute impulsion chrétienne, puisque la politique sacerdotale y voyait nécessairement un important moyen de consolider sa domination, en secondant, et souvent en provoquant, l'élévation de ces nouvelles classes dont elle ne devait attendre ordinairement qu'une respectueuse reconnaissance, en un temps si éloigné encore de toute émancipation mentale des masses populaires.
Pour achever ici de fixer suffisamment les principales notions relatives à la naissance universelle de l'élément industriel, il convient d'ajouter, quant aux époques, que le mouvement total d'émancipation personnelle, depuis l'entière institution du servage jusqu'à la pleine abolition de tout esclavage, même agricole, a essentiellement coïncidé avec l'admirable système de grandes guerres défensives par lequel, au moyen-âge, l'activité militaire, sous l'inspiration catholique, a si dignement rempli sa dernière mission préparatoire dans l'évolution fondamentale de l'humanité, suivant les explications du volume précédent. Les deux phases générales que nous venons d'apprécier dans ce mouvement préliminaire, correspondent, avec une remarquable exactitude, dont le lecteur éclairé se rendra aisément raison d'après les principes précédemment posés, aux deux séries d'opérations déjà distinguées dans ce vaste enchaînement protecteur: car, la phase de libération personnelle s'est accomplie pendant la durée des expéditions directement défensives, commençant à Charles Martel et finissant à l'établissement occidental des Normands; la phase consécutive d'établissement des communes industrielles, y compris ses conséquences naturelles, suivant la théorie de Hume et d'Adam Smith, pour l'affranchissement final des campagnes, s'est surtout opérée conjointement avec la grande lutte des croisades contre l'imminente invasion de l'oppressif monothéisme musulman.
En contemplant, avec une haute impartialité philosophique, cette noble portion du passé humain, où, à travers tant d'obstacles essentiels, la progression sociale a reçu une accélération beaucoup plus prononcée qu'en aucun autre âge antérieur, il est vraiment impossible de n'être point choqué de la profonde irrationnalité des préjugés révolutionnaires qui empêchent encore habituellement tant de bons esprits d'apercevoir, dans cette évolution décisive, l'éclatante participation fondamentale de l'ensemble du régime politique correspondant. Deux observations générales, dont l'exactitude est aussi irrécusable que leur conclusion est irrésistible, devraient pourtant suffire pour dissiper, à cet égard, tout aveuglement préalable, si les haines théologiques, protestantes ou déistes, pouvaient être convenablement accessibles aux pures inspirations rationnelles. La première consiste à remarquer que l'entière extension territoriale d'une telle émancipation élémentaire est précisément circonscrite par les mêmes limites essentielles que celle de l'organisme catholique et féodal; c'est-à-dire dans l'occident européen, défini au début de ce chapitre, et dont toutes les parties principales ont participé, avec une mémorable solidarité, à ce mouvement fondamental, sauf l'inégale rapidité naturellement due à la diverse installation locale de ce régime, ainsi qu'à sa destination défensive plus ou moins intense et prolongée: ces différences ont d'ailleurs été alors beaucoup moins prononcées qu'elles ne le devinrent ultérieurement soit en vertu d'un mouvement plus avancé, soit aussi par la moindre énergie du lien catholique. En sens inverse, on ne trouve réellement rien d'équivalent hors d'une telle sphère, ni sous le régime monothéique musulman, ni même sous le monothéisme bizantin, malgré son illusoire conformité théologique, essentiellement neutralisée par le défaut radical d'accomplissement des principales conditions politiques assignées, au cinquante-quatrième chapitre, à l'efficacité sociale du catholicisme.
Quoique plus restreinte, la seconde observation n'est pas, sans doute, moins décisive, puisqu'elle consiste à reconnaître, d'après l'évidente convergence de tous les témoignages historiques, que le mouvement d'émancipation préalable, soit personnelle, soit collective, s'est accompli avec le plus de rapidité et de facilité là même où la puissance prépondérante d'un tel organisme exerçait l'ascendant le plus direct et le plus complet, c'est-à-dire en Italie, où personne ne saurait contester, surtout à cet égard, une éclatante précocité spéciale. Les causes, trop exclusivement temporelles, qu'on a coutume caractéristique du pouvoir impérial, ne suffisent certainement point à son explication; outre que, suivant la théorie du volume précédent, ce défaut continu de concentration est essentiellement dû à l'action italienne du catholicisme, on reconnaît d'ailleurs plus directement une telle influence dans la permanente sollicitude des papes pour dissiper les haines aveugles qui s'opposaient alors avec tant d'énergie à la coalition naissante des communautés industrielles, dont la politique habituelle fut si longtemps dirigée surtout par les principaux ordres religieux. Enfin, quant à ce qui concerne plus particulièrement l'impulsion purement féodale, on voit aussi s'élever, sous la protection impériale, à l'autre extrémité du système occidental, les célèbres villes anséatiques, dont la correspondance permanente avec les villes italiennes, par l'intermédiaire normal des villes flamandes, vint bientôt compléter, au moyen-âge, la constitution générale du grand mouvement industriel, comprenant, d'une part, tout le bassin, même oriental, de la Méditerranée, et par suite s'étendant aux principales parties de l'Orient, sans excepter les plus lointaines; d'une autre part, l'Océan européen, et dès lors tout le nord de l'Europe: de manière à former un ensemble habituel de relations européennes beaucoup plus vaste que celui des plus beaux temps de la domination romaine.
Cette partie de notre appréciation actuelle était essentiellement la seule qui, par sa nature, dût exiger ici une véritable discussion, comme étant en opposition radicale avec les fausses conceptions qui, malgré d'utiles modifications partielles, prévalent encore envers l'ensemble de cette époque. Aussi ai-je cru devoir, pour la plus importante évolution élémentaire des sociétés modernes, spécialement rectifier d'abord une aberration fondamentale, qui, rompant tout à coup, dans le nœud le plus décisif, la continuité nécessaire de la progression humaine, empêche directement toute liaison vraiment philosophique du mouvement moderne au mouvement ancien. Je n'ai donc point hésité à témoigner franchement ici, au nom de tous les esprits pleinement émancipés, non moins affranchis de la métaphysique que de la théologie, les sentimens profonds de respectueuse reconnaissance que méritera toujours des vrais philosophes l'immortel souvenir d'un régime auquel notre civilisation actuelle doit, à tous égards, son impulsion initiale, quoique, par sa nature, il soit ensuite inévitablement devenu incompatible avec la tendance finale de l'humanité.
L'introduction sociale de l'élément industriel étant ainsi convenablement rattachée désormais à l'ensemble antérieur du passé humain, nous pourrons maintenant procéder avec plus de rapidité à la juste appréciation générale de son essor ultérieur. Toutefois, afin d'éclairer, et même d'abréger, une telle analyse, il convient d'abord de nous arrêter encore à juger directement le vrai caractère fondamental propre à ce nouveau moteur de l'humanité. On sent qu'il ne saurait être ici question d'aucune vaine apologie philosophique, surtout envers une puissance sociale qui, certes, n'en a désormais aucun besoin, puisque, au contraire, son ascendant réel tend, de nos jours, à devenir beaucoup trop exclusif, comme je l'expliquerai au chapitre suivant: il s'agit seulement d'indiquer, d'une manière abstraite, les principaux attributs normaux de ce nouvel élément, sans négliger de signaler déjà les vices essentiels qui l'ont également distingué jusqu'à présent.
En considérant successivement, à ce sujet, les divers aspects élémentaires de la sociabilité, on reconnaît d'abord, avec une pleine évidence, que, sous le rapport individuel, la grande transformation qui vient d'être expliquée constitue la plus profonde révolution temporelle que l'humanité pût éprouver, puisqu'elle a directement tendu à changer irrévocablement le mode normal de l'existence humaine, jusque alors éminemment guerrière, dès lors de plus en pacifique, chez la majorité croissante des populations civilisées. Si, douze siècles auparavant, on avait annoncé aux philosophes grecs cette abolition universelle de l'esclavage, et ce commun assujettissement volontaire de l'homme libre au travail alors servile, dans une nombreuse et puissante population, les plus hardis et les plus généreux penseurs n'auraient certes nullement hésité à proclamer l'absurdité d'une utopie dont rien ne leur indiquait le fondement; n'ayant pu d'ailleurs reconnaître encore que, suivant le cours naturel des mutations sociales, les changemens spontanés et graduels finissent toujours par dépasser beaucoup les plus audacieuses spéculations primitives. Par cette immense régénération, l'humanité a réellement terminé son âge préliminaire, et commencé son âge définitif, en ce qui concerne l'existence pratique, qui dès lors a été directement constituée en harmonie durable et croissante avec l'ensemble réel de notre nature normale. Car, malgré l'irrécusable instinct qui d'abord entraîne l'homme à la vie guerrière, en lui faisant repousser la vie laborieuse, celle-ci n'en devient pas moins finalement, après une suffisante préparation, la mieux adaptée à notre organisation morale, comme plus convenable au libre et plein développement de nos principales dispositions de tout genre; indépendamment de son évidente propriété exclusive de comporter et même de provoquer la simultanéité la plus étendus, tandis que, dans l'essor militaire, l'activité des uns suppose ou détermine la compression nécessaire des autres, suivant les explications du cinquante-unième chapitre. La confuse appréciation qui domine encore à ce sujet tient surtout à l'esprit absolu de la philosophie politique actuelle, consacrant à jamais ce qui s'applique uniquement à l'état initial de l'humanité. On ne peut reconnaître, sous ce rapport, d'autre condition vraiment permanente que l'insurmontable prépondérance naturelle, chez presque tous les hommes, de la vie active sur la vie spéculative, comme l'indique aujourd'hui la saine théorie fondamentale de l'organisme cérébral. Mais le mode propre de cette activité pratique nécessairement dominante n'est certainement pas invariable, quoique ses variations essentielles soient assujetties à une marche régulière, représentée par notre loi d'évolution humaine, conformément à l'expérience la plus décisive.
La conception la plus philosophique, et aussi la plus noble, de l'ensemble de cette évolution, consiste, suivant les principes établis à la fin du tome quatrième, à y mesurer surtout le progrès d'après l'ascendant graduel des facultés caractéristiques de l'humanité sur les tendances fondamentales de notre animalité: en sorte que la série sociale se présente rationnellement comme un prolongement spécial de la grande série animale. Or, selon cette règle générale, la prédominance, commencée au moyen-âge, de la vie industrielle sur la vie guerrière, a directement tendu à élever d'un degré le type primitif de l'homme social, du moins chez l'ensemble de notre race.
En considérant d'abord, sous cet aspect, conformément à la théorie du cinquantième chapitre, le principal des deux attributs fondamentaux de notre nature, il est clair que l'usage normal de l'intelligence pour la conduite pratique est communément plus prononcé dans la vie industrielle des modernes que dans la vie militaire des anciens, en comparant judicieusement des organismes équivalens, pareillement placés dans les deux hiérarchies: j'écarte d'ailleurs à dessein, comme trop disproportionnée, la comparaison avec la vie militaire actuelle, à cause de l'automatisme spécial qu'y subissent nécessairement les inférieurs. L'émancipation des classes laborieuses a vulgairement organisé, pour les intelligences modernes, l'exercice continu le mieux adapté à la médiocrité mentale qui caractérise inévitablement l'immense majorité de notre espèce: des questions claires et concrètes, dont la faible étendue est très nettement circonscrite, susceptibles de solution directe ou prochaine, exigeant une attention persévérante et néanmoins facile, et toujours relatives à des occupations immédiatement stimulées par les plus chers intérêts pratiques de l'homme civilisé, aspirant surtout désormais à l'aisance et à l'indépendance, qui dès lors ont tendu de plus en plus à devenir partout la récompense presque assurée d'une sage application au travail. Quant à l'influence habituelle de l'instinct social sur l'instinct personnel, qui constitue le second attribut essentiel de l'humanité, elle a été certainement augmentée, au moins virtuellement, dans l'existence industrielle des modernes, enfin devenue directement compatible avec une bienveillance vraiment universelle, puisque chacun peut y considérer réellement ses opérations journalières comme immédiatement destinées à l'utilité commune autant qu'à son propre avantage; tandis que l'ancien mode d'existence développait nécessairement les passions haineuses, au milieu même du plus noble dévouement. À la vérité, le rétrécissement mental inhérent à une excessive spécialisation du travail, et la stimulation de l'égoïsme par la préoccupation trop exclusive des intérêts privés, ont directement tendu jusqu'ici à neutraliser beaucoup ces heureuses propriétés intellectuelles et morales: mais, en ce qu'ils offrent aujourd'hui d'exorbitant, ces graves inconvéniens naturels propres à l'essor industriel tiennent surtout à ce qu'il n'a pu être encore que simplement spontané, sans avoir convenablement reçu la systématisation rationnelle qui lui appartient, comme l'établira la suite de notre appréciation historique. L'oubli d'une telle lacune fait souvent tomber dans une grande injustice involontaire les partisans spéculatifs de l'activité militaire, dont les incontestables qualités sociales doivent être essentiellement attribuées à la puissante organisation si longtemps élaborée pour elle, et dont l'équivalent industriel n'existe encore aucunement. Qu'est-ce primitivement, en effet, que l'ardeur guerrière, considérée isolément de toute discipline morale, et abstraction faite de toute destination sociale? Rien autre chose, au fond, qu'une combinaison spontanée de l'aversion naturelle du travail avec l'instinct d'une domination brutale; d'où il résulte habituellement une impulsion plus nuisible, et non moins ignoble, que celle tant reprochée aux cupidités industrielles. Ainsi les immenses services communément retirés de la régularisation convenable d'un tel mobile, par cela seul que, chez les moindres agens, il a été profondément investi d'un caractère habituel d'utilité publique, devraient conduire à penser aussi que, chez les modernes, un mobile plus utile et non moins actif serait pareillement susceptible de voir suffisamment atténués, sous une sage systématisation permanente, les vices spéciaux qui altèrent si gravement aujourd'hui son efficacité intellectuelle et morale, presque entièrement abandonnée jusqu'ici à l'aveugle direction des tendances privées, comme je l'expliquerai ultérieurement. Mais cette lacune fondamentale n'a pas cependant empêché, depuis le moyen-âge, de constater réellement, à un certain degré, l'aptitude croissante de la vie industrielle à provoquer spontanément, même chez les derniers rangs de la société européenne, un essor mental et sympathique qui n'y pouvait auparavant être à beaucoup près autant développé.
Quant à l'influence élémentaire de cette grande transformation sur les relations domestiques, elle a d'abord été immense en ce sens que les douces émotions de la famille sont ainsi devenues enfin communément accessibles à la classe la plus nombreuse, qui n'y pouvait jusque alors prétendre que d'une manière très précaire et fort insuffisante, même après l'incontestable amélioration déterminée, sous ce rapport, au début du moyen-âge, par la substitution générale du servage à l'esclavage. C'est donc là seulement qu'a pu commencer la pleine manifestation directe de la destination finale de presque tous les hommes civilisés à une vie principalement domestique, qui, au contraire, chez les anciens, avait été, d'une part, radicalement interdite aux esclaves, et, d'ailleurs peu goûtée même de la caste libre, habituellement entraînée par les bruyantes émotions de la place publique et des champs de bataille. On voit, en second lieu, que le nouveau mode d'existence a naturellement amélioré le double caractère essentiel des relations de famille, soit en y assimilant davantage les occupations ordinaires des deux sexes, jusque alors trop discordantes pour comporter des mœurs suffisamment communes, soit aussi en y diminuant l'antique dépendance trop absolue des enfants envers les parents. Sous l'un et l'autre aspect, il est clair que la tendance spontanée des habitudes industrielles a directement concouru avec l'action systématique de la morale catholique, à laquelle un enthousiasme irréfléchi a quelquefois attribué ainsi d'heureux effets qui en étaient réellement indépendans, quoique, de nos jours, la méprise soit bien plus souvent inverse, par suite d'une irrationnelle antipathie. Toutefois, à ce double titre, il est d'ailleurs incontestable que le défaut radical de systématisation industrielle a beaucoup neutralisé jusqu'ici, comme sous les rapports ci-dessus appréciés, les propriétés virtuelles d'une semblable transformation sociale, que ses détracteurs spéculatifs ont pu même accuser, d'une manière spécieuse, de tendre, au contraire, à l'intime dissolution des liens domestiques, d'ailleurs rêvée aussi par quelques-uns de ses plus aveugles prôneurs. On pourrait craindre, par exemple, quant à la relation principale, qu'un essor industriel désordonné ne dût finalement altérer l'indispensable subordination des sexes, en procurant habituellement aux femmes une existence trop indépendante, si une appréciation mieux approfondie ne représentait une telle influence comme étant nécessairement plus que compensée par une tendance populaire, bien plus énergique et plus constante, à faire passer, au contraire, chez les hommes beaucoup de professions d'abord exercées par les femmes, de façon à réduire de plus en plus celles-ci à leur destination éminemment domestique, en ne leur laissant guère que les carrières pleinement compatibles avec elle, suivant la marche fondamentale de l'évolution humaine à cet égard, directement caractérisée au cinquante-quatrième chapitre.
Après avoir suffisamment indiqué la réaction élémentaire de individuelle du caractère humain, et ensuite sur le perfectionnement de la constitution domestique, il nous reste surtout à considérer abstraitement ses propriétés directement sociales, suivant leur généralité croissante, afin que son universelle efficacité pour préparer spontanément la régénération temporelle des sociétés modernes puisse être ensuite convenablement appréciée, à partir de l'ère décisive précédemment déterminée.
Il est d'abord évident que l'évolution industrielle a nécessairement tendu à compléter, chez les modernes, l'irrévocable abolition du régime des castes, en instituant, envers l'antique ascendant de la naissance, la rivalité progressive de la richesse acquise par le travail. Nous avons reconnu, dans le volume précédent, comment l'organisme catholique avait, au moyen-âge, dignement commencé cet ébranlement décisif, par cela seul qu'il avait radicalement supprimé l'hérédité du sacerdoce, et fondé la hiérarchie spirituelle sur le principe de la capacité. Or, le mouvement industriel est venu ensuite réaliser aussi, à sa manière, jusque pour les moindres fonctions sociales, une transformation équivalente à celle ainsi imprimée aux plus éminentes. Cette influence n'a pu être essentiellement neutralisée par ce qui a dû subsister de la tendance naturelle à l'hérédité des professions, qui, malgré son décroissement continu, se fera nécessairement toujours sentir à un degré quelconque, mais dont l'insuffisante opposition devait dès lors céder de plus en plus, d'une part, parmi les classes inférieures de la nouvelle hiérarchie, à l'essor continu de ce même instinct d'amélioration universelle qui avait déterminé l'émancipation primordiale, et, d'une autre part, dans les premiers rangs, à l'impossibilité si connue de conserver chez les mêmes familles les grandes fortunes commerciales ou manufacturières.
Si l'on combine une telle propriété avec la spécialisation croissante des occupations humaines, non moins inhérente à la vie industrielle, on pourra concevoir l'action permanente de la civilisation moderne pour perfectionner, par les seules voies temporelles, l'ensemble du classement social, en comportant désormais une plus exacte harmonie journalière entre les aptitudes et les destinations. En même temps, il n'est pas douteux que la liaison normale de l'intérêt privé à l'intérêt public a été dès lors directement perfectionnée par l'influence continue de cette merveilleuse économie instinctive des sociétés actuelles, qu'on admirerait sans doute profondément si, au lieu d'y être habituellement plongé, on l'envisageait seulement dans la lointaine perspective d'une romanesque utopie, où l'on verrait, abstraction faite du mobile, chaque individu constamment appliqué, avec la plus active sollicitude, à imaginer et à réaliser de nouvelles manières de servir la communauté; les moindres opérations privées tendant ainsi à s'anoblir de plus en plus en acquérant spontanément le caractère de fonctions publiques, sans qu'on puisse désormais établir nettement une ligne générale de démarcation entre les unes et les autres, jadis si profondément séparées. Quelle que soit encore, à tous égards, la profonde imperfection d'un tel ordre, d'après son défaut radical de systématisation rationnelle, la convenable appréciation de ces résultats usuels est bien propre à faire sentir l'absurdité historique de ces déclamations illusoires sur la richesse et sur le luxe, qui, chez tant de prétendus philosophes ou moralistes modernes, ne sont surtout qu'un vain retentissement scolastique des fausses notions sociales que notre vicieuse éducation puise encore exclusivement dans le type antique. À la vérité, tous ces heureux résultats dérivent essentiellement de calculs personnels, où ne se manifeste que trop l'action primitive des instincts de ruse et de cupidité propres à des esclaves émancipés: mais on peut assurer, à cet égard, que toutes les récriminations réelles qui ne se rapporteraient point à l'absence actuelle de régularisation générale resteraient purement relatives à l'invincible défectuosité de la nature humaine, où la prépondérance habituelle des impulsions individuelles ne laisse, à cet égard, d'autre variation possible que celle d'un mobile privé plus ou moins accessible aux inspirations de l'instinct social: or, l'amour du pillage serait-il donc plus moral, ou même plus noble, que l'amour du gain?
Quant à l'influence abstraite de l'évolution industrielle sur le caractère essentiel des transactions sociales, il serait superflu de faire spécialement ressortir sa tendance pratique à faire graduellement prévaloir le principe de la conciliation des intérêts, sur l'esprit, d'abord hostile, ensuite litigieux, qui dominait jusque alors dans les opérations privées. La législation indépendante et spontanée qui, au moyen-âge, devait appartenir aux communautés industrielles, quoiqu'elle ait dû ensuite disparaître essentiellement, comme je l'expliquerai ci-dessous, pour permettre la formation des grandes unités politiques, nous a laissé un précieux témoignage permanent de cette disposition primitive par l'heureuse institution des réglemens et des tribunaux de commerce, d'abord élaborée sous les sages inspirations des négocians anséatiques, et dont la marche journalière nous offre un contraste si décisif avec celle des autres juridictions, malgré que l'intervention ultérieure des légistes y ait certainement tendu à altérer beaucoup ses qualités primordiales. Je crois devoir insister davantage sur l'indication sommaire d'un autre attribut élémentaire de l'esprit industriel, considéré, sous un aspect beaucoup moins senti et encore plus capital, relativement à son mode habituel de discipline sociale.
D'après l'aversion primitive de l'homme pour la vie laborieuse, on eût, sans doute, difficilement prévu que le désir d'un travail permanent constituerait un jour le principal vœu ordinaire de la majorité des hommes libres, tellement que la concession ou le refus du travail y deviendrait la base usuelle de l'action disciplinaire, préventive ou même coercitive, indispensable à l'économie générale, en écartant de plus en plus tout usage direct de la force proprement dite. Cette nouvelle tendance, si évidemment propre aux sociétés industrielles, a sans doute besoin, comme toutes celles précédemment signalées, et même à un plus haut degré, d'être enfin convenablement régularisée: mais son influence croissante n'en a pas moins déjà réalisé, depuis le moyen-âge, une notable amélioration universelle, dont l'importance sera dignement appréciée par quiconque voudra, sous ce rapport, judicieusement comparer le principe industriel au principe militaire, où la douleur et la mort sanctionnent finalement toute subordination.
Dans les abus même les plus déplorables que puisse engendrer un vicieux ascendant de la richesse, lorsqu'il semblerait que cette transformation s'est réduite, pour ainsi dire, à remplacer le droit de tuer par celui d'empêcher l'existence, on pourrait encore constater que le despotisme industriel se montre nécessairement moins oppressif et plus indirect que le despotisme militaire, de manière à comporter beaucoup plus de moyens de l'adoucir ou de l'éluder; outre qu'un sentiment plus net et plus actif du besoin réciproque de coopération, ainsi que des mœurs plus conciliantes, doivent éloigner davantage d'aussi extrêmes conflits.
Enfin, si l'on envisage l'action élémentaire de l'évolution industrielle pour modifier les plus vastes relations sociales, il serait assurément inutile d'insister ici sur sa tendance fondamentale, déjà si prononcée au moyen-âge, à lier directement tous les peuples, malgré les diverses causes quelconques, même religieuses, d'antipathie nationale. Non-seulement l'absence si regrettable de toute vraie systématisation progressive n'a pu neutraliser jusqu'ici l'énergie spontanée de cet instinct caractéristique: mais sa manifestation continue a même surmonté les efforts les plus actifs d'une puissante systématisation rétrograde; comme le montre surtout l'exemple de l'Angleterre, où l'esprit d'égoïsme national habilement stimulé n'a pu parvenir, dans les cas même le plus favorables à son influence, à contenir entièrement, envers les nations rivales, l'essor journalier des dispositions pacifiques inhérentes à l'existence temporelle des sociétés modernes. Quelles qu'aient dû être les propriétés primitives de l'esprit militaire pour l'extension graduelle des associations humaines, comme je l'ai soigneusement expliqué, il est clair que sa puissance est, à cet égard, nécessairement limitée, et qu'elle avait essentiellement épuisé tout le développement dont elle était susceptible, sous le régime initial qui, dès le moyen-âge, a graduellement tendu vers son entière et irrévocable abolition, pour laisser agir désormais, dans l'esprit industriel convenablement systématisé, une aptitude exclusive à permettre enfin l'assimilation totale de l'humanité.
Cette sommaire appréciation des principaux attributs élémentaires du nouveau moteur temporel, était indispensable ici afin de caractériser nettement le profond changement que sa prépondérance croissante a dû graduellement imprimer au mode primordial de sociabilité. En reprenant maintenant le cours direct de notre élaboration historique, pour analyser, à partir du XIVe siècle, l'essor continu de la puissance industrielle, nous devons d'abord exactement déterminer l'ensemble de sa position nécessaire envers les anciens pouvoirs sociaux, et la direction correspondante de son développement ultérieur.
Dans tout ce mouvement élémentaire de recomposition temporelle, nous devrons désormais considérer essentiellement l'industrie urbaine, qui en est restée jusqu'ici le principal siége, par une conséquence plus éloignée des mêmes différences fondamentales ci-dessus signalées pour expliquer d'abord l'émancipation plus tardive de l'industrie rurale, dont l'évolution sociale est encore si arriérée.
La politique spontanée que l'heureux instinct des classes laborieuses leur a presque toujours inspirée, dès leur plein affranchissement au moyen-âge, a été surtout distinguée, sauf les déviations passagères ou locales, par ces deux attributs permanents, suite nécessaire de la situation générale: elle a eu pour caractère propre la spécialité, et pour condition indispensable la liberté; c'est-à-dire que l'ambition prépondérante des nouvelles forces a été concentrée vers leur développement industriel, en s'abstenant de prendre réellement, à la haute gestion des affaires publiques, aucune autre part ordinaire que celle qui se rattachait à une telle destination, dont l'accomplissement ne pouvait alors faire naître d'autre grand besoin politique que celui d'un essor suffisamment libre des facultés industrielles. C'est, en effet, comme seule garantie efficace de cette liberté élémentaire, dans l'état social propre au moyen-âge, que l'indépendance primitive des communautés urbaines conserva si longtemps une importance vraiment fondamentale, malgré les graves aberrations qu'elle pouvait susciter.
Il faut attribuer aussi la même destination essentielle à l'existence, d'abord si tutélaire, quoique ultérieurement oppressive, de ces corporations plus spéciales qui, dans chaque communauté urbaine, unissaient plus particulièrement les citoyens de chaque profession, et sans lesquelles la sécurité du travail individuel eût été alors si souvent compromise, outre leur utile influence morale, plus prolongée, pour seconder l'intime développement des mœurs industrielles, en concourant à prévenir l'inconstance naturelle qui pouvait pousser à des changemens de carrière trop désordonnés, surtout en un temps où le nouveau mode d'existence n'avait pu être encore suffisamment apprécié.
Telle est la véritable origine générale de la passion caractéristique des modernes pour cette liberté universelle et continue, suite naturelle et complément nécessaire de l'émancipation personnelle, afin d'assurer à chacun l'essor convenable de son activité normale: l'instinct vulgaire l'a ordinairement mieux appréciée jusqu'ici que la raison spéculative, qui, par un vicieux rapprochement, s'efforçait toujours de la subordonner à cette liberté politique particulière aux anciens, où l'esclavage des travailleurs constituait l'indispensable condition d'une turbulente participation de la caste guerrière à la direction journalière de ses affaires communes. Or, l'esprit féodal était évidemment très favorable à la satisfaction spontanée de ce besoin capital, qui ne pouvait d'abord donner lieu à aucun conflit habituel. Quand l'élan industriel a pu ainsi commencer, ses résultats naturels ont ensuite graduellement développé, envers les divers pouvoirs prépondérans, un moyen d'action de plus en plus irrésistible, par l'entraînement involontaire des ennemis les plus systématiques de l'industrie moderne vers les nouvelles jouissances, de commodité et surtout de vanité, inhérentes à son cours permanent.
Ce n'est pas seulement de nos jours que, chez les classes les plus opposées aux suites sociales de l'évolution industrielle, les plus opiniâtres conservateurs n'ont pu cependant se résigner à renoncer aux satisfactions privées qu'elle procure habituellement, et dont la douce influence journalière étouffe spontanément chaque germe sérieux de réaction rétrograde: une pareille inconséquence, et une semblable diversion, ont certainement existé aussi, quoique à un moindre degré, aux temps même les plus rapprochés de l'affranchissement primordial, dont les grands effets ultérieurs ne pouvaient d'ailleurs être nullement prévus. Ainsi, la politique initiale des classes laborieuses, par cela même qu'elle était exclusivement industrielle, reposait sur une base certaine et inébranlable: sa sagesse instinctive était, en réalité, bien supérieure à celle des plans péniblement conçus alors par tant d'ambitieux spéculatifs qui s'efforçaient, au contraire, de provoquer, au sein des villes, une activité principalement politique, qui eût détourné leurs travaux naissans, et attiré sur elles l'unanime réprobation des pouvoirs prépondérans. On doit donc, contre l'opinion commune, regarder comme éminemment salutaire au véritable essor social du nouvel élément temporel la compression générale que l'ensemble du régime militaire et théologique exerçait d'abord nécessairement sur lui, pourvu que, suivant l'influence la plus ordinaire, ce frein fondamental, assez puissant pour maintenir les forces nouvelles en état de subalternité politique, ne pût acquérir une intensité susceptible d'entraver leur développement spécial. Cette situation naturelle, dont la durée indéfinie eût été sans doute fort désastreuse, et d'ailleurs heureusement impossible, était, à l'origine, tellement indispensable à l'intime élaboration des mœurs industrielles, que lorsque des circonstances exceptionnelles ont empêché une telle résistance de devenir suffisamment puissante, l'essor industriel en a été profondément troublé, par son déplorable mélange avec une tendance vraiment rétrograde vers le système de domination guerrière, le seul qui pût encore satisfaire la vaine ambition politique des cités trop indépendantes, en un temps si voisin de l'entière prépondérance temporelle des mœurs militaires. Une semblable nécessité a été surtout tristement marquée dans les funestes animosités mutuelles et dans les cruelles agitations intestines par lesquelles la plupart des villes italiennes, sauf la sage Venise, où avait pu prévaloir bientôt une heureuse combinaison, compensèrent si douloureusement, au XIIIe et au XIVe siècle, les avantages primitifs que leur précoce émancipation avait retirés d'une moindre compression politique, jusqu'à ce que leur orageuse indépendance eût partout abouti à la suprématie d'une famille locale, d'abord féodale en