SigPhi · Christine de Pizan

Le trésor de la cité des dames de degré en degré et de tous estatz (French)

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deux nostreseigneur Jhesucrist luy mesmes donna la sentence lorsque marie magdalene en qui est figuree la vie contemplative estoit seant aux piez de nostre seigneur comme celle qui n'avoit le cueur a aultre chose et qui toute ardoit de sa saincte amour et Marie marthe sa seur de laquelle est entendue de la vie active qui estoit hostesse de nostre seigneur et besongnoit aval l'hostel pour le service de luy et de ses apostres se plaingnit a nostreseigner de ce que marie la sa seur ne luy aydoit & nostreseigneur l'excusa en disant marie tu es moult dilligente et ton oeuvre bonne & necessaire mais non pourtant marie a esleu la meilleur partie pour laquelle partie de luy on peut sçavoir que non obstant que la vie active soit de grant excellence / & necessaire pour l'ayde & secours de plusieurs Toutesfoys la contemplation qui est de laisser tout le monde & les embesongnemens qui y sont pour seullement penser a luy est de plus grant dignité et plus parfaicte & pour celle cause furent trouvez & establies des saintz prudhommes jadis les religions qui est le plus hault estat vers dieu qui soit qui en faict son devoir affin que ceulx qui vouldront vivre a contemplation puissent la estre separés du monde au service de dieu sans autre soing & pleust a eulx mesmes / car a dieu plairoit bien que chascun y fist son devoir.

¶ Cy devise de la voye que la bonne princesse se delibere a tenir.

Chapitre. vi Adviser te convient ce dit a soymesmes la bonne princesse de dieu inspiree laquelle de ses subdictes voyes tu veulx tenir il est dit communement / et il est vray que discrecion est mere des vertus. Et pourquoy est elle mere / pource que elle conduyt & maine les autres & qui n'entreprent par elle quelconques chose que l'en veult faire tout l'ouvraige vient a neant et est de nul effect / pource n'est necessaire ouvrer par discrecion / comment par discrecion / c'est ce que doy adviser ains que j'entrepreigne quelconque chose. Premierement la force ou foiblesse de mon povre corps & la fragilité a qui je suis encline & aussi a quel subgection il convient que je obeysse selon l'estat ou dieu en ce monde m'a appellee & commise & si je considere au vray ces choses je me treuve quelque bonne voulente que j'ay tresfoible de corps pour souffrir grant abstinence & grant peine & foible d'esperit par fragilité & inconstance & puis que je me sens telle je ne doy mye de moy mesmes preserver que je soye de tel vertu non obstant que dieu dit tu lairras pere & mere pour mon nom que je me pense du tout a ce disposer & laisser mary enfans estat mondain & toutes occupations terriennes pour entendre du tout a servir dieu en la vie contemplative sicomme ont fait les plus perfaictes creatures. Si ne doy entreprendre chose ou a le perseverer je peusse suffire. Que feray doncques chemineraige par voye active. Helas heureulx sont ceulx qui prennent les oeuvres qui ont esté commandés excercer Hé dieu que me eusses tu ores establie ou monde en l'estat d'une povre femme affin que je te peusse en ycelle a tout le moins parfaictement servir en administrant et faisant service a tes membres se sont les povres pour l'amour de toy. Helas comment acomplirayge ce que je ne me sens mye du tout disposee a vouloir a toutes fins de laisser tout estat pour moy employer / beau sire dieu conseilles moy et me inspires que je doy faire pour me saulver. Car quoy que je sache bien que autre chose ne fait a aymer ne desirer que toy seul & que toute aultre joye est neant je n'ay force en moy que je puisse du tout le monde relenquir. Si suis moult espoventee que je feray / car tu dis que impossible est que le riche soit saulvé. Adonc vient saincte informacion a la bonne princesse qui luy dist en telle maniere. Or vecy que tu feras dieu ne commande mye que on laisse tout pour le suyvre si ce n'est a ceulx qui du tout veullent estre de la tresplus parfaicte vie. Si ce peut chascun saulver en son estat & ce que dieu dist que impossible est que ung riche soit saulvé est a entendre des riches sans vertus se leurs richesses ne distribuent en aulmosnes & biensfais desquelz toute leur felicité est en leur avoir n'est mye doubte que telz gens dieu hét & que ja n'enterons ou ciel tant qu'ilz soyent telz et des povres dont il dit que ilz sont bieneurez / c'est a entendre de povres d'esperit laquelle chose peut estre mesmement ung tresriche et habondant homme. C'est assavoir celluy qui ne prisera riens les richesses du monde & se il a il les distribuera en bonnes oeuvres & au service de dieu ne pour honneur ne se orgueillist ne pour richesse ne se tient plus grant et telle creature quoy que elle habonde en biens mondains et povre d'esperit et possedera le royaume des cieulx & tu le peuz veoir n'a il pas esté grant foison de roys et de princes qui sont sains en paradis si comme sainct loys de france et plusieurs aultres qui ne laissoyent pas le monde ensois regnoyent & possedoyent leurs seigneuries au plaisir de dieu mais ilz vivoyent justement ne pource n'assavouroyent en vaine gloire ne en boubant les honneurs que on leur faisoit et reputoyent que l'honneur fust a l'estat de sa seigneurie dont ilz estoyent vicaires de dieu en terre et non mye a leurs personnes et semblablement a esté de roynes de princesses moult grant foison qui sont sainctes en paradis si comme la femme du roy de france aussi saincte baudour saincte helysabeth royne de hongrie & assez d'autres. Si n'ayez point de doubte que dieu veult estre servy de gens de tous estatz et en chascun estat on se peut saulver qui veult. Car l'estat ne fait mye le dampnement mais n'en sçauroit user sagement c'est ce qui damne la creature pource en conclusion je voy bien que puis que je ne me sens de tel force que je puisse du tout en tout eslire & suyvre l'une des deux dessusdictes vies je mettray peine a tout le moins de tenir le moyen si comme saint pol le conseille & prendre de l'une & de l'autre vie selon ma possibilité le plus que je pourray.

¶ Cy devise comment la bonne princesse vouldra attraire a soy toutes vertus. Chapitre.vii.

Toutes ces choses ou les semblables pensera la bonne princesse par divine information & pour les mettre a effet tiendra tel voye elle vouldra estre bien informee par bons & saiges que est bien & que est mal affin que le bien puist eslire & le mal eschever & quoy que toute personne mortelle soit par nature encline en peché se gardera a son povoir par especial de peschié mortel et vouldra faire tout ainsi que faict le bon medecin qui cure la maladie par son contraire Si ensuyvra la parolle de Crisostome sur l'evangille sainct Mathieu qui dit que qui veult avoir la princesse celleste il luy convient ensuyvre humilité terrestre. Car envers dieu n'est pas celluy le plus hault qui est icy le plus grant & le plus eslevé en honneurs mais celluy qui est le plus juste en terre est le greigneur ou ciel pource que elle congoistra que les honneurs communement eslievent en orgueil son cueur se disposera en toute humilité et pensera en soymesmes que non obstant que il appartiengne a l'estat de son seigneur et du degré dont elle est que des honneurs reçoyvent ja en quelque dominacion que elle se voye son cueur n'en sera blecié en arrogance ne eslevé en pensee ains rendra graces a dieu & luy attribuera tout l'honneur & de son cueur ne partira point la pensee de congnoistre que elle est une povre creature mortelle fresle et pecheresse & que l'estat que elle reçoit n'est que ung office dont luy conviendra a dieu en brief temps luy en rendre compte. Car sa vie au regard du perpetuel siecle n'est que ung petit trespas ceste noble princesse doncques quoy que la dignité de son estat requiert que elle reçoyve des gens grant reverence n'y prendra point de delict quand on les luy fera & tout au moins que elle se pourra passer garde l'honneur de son estat vouldra que on luy face son maintien son parler son port sera doulx & benigne la chiere plaisante a yeulx baissez reddant salut a toute creature qui la luy baillera en parolle tant humaine tant doulce que aggreable soit a dieu & au monde. Et avecques ceste vertu d'humilité la noble dame vouldra tant estre paciente que quoy que le monde livre assez d'aversitez aussi bien aux grans seigneurs et aux grans dames que aux petites gens selon leurs estatz pour chose qui luy adviengne ne sera mené a impacience et toutes adversitez prendre en gré pour l'amour de nostre seigneur. Et l'en remercyra de bon cueur Et mesmement tellement se disposera en ceste vertu de pacience. que s'il advenoit ores que elle receust aucun tord ou grief de quelque personne ou de quelques gens comme on fait plusieursfois a maintes dames sans cause si ne querra elle leur pugnicion ne pouchassera ne vouldra et s'il advient que pugnis soyent par droit & par justice elle en aura pitié pensant que dieu commande que on ayme ses enemys & que saint pol dit que cherité ne quiert mye mesmes ce qui est sien. Si portera a dieu pour eulx qui leur donne pacience et en ait mercy. Ceste noble dame ainsi disposee par grant constance & force de courage ne fera pas grant compte des dars des envieux. C'est assavoir que si elle sçoit ores que aucunes parolles ayent esté dictes contre elle sicomme on fait tous les jours des meilleurs ja si grans ne seront pourtant ne s'en troublera ne le tiendra a grant meffait / ains le pardonnera de legier ne ja pour sa haultesse ne reputera pou de mesprison se aulcun luy fait par grant injure pensant les grans injures que nostre seigneur souffrit pour nous & si pria pour ceulx qui le tourmentoyent. Si pensera la tresbonne dame que en aucune maniere le peut avoir desservy & ainsi tiendra par vertu l'enseignement de senecque qui dit en parlant aux princes & princesses ou puissans personnes que c'est moult grant merite envers dieu louange au monde & signe de noble vertu que de laissoir aller legierement le meffait dequoy on se pourroit legierement venger & est chose de bon exemple aux petites gens Et ce mesmes temoigne saint gregoire ou.xxii. livre de moralles qui dit que nul n'est parfaict s'il n'a pacience sur les maulx que ses prochains luy font. Car qui ne porte souffraument les maulx d'aultruy est impatient & tesmoigne que il est loing de la plenitude des vertus & en louant les patiens dit icelluy mesmes sainct que tout ainsi que la rose fleure souef et est belle entre les espines poignans la patiente creature resplandist victorieusement entre ceulx qui s'efforcent de luy nuyre. Ceste princesse qui vouldra et se penera d'amasser vertus sus vertus aura bien reccort que sainct pol dit que qui auroit en luy toutes aultres vertus ne finast d'aourer allast en pelerinage fist grans jeunes et grant abstinences & tout le bien que faire se pourroit & n'auroit en soy charité tout ce ne luy prouffiteroit riens. Et pource elle de ce tresbien informee vouldra avoir celle belle vertu en telle maniere que elle sera tant piteuse envers toutes gens que le mal d'aultruy luy vouldra comme le sien propre & ne luy souffira mie seullement en avoir la desplaisance de veoir gens en desolation se elle mesmes ne met main a la paste de tout son povoir pour leur ayder. Et si comme dit ung tressaige docteur. Charité s'estent en plusieurs manieres et ne s'estent mye seullement que on doye aultruy ayder de l'argent de sa bourse mais aussi de l'ayde et reconfort de sa parolle & de son conseil ou il eschiet & de tout le bien que on peut faire. Si fera ceste dame par pure benigne & saincte charité advocate & moyenne entre le prince son mary & son enfant se elle est veufve et son peuple ou toute gent a qui en bien faisant selon que a elle appartiendra pourra ayder aucunesfoys adviendra par adventure que le dit prince par maulvais conseil ou pour aulcune cause vouldra grever son peuple d'aulcune charge par quoy les subjetz qui sentiront leur dame plaine de pitié de bonté et de charité viendront vers elle & treshumblement la supplieront que il luy plaise estre pour eulx vers le prince. Car ilz sont trespovres & ne pourroyent sans trop grant grief ou estre desers suffire a tel finance ou se il advient que ilz soyent en aucune indignation vers le prince ou par maulvais raport ou par aulcune deserte luy viendront supplier que elle face leur paix ou se ilz ont a faire d'aucune grace ou d'aucun previliege la bonne princesse parlera a eulx sans nul refus ne sans trop grant magnificence de longue actente les recevera tresbenignement & orra a leur loysir & bien entendra tout ce qu'ilz vouldront dire & sera acompaignee de saiges preudhommes & de bonne vie qui seront de son conseil. Si fera sa responce sage & convenable par le bon advis d'iceulx excusera son seigneur et en dira bien si aulcunement pour quelque cas s'en tiennent mal contens dira que elle se charge de tout son pevoir de en faire la paix ou d'estre leur bonne amye en la peticion que ilz demandent & en toutes autres choses a son povoir les prira que tousjours soyent loyaulx & bons obeissans vers son seigneur et que a toutes heures pourront vers elle a leurs besoings recourir & que point ne leur fauldra de chose que elle puisse. Ainsi celle noble dame respondra tant sagement aux embassadeurs du peuple ou des subgetz que quant ilz s'en partiront ilz seront contens que se ilz avoyent devant aucune rancune rebellion ou murmure en courage ilz seront tous pacifiez & la bonne dame ne les fera mye muser en vaine esperance ains leur tiendra bien ce que promis leur aura sans longue dilacion parlera a son seigneur bien & saigement & y appellera des autres sages se mestier est treshumblement suppliera pour le peuple. Monstrera les raisons dequoy elle sera tresbien informee comment il est necessaire que prince se longuement il veult regner en paix & glorieusement soit amé de ses subgetz & de son peuple luy ramentera parolles selon la forme que senecque dit ou troisiesme livre de ire / qu'il dit que quoy qu'il soit bien seant a toute personne d'avoir benignité par espicial il est advisant a prince l'avoir vers ses subjetz & a brief dire tant fera & tant pourparlera que elle aura tout ou partie de sa requeste et si sagement le raportera ausdictz subgetz que ilz se tiendront pour contens du prince & d'elle & treshumblement l'en mercieront.

¶ Ce devise comment la sage princesse ou dame se pourra de mettre la paix entre le prince & les barons s'il y a aucun discord. chap. viii Ou s'il advient cas que aucun prince voisin ou estranger vueille mouvoir guerre pour aucune chalange a son seigneur ou que son seigneur la vueille mouvoir a autruy la bonne dame pesera moult ceste chose en pensant les grans maulx et infinies cruaultés pertes occision de pays et detraction de pays & de gens qui a cause de guerre viennent a la fin que souventesfois en est merveilleuse / & advisera de toute sa puissance se elle pourra tant faire en gardant l'honneur de son seigneur que ceste guerre puisse estre eschevee & en ce vouldra travailler et labourer songnousement en appellant dieu a son ayde et par bon conseil & tant fera si elle peut que voye de paix sera trouvee Ou s'il advient que aucun des princes du royaulme ou pays ou des barons ou des chevaliers ou subgetz qui ayt puissance se soit d'aucune chose meffait mesmement contre la magesté de son seigneur ou que il en soit en coulpe. Et elle voit que de le prendre & pugnir ou movoir contre luy guerre peut venir grant mal en la terre sicomme en cas pareil on a veu maintesfois en france et ailleurs par les contes d'ung bien petit baron ou chevalier au regard du roy de france qui est ung grant prince sont venus mains grans maulx & dommages au royaulme sicomme racomptent les cronicques de france du conte de corbeil du seigneur de montlehery & de plusieurs autres. Et mesmement advint n'a pas long temps de messeir robert d'artoys lequel par le contenus que le roy ot a luy dommaiga moult le royaulme de france a l'ayde des angloys. Et pource la bonne dame qui aura regard a ces choses et pitié de la destruction du peuple se vouldra travailler d'y mettre paix si admonnestera le peuple son seigneur & son conseil d'avoir sur ceste chose regard avant que on l'entreprengne veu le mal qui en pourroit venir & ce que tout prince doit a son povoir eschever effusion de sang & par especial sur les subgetz. Si n'est mye peu de chose d'entreprendre nouvelle guerre qui ne se doit faire sans grant advis et meure deliberation & que mieulx vauldroit adviser aulcune plus convenable voye pour traire a accord par aucuns bons moyens. Ceste dame ne s'en souffrira mye a tant ains fera tant qu'elle parlera ou fera parler gardant son honneur et celle de seigneur a celluy ou ceulx qui auront commis le meffait & les en reprendra en pongnant & en oygnant disant que le meffaict est moult grant et que a bonne cause en est le prince indignes & que sentence est de s'en venger sicomme il est raison mais non pourtant elle qui tousjours vouldroit le bien de paix en cas que ilz se vouldroyent amender ou en faire amende convenable mettroit voulentiers peine d'essaier se pacifier les pourroit vers son seigneur par telz voyes ou par telz parolles ou semblables la bonne princesse sera tousjours moyenne de paix a son povoir sicomme estoit jadis la bonne royne blanche mere de sainct loys qui en ceste maniere se penoit tousjours de mettre accord entre le roy & les barons sicomme elle fist du conte de champaigne & d'autres laquelle chose est le droit office de saige & bonne royne & princesse d'estre moyenne de paix et concorde de travailler que guerre soit eschevee pour les inconveniens qui advenir en pevent & ad ce doyvent adviser principallement les dames. Car les hommes sont par nature plus courageulx & plus chaulx & le grant desir qu'ilz ont d'eulx venger ne leur laisse aviser les perilz ne les maulx qui advenir en pevent / mais nature de femme est plus poureuse & aussi de plus doulce condicion. Et pource si elles sont saiges si elles veullent elles pevent estre le meilleur moyen a pacifier l'homme. Et a ce propos dit salomon es proverbes au. xxvi chapitre. Doulceur & humilité assouagist le prince & la langue mole. C'estadire la doulce parolle fleichist & brise sa dureté. tout ainsi comme l'eaue par sa moisteur & froidure estaint la chaleur de feu. O de quans grans biens ont maintesfois esté cause au monde roynes & princesses en mettant paix entre ennemys entre princes & barons & entre peuple rebelle & leurs seigneurs les escriptures en sont toutes plaines. Si n'est en terre si grant bien que de princesse & haulte dame bonne & saige. Eureux est le païs & la contree qui telle l'a & de ce donnasse plusieurs exemples / mais de ce est assez parlé a ce propos ou livre de la cité des dames Et que advient il de tel princesse / il advient que tous les subgetz qui la sentent de tel sçavoir & bonté afuient a elle a refuge non mye seulement comme a leur maistresse mais ce semble a leur deesse en terre a qui ilz ont souveraine esperance & fiance & elle est cause de maintenir la contree en paix. Si ne sont mye ses oeuvres sans charité / ains sont tant meritoires que plus grant bien ne pourroit estre fait.

¶ Cy devise des voyes de devote charité que la bonne princesse tendra.

Chap. ix.

Par ceste voye qui est de charité cheminera la bonne princesse. mais avec ce encores fera elle plus sicomme si elle reputast en sa personne dicte la parolle que dit saint basille ou y dit au riche ainsi si tu te congnois & confesses que ses biens temporelz te soyent venuz de dieu & tousjours tu scés bien que tu as plus largement que n'ont assez d'autres qui sont meilleurs de toy penserois tu pour ceste cause que dieu ne fist pas justice qui ne les a partis esgaument. Mais ce ne doit mye pourtant estre pensé. car il a fait affin que en donnant & distribuant aux povres tu puisses desservir / que dieu le te rende & que le povre puist estre par sa souffrance & couronné du diademe de pacience. Si gardes que le pain du fameilleux ne moisisse en ta huche que le costé du nu tu ne laisses mengier aux vers que tu ne tienges enclos le soulier du deschaulx & que tu ne possides l'argent du souffreteux. Car saches de vray que les biens dont tu as trop grant largesse sont aux povres & nonpas tiens si es larron ou laronnesse & embles a dieu si tu peux secourir ton prouchain & tu ne le secours Et pour ce la bonne princesse de ce bien advertie / affin que elle acomplisse les euvres de misericorde nonobstant soit elle seant en sa magesté garde la vertu de son estat elle aura tresbons ministres environ soy. car quoy qu'on die des princes que ilz ont mauvais conseil ou mauvaise gent ou mauvais ministres / je croy que ceulx de qui la voulenté est toute bonne leurs conseilliers ne les oseroyent mesconseiller Et communement le maistre quiert servant selon la condicion si le conseillent bien ou mal selon qu'ilz sentent la voulenté du seigneur Pource ceste dame toute bonne aura servant selon elle. A ceulx elle commetra que ilz sachent & enquierent par la ville & par tout ou elle sera ou sont povres honteux povres gentilz hommes ou povre gentis femmes malades ou dechus de leur estat povres vefves mesnagiers souffreteux povres pucelles a marier femmes acouchees escolliers prestres ou religieux en povreté a ceulx par son aulmosnier que elle aura sceu devot charitable preudhomme & sans couvoitise ains que en tel estat l'ait mis non mie comme plusieurs seigneurs qui font du plus larron maistre. Car dieu scet comment il en va du gouvernement d'aulcuns aulmosniers de seigneurs ou de prelatz par icelluy ou par ung autre a ce commis evoyera a iceulx bonnes gens tout secrettement sans que les povres mesmes saichent dont l'aumosne leur vendra a l'exemple de monseigneur saint nicolas Et mesmement n'aura mye honte la bonne princesse de visiter aucuneffois les hospitaulx & les povres a tout son estat acompaignee grandement comme il appartient parlera aux povres & aux malades les couchera & les reconfortera doulcement en faisant son aumosne. & en ce fera elle son aumosne souveraine & fleurie. car le povre est trop plus reconforté & plus prent en gré la doulce parolle la visitacion & le reconfort d'une grant & puissant personne que d'une autre / la cause si est qu'il luy est avis et il est vray que tout se monde le desprise & luy semble que quant personne puissant la daigne visiter ou la reforcer qu'il a recouvré aucun honneur qui est chose que naturellement chascun desire & ainsi la princesse ou grant maistresse en ce faisant acquiert plus grant merite que une maindre en cas semblable ne feroit pour trois principalles raisons. La premiere est que de tant que la personne est plus grant & plus se humilie de tant plus croist sa bonté. La.ii. que elle donne plus grant reconfort aux povres sicomme dist est. Et la tierce qui dit que ce n'est mie petite raison que elle donne bonne exemple a ceulx qui la voient faire telle euvre & si grant humilité. Car il n'est riens que les subgetz et le peuple tire tant en exemple comme ce que faire vois a son seigneur ou a sa dame. & pource est grant bien quant seigneurs & dames & toutes gens qui ont a seigneurir autruy sont bien moriginez & grant meschief du contraire. Et ne cuide point nulle tant soit grant maistresse que se soit honte ne contre son estat d'aler elle mesmes devotement & humblement aucunesfois visiter les pardons les eglises & les sainctes places ne telz pensees ne sont que abusions / car se elle a honte de bien faire elle a honte de soy sauver. mais tu me diras comment fait la grant dame ses aulmosnes & ces choses se elle n'a argent. car devant est dit que il y a peril a amasser tresors si te respons a ce que n'est point de mal que la princesse ou grant dame amasse tresor de l'argent ou de la revenue ou pension qui luy peut venir licitement de son droit & sans extorcion faire. mais de ce tresor que fera elle. Sans faille elle n'est point tenue mesmement selon dieu se elle ne veult de donner tout aux povres. Mais en peult garder licitement pour ses necessaires pour son estat et pour payer ses servans faire deux quant il est expedient et payer ce qui est prins pour elle et ses debtes doibvent estre payees. Car neant vauldroit faire aulmosne de l'autrui / mais si la bonne dame restraint des superfluités que elle pourroit bien faire si elle voulloit de tant de robbes / et de tant de joyaulx qui ne luy sont necessaires pour employer en telz usaiges la ou est la pure et droicte aulmosne et le grant merite. O comme est grant et bien conseillee celle qui se fait celle peut par exemple estre comparee a ungz sages hommes de qui il est escript que une fois il fut esleu pour estre maistre gouverneur d'une cité luy qui estoit prudent et saige advisa que plusieurs autres hommes qui avoyent esté mis & eslus en ce mesme office en avoyent depuis esté deposez bennys povres & mis de tous biens en exil en une certaine povre contree ou ilz mouroient de fain. Si dist a soymesmes que il pourvoiroit tellement a celluy inconvenient que ou cas que il seroit la envoyé. Il n'y mourroit pas de fain Si ordonna tellement l'argent & l'avoir qui luy venoit de ses gaiges & de sa revenue tandis que il fut en l'office que aprés son estat ric a ric tenu. mettoit tout le demourant apert en lieu sauf. Si fut a la parfin fait de luy comme des autres / mais la saige provision qu'il avoit espergnee le sauva & garda de necessité. Tout ainsi l'avoir que on restraint de superflu doit estre pour donner aux povres & bien faire C'est le tresor qui est mis apart en saincte huche qui sert aprés la mort / et garde l'exil d'enfer & ceste chose chante l'evangille qui ne fait que crier. Thesaurisés en terre ou thesaurisés ou ciel Helas autre chose on en emporte que iceluy tresor. C'est chose vroye si que tesmoigne la saincte escripture. Si est sans faille souverainement bonne mesnagere la princesse & toute femme qui entent a icelluy espargner. Et a brief dire ceste noble vertu de charité qui ainsi comme dit est sera entee au cueur de la bone princesse avec les autres choses dessusdictes la rendra de si tresbonne voulenté envers toutes gens qu'il luy sera avis que chascune personne vaille mieulx que elle Et pource son cueur s'esjoyra du bien d'autruy comme du sien propre & la bonne renommee des aultres luy sera tresdelectable chose a oÿr et a son povoir en toutes choses donnera occasion aux bons de perseverer & au maulvais pour eulx retraire.

¶ Cy commence a parler des enseignemens moraulx que prudence donna a la sage princesse. Chap..x.

Nous autres assés devise ce qui touche principallement les enseignemens que l'amour & crainte de nostre seigneur donne & amonneste a la bonne princesse ou haulte dame / si que devant fut touché. Si nous convient doresnavant parler de la leçon & des enseignemens que prudence mondaine luy admonneste lesquelz enseignemens & amonicions ne se despartent de ceulx de dieu ains en viennent & dependent. Si parlerons du sage gouvernement & maniere de vivre qui luy advisent selon prudence premierement enseigne a la princesse ou haulte dame convient sur toutes les choses de ce bas monde doit aimer honneur & bonne renommee & luy dira il ne desplaist mye a dieu que creature vive en ce monde moralement & si elle vit morallement elle aymera le bien de renommee / qui est honneur & ce tesmoigne saint augustin ou livre de correction qui dit que deux choses sont necessaires a bien c'est conscience & bonne renommee.

Et a ce s'accorde le saige ou livre de ecclesiastique qui dit ayes euvre de bonne renommee car elle te demourra plus longuement que quelconques autre tresor / pource dira la saige princesse a soy mesmes. Sur toutes choses terrestres n'est nulle qui autant affiere a haulte gent que fait honneur & quelz choses dira elle convient il a droit honneur. Certes a proprement dire ce ne sont mye richesses mondaines au moins si elles y servent selon la commune maniere du monde toutesvoyes a aller au droit ce doit estre toute la maindre partie qui serve a parfaire l'honneur. Et quelle chose doncques y sont plus convenables en verité ce sont bonnes meurs elles parfont la creature noble & la font estre bien renommee. et la est le droit parfait honneur / car il n'est point de doubte que quelconques richesses qui soyent en prince ou en princesse ou d'autre se il ne maine vie par laquelle on acquiert par bien faire bonne renommee et los honneur ne luy affiert / ne il ne l'a que pour luy blandir & avoir du sien quoy que on luy face acroyre. car droit honneur doit estre sans reproche. Et combien doit aymer la haulte dame cest honneur Certes plus que sa vie. Car plus chier a perdre la devroit que honneur La raison y est bonne. car qui bien meurt il est sauvé. mais qui est deshonnoré il reproche mort et vif a tousjours tant que de luy sera memoire. O le tresgrant tresor de princesse & de toute autre dame que bonne renommee. Certes nul si grant en ce monde ne pourroit avoir ne que elle doie tant aymer amasser. Car le tressor commun ne le peut servir que environ elle mais celuy de bon renom luy sert & pres & loing qui eslieve son honneur par toute la terre. & est ainsi de bonne renommee en une personne comme se il estoit possible que du corps d'une creature yssist si grant odeur que elle s'espandist par tout le monde si que toutes gens le fleurassent. Tout ainsi par l'odeur de la renommee qui par tout court d'une vaillable personne toute gent peut avoir le goust & le flair de bon exemple. De ces choses advertira prudence la saige princesse & que fera elle pour les mettre a oeuvre elle disposera son vivre principalement en deux choses l'une appartiendra aux meurs qu'elle vouldra tenir & excercer. & l'autre en la maniere & ordre de vivre en quoy elle vouldra estre riglee. Et quant aux meurs ensuyvans les vertus dessusdictes deux autres par especial sont necessaires a princesse & a toute haulte dame voire a toute femme qui desire grans honneurs avoir & sans lesquelles ne le pourroit avoir vouldra tressingulierement en especiaulté avoir / l'une est sobresse & l'autre est chateté. Icelle sobresse qui est la premiere ne s'estendra pas seullement en boire ne en menger / mais en toutes autres choses / esquelles elle pourra servir & restaindre & de rapeticier superfluités. Icelle sobrieté la fera estre non dangereuse a servir. Car elle ne vouldra point de service plus que raison ne demande / nonobstant son grant estat elle le fera estre contente de telz vins & de telles viandes que on luy administrera. Car en ce n'aura tant soit petite son entente & encores ne prendra fors ric a ric tant que necessité de vivre peut requerir elle la gardera de trop dormir / pource que prudence luy dira que trop grant repos engendre pechié & vice / & la gardera du vice d'avarice Car le pou d'avoir luy donnera grant souffisance Superflus & oultrageux habis joyeulx a tous & estat plus que raison luy deffendra a avoir sur toutes riens par l'admonnestement de prudence qui ainsi luy dira sans faille il appartient bien que toute princesse ou dame terrienne selon son degré que elle soit richement atournee / tant de vestemens d'atours de paremens & de joyaulx comme de grant court & de gent ou d'estat pour l'honneur de l'office ou dieu l'a assise. mais ne doubtes pas que se toy ou aultre n'estoyes contente de tel estat & abillemens que tes nobles davanciers ont porté que tu voulsisses avoir plus grant ou commencer nouvelles choses tu mesprendroyes & ferois contre ton honneur & contre le bien de sobresse si ne le feras mye Car il n'appartient pas a nulle de ainsi faire / voire se ce n'est par tel si que son seigneur par qui elle doit estre riglee le voulsist a toutes fins ne doit riens entreprendre sans bon advis ne conseil & ne juste cause. Ceste dicte sobresse monstre en tous les sens de la dame aussi bien que es faitz & habitz par dehors. Car elle luy rendra le regard tardif arresté & sans vaqueté la gardera de curiosité de moult de souefves odeurs en quoy assés de dames ont mis grant cure & despendu foison d'argent pource qu'elle luy dira que l'on ne doit mye procurer ne donner au corps tant de delices et que mieulx vault que tel argent soit donné aux povres et aux indigens. Et avec ce ceste sobresse corrigera & chastira tellement & ordonnera la bouche & le parler de la dame saige qu'elle la gardera principallement de trop parler / qui moult est messeant chose a haulte dame. voire en toute femme de value luy fera haïr de tout son cueur le vice de mensonge & aymer verité laquelle sera tant acoustumement en sa bouche que on croyra ce qu'elle dira & y adjoustera l'on foy comme a elle que jamais on n'orra mentir / laquelle dicte vertu de verité affier plus en bouche de prince & de princesse que en autres gens. pource que il appartient que on le croye luy deffendra qu'elle ne dye parolle par especial en lieu ou elle puisse estre pesee & raportee qu'elle n'ayt avant bien examinee prudence & sobreté aprendront a la dame a avoir parler ordonné & sage eloquence. & non pas mignote / mais rassise & quoye assez basse & beaulx traitz sans faire mouvement du corps des mains & grimaces du visaige la gardera de trop rire & non pas sans cause luy deffendra sur toute rien que nullement ne mesdie d'autruy ne parolle en blasmant / mais en exaulçant le bien & voulentiers tiengne en frain parolles vagues & non honnestes ne luy souffrira a dire & en ses joyeusetés luy conviendra a garder toute mesure & honnesteté luy appartiendra a dire entre ses femmes & autre part quant il escherra et sera bien seant parolles vertueuses & de bon exemple & telles que ceulx & celles qui les orront ou seront raportees diront que c'est parolle yssue de tresbonne sage & honneste dame la gardera de parler a ses femmes & a ses servans maulgratieusement ne en tençant ne disant villanie / mais les enseignera doulcement & les reprendra de leurs deffaulx courtoisement les menaçant de les mettre hors s'ilz ne se corrigent ou de les pugnir / ou par quelque autre maniere. mais toutesvoyes le parler d'elle sera tousjours quoy & sans villanye. car la vilanie yssue de bouche de dame ou de quelconque femme retourne plus a elle mesmes que a ceulx a qui elle la dit fera ses commandemens raisonnables en lieu et en temps et a ceulx a qui il appartient chascun en son office. Ceste dame lira voulentiers livres d'enseignemens et de bonnes meurs. et aucuneffois de devotion et ceulx de deshonnesteté et lubreté harra parfaictement et ne les vouldra avoir a sa court ne souffrir que ilz soyent portés ne leuz devant fille parente ne femme qu'ilz elle ait Car ce n'est point de doubte que les exemples soit de bien ou de mal atraient les cueurs couraiges et voulentés de tous ceulx ou celles qui les voyent ou oyent. & si ceste noble dame prent plaisir en recorder bonnes parolles & dire fera semblant de les ouÿr & par especial la parolle de dieu. Car elle qui sera de dieu orra voulentiers la parolle en la maniere qui le tesmoigne en l'evangelle ou il dit.

Ceulx qui me ayment oyent voulentiers ma parolle & la gardent. Si orra souvent par notables & bons clercz sermons & collations aux festes annees & en tous temps. Et semblablement vouldra que ses filles & femmes & toute sa famille y soit vouldra estre bien informee de tout ce qui touche a nostre foy des articles & des commandemens & de tout ce qui acquiert a sauvemen Et de ce qui appartient aux choses mondaines orra