complète, tous les derniers feuillets du volume ayant été enlevés.]
[Note 16: Dans B¹ les 100 premiers vers du poème manquent, plusieurs feuillets ayant été coupés.]
TABLEAU PRÉSENTANT LA CONCORDANCE DES BALLADES DE DIVERS PROPOS SELON LES FAMILLES DE MANUSCRITS _A_ ET _B_ (N) REFRAINS DES BALLADES (A) (B) I. --Car qui est bon doit estre appelle riche 1 1 II. --Si com tous vaillans doivent estre 2 3 III. --Et Dieux vous doint leur bon droit soustenir 3 2 IV. --Et honneur en toutes querelles 4 4 VI. --Ne les princes ne les daignent entendre 6 6 VII. --Car de Juno n'ay je nul reconfort 7 7 VIII. --Il veult trestout quanque je vueil 8 » IX. --Amours le veult et la saison le doit 9 8 X. --Amours le veult et la saison le doit 10 9 XI. --Assez louer, ma redoubtée dame 11 10 XII. --Si qu'a tousjours en soit memoire 12 11 XIII. --Vous semble il que ce fausseté soit? 13 12 XIV. --Juno me het et meseür me nuit 14 13 XV. --Se Dieu et vous ne la prenez en cure 15 14 XVI. --Ce premier jour que l'an se renouvelle » 15 XVII. --N'on n'en pourroit assez mesdire 16 16 XVIII. --Ce jour de l'an, ma redoubtée dame 17 17 XIX. --Ce jour de l'an vous soiez estrené 18 18 XX. --Ce plaisant jour premier de l'an nouvel 19 19 XXI. --Si le vueillez recepvoir pour estreine 20 » XXII. --Si le vueilliez, noble duc, recevoir 21 20 --[17] Aime le; si feras que sage » 21 XXIII. --Faittes voz faiz à voz ditz accorder 22 22 XXIV. --Le corps s'en va, mais le cuer vous demeure 23 23 XXV. --Fleur de printemps, muguet et fleur d'amours 24 » XXVI. --Et certes le doulz m'aime bien 25 » XXVII. --Et ce vous fait à tout le monde plaire 26 24 XXVIII. --En ce jolis plaisant doulz moys de May » 25 XXIX. --De hault honneur et de chevalerie 27 26 XXX. --Sera retrait de leur haulte vaillance 28 27 XXXI. --On vous doit bien de lorier couronner 29 28 XXXII. --A pou que mon cuer ne font? 30 » XXXIII. --D'entreprendre armes et peine 31 29 XXXIV à LIII. Ces ballades existent seulement dans les 32 à 50 » mss. de la famille _A_ et suivant un ordre identique; remarquons en outre, que l'écriture de _A¹_ se modifie d'une façon très sensible à partir de la ballade 50 29 [N] Numéros des ballades dans la présente édition [A] Numéros des ballades dans la famille _A_ [B] Numéros des ballades dans la famille _B_.
[Note 17: Cette ballade se trouve dans _A_ sous la rubrique L'ordre dans lequel nous donnons les poésies de Christine de Pisan est sensiblement le même que celui adopté dans tous les mss.; nous avons d'ailleurs suivi exactement la disposition du ms. du duc de Berry, il nous a été seulement indispensable d'intercaler les pièces nouvelles heureusement retrouvées dans le ms. du Musée britannique, et de faire un simple rapprochement nécessaire à la composition du cadre du volume[18].
[Note 18: C'est ainsi que nous avons dû réunir à la fin du volume les deux _Complaintes amoureuses_, bien que la première de ces complaintes soit placée dans le ms. du duc de Berry après l'_Epitre au dieu d'amours_.]
Les petites poésies reproduites dans les pages qui suivent forment le début de la carrière poétique de Christine, encore tout émue de son veuvage prématuré. Elles ont établi sa réputation en lui attirant de puissants protecteurs tels que la reine Isabelle de Bavière; le duc de Berry; la duchesse de Bourbon; le duc d'Orléans; Philippe le Bon, duc de Bourgogne; Charles d'Albret, connétable de France, etc. Leur place en tête de cette édition était donc tout indiquée. Nous allons du reste passer en revue les différentes oeuvres contenues dans notre premier volume et esquisser rapidement l'impression que nous a produite leur lecture.
I.--CENT BALLADES Les Cent Ballades doivent être considérées comme les premiers essais de Christine. Elles ne sont certainement pas postérieures aux rondeaux et autres petites pièces que l'auteur a composées dans sa jeunesse; d'ailleurs dans tous les mss. elles occupent le premier rang.
Rassemblées à la prière d'un ami resté inconnu (voy. ballade C) les ballades qui forment ce recueil traitent de sujets fort différents et paraissent avoir été inspirées à des époques diverses ou tout au moins à des intervalles de temps assez notables. Car la date de la mort d'Etienne du Castel étant connue[19], il a été possible de fixer d'une façon précise l'époque de la composition de deux ballades, en premier lieu la ballade IX, écrite cinq ans après la mort de l'époux regretté, c'est-à-dire en 1394, puis la ballade XX, par laquelle nous apprenons que le coeur de la veuve n'a éprouvé aucune impression de joie depuis près de dix ans, ce qui permet d'assigner à cette pièce la date de 1399. Nous pensons donc que c'est dans un intervalle d'au moins cinq ou six années qu'ont dû être composés la plupart de ces morceaux poétiques. Il était d'ailleurs d'usage à cette époque de réunir ainsi des pièces détachées, inspirées dans les circonstances les plus diverses et traduisant les impressions les plus opposées. On les rassemblait en nombre suffisant pour former un livre sous la rubrique «_Cent Ballades_». C'est ainsi que la cour d'amour de Louis d'Orléans nous a donné _le livre des Cent Ballades_[20] et que notre poète lui-même, comme nous l'avons annoncé plus haut, a désigné sous un titre analogue ses Ballades «_d'Amant et de Dame_».
[Note 19: Il y a lieu d'adopter, selon toute vraisemblance, l'année 1389 comme celle de la mort d'Etienne du Castel. Au commencement de son livre du _Chemin de long estude_, Christine nous apprend en effet que son deuil remonte à environ 13 ans, et comme un peu plus loin elle ajoute qu'elle a commencé à écrire ce poème au mois d'octobre 1402, la date de 1389 s'obtient logiquement de ce simple rapprochement.]
[Note 20: _Le livre des Cent Ballades_, publié par M. le marquis de Queux de Saint-Hilaire. Paris, 1868.]
Dès les premiers vers Christine nous prévient qu'elle cède à de pressantes sollicitations et que ses poésies refléteront la douleur qui s'est emparée d'elle depuis la mort de celui en qui consistait tout son bonheur; «_Seulette_», tel est l'écho de ses vers!
Les premières ballades sont en effet empreintes de la plus profonde tristesse, et l'auteur semble se complaire à retracer longuement ses regrets amers et son désespoir, mais à partir de la vingt-et-unième ballade la veuve éplorée, s'abandonnant à des inspirations plus séduisantes, élève ses pensées vers les régions de l'amour le plus pur, et peint avec une exquise sensibilité les sentiments si divers qui peuvent agiter les coeurs de ceux qui ont aimé ou qui aiment encore.
Christine révèle dans cette poésie toute la richesse de son talent et de son art des développements; elle déploie ses pensées en modulations infinies, et exprime sous les formes les plus variées les effets d'un même sentiment; vingt fois elle refait chaque pièce sans se répéter, et les ballades se succèdent, traduisant sans cesse la même idée, et cependant ce sont toujours des ballades nouvelles.
Ces impressions sont touchantes de vérité et de simplicité, mais nous ne pouvons y voir, comme l'a supposé M. Paulin Paris[21], l'image des sentiments personnels de l'auteur. Car l'aimable poète a pris soin lui-même de nous prévenir contre toute pensée de ce genre. Ne fallait-il pas d'ailleurs expliquer l'étrange contraste que produisent ces chants d'amour succédant à des cris d'infortune et de douleur?
[Note 21: Voy. _Manuscrits françois de la Bibliothèque du roi_, V, p. 152 et 153.]
La ballade L doit faire disparaître les moindres doutes, Christine y fait allusion à ses scrupules et s'excuse de traiter de sujets d'amours qui paraissent se rapporter à elle, craignant que ce ne soit un motif d'insinuations malveillantes[22]; elle ajoute que ces pensées n'ont nullement les tendances que l'on pourrait supposer; car, bien que de grands seigneurs aient montré pour elle de l'affection, son coeur ne ressent aucune impression d'amour ni de dépit, elle fait d'ailleurs appel, dans le refrain de sa ballade, au jugement de «_tous sages ditteurs_». Plus loin (ballade C) la même préoccupation se traduit encore dans ses deux vers: [Note 22: Les différentes pièces des _Cent Ballades_ doivent être considérées essentiellement comme des jeux d'esprit et de sentiment.
Il est possible que certaines d'entre elles traduisent les impressions ressenties par quelques personnages de l'époque ou aient été composées à l'intention de seigneurs familiers de la cour de Charles VI, mais la révélation de l'auteur à la ballade C Ne les ay faittes pour merites Avoir ne aucun paiement nous interdit de penser qu'il ait pu transformer son talent en officine de compliments et de complaintes favorables à des intrigues amoureuses.]
Qu'on le tiengne à esbatement Sans y gloser mauvaisement.
Le soin que la célèbre femme met à défendre sa réputation pourrait, jusqu'à un certain point, paraître exagéré, si l'on ne tenait justement compte des récriminations violentes qu'avait dû susciter son ardente polémique contre l'oeuvre la plus estimée et la plus admirée de son époque, le Roman de la Rose.
Celle qui excellait à retracer dans ses vers la défense de l'honneur des femmes et la louange de leurs vertus[23], devait bien être jalouse pour elle-même de semblables éloges. N'avait-elle pas d'ailleurs le droit de dissiper les moindres doutes qui auraient pu planer sur son veuvage irréprochable et d'étouffer à l'avance les calomnies de ses adversaires? C'est, comme nous le verrons par la suite, la préoccupation constante d'une vie pleine de candeur que tous les historiens se sont accordés à nous représenter comme le modèle de la douce et simple vertu.
[Note 23: Voy. l'_Epitre au dieu d'amours_, le _Dit de la Rose_,...etc...]
Les pensées d'amour ne forment pas exclusivement les sujets de toutes les ballades de Christine de Pisan. On trouve parsemées çà et là les idées les plus diverses, et l'auteur sait varier avec un art accompli l'expression et le tour de ses poésies: ici le sentiment des tristesses produites par la maladie (Ball. XLIII), là l'éloge finement ironique d'un personnage contemporain (Ball. LVIII), puis une dissertation sur les qualités des bons chevaliers (Ball. LXIV), plus loin une pièce satirique contre les maris jaloux (Ball. LXXVIII).
Mentionnons encore, en raison de leur mérite et de leur originalité, la louange d'un grand chevalier (Ball. XCII), les angoisses causées par la maladie du roi Charles VI (Ball. XCV), enfin l'aspiration à la félicité éternelle (Ball. XCIX), comme placée en opposition avec les sentiments les plus délicats d'amour et de bonheur que l'on puisse éprouver sur cette terre.
II.--VIRELAIS Les virelais, au nombre de 16, n'ont pas le même mérite que les ballades. Il importe cependant de signaler le premier qui traduit heureusement les efforts pénibles du poète pour dissimuler sa douleur, et le dixième qui nous offre une jolie pièce sur la Saint-Valentin.
Enfin, notons également le virelai XV parce qu'il fournit quelques indications sur le sentiment et l'objet de ces diverses compositions.
Christine y constate de nouveau que ses poésies sont souvent l'expression de ses pensées d'amertume et de regrets, mais elle ajoute que, si on lui donne mission de traduire les impressions des autres, il lui faut improviser des sentiments opposés, et qu'alors, pour alléger un peu sa douleur, elle compose des pièces qui reflètent généralement la joie et le bonheur.
Ces quatre ballades ont été préparées suivant le goût et la mode de l'époque. Elles n'ont d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue.
IV.--LAIS Les deux compositions que Christine nous donne sous forme de lais ne présentent aucun caractère particulier qui puisse nous permettre de leur assigner une date quelconque ou de supposer avec la moindre apparence de vraisemblance les motifs possibles de leur confection.
Nous n'y remarquons qu'un nouveau mode de poésie d'un genre encore inconnu à notre poète, et sur lequel il a voulu exercer la verve de son talent en se conformant d'une façon générale aux principes exposes par Eustache Deschamps dans son «_Art de dictier et de fere chançons, balades, virelais et rondeaux_[24]» et en montrant son habileté à assembler les rimes léonines.
278. M. de Queux de Saint-Hilaire a reproduit dans son édition le passage relatif aux _Lais_, t. II, p. 357.]
Malheureusement, les règles étroites auxquelles se trouve assujettie la diction de l'auteur ont pour inconvénient d'obscurcir fortement la pensée et de ne laisser entrevoir le plus souvent qu'un sens à peine intelligible. Car il serait assez difficile de déterminer exactement la raison d'être du premier lai dont le sujet réside tout entier dans une éloge vague de l'amour en général.
Le second lai a pour objet la louange intarissable d'un parfait gentilhomme; l'allure du poète est ici plus dégagée, plus précise, sa pensée devient plus claire, la strophe lyrique prend en même temps une forme plus nette, plus harmonieuse, et l'on y trouve des réminiscences de la littérature classique parmi lesquelles nous devons surtout signaler une longue exposition d'impossibilités évidemment inspirée des auteurs anciens. (Voy. Virgile, Egl. I.)
V.--RONDEAUX Ces rondeaux sont au nombre de 69; le recueil débute, comme les _Cent Ballades_, par l'expression de la douleur et des regrets de Christine, qui fait remonter son deuil à sept années, ce qui nous a permis de donner au premier rondeau la date de 1396. Notre poète commença donc la composition de ses rondeaux deux ou trois ans seulement après avoir écrit ses premières ballades, et poursuivit la confection de ces jolis morceaux parallèlement à celle des _Cent Ballades_ et de la plupart de ses petites poésies.
Jusqu'au rondeau VIII nous voyons Christine s'abandonner à sa douleur; mais plus loin, craignant sans doute de fatiguer le lecteur par la monotonie d'un sujet aussi triste, elle fait un effort sur elle-même, et, comme elle l'exprime si bien dans le rondeau XI, il lui faut désormais «_de triste cuer chanter joyeusement_».
A partir de ce moment se succèdent en effet les peintures des sentiments multiples auxquels peuvent donner lieu les différentes formes de l'amour. Inutile d'insister à nouveau sur le mobile de ces compositions légères, nous savons depuis longtemps que nous ne devons y voir que des jeux d'esprit et de sentiment. Mais on nous permettra toutefois de recommander le mérite de ces petites poésies si remarquables par leur douce monotonie et leur finesse d'expression, et où la grâce, s'alliant à une harmonie parfaite, révèle toutes les délicatesses de la femme sentimentale que devait être Christine.
VI.--JEUX A VENDRE Ces gracieux petits morceaux servaient de distraction et d'amusement à la meilleure société des XIVe et XVe siècles. Une dame lançait à un gentilhomme ou un gentilhomme lançait à une dame le nom d'une fleur, d'un objet quelconque, et la personne interpellée devait à l'instant même et sans hésitation répondre par un compliment ou une épigramme rimés; c'était un véritable assaut d'esprit et d'à-propos tout à fait conforme au caractère vif et enjoué de l'époque. Aussi ne faut-il nullement s'étonner si ce genre de distraction, qui nous paraîtrait aujourd'hui un peu fastidieux, obtint rapidement un grand succès de vogue[25], et si Christine elle-même crut devoir satisfaire à la mode en accroissant avec son abondance habituelle un répertoire d'ailleurs facile à étendre à l'infini. Elle ne composa pas moins de 70 jeux à vendre.
[Note 25: Les mss. du XVe siècle en fournissent le témoignage.
Voy. notamment un ms. contenant 180 couplets de ventes d'amour et appartenant à Monseigneur le duc d'Aumale, un autre ms. de la même époque conservé à la bibliothèque d'Epinal sous le n° 189, et un recueil de poésies françaises à Westminster Abbey, signalé par M. Paul Meyer dans le _Bulletin de la Société des Anciens Textes_, 1875, p.
25.]
Le succès de ces devises de société alla grandissant jusqu'à la fin du XVIe siècle, comme on peut en juger par les nombreuses éditions de ventes d'amour qui se succédèrent depuis la découverte de l'imprimerie[26]. Plus tard, la poésie populaire en conserva seule la tradition jusqu'à nos jours, et particulièrement en Lorraine, sous l'ancien nom de _daiemants_ ou _dây'mans_[27]. Ajoutons que certains jeux enfantins, comme les Boîtes d'amourette et le Corbillon, rappellent encore aujourd'hui les récréations de nos pères.
[Note 26: Voy. dans le _Bulletin de la librairie Morgand et [Note 27: Voy. sur cet usage _Mélusine_, I, col. 570, et II, col.
327, et _Les Chants populaires de la Provence_, publiés par M. Damase Arbaud, I, p. 220.]
VII.----AUTRES BALLADES Les pièces suivantes, comprises sous la rubrique de «_Balades de divers propos_» sont dignes des meilleures poésies du recueil des _Cent Ballades_; leur nombre s'élève à 53. Toutefois les mss. de la famille _B_ n'en contiennent que 29; seuls, comme nous l'avons déjà dit, les mss. _A¹_ et _A²_ fournissent le complément. Il est utile de faire également remarquer que dans _A¹_, à partir de la ballade XL (fol. 41 v°), l'écriture se modifie d'une façon très apparente et n'est plus évidemment tracée par la même main. L'orthographe et la forme des mots subissent en même temps une transformation contraire aux règles suivies jusqu'ici par le scribe du ms. Les nouvelles leçons de graphie affectent la forme qui leur est donnée dans les mss.
_B_, copiés à une époque certainement postérieure. Ce qui paraîtrait démontrer que ces dernières pièces ont été composées plus tard et transcrites après coup sur des feuillets laissés en blanc. Le ms.
Harley du Musée britannique, qui contient un plus grand nombre de ballades que tous les autres mss., renferme deux feuillets blancs préparés pour recevoir de nouvelles compositions. Du reste les différentes ballades rassemblées sous le présent titre ne constituent nullement un recueil composé d'avance et dans lequel on puisse reconnaître un certain ordre. La diversité des sujets traités, l'absence complète de tout lien, de toute transition, autorisent, au contraire, à penser que ces ballades ont été écrites à des époques assez éloignées les unes des autres, suivant un peu le cours des événements contemporains qui forment d'ailleurs le thème de quelques-unes d'entre elles et permettent ainsi de leur assigner une date certaine. L'ordre chronologique nous paraît avoir été généralement suivi, et c'est pour ce motif que le ms. Harley, le plus récent, à notre avis, qui ait été copié directement sur des originaux, renferme sous la rubrique «_Encore aultres Balades_» des compositions ne se trouvant dans aucun autre ms., et faisant allusion, comme la pièce IX, à des faits que l'on ne peut placer qu'entre 1410 et 1415.
Ainsi, même lorsqu'elle eut abordé ses grandes compositions, ses oeuvres de longue haleine, Christine ne dédaigna pas de rimer encore quelques ballades quand la circonstance s'en présentait et que ce cadre convenait à son inspiration.
Presque toutes ces ballades sont d'ailleurs d'un très grand mérite et permettent de constater le progrès réel accompli par le génie de notre poète. Les notes placées à la fin du volume feront connaître l'objet de ces différentes pièces et donneront quelques indications sur les faits ou sur les personnages historiques auxquels elles se rapportent.
VIII.--COMPLAINTES AMOUREUSES Longues et languissantes tirades de poursuivants d'amour qui aspirent aux faveurs de leur dame; cette monotonie douce, quelquefois même expressive, est heureusement interrompue par des comparaisons empruntées à la Mythologie, comme l'amour de Pygmalion, l'aventure de Deuchalion et de Pyrrha, la punition de l'insensible Anaxarète.
CENT BALLADES CI COMMENCENT CENT BALADES [Note _Rubrique_: _B¹_ Ci c. cent bonnes b.]
I Aucunes gens me prient que je face Aucuns beaulz diz, et que je leur envoye, Et de dittier dient que j'ay la grace; Mais, sauve soit leur paix, je ne sçaroye 4 Faire beaulz diz ne bons; mès toutevoye, Puis que prié m'en ont de leur bonté, Peine y mettray, combien qu'ignorant soie, Pour acomplir leur bonne voulenté. 8 Mais je n'ay pas sentement ne espace De faire diz de soulas ne de joye: Car ma douleur, qui toutes autres passe, Mon sentement joyeux du tout desvoye; 12 Mais du grant dueil qui me tient morne et coye Puis bien parler assez et a plenté; Si en diray: voulentiers plus feroye Pour acomplir leur bonne voulenté. 16 Et qui vouldra savoir pour quoy efface Dueil tout mon bien, de legier le diroye: Ce fist la mort qui fery sanz menace Cellui de qui trestout mon bien avoye; 20 Laquelle mort m'a mis et met en voye De desespoir; ne puis je n'oz santé; De ce feray mes dis, puis qu'on m'en proie, Pour accomplir leur bonne voulenté. 24 Princes, prenez en gré se je failloie; Car le ditter je n'ay mie henté, Mais maint m'en ont prié, et je l'ottroye, Pour accomplir leur bonne voulenté. 28 II Ou temps jadis, en la cité de Romme, Orent Rommains maint noble et bel usage.
Un en y ot: tel fu que quant un homme En fais d'armes s'en aloit en voyage, 4 S'il faisoit la aucun beau vasselage, Après, quant ert a Romme retourné, Cellui estoit, pour pris de son bernage, Digne d'estre de lorier couronné. 8 De cel' honneur on prisoit moult la somme; Car le plus preux l'avoit ou le plus sage.
Pour ce pluseurs, qu'yci pas je ne nomme, Bien y paru, car de hardi visage Domterent ceulz d'Auffrique en leur regné, Dont maint furent, au retour de Cartage, Digne d'estre de laurier couronné. 16 Ce faisoit on jadis; mais une pomme Ne sont prisié en France, c'est domage, Adès les bons, mais tous ceulz on renomme Qui ont avoir ou trés grant heritage. 20 Mais par bonté, trop plus que par lignage, Doit estre honneur et pris et loz donné A ceulx qui sont, pour leur noble corage, Digne d'estre de lorier couronné. 24 Princes, par Dieu c'est grant dueil et grant rage Quant les biens fais ne sont guerredonné A ceulx qui sont, au dit de tout lengage, Digne d'estre de lorier couronné. 28 [Note II:--5 _B_ Et la f.--6 _B_ Et puis s'en feust a--10 _B_ et le p.--22 _B_ loz et p.]
III Quant Lehander passoit la mer salée, Non pas en nef, ne en batel a nage, Mais tout a nou, par nuit, en recellée, Entreprenoit le perilleux passage 4 Pour la belle Hero au cler visage, Qui demouroit ou chastel d'Abidonne, De l'autre part, assez près du rivage; Voyez comment amours amans ordonne! 6 Ce braz de mer, que l'en clamoit Hellée, Passoit souvent le ber de hault parage Pour sa dame veoir, et que cellée Fust celle amour ou son cuer fu en gage. 12 Mais Fortune qui a fait maint oultrage, Et a mains bons assez de meschiefs donne, Fist en la mer trop tempesteux orage.
Voiés comment amours amans ordonne! 16 En celle mer, qui fu parfonde et lée, Fu Lehander peri, ce fu domage; Dont la belle fu si fort adoulée Qu'en mer sailli sanz querir avantage. 20 Ainsi pery furent d'un seul courage.
Mirez vous cy, sanz que je plus sermone, Tous amoureux pris d'amoureuse rage.
Voyez comment amours amans ordonne! 24 Mais je me doubt que perdu soit l'usage D'ainsi amer a trestoute personne; Mais grant amour fait un fol du plus sage.
Voyez comment amours amans ordonne! 28 IV Par envie, qui le monde desroye, Est trayson couvertement nourrie En mains faulz cuers, qui se mettent en voye De mettre a fin leur fausse lecherie, 4 Et en leurs fais usent de tricherie, Dont ilz prenent sur maint grant avantage, En traïson, non pas par vacellage. 7 En grant pouoir fu la cité de Troye, Un temps qui fu, sur toute seigneurie; Et la regnoit de ce monde, a grant joye, En haulte honneur, fleur de chevalerie; 11 Qui par Grigois fu puis arse et perie, Et Troyens pris et menez en servage, En traïson, non pas par vacellage. 14 Alixandre qui du monde ot la proye Si fu trahy; aussi grant desverie Reffist Mordret a Artus par tel voye, Dont maint dient qu'il est en faerie. 18 Le preux Hector, ou ot bonté florie, Ne l'occist pas Achillès par oultrage, En traïson, non pas par vacellage. 21 Princes, je dis, nel tenez moquerie, Que l'en se gard de tel forsennerie, Voire qui puet, car on fait maint domage En traïson, non pas par vacellage. 25 Pour ce je dy ce n'est pas m.]
V Hé! Dieux, quel dueil, quel rage, quel meschief, Quel desconfort, quel dolente aventure, Pour moy, helas, qui torment ay si grief, Qu'oncques plus grant ne souffri creature!
L'eure maudi que ma vie tant dure, Car d'autre riens nulle je n'ay envie Fors de morir; de plus vivre n'ay cure, Quant cil est mort qui me tenoit en vie. 8 O dure mort, or as tu trait a chief Touz mes bons jours, ce m'est chose molt dure, Quant m'as osté cil qui estoit le chief De tous mes biens et de ma nourriture, 12 Dont si au bas m'as mis, je le te jure, Que j'ay desir que du corps soit ravie Ma doulante lasse ame trop obscure, Quant cil est mort qui me tenoit en vie. 16 Et se mes las dolens jours fussent brief, Au moins cessast la dolour que j'endure; Mais non seront, ains toudis de rechief Vivray en dueil sanz fin et sanz mesure, 20 En plains, en plours, en amere pointure.
De touz assaulz dolens seray servie.
D'ainsi mon temps user c'est bien droitture, Quant cil est mort qui me tenoit en vie. 24 Princes, voiez la trés crueuse injure Que mort me fait, dont fault que je devie; Car choite suis en grant mesaventure, Quant cil est mort qui me tenoit en vie. 28 d.--15 _A_ Ma doloreuse; _B_ Ma doulante a. qui t. se treuve o.--19 VI Dueil engoisseux, rage desmesurée, Grief desespoir, plein de forsennement, Langour sanz fin, vie maleürée Pleine de plour, d'engoisse et de tourment, 4 Cuer doloreux qui vit obscurement, Tenebreux corps sus le point de perir, Ay, sanz cesser, continuellement; Et si ne puis ne garir ne morir. 8 Fierté, durté de joye separée, Triste penser, parfont gemissement, Engoisse grant en las cuer enserrée, Courroux amer porté couvertement, 12 Morne maintien sanz resjoïssement, Espoir dolent qui tous biens fait tarir, Si sont en moy, sanz partir nullement; Et si ne puis ne garir ne morir. 16 Soussi, anuy qui tous jours a durée, Aspre veillier, tressaillir en dorment, Labour en vain, a chiere alangourée En grief travail infortunéement, 20 Et tout le mal, qu'on puet entierement Dire et penser sanz espoir de garir, Me tourmentent desmesuréement; Et si ne puis ne garir ne morir. 24 Princes, priez a Dieu que bien briefment Me doint la mort, s'autrement secourir Ne veult le mal ou languis durement; Et si ne puis ne garir ne morir. 28 VII Ha! Fortune trés doloureuse, Que tu m'as mis du hault au bas!
Ta pointure trés venimeuse A mis mon cuer en mains debas. 4 Ne me povoyes nuire en cas Ou tu me fusses plus crueuse, Que de moy oster le soulas, Qui ma vie tenoit joyeuse. 8 Je fus jadis si eüreuse; Ce me sembloit qu'il n'estoit pas Ou monde plus beneüreuse; Alors ne craignoie tes las, 12 Grever ne me pouoit plein pas Ta trés fausse envie haïneuse, Que de moy oster le soulas, Qui ma vie tenoit joyeuse. 16 Horrible, inconstant, tenebreuse, Trop m'as fait jus flatir a cas Par ta grant malice envieuse Par qui me viennent maulx a tas. 20 Que ne vengoyes tu, helas!
Autrement t'yre mal piteuse, Que de moy oster le solas, Qui ma vie tenoit joyeuse? 24 Trés doulz Princes, ne fu ce pas Cruaulté male et despiteuse, Que de moy oster le solas, Qui ma vie tenoit joyeuse? 28 [Note VII:--6 _A_ cruese; _B_ Dont tu me f. si c.--7 _B¹_ ce de--9 faulse h. et t.]
VIII Il a long temps que mon mal comença, N'oncques despuis ne fina d'empirer Mon las estat, qui puis ne s'avança, Que Fortune me voult si atirer 4 Qu'il me convint de moy tout bien tirer; Et du grief mal qu'il me fault recevoir C'est bien raison que me doye doloir. 7 Le dueil que j'ay si me tient de pieça, Mais tant est grant qu'il me fait desirer Morir briefment, car trop mal me cassa Quant ce m'avint qui me fait aïrer; 11 Ne je ne puis de nul costé virer, Que je voye riens qui me puist valoir.
C'est bien raison que me doye doloir. 14 Ce fist meseur qui me desavança, Et Fortune qui voult tout dessirer Mon boneür; car depuis lors en ça Nul bien ne pos par devers moy tirer, 18 Ne je ne scay penser ne remirer Comment je vif; et de tel mal avoir C'est bien raison que me doye doloir. 21 IX O dure Mort, tu m'as desheritée, Et tout osté mon doulz mondain usage; Tant m'as grevée et si au bas boutée, Que mais prisier puis pou ton seignorage. 4 Plus ne me pues en riens porter domage, Fors tant sanz plus de moy laissier trop vivre.
Car je desir de trestout mon corage Que mes griefs maulx soyent par toy delivre. 8 Il a cinq ans que je t'ay regraittée Souventes fois, a trés pleureux visage, Depuis le jour que me fu joye ostée, Et que je cheus de franchise en servage. 12 Quant tu m'ostas le bel et bon et sage, Laquelle mort a tel tourment me livre Que moult souvent souhait, pleine de rage, Que mes griefs maulx soyent par toy delivre. 16 Se trés adonc tu m'eusses emportée, Trop m'eusses fait certes grant avantage, Car depuis lors j'ay esté si hurtée De grans anuis, et tant reçu d'oultrage, 20 Et tous les jours reçoy au feur l'emplage, Que riens ne vueil, ne n'ay desir de suivre, Fors seulement toy paier tel truage Que mes griefs maulx soyent par toy delivre. 24 Princes, oyés en pitié mon language, Et toy Mort, pri, escry moy en ton livre, Et fay que tost je voye tel message, Que mes griefs maulx soyent par toy delivre. 28 X Se Fortune a ma mort jurée, Et du tout tasche a moy destruire, Ou soye si maleürée, Qu'il faille qu'en dueil vive et muire, 4 Que me vault donc pestrir ne cuire, Tirer, bracier, ne peine traire, Puis que Fortune m'est contraire? 7 Pieça de joye m'a tirée, Ne puis ne fina de moy nuire, Encore est vers moy si yrée, Qu'adès me fait de mal en pire, 11 Quanque bastis elle descire, Et quel proffit pourroye attraire, Puis que Fortune m'est contraire? 14 Son influance desraée Cuidoye tous jours desconfire, Par bien faire a longue endurée, Cuidant veoir aucun temps luire 18 Pour moy qui meseür fait fuire.
Mais riens n'y vault, je n'y puis traire, Puis que Fortune m'est contraire. 21 XI Seulete suy et seulete vueil estre, Seulete m'a mon doulz ami laissiée, Seulete suy, sanz compaignon ne maistre, Seulete suy, dolente et courrouciée, 4 Seulete suy en languour mesaisiée, Seulete suy plus que nulle esgarée, Seulete suy sanz ami demourée. 7 Seulete suy a huis ou a fenestre, Seulete suy en un anglet muciée, Seulete suy pour moy de plours repaistre, Seulete suy, dolente ou apaisiée, 11 Seulete suy, riens n'est qui tant me siée, Seulete suy en ma chambre enserrée, Seulete suy sanz ami demourée. 14 Seulete suy partout et en tout estre.
Seulete suy, ou je voise ou je siée, Seulete suy plus qu'autre riens terrestre, Seulete suy de chascun delaissiée, 18 Seulete suy durement abaissiée, Seulete suy souvent toute esplourée, Seulete suy sanz ami demourée. 21 Princes, or est ma doulour commenciée: Seulete suy de tout dueil menaciée, Seulete suy plus tainte que morée, Seulete suy sanz ami demourée. 25 26 _Omis dans B._] XII Qui trop se fie es grans biens de Fortune, En verité, il en est deceü; Car inconstant elle est plus que la lune.
Maint des plus grans s'en sont aperceü, 4 De ceulz meismes qu'elle a hault acreü, Trebusche tost, et ce voit on souvent Que ses joyes ne sont fors que droit vent. 7 Qui vit, il voit que c'est chose commune Que nul, tant soit perfait ne esleü, N'est espargné quant Fortune repugne Contre son bien, c'est son droit et deü 11 De retoulir le bien qu'on a eü, Vent chierement, ce scet fol et sçavent Que ses joyes ne sont fors que droit vent. 14 De sa guise qui n'est pas a touz une Bien puis parler; car je l'ay bien sceü, Las moy dolens! car la fausse et enfrune M'a a ce cop trop durement neü, 18 Car tollu m'a ce dont Dieu pourveü M'avoit, helas! bien vois apercevent Que ses joyes ne sont fors que droit vent. 21 [Note: _Rubrique placée entre la b. XI et la b. XII, B²:_ Balades de personnages.]
_B_ ne s. mais que.]
XIII C'est fort chose qu'une nef se conduise, Es fortunes de mer, a tout par elle, Sanz maronnier ou patron qui la duise, Et le voile soit au vent qui ventelle; 4 Se sauvement a bon port tourne celle, En verité c'est chose aventureuse; Car trop griefment est la mer perilleuse. 7 Et non obstant que parfois soleil luise, Et que si droit s'en voit que ne chancelle, Si qu'il semble que nul vent ne lui nuise,