SigPhi · Condorcet

Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain

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Ouvrage posthume de Condorcet.

À PARIS, chez AGASSE, rue des Poitevins, N. 18 L’an iii de la République, une et indivisible.

ESQUISSE D’UN TABLEAU HISTORIQUE DES PROGRÈS DE L’ESPRIT HUMAIN.

L’Homme naît avec la faculté de recevoir des sensations, d’appercevoir et de distinguer, dans celles qu’il reçoit, les sensations simples dont elles sont composées, de les retenir, de les reconnoître, de les combiner, de conserver ou de rappeler dans sa mémoire; de comparer entr’elles ces combinaisons, de saisir ce qu’elles ont de commun et ce qui les distingue, d’attacher des signes à tous ces objets, pour les reconnoître mieux, et s’en faciliter de nouvelles combinaisons.

Cette faculté se développe en lui par l’action des choses extérieures, c’est-à-dire, par la présence de certaines sensations composées, dont la constance, soit dans l’identité de leur ensemble, soit dans les lois de leurs changemens, est indépendante de lui. Il l’exerce également par la communication avec des individus semblables à lui; enfin, par des moyens artificiels, qu’après le premier développement de cette même faculté, les hommes sont parvenus à inventer.

Les sensations sont accompagnées de plaisir et de douleur; et l’homme a de même la faculté de transformer ces impressions momentanées en sentimens durables, doux ou pénibles; d’éprouver ces sentimens à la vue ou au souvenir des plaisirs ou des douleurs des autres êtres sensibles. Enfin, de cette faculté unie à celle de former et de combiner des idées, naissent, entre lui et ses semblables, des relations d’intérêt et de devoir, auxquelles la nature même a voulu attacher la portion la plus précieuse de notre bonheur et les plus douloureux de nos maux.

Si l’on se borne à observer, à connoître les faits généraux et les lois constantes que présente le développement de ces facultés, dans ce qu’il a de commun aux divers individus de l’espèce humaine, cette science porte le nom de métaphysique.

Mais si l’on considère ce même développement dans ses résultats, relativement à la masse des individus qui co-existent dans le même temps sur un espace donné, et si on le suit de générations en générations, il présente alors le tableau des progrès de l’esprit humain. Ce progrès est soumis aux mêmes lois générales qui s’observent dans le développement individuel de nos facultés, puisqu’il est le résultat de ce développement, considéré en même-temps dans un grand nombre d’individus réunis en société. Mais le résultat que chaque instant présente dépend de celui qu’offroient les instans précédens, et influe sur celui des temps qui doivent suivre.

Ce tableau est donc historique, puisque, assujetti à de perpétuelles variations, il se forme par l’observation successive des sociétés humaines aux différentes époques qu’elles ont parcourues. Il doit présenter l’ordre des changemens, exposer l’influence qu’exerce chaque instant sur l’instant qui le remplace, et montrer ainsi, dans les modifications qu’a reçues l’espèce humaine, en se renouvelant sans cesse au milieu de l’immensité des siècles, la marche qu’elle a suivie, les pas qu’elle a faits vers la vérité ou le bonheur. Ces observations, sur ce que l’homme a été, sur ce qu’il est aujourd’hui, conduiront ensuite aux moyens d’assurer et d’accélérer les nouveaux progrès que sa nature lui permet d’espérer encore.

Tel est le but de l’ouvrage que j’ai entrepris, et dont le résultat sera de montrer, par le raisonnement et par les faits, qu’il n’a été marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines; que la perfectibilité de l’homme est réellement indéfinie; que les progrès de cette perfectibilité, désormais indépendante de toute puissance qui voudroit les arrêter, n’ont d’autre terme que la durée du globe où la nature nous a jetés. Sans doute, ces progrès pourront suivre une marche plus ou moins rapide, mais jamais elle ne sera rétrograde; du moins, tant que la terre occupera la même place dans le systême de l’univers, et que les lois générales de ce systême ne produiront sur ce globe, ni un bouleversement général, ni des changemens qui ne permettroient plus à l’espèce humaine d’y conserver, d’y déployer les mêmes facultés, et d’y trouver les mêmes ressources.

Le premier état de civilisation où l’on ait observé l’espèce humaine, est celui d’une société peu nombreuse d’hommes subsistant de la chasse et de la pêche, ne connoissant que l’art grossier de fabriquer leurs armes et quelques ustensiles de ménage, de construire ou de se creuser des logemens, mais ayant déjà une langue pour se communiquer leurs besoins, et un petit nombre d’idées morales, dont ils déduisent des règles communes de conduite, vivant en familles, se conformant à des usages généraux qui leur tiennent lieu de lois, et ayant même une forme grossière de gouvernement.

On sent que l’incertitude et la difficulté de pourvoir à sa subsistance, l’alternative nécessaire d’une fatigue extrême et d’un repos absolu, ne laissent point à l’homme ce loisir, où, s’abandonnant à ses idées, il peut enrichir son intelligence de combinaisons nouvelles. Les moyens de satisfaire à ses besoins sont même trop dépendans du hasard et des saisons, pour exciter utilement une industrie dont les progrès puissent se transmettre; et chacun se borne à perfectionner son habileté ou son adresse personnelle.

Ainsi, les progrès de l’espèce humaine durent alors être très-lents; elle ne pouvoit en faire que de loin en loin, et lorsqu’elle étoit favorisée par des circonstances extraordinaires. Cependant, à la subsistance tirée de la chasse, de la pêche, ou des fruits offerts spontanément par la terre, nous voyons succéder la nourriture fournie par des animaux que l’homme a réduits à l’état de domesticité, qu’il sait conserver et multiplier. À ces moyens se joint ensuite une agriculture grossière; il ne se contente plus des fruits ou des plantes qu’il rencontre; il apprend à en former des provisions, à les rassembler autour de lui, à les semer ou les planter, à en favoriser la reproduction par le travail de la culture.

La propriété, qui, dans le premier état, se bornoit à celle des animaux tués par lui, de ses armes, de ses filets, des ustensiles de son ménage, devint d’abord celle de son troupeau, et ensuite, celle de la terre qu’il a défrichée et qu’il cultive. À la mort du chef, cette propriété se transmet naturellement à la famille. Quelques-uns possèdent un superflu susceptible d’être conservé. S’il est absolu, il fait naître de nouveaux besoins; s’il n’a lieu que pour une seule chose, tandis qu’on éprouve la disette d’une autre, cette nécessité donne l’idée des échanges: dès-lors, les relations morales se compliquent et se multiplient. Une sécurité plus grande, un loisir plus assuré et plus constant, permettent de se livrer à la méditation, ou du moins, à une observation suivie. L’usage s’introduit pour quelques individus, de donner une partie de leur superflu en échange d’un travail qui leur sert à s’en dispenser eux-mêmes. Il existe donc une classe d’hommes dont le temps n’est pas absorbé par un labeur corporel, et dont les désirs s’étendent au-delà de leurs simples besoins. L’industrie s’éveille; les arts déjà connus s’étendent et se perfectionnent; les faits que le hasard présente à l’observation de l’homme plus attentif et plus exercé, font éclore des arts nouveaux; la population s’accroît à mesure que les moyens de vivre deviennent moins périlleux et moins précaires; l’agriculture, qui peut nourrir un plus grand nombre d’individus sur le même terrain, remplace les autres sources de subsistance: elle favorise cette multiplication, qui, réciproquement, en accélère les progrès; les idées acquises se communiquent plus promptement et se perpétuent plus sûrement dans une société devenue plus sédentaire, plus rapprochée, plus intime. Déjà l’aurore des sciences commence à paroître; l’homme se montre séparé des autres espèces d’animaux, et ne semble plus borné comme eux à un perfectionnement purement individuel.

Les relations plus étendues, plus multipliées, plus compliquées, que les hommes forment alors entre eux, leur font éprouver la nécessité d’avoir un moyen de communiquer leurs idées aux personnes absentes, de perpétuer la mémoire d’un fait avec plus de précision que par la tradition orale, de fixer les conditions d’une convention plus sûrement que par le souvenir des témoins, de constater, d’une manière moins sujette à des changemens, ces coutumes respectées, auxquelles les membres d’une même société sont convenus de soumettre leur conduite.

On sentit donc le besoin de l’écriture, et elle fut inventée. Il paroît qu’elle étoit d’abord une véritable peinture, à laquelle succéda une peinture de convention, qui ne conserva que les traits caractéristiques des objets. Ensuite, par une espèce de métaphore analogue à celle qui déjà s’étoit introduite dans le langage, l’image d’un objet physique exprima des idées morales. L’origine de ces signes, comme celle des mots, dut s’oublier à la longue; et l’écriture devint l’art d’attacher un signe conventionnel à chaque idée, à chaque mot, et par la suite, à chaque modification des idées et des mots.

Alors, on eut une langue écrite et une langue parlée, qu’il falloit également apprendre, entre lesquelles il falloit établir une correspondance réciproque.

Des hommes de génie, des bienfaiteurs éternels de l’humanité, dont le nom, dont la patrie même sont pour jamais ensevelis dans l’oubli, observèrent que tous les mots d’une langue n’étoient que les combinaisons d’une quantité très-limitée d’articulations premières; que le nombre de celles-ci, quoique très-borné, suffisoit pour former un nombre presque infini de combinaisons diverses. Ils imaginèrent de désigner, par des signes visibles, non les idées ou les mots qui y répondent, mais ces élémens simples dont les mots sont composés.

Dès-lors, l’écriture alphabétique fut connue; un petit nombre de signes suffit pour tout écrire, comme un petit nombre de sons suffisoit pour tout dire. La langue écrite fut la même que la langue parlée; on n’eut besoin que de savoir reconnoître et former ces signes peu nombreux, et ce dernier pas assura pour jamais les progrès de l’espèce humaine.

Peut-être seroit-il utile aujourd’hui d’instituer une langue écrite qui, réservée uniquement pour les sciences, n’exprimant que ces combinaisons d’idées simples, qui sont exactement les mêmes dans tous les esprits, n’étant employée que pour des raisonnemens d’une rigueur logique, pour des opérations de l’entendement précises et calculées, fût entendue par les hommes de tous les pays, et se traduisît dans tous leurs idiômes, sans pouvoir s’altérer comme eux, en passant dans l’usage commun.

Alors, par une révolution singulière, ce même genre d’écriture, dont la conversation n’eût servi qu’à prolonger l’ignorance, deviendroit, entre les mains de la philosophie, un instrument utile à la prompte propagation des lumières, au perfectionnement de la méthode des sciences.

C’est entre ce degré de civilisation, et celui où nous voyons encore les peuplades sauvages, que se sont trouvés tous les peuples dont l’histoire s’est conservée jusqu’à nous, et qui, tantôt faisant de nouveaux progrès, tantôt se replongeant dans l’ignorance, tantôt se perpétuant au milieu de ces alternatives, ou s’arrêtant à un certain terme, tantôt disparoissant de la terre sous le fer des conquérans, se confondant avec les vainqueurs, ou subsistant dans l’esclavage, tantôt enfin, recevant des lumières d’un peuple plus éclairé, pour les transmettre à d’autres nations, forment une chaîne non interrompue entre le commencement des temps historiques et le siècle où nous vivons, entre les premières nations qui nous soient connues, et les peuples actuels de l’Europe.

On peut donc appercevoir déjà trois parties bien distinctes dans le tableau que je me suis proposé de tracer.

Dans la première, où les récits des voyageurs nous montrent l’état de l’espèce humaine chez les peuples les moins civilisés, nous sommes réduits à deviner par quels degrés l’homme isolé, ou plutôt borné à l’association nécessaire pour se reproduire, a pu acquérir ces premiers perfectionnemens dont le dernier terme est l’usage d’un langage articulé; nuance la plus marquée, et même la seule qui, avec quelques idées morales plus étendues, et un foible commencement d’ordre social, le fait alors différer des animaux vivant comme lui en société régulière et durable. Ainsi nous ne pouvons avoir ici d’autre guide que des observations sur le développement de nos facultés.

Ensuite, pour conduire l’homme au point où il exerce des arts, où déjà la lumière des sciences commence à l’éclairer, où le commerce unit les nations, où enfin l’écriture alphabétique est inventée, nous pouvons joindre à ce premier guide l’histoire des diverses sociétés qui ont été observées dans presque tous les degrés intermédiaires; quoiqu’on ne puisse en suivre aucune dans tout l’espace qui sépare ces deux grandes époques de l’espèce humaine.

Ici le tableau commence à s’appuyer en grande partie sur la suite des faits que l’histoire nous a transmis: mais il est nécessaire de les choisir dans celle de différens peuples, de les rapprocher, de les combiner, pour en tirer l’histoire hypothétique d’un peuple unique, et former le tableau de ses progrès.

Depuis l’époque où l’écriture alphabétique a été connue dans la Grèce, l’histoire se lie à notre siècle, à l’état actuel de l’espèce humaine dans les pays les plus éclairés de l’Europe, par une suite non interrompue de faits et d’observations; et le tableau de la marche et des progrès de l’esprit humain est devenu véritablement historique. La philosophie n’a plus rien à deviner, n’a plus de combinaisons hypothétiques à former; il suffit de rassembler, d’ordonner les faits, et de montrer les vérités utiles qui naissent de leur enchaînement et de leur ensemble.

Il ne resteroit enfin qu’un dernier tableau à tracer, celui de nos espérances, des progrès qui sont réservés aux générations futures, et que la constance des lois de la nature semble leur assurer. Il faudroit y montrer par quels degrés ce qui nous paroîtroit aujourd’hui un espoir chimérique doit successivement devenir possible et même facile; pourquoi, malgré les succès passagers des préjugés, et l’appui qu’ils reçoivent de la corruption des gouvernemens ou des peuples, la vérité seule doit obtenir un triomphe durable; par quels liens la nature a indissolublement uni les progrès des lumières et ceux de la liberté, de la vertu, du respect pour les droits naturels de l’homme; comment ces seuls biens réels, si souvent séparés qu’on les a crus même incompatibles, doivent au contraire devenir inséparables, dès l’instant où les lumières auront atteint un certain terme dans un plus grand nombre de nations à la fois; et qu’elles auront pénétré la masse entière d’un grand peuple, dont la langue seroit universellement répandue, dont les relations commerciales embrasseroient toute l’étendue du globe. Cette réunion s’étant déjà opérée dans la classe entière des hommes éclairés, on ne compteroit plus dès-lors parmi eux que des amis de l’humanité, occupés de concert d’en accélérer le perfectionnement et le bonheur.

Nous exposerons l’origine, nous tracerons l’histoire des erreurs générales, qui ont plus ou moins retardé ou suspendu la marche de la raison, qui souvent même, autant que les événemens politiques, ont fait rétrograder l’homme vers l’ignorance.

Les opérations de l’entendement qui nous conduisent à l’erreur ou qui nous y retiennent, depuis le paralogisme subtil, qui peut surprendre l’homme le plus éclairé, jusqu’aux rêves de la démence, n’appartiennent pas moins que la méthode de raisonner juste ou celle de découvrir la vérité, à la théorie du développement de nos facultés individuelles: et, par la même raison, la manière dont les erreurs générales s’introduisent parmi les peuples, s’y propagent, s’y transmettent, s’y perpétuent, fait partie du tableau historique des progrès de l’esprit humain. Comme les vérités qui le perfectionnent et qui l’éclairent, elles sont la suite nécessaire de son activité, de cette disproportion toujours existante entre ce qu’il connoît, ce qu’il a le désir et ce qu’il croit avoir le besoin de connoître.

On peut même observer que, d’après les lois générales du développement de nos facultés, certains préjugés ont dû naître à chaque époque de nos progrès, mais pour étendre bien au-delà leur séduction ou leur empire; parce que les hommes conservent encore les erreurs de leur enfance, celles de leur pays et de leur siècle, long-temps après avoir reconnu toutes les vérités nécessaires pour les détruire.

Enfin, dans tous les pays, dans tous les temps, il est des préjugés différens, suivant le degré d’instruction des diverses classes d’hommes, comme suivant leurs professions. Si ceux des philosophes nuisent aux nouveaux progrès de la vérité, ceux des classes moins éclairées retardent la propagation des vérités déjà connues; ceux de certaines professions accréditées ou puissantes y opposent des obstacles: ce sont trois genres d’ennemis que la raison est obligée de combattre sans cesse, et dont elle ne triomphe souvent qu’après une lutte longue et pénible. L’histoire de ces combats, celle de la naissance, du triomphe et de la chute des préjugés, occupera donc une grande place dans cet ouvrage, et n’en sera la partie ni la moins importante, ni la moins utile.

S’il existe une science de prévoir les progrès de l’espèce humaine, de les diriger, de les accélérer, l’histoire des progrès qu’elle a déjà faits en doit être la base première. La philosophie a dû proscrire sans doute cette superstition, qui croyoit ne pouvoir trouver des règles de conduite que dans l’histoire des siècles passés, et des vérités, que dans l’étude des opinions anciennes. Mais ne doit-elle pas proscrire également le préjugé qui rejeteroit avec orgueil les leçons de l’expérience? Sans doute, la méditation seule peut, par d’heureuses combinaisons, nous conduire aux vérités générales de la science de l’homme. Mais, si l’observation des individus de l’espèce humaine est utile au métaphysicien, au moraliste, pourquoi celle des sociétés le leur seroit-elle moins? Pourquoi ne le seroit-elle pas au philosophe politique? S’il est utile d’observer les diverses sociétés qui existent en même temps, d’en étudier les rapports, pourquoi ne le seroit-il pas de les observer aussi dans la succession des temps? En supposant même que ces observations puissent être négligées dans la recherche des vérités spéculatives, doivent-elles l’être, lorsqu’il s’agit d’appliquer ces vérités à la pratique et de déduire de la science, l’art qui en doit être le résultat utile? Nos préjugés, les maux qui en sont la suite, n’ont-ils pas leur source dans les préjugés de nos ancêtres? Un des moyens les plus sûrs de nous détromper des uns, de prévenir les autres, n’est-il pas de nous en développer l’origine et les effets?

Sommes-nous au point où nous n’ayons plus à craindre, ni de nouvelles erreurs, ni le retour des anciennes; où aucune institution corruptrice ne puisse plus être présentée par l’hypocrisie, adoptée par l’ignorance ou par l’enthousiasme; où aucune combinaison vicieuse ne puisse plus faire le malheur d’une grande nation? Seroit-il donc inutile de savoir comment les peuples ont été trompés, corrompus, ou plongés dans la misère?

Tout nous dit que nous touchons à l’époque d’une des grandes révolutions de l’espèce humaine. Qui peut mieux nous éclairer sur ce que nous devons en attendre; qui peut nous offrir un guide plus sûr pour nous conduire au milieu de ses mouvemens, que le tableau des révolutions qui l’ont précédée et préparée? L’état actuel des lumières nous garantit qu’elle sera heureuse; mais n’est-ce pas aussi à condition que nous saurons nous servir de toutes nos forces? Et pour que le bonheur qu’elle promet soit moins chèrement acheté, pour qu’elle s’étende avec plus de rapidité dans un plus grand espace, pour qu’elle soit plus complète dans ses effets, n’avons-nous pas besoin d’étudier dans l’histoire de l’esprit humain quels obstacles nous restent à craindre, quels moyens nous avons de les surmonter?

Je diviserai en neuf grandes époques l’espace que je me propose de parcourir; et j’oserai, dans une dixième, hasarder quelques apperçus sur les destinées futures de l’espèce humaine.

Je me bornerai à présenter ici les principaux traits qui caractérisent chacune d’elles: je ne donnerai que les masses, sans m’arrêter ni aux exceptions, ni aux détails. J’indiquerai les objets, les résultats dont l’ouvrage même offrira les développemens et les preuves.

PREMIÈRE ÉPOQUE.

Les hommes sont réunis en peuplades.

Aucune observation directe ne nous instruit sur ce qui a précédé cet état; et c’est seulement en examinant les facultés intellectuelles ou morales, et la constitution physique de l’homme, qu’on peut conjecturer comment il s’est élevé à ce premier degré de civilisation.

Des observations sur celles des qualités physiques de l’homme qui peuvent favoriser la première formation de la société, une analyse sommaire du développement de nos facultés intellectuelles ou morales, doivent donc servir d’introduction au tableau de cette époque.

Une société de famille paroît naturelle à l’homme. Formée d’abord par le besoin que les enfans ont de leurs parens, par la tendresse des mères, par celle des pères, quoique moins générale et moins vive, la longue durée de ce besoin a donné le temps de naître et de se développer à un sentiment qui a dû inspirer le désir de perpétuer cette réunion. Cette même durée a suffi pour en faire sentir les avantages. Une famille placée sur un sol qui offroit une subsistance facile, a pu ensuite se multiplier et devenir une peuplade.

Les peuplades qui auroient pour origine la réunion de plusieurs familles séparées, ont dû se former plus tard et plus rarement, puisque la réunion dépend alors et de motifs moins pressans et de la combinaison d’un plus grand nombre de circonstances.

L’art de fabriquer des armes, de donner une préparation aux alimens, de se procurer les ustensiles nécessaires pour cette préparation, celui de conserver ces mêmes alimens pendant quelque temps, d’en faire des provisions pour les saisons où il étoit impossible de s’en procurer de nouveaux, ces arts, consacrés aux plus simples besoins, furent le premier fruit d’une réunion prolongée, et le premier caractère qui distingua la société humaine de celle que forment plusieurs espèces d’animaux.

Dans quelques-unes de ces peuplades, les femmes cultivent autour des cabanes quelques plantes qui servent à la nourriture, et qui suppléent au produit de la chasse ou de la pêche. Dans d’autres, formées aux lieux où la terre offre spontanément une nourriture végétale, le soin de la chercher et de la recueillir occupe une partie du temps des sauvages. Dans ces dernières, où l’utilité de rester unis se fait moins sentir, on a pu observer la civilisation réduite presque à une simple société de famille. Cependant, on a trouvé par-tout l’usage d’une langue articulée.

Les relations plus fréquentes, plus durables avec les mêmes individus, l’identité de leurs intérêts, les secours mutuels qu’ils se donnoient, soit dans des chasses communes, soit pour résister à un ennemi, ont dû produire également et le sentiment de la justice et une affection mutuelle entre les membres de la société. Bientôt cette affection s’est transformée en attachement pour la société elle-même.

Une haine violente, un inextinguible désir de vengeance contre les ennemis de la peuplade, en devenoient la conséquence nécessaire.

Le besoin d’un chef, afin de pouvoir agir en commun, soit pour se défendre, soit pour se procurer avec moins de peine une subsistance plus assurée et plus abondante, introduisit dans ces sociétés les premières idées d’une autorité politique. Dans les circonstances où la peuplade entière étoit intéressée, où elle devoit prendre une résolution commune, tous ceux qui avoient à l’exécuter devoient être consultés. La foiblesse des femmes, qui les excluoit des chasses éloignées et de la guerre, objets ordinaires de ces délibérations, les en fit éloigner également. Comme ces résolutions exigeoient de l’expérience, on n’y admettoit que ceux à qui l’on pouvoit en supposer. Les querelles qui s’élevoient dans le sein d’une même société en troubloient l’harmonie; elles auroient pu la détruire: il étoit naturel de convenir que la décision en seroit remise à ceux qui, par leur âge, par leurs qualités personnelles, inspiroient le plus de confiance. Telle fut l’origine des premières institutions politiques.

La formation d’une langue a dû précéder ces institutions. L’idée d’exprimer les objets par des signes conventionnels paroît au-dessus de ce qu’étoit l’intelligence humaine dans cet état de civilisation; mais il est vraisemblable que ces signes n’ont été introduits dans l’usage qu’à force de temps, par degrés, et d’une manière en quelque sorte imperceptible.

L’invention de l’arc avoit été l’ouvrage d’un homme de génie: la formation d’une langue fut celui de la société entière. Ces deux genres de progrès appartiennent également à l’espèce humaine. L’un, plus rapide, est le fruit des combinaisons nouvelles, que les hommes favorisés de la nature ont le pouvoir de former; il est le prix de leurs méditations et de leurs efforts: l’autre, plus lent, naît des réflexions, des observations qui s’offrent à tous les hommes, et même des habitudes qu’ils contractent dans le cours de leur vie commune.

Les mouvemens mesurés et réguliers s’exécutent avec moins de fatigue. Ceux qui les voient ou les entendent en saisissent l’ordre ou les rapports avec plus de facilité. Ils sont donc, par cette double raison, une source de plaisir. Aussi l’origine de la danse, de la musique, de la poésie, remonte-t-elle à la première enfance de la société. La danse y est employée pour l’amusement de la jeunesse, et dans les fêtes publiques. On y trouve des chansons d’amour et des chants de guerre: on y sait même fabriquer quelques instrumens de musique. L’art de l’éloquence n’est pas absolument inconnu dans ces peuplades: du moins on y sait prendre dans les discours d’appareil un ton plus grave et plus solemnel; et même alors l’exagération oratoire ne leur est point étrangère.

La vengeance et la cruauté à l’égard des ennemis érigée en vertu, l’opinion qui condamne les femmes à une sorte d’esclavage, le droit de commander à la guerre regardé comme la prérogative d’une famille, enfin les premières idées des diverses espèces de superstitions, telles sont les erreurs qui distinguent cette époque, et dont il faudra rechercher l’origine et développer les motifs. Car l’homme n’adopte pas sans raison l’erreur, que sa première éducation ne lui a pas rendue en quelque sorte naturelle: s’il en reçoit une nouvelle, c’est qu’elle est liée à des erreurs de l’enfance, c’est que ses intérêts, ses passions, ses opinions, ou les événemens l’ont disposé à la recevoir.

Quelques connoissances grossières d’astronomie, celles de quelques plantes médicinales employées pour guérir les maladies ou les blessures, sont les seules sciences des sauvages; et déjà elles sont corrompues par un mélange de superstition.

Mais cette même époque nous présente encore un fait important dans l’histoire de l’esprit humain. On peut y observer les premières traces d’une institution, qui a eu sur sa marche des influences opposées, accélérant le progrès des lumières, en même temps qu’elle répandoit l’erreur; enrichissant les sciences de vérités nouvelles, mais précipitant le peuple dans l’ignorance et dans la servitude religieuse, et faisant acheter quelques bienfaits passagers par une longue et honteuse tyrannie.

J’entends ici la formation d’une classe d’hommes dépositaires des principes des sciences ou des procédés des arts, des mystères ou des cérémonies de la religion, des pratiques de la superstition, souvent même des secrets de la législation et de la politique. J’entends cette séparation de l’espèce humaine en deux portions; l’une destinée à enseigner, l’autre faite pour croire; l’une cachant orgueilleusement ce qu’elle se vante de savoir, l’autre recevant avec respect ce qu’on daigne lui révéler; l’une voulant s’élever au-dessus de la raison, et l’autre renonçant humblement à la sienne, et se rabaissant au-dessous de l’humanité, en reconnoissant dans d’autres hommes des prérogatives supérieures à leur commune nature.

Cette distinction, dont, à la fin du XVIIIe siècle, nos prêtres nous offrent encore les restes, se trouve chez les sauvages les moins civilisés, qui ont déjà leurs charlatans et leurs sorciers. Elle est trop générale, on la rencontre trop constamment à toutes les époques de la civilisation, pour qu’elle n’ait pas un fondement dans la nature même: aussi trouverons-nous dans ce qu’étoient les facultés de l’homme à ces premiers temps des sociétés, la cause de la crédulité des premières dupes, comme celle de la grossière habileté des premiers imposteurs.

DEUXIÈME ÉPOQUE. LES PEUPLES PASTEURS.

Passage de cet état à celui des peuples agriculteurs.

L’idée de conserver les animaux pris à la chasse dut se présenter aisément, lorsque la douceur de ces animaux en rendoit la garde facile, que le terrain des habitations leur fournissoit une nourriture abondante, que la famille avoit du superflu, et qu’elle pouvoit craindre d’être réduite à la disette par le mauvais succès d’une autre chasse, ou par l’intempérie des saisons.

Après avoir gardé ces animaux comme une simple provision, l’on observa qu’ils pouvoient se multiplier, et offrir par-là une ressource plus durable. Leur lait en présentoit une nouvelle; et ces produits d’un troupeau qui, d’abord, n’étoient qu’un supplément à celui de la chasse, devinrent un moyen de subsistance plus assuré, plus abondant, moins pénible. La chasse cessa donc d’être le premier, et ensuite, d’être même comptée au nombre de ces moyens; elle ne fut plus conservée que comme un plaisir, comme une précaution nécessaire pour éloigner les bêtes féroces des troupeaux qui, étant devenus plus nombreux, ne pouvoient plus trouver une nourriture suffisante autour des habitations.

Une vie plus sédentaire, moins fatigante, offroit un loisir favorable au développement de l’esprit humain. Assurés de leur subsistance, n’étant plus inquiets pour leurs premiers besoins, les hommes cherchèrent des sensations nouvelles dans les moyens d’y pourvoir.

Les arts firent quelques progrès; on acquit quelques lumières sur celui de nourrir les animaux domestiques, d’en favoriser la reproduction, et même d’en perfectionner les espèces.

On apprit à employer la laine pour les vêtemens, à substituer l’usage des tissus à celui des peaux.

La société dans les familles devint plus douce, sans devenir moins intime. Comme les troupeaux de chacune d’elles ne pouvoient se multiplier avec égalité, il s’établit une différence de richesse. Alors, on imagina de partager le produit de ses troupeaux avec un homme qui n’en avoit pas, et qui devoit consacrer son temps et ses forces aux soins qu’ils exigent. Alors, on vit que le travail d’un individu jeune, bien constitué, valoit plus que ne coûtoit sa subsistance rigoureusement nécessaire; et l’on prit l’habitude de garder les prisonniers de guerre pour esclaves, au lieu de les égorger.

L’hospitalité, qui se pratique aussi chez les sauvages, prend chez les peuples pasteurs un caractère plus prononcé, plus solemnel, même parmi ceux qui errent dans des chariots ou sous des tentes. Il s’offre de plus fréquentes occasions de l’exercer réciproquement d’individu à individu, de famille à famille, de peuple à peuple. Cet acte d’humanité devient un devoir social, et on l’assujettit à des règles.