SigPhi · Condorcet

Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain

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Ainsi une connoissance générale, des droits naturels de l’homme, l’opinion même que ces droits sont inaliénables et imprescriptibles, un vœu fortement prononcé pour la liberté de penser et d’écrire, pour celle du commerce et de l’industrie, pour le soulagement du peuple, pour la proscription de toute loi pénale contre les religions dissidentes, pour l’abolition de la torture et des supplices barbares; le désir d’une législation criminelle plus douce, d’une jurisprudence qui donnât à l’innocence une entière sécurité, d’un code civil plus simple, plus conforme à la raison et à la nature; l’indifférence pour les religions, placées enfin au nombre des superstitions ou des inventions politiques; la haine de l’hypocrisie et du fanatisme; le mépris des préjugés; le zèle pour la propagation des lumières; ces principes passant peu-à-peu des ouvrages des philosophes dans toutes les classes de la société, où l’instruction s’étendoit plus loin que le catéchisme et l’écriture, devinrent la profession commune, le symbole de tous ceux qui n’étoient ni machiavélistes ni imbécilles. Dans quelques pays ces principes formoient une opinion publique assez générale, pour que la masse même du peuple parût prête à se laisser diriger par elle et à lui obéir. Le sentiment de l’humanité, c’est-à-dire, celui d’une compassion tendre, active pour tous les maux qui affligent l’espèce humaine, d’une horreur pour tout ce qui, dans les institutions publiques, dans les actes du gouvernement, dans les actions privées, ajoutoit des douleurs nouvelles aux douleurs inévitables de la nature; ce sentiment d’humanité étoit une conséquence naturelle de ces principes; il respiroit dans tous les écrits, dans tous les discours, et déjà son heureuse influence s’étoit manifestée dans les lois, dans les institutions publiques même des peuples soumis au despotisme.

Les philosophes des diverses nations embrassant, dans leurs méditations, les intérêts de l’humanité entière sans distinction de pays, de race ou de secte, formoient, malgré la différence de leurs opinions spéculatives, une phalange fortement unie contre toutes les erreurs, contre tous les genres de tyrannie. Animés par le sentiment d’une philanthropie universelle, ils combattoient l’injustice, lorsqu’étrangère à leur patrie, elle ne pouvoit les atteindre; ils la combattoient encore, lorsque c’étoit leur patrie même qui s’en rendoit coupable envers d’autres peuples; ils s’élevoient en Europe contre les crimes dont l’avidité souille les rivages de l’Amérique, de l’Afrique ou de l’Asie. Les philosophes de l’Angleterre et de la France s’honoroient de prendre le nom, de remplir les devoirs d’amis de ces mêmes noirs, que leurs stupides tyrans dédaignoient de compter au nombre des hommes. Les éloges des écrivains français étoient le prix de la tolérance accordée en Russie et en Suède, tandis que Becaria réfutoit en Italie les maximes barbares de la jurisprudence française.

On cherchoit en France à guérir l’Angleterre de ses préjugés commerciaux, de son respect superstitieux pour les vices de sa constitution et de ses lois, tandis que le respectable Howard dénonçoit aux Français la barbare insouciance qui, dans leurs cachots et leurs hôpitaux, immoloit tant de victimes humaines.

Les violences ou la séduction des gouvernemens, l’intolérance des prêtres, les préjugés nationaux eux-mêmes, avoient perdu le funeste pouvoir d’étouffer la voix de la vérité, et rien ne pouvoit soustraire, ni les ennemis de la raison, ni les oppresseurs de la liberté, à un jugement qui devenoit bientôt celui de l’Europe entière.

Enfin, on y vit se développer une doctrine nouvelle, qui devoit porter le dernier coup à l’édifice déjà chancelant des préjugés: c’est celle de la perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine, doctrine dont Turgot, Price et Priestley ont été les premiers et les plus illustres apôtres; elle appartient à la dixième époque, où nous la développerons avec étendue. Mais nous devons exposer ici l’origine et les progrès d’une fausse philosophie, contre laquelle l’appui de cette doctrine est devenu si nécessaire au triomphe de la raison.

Née dans les uns de l’orgueil, dans les autres de l’intérêt, ayant pour but secret de perpétuer l’ignorance, et de prolonger le règne des erreurs, on en a vu les nombreux sectateurs, tantôt corrompre la raison par de brillans paradoxes, ou la séduire par la paresse commode d’un pyrrhonisme absolu; tantôt mépriser assez l’espèce humaine pour annoncer que le progrès des lumières seroit inutile ou dangereux à son bonheur comme à sa liberté; tantôt enfin, l’égarer par le faux enthousiasme d’une grandeur ou d’une sagesse imaginaires, qui dispensent la vertu d’être éclairée, et le bon sens de s’appuyer sur des connoissances réelles; ici, parler de la philosophie et des sciences profondes comme de théories trop supérieures à un être borné, entouré de besoins, et soumis à des devoirs journaliers et pénibles; ailleurs, les dédaigner comme un ramas de spéculations incertaines, exagérées, qui doivent disparoître devant l’expérience des affaires et l’habileté d’un homme d’état. Sans cesse on les entendoit se plaindre de la décadence des lumières au milieu de leurs progrès, gémir sur la dégradation de l’espèce humaine, à mesure que les hommes se ressouvenoient de leurs droits, se servoient de leur raison; annoncer même l’époque prochaine d’une de ces oscillations qui doivent la ramener à la barbarie, à l’ignorance, à l’esclavage, au moment où tout se réunissoit pour prouver qu’elle n’avoit plus à les redouter. Ils sembloient humiliés de son perfectionnement, parce qu’ils ne partageoient point la gloire d’y avoir contribué, ou effrayés de ses progrès, qui leur annonçoient la chute de leur importance ou de leur pouvoir. Cependant, quelques charlatans plus habiles que ceux qui, d’une main mal-adroite, s’efforçoient d’étayer l’édifice des superstitions antiques, dont la philosophie avoit sapé les fondemens, tentèrent, les uns d’en employer les ruines à l’établissement d’un systême religieux, où l’on exigeroit de la raison, rétablie dans ses droits, qu’une demi-soumission; où elle resteroit presque libre dans sa croyance, pourvu qu’elle consentît à croire quelque chose d’incompréhensible; tandis que d’autres essayoient de ressusciter dans des associations secrètes, les mystères oubliés de l’ancienne théurgie; et laissant au peuple ses vieilles erreurs, enchaînant leurs disciples par des superstitions nouvelles, ils osoient espérer de rétablir, en faveur de quelques adeptes, l’ancienne tyrannie des rois-pontifes de l’Inde et de l’Égypte. Mais la philosophie, appuyée sur cette base inébranlable que les sciences lui avoient préparée, leur opposoit une barrière contre laquelle leurs impuissans efforts devoient bientôt se briser.

En comparant la disposition des esprits, dont j’ai ci-dessus tracé l’esquisse, avec ce systême politique des gouvernemens, on pouvoit aisément prévoir qu’une grande révolution étoit infaillible: et il n’étoit pas difficile de juger qu’elle ne pouvoit être amenée que de deux manières; il falloit, ou que le peuple établît lui-même ces principes de la raison et de la nature, que la philosophie avoit su lui rendre chers; ou que les gouvernemens se hâtassent de le prévenir, et réglassent leur marche sur celle de ses opinions. L’une de ces révolutions devoit être plus entière et plus prompte, mais plus orageuse; l’autre plus lente, plus incomplète, mais plus tranquille; dans l’une, on devoit acheter la liberté et le bonheur par des maux passagers; dans l’autre, on évitoit ces maux, mais en retardant pour long-temps, peut-être, la jouissance d’une partie des biens que cependant elle devoit infailliblement produire.

La corruption et l’ignorance des gouvernemens ont préféré le premier moyen, et le triomphe rapide de la raison et de la liberté a vengé le genre humain.

Le simple bon sens avoit appris aux habitans des colonies britanniques, que des Anglois, nés au delà de l’Océan Atlantique, avoient reçu de la nature, précisément les mêmes droits que d’autres Anglois nés sous le méridien de Greenwich, et qu’une différence de soixante-dix degrés de longitude n’avoit pu les changer. Ils connoissoient, peut-être mieux que les Européens, quels étoient ces droits communs à tous les individus de l’espèce humaine, et ils y comprenoient celui de ne payer aucune taxe sans y avoir consenti. Mais le gouvernement britannique faisoit semblant de croire que Dieu avoit créé l’Amérique comme l’Asie, pour le plaisir des habitans de Londres, et vouloit en effet tenir entre ses mains, au delà des mers, une nation sujette, dont il se serviroit, quand il en seroit temps, pour opprimer l’Angleterre européenne. Il ordonna aux dociles représentans du peuple anglois, de violer les droits de l’Amérique, et de la soumettre à des taxes involontaires. Elle prononça que l’injustice avoit brisé ses liens, et déclara son indépendance.

On vit alors, pour la première fois, un grand peuple délivré de toutes ses chaînes, se donner paisiblement à lui-même la constitution et les lois qu’il croyoit les plus propres à faire son bonheur; et comme sa position géographique, son ancien état politique l’obligeoient à former une république fédérative, on vit se préparer à la fois dans son sein treize constitutions républicaines, ayant pour base une reconnoissance solemnelle des droits naturels de l’homme, et, pour premier objet, la conservation de ces droits. Nous tracerons le tableau de ces constitutions; nous montrerons ce qu’elles doivent aux progrès des sciences politiques, et ce que les préjugés de l’éducation ont pu y mêler des anciennes erreurs; pourquoi, par exemple, le systême de l’équilibre des pouvoirs en altère encore la simplicité; pourquoi elles ont eu pour principe l’identité des intérêts, plus encore que l’égalité des droits. Nous prouverons non-seulement, combien ce principe de l’identité des intérêts, si on en fait la règle des droits politiques, en est une violation à l’égard de ceux auxquels on se permet de ne pas en laisser l’entier exercice, mais que cette identité cesse d’exister, précisément dans l’instant même où elle devient une véritable inégalité. Nous insisterons sur cet objet, parce que cette erreur est la seule qui soit encore dangereuse, parce qu’elle est la seule dont les hommes vraiment éclairés ne soient pas encore désabusés. Nous montrerons comment les républiques américaines ont réalisé cette idée, alors presque nouvelle en théorie, de la nécessité d’établir et de régler, par la loi, un mode régulier et paisible pour réformer les constitutions elles-mêmes, et de séparer ce pouvoir de celui de faire des lois.

Mais dans la guerre qui s’élevoit entre deux peuples éclairés, dont l’un défendoit les droits naturels de l’humanité, dont l’autre leur opposoit la doctrine impie qui soumet ces droits à la prescription, aux intérêts politiques, aux conventions écrites; cette grande cause fut plaidée au tribunal de l’opinion, en présence de l’Europe entière; les droits des hommes furent hautement soutenus et développés sans restriction, sans réserve, dans des écrits qui circuloient avec liberté des bords de la Néva à ceux du Guadalquivir. Ces discussions pénétrèrent dans les contrées les plus asservies, dans les bourgades les plus reculées, et les hommes qui les habitoient furent étonnés d’entendre qu’ils avoient des droits; ils apprirent à les connoître; ils surent que d’autres hommes osoient les reconquérir ou les défendre.

La révolution américaine devoit donc s’étendre bientôt en Europe; et s’il y existoit un peuple où l’intérêt pour la cause des Américains eût répandu, plus qu’ailleurs, leurs écrits et leurs principes; qui fût à la fois le pays le plus éclairé et un des moins libres; celui où les philosophes avoient le plus de véritables lumières, et le gouvernement, une ignorance plus insolente et plus profonde; un peuple où les lois fussent assez au-dessous de l’esprit public, pour qu’aucun orgueil national, aucun préjugé, ne l’attachât à ses institutions antiques; ce peuple n’étoit-il point destiné, par la nature même des choses, à donner le premier mouvement à cette révolution, que les amis de l’humanité attendoient avec tant d’espoir et d’impatience? Elle devoit donc commencer par la France.

La maladresse de son gouvernement a précipité cette révolution; la philosophie en a dirigé les principes; la force populaire a détruit les obstacles qui pouvoient arrêter les mouvemens.

Elle a été plus entière que celle de l’Amérique, et par conséquent moins paisible dans l’intérieur, parce que les Américains, contens des lois civiles et criminelles qu’ils avoient reçues de l’Angleterre, n’ayant point à réformer un systême vicieux d’impositions; n’ayant à détruire, ni tyrannies féodales, ni distinctions héréditaires, ni corporations privilégiées, riches ou puissantes, ni un systême d’intolérance religieuse, se bornèrent à établir de nouveaux pouvoirs, à les substituer à ceux que la nation britannique avoit jusqu’alors exercés sur eux. Rien, dans ces innovations, n’atteignoit la masse du peuple; rien ne changeoit les relations qui s’étoient formées entre les individus. En France, par la raison contraire, la révolution devoit embrasser l’économie tout entière de la société, changer toutes les relations sociales, et pénétrer jusqu’aux derniers anneaux de la chaîne politique; jusqu’aux individus qui, vivant en paix de leurs biens ou de leur industrie, ne tiennent aux mouvemens publics ni par leurs opinions, ni par leurs occupations, ni par des intérêts de fortune, d’ambition ou de gloire.

Les Américains, qui paroissoient ne combattre que contre les préjugés tyranniques de la mère-patrie, eurent pour alliés les puissances rivales de l’Angleterre; tandis que les autres, jalouses de ses richesses et de son orgueil, hâtoient, par des vœux secrets, le triomphe de la justice; ainsi, l’Europe entière parut réunie contre les oppresseurs. Les François, au contraire, ont attaqué en même-temps, et le despotisme des rois, et l’inégalité politique des constitutions à demi-libres, et l’orgueil des nobles, et la domination, l’intolérance, les richesses des prêtres, et les abus de la féodalité, qui couvrent encore l’Europe presque entière; et les puissances de l’Europe ont dû se liguer en faveur de la tyrannie. Ainsi, la France n’a pu voir s’élever en sa faveur, que la voix de quelques sages, et le vœu timide des peuples opprimés, secours que la calomnie devoit encore s’efforcer de lui ravir.

Nous montrerons pourquoi les principes sur lesquels la constitution et les lois de la France ont été combinées, sont plus purs, plus précis, plus profonds, que ceux qui ont dirigé les Américains; pourquoi ils ont échappé bien plus complètement à l’influence de toutes les espèces de préjugés; comment l’égalité des droits n’y a, nulle part, été remplacée par cette identité d’intérêt, qui n’en est que le foible et hypocrite supplément; comment on y a substitué les limites des pouvoirs, à ce vain équilibre si long-temps admiré; comment, dans une grande nation, nécessairement dispersée et partagée en un grand nombre d’assemblées isolées et partielles, on a osé, pour la première fois, conserver au peuple son droit de souveraineté, celui de n’obéir qu’à des lois dont le mode de formation, si elle est confiée à des représentans, ait été légitimé par son approbation immédiate; dont, si elles blessent ses droits ou ses intérêts, il puisse toujours obtenir la réforme, par un acte régulier de sa volonté souveraine.

Depuis le moment où le génie de Descartes imprima aux esprits cette impulsion générale, premier principe d’une révolution dans les destinées de l’espèce humaine, jusqu’à l’époque heureuse de l’entière et pure liberté sociale, où l’homme n’a pu remplacer son indépendance naturelle, qu’après avoir passé par une longue suite de siècles d’esclavage et de malheur, le tableau du progrès des sciences mathématiques et physiques nous présente un horizon immense, dont il faut distribuer et ordonner les diverses parties, si l’on veut en bien saisir l’ensemble, en bien observer les rapports.

non-seulement, l’application de l’algèbre à la géométrie, devint une source féconde de découvertes dans ces deux sciences, mais en prouvant, par ce grand exemple, comment les méthodes du calcul des grandeurs en général, pouvoient s’étendre à toutes les questions qui avoient pour objet la mesure de l’étendue; Descartes annonçoit d’avance qu’elles seroient employées, avec un succès égal, à tous les objets dont les rapports sont susceptibles d’être évalués avec précision, et cette grande découverte, en montrant pour la première fois ce dernier but des sciences, d’assujétir toutes les vérités à la rigueur du calcul, donnoit l’espérance d’y atteindre, et en faisoit entrevoir les moyens.

Bientôt à cette découverte succéda celle d’un calcul nouveau, qui enseigne à trouver les rapports des accroissemens ou des décroissemens successifs d’une quantité variable, ou à retrouver la quantité elle-même, d’après la connoissance de ce rapport; soit que l’on suppose à ces accroissemens une grandeur finie, soit qu’on n’en cherche le rapport que pour l’instant où ils s’évanouissent; méthode qui, s’étendant à toutes les combinaisons de grandeurs variables, à toutes les hypothèses de leurs variations, conduit également à déterminer, pour toutes les choses dont les changemens sont susceptibles d’une mesure précise, soit les rapports de leurs élémens, soit les rapports des choses, d’après la connoissance de ceux qu’elles ont entre elles-mêmes, lorsque ceux de leurs élémens sont seulement connus.

On doit à Newton et à Leibnitz l’invention de ces calculs, dont les travaux des géomètres de la génération précédente avoient préparé la découverte. Leurs progrès, non interrompus depuis plus d’un siècle, ont été l’ouvrage et ont fait la gloire de plusieurs hommes de génie, et ils présentent, aux yeux du philosophe qui peut les observer, même sans les suivre, un monument imposant des forces de l’intelligence humaine. En exposant la formation et les principes de la langue de l’algèbre, la seule vraiment exacte, vraiment analytique qui existe encore; la nature des procédés tecniques de cette science; la comparaison de ces procédés avec les opérations naturelles de l’entendement humain, nous montrerons que, si cette méthode n’est, par elle-même, qu’un instrument particulier à la science des quantités, elle renferme les principes d’un instrument universel, applicables à toutes les combinaisons d’idées.

La mécanique rationnelle devient bientôt une science vaste et profonde. Les véritables lois du choc des corps, sur lesquelles Descartes s’étoit trompé, sont enfin connues.

Huyghens découvre celles du mouvement d’un corps dans le cercle; il donne en même temps la méthode de déterminer à quel cercle chaque élément d’une courbe quelconque doit appartenir. En réunissant ces deux théories, Newton trouva la théorie du mouvement curviligne; il l’applique à ces lois, suivant lesquelles Kepler a découvert que les planètes parcouroient leurs orbites elliptiques.

Une planète, qu’on suppose lancée dans l’espace en un instant donné, avec une vîtesse et suivant une direction déterminée, parcourt, autour du soleil, une ellipse en vertu d’une force dirigée vers cet astre, et proportionnelle à la raison inverse du carré des distances. La même force retient les satellites dans leurs orbites, autour de la planète principale. Elle s’étend à tout le systême des corps célestes; elle est réciproque entre tous les élémens qui les composent.

La régularité des ellipses planétaires en est troublée, et le calcul explique, avec précision, jusqu’aux nuances les plus légères de ces perturbations. Elle agit sur les comètes, dont la même théorie enseigne à déterminer les orbites, à prédire le retour. Les mouvemens observés dans les axes de rotation de la terre et de la lune, attestent encore l’existence de cette force universelle. Elle est enfin la cause de la pesanteur des corps terrestres, dans lesquels elle paroît constante, parce que nous ne pouvons les observer à des distances assez différentes entre elles, du centre d’action.

Ainsi, l’homme a connu enfin, pour la première fois, une des lois physiques de l’univers, et elle est unique encore jusqu’ici, comme la gloire de celui qui l’a révélée.

Cent ans de travaux ont confirmé cette loi, à laquelle tous les phénomènes célestes ont paru soumis avec une exactitude pour ainsi dire miraculeuse; toutes les fois qu’un d’eux a paru s’y soustraire, cette incertitude passagère est devenue bientôt le sujet d’un nouveau triomphe.

La philosophie est presque toujours forcée de chercher, dans les ouvrages d’un homme de génie, le fil secret qui l’a dirigé; mais ici, l’intérêt inspiré par l’admiration a fait découvrir et conserver, des anecdotes précieuses qui permettent de suivre pas à pas la marche de Newton. Elles nous serviront à montrer comment les heureuses combinaisons du hasard concourent, avec les efforts du génie, à une grande découverte, et comment des combinaisons moins favorables auroient pu les retarder, ou les réserver à d’autres mains.

Mais Newton fit plus, peut-être, pour les progrès de l’esprit humain, que de découvrir cette loi générale de la nature; il apprit aux hommes à n’admettre, dans la physique, que des théories précises et calculées, qui rendissent raison non-seulement de l’existence d’un phénomène, mais de sa quantité, de son étendue. Cependant, on l’accusa de renouveler ces qualités occultes des anciens, parce qu’il s’étoit borné à renfermer la cause générale des phénomènes célestes dans un fait simple, dont l’observation prouvoit l’incontestable réalité. Et cette accusation même prouve combien les méthodes des sciences avoient encore besoin d’être éclairées par la philosophie.

Une foule de problêmes de statique, de dynamique, avoient été successivement proposés et résolus, lorsque d’Alembert découvre un principe général, qui suffit seul pour déterminer le mouvement d’un nombre quelconque de points, animés de forces quelconques, et liés entre eux par des conditions. Bientôt il étend ce même principe aux corps finis d’une figure déterminée; à ceux qui, élastiques ou flexibles, peuvent changer de figure, mais d’après certaines lois, et en conservant certaines relations entre leurs parties; enfin, aux fluides eux-mêmes, soit qu’ils conservent la même densité, soit qu’ils se trouvent dans l’état d’expansibilité. Un nouveau calcul étoit nécessaire pour résoudre ces dernières questions, il ne peut échapper à son génie, et la mécanique n’est plus qu’une science de pur calcul.

Ces découvertes appartiennent aux sciences mathématiques; mais la nature, soit de cette loi de la gravitation universelle, soit de ces principes de mécanique, les conséquences qu’on peut en tirer pour l’ordre éternel de l’univers, sont du ressort de la philosophie. On apprit que tous les corps sont assujétis à des lois nécessaires, qui tendent par elles-mêmes à produire ou à maintenir l’équilibre, à faire naître ou à conserver la régularité dans les mouvemens.

La connoissance de celles qui président aux phénomènes célestes, les découvertes de l’analyse mathématique qui conduisent à des méthodes plus précises d’en calculer les apparences, cette perfection dont on n’avoit pas même conçu l’espérance, à laquelle sont portés, et les instrumens d’optique, et ceux où l’exactitude des divisions devient la mesure de celle des observations; la précision des machines destinées à mesurer le temps; le goût plus général pour les sciences, qui s’unit à l’intérêt des gouvernemens pour multiplier les astronomes et les observatoires; toutes ces causes réunies assurent les progrès de l’astronomie. Le ciel s’enrichit pour l’homme de nouveaux astres, et il sait en déterminer et en prévoir avec exactitude, et la position, et les mouvemens.

La physique, se délivrant peu à peu des explications vagues introduites par Descartes, comme elle s’étoit débarrassée des absurdités scolastiques, n’est plus que l’art d’interroger la nature par des expériences, pour chercher à en déduire ensuite, par le calcul, des faits plus généraux.

La pesanteur de l’air est connue et mesurée; on découvre que la transmission de la lumière n’est pas instantanée, on en détermine la vîtesse; on calcule les effets qui doivent en résulter, pour la position apparente des corps célestes; le rayon solaire est décomposé en rayons plus simples, différemment réfrangibles et diversement colorés. L’arc-en-ciel est expliqué, et les moyens de produire ou de faire disparoître ses couleurs, sont soumis au calcul. L’électricité, qui n’étoit connue que par la propriété de certaines substances, d’attirer les corps légers, après avoir été frottées, devient un des phénomènes généraux de l’univers. La cause de la foudre n’est plus un secret, et Franklin dévoile aux hommes l’art de la tourner et de la diriger à leur gré. Des instrumens nouveaux sont employés à mesurer les variations du poids de l’atmosphère, celles de l’humidité de l’air et les degrés de température des corps. Une science nouvelle, sous le nom de météorologie, apprend à connoître, quelquefois à prévoir les phénomènes de l’atmosphère, dont elle nous fera découvrir un jour les lois encore inconnues.

En présentant le tableau de ces découvertes, nous montrerons comment les méthodes, qui ont conduit les physiciens dans leurs recherches, se sont épurées et perfectionnées; comment l’art de faire les expériences, de construire les instrumens, a successivement acquis plus de précision; de manière que la physique, non-seulement s’est enrichie chaque jour de vérités nouvelles, mais que les vérités déjà prouvées ont acquis une exactitude plus grande; que non-seulement une foule de faits inconnus ont été observés, analysés, mais que tous ont été soumis, dans leurs détails, à des mesures plus rigoureuses.

La physique n’avoit eu à combattre que les préjugés de la scolastique, et l’attrait, si séduisant pour la paresse, des hypothèses générales. D’autres obstacles retardoient les progrès de la chimie. On avoit imaginé qu’elle devoit donner le secret de faire de l’or, et celui de rendre immortel.

Les grands intérêts rendent l’homme superstitieux. On ne crut pas que de telles promesses, qui caressoient les deux plus fortes passions des ames vulgaires, et allumoient encore celle de la gloire, pussent être remplies par des moyens ordinaires; et tout ce que la crédulité en délire avoit jamais inventé d’extravagances sembloit s’être réuni dans la tête des chimistes.

Mais ces chimères cédèrent peu-à-peu à la philosophie mécanique de Descartes, qui rejetée elle-même, fit place à une chimie vraiment expérimentale. L’observation des phénomènes qui accompagnoient les compositions et les décompositions réciproques des corps, la recherche des lois de ces opérations, l’analyse des substances en élémens de plus en plus simples, acquirent une précision, une rigueur toujours croissante.

Mais il faut ajouter à ces progrès de la chimie, quelques-uns de ces perfectionnemens qui, embrassant le systême entier d’une science, et consistant encore plus à en étendre les méthodes, qu’à augmenter le nombre des vérités qui en forment l’ensemble, présagent et préparent une heureuse révolution. Telle a été la découverte des nouveaux moyens de retenir, de soumettre aux expériences les fluides expansibles qui s’y étoient jusqu’alors, dérobés; découverte qui permettant d’agir sur une classe entière d’êtres nouveaux, et sur ceux déjà connus, réduits à un état où ils échappoient à nos recherches; qui ajoutant un élément de plus à presque toutes les combinaisons, a changé pour ainsi dire le systême entier de la chimie. Telle a été la formation d’une langue, où les noms qui désignent les substances, expriment tantôt les rapports ou les différences de celles qui ont un élément commun, tantôt la classe à laquelle elles appartiennent; on y peut ajouter encore, soit l’usage d’une écriture scientifique, où ces substances sont représentées par des caractères analytiquement combinés, et qui peut même exprimer les opérations les plus communes, et les lois générales des affinités; soit l’emploi de tous les moyens, de tous les instrumens, qui servent dans la physique à calculer avec une rigoureuse précision le résultat des expériences; soit enfin l’application du calcul aux phénomènes de la cristallisation, aux lois suivant lesquelles les élémens de certains corps, affectent, en se réunissant, des formes régulières et constantes.

Les hommes, qui n’avoient su long-temps qu’expliquer par des rêves superstitieux ou philosophiques, la formation du globe, avant de chercher à le bien connoître, ont enfin senti la nécessité d’étudier avec une attention scrupuleuse, soit à la surface, soit dans cette partie de l’intérieur où leurs besoins les ont fait pénétrer, et les substances qui s’y trouvent, et leur distribution fortuite ou régulière, et la disposition des masses qu’elles y ont formées. Ils ont appris à y reconnoître les traces de l’action lente et long-temps prolongée de l’eau de la mer, des eaux terrestres et du feu; à distinguer la partie de la surface et de la croûte extérieure du globe, où les inégalités, la disposition des substances qu’on y trouve, et souvent ces substances mêmes, sont l’ouvrage de ces agens; d’avec cette autre portion, formée en grande partie des substances hétérogènes et portant des marques de révolutions plus anciennes, dont les agens nous sont encore inconnus.

Les minéraux, les végétaux, les animaux, se divisent en plusieurs espèces, dont les individus ne diffèrent que par des variétés insensibles, peu constantes, ou produites par des causes purement locales: plusieurs de ces espèces se rapprochent par un nombre plus ou moins grand de qualités communes qui servent à établir des divisions successives et de plus en plus étendues. Les naturalistes ont appris à classer méthodiquement les individus d’après des caractères déterminés, faciles à saisir, seul moyen de se reconnoître au milieu de cette innombrable multitude d’êtres divers. Ces méthodes sont une espèce de langue réelle, où chaque objet est désigné par quelques-unes de ses qualités les plus constantes, et au moyen de laquelle, en connoissant ces qualités, on peut retrouver le nom que porte un objet dans la langue de convention. Ces mêmes langues lorsqu’elles sont bien faites, apprennent encore quelles sont pour chaque classe d’êtres naturels, les qualités vraiment essentielles, dont la réunion emporte une ressemblance plus ou moins entière dans le reste de leurs propriétés.

Si l’on a vu quelquefois cet orgueil qui grossit aux yeux des hommes les objets d’une étude exclusive et de connoissances péniblement acquises, attacher à ces méthodes une importance exagérée, et prendre pour la science même ce qui n’étoit en quelque sorte que le dictionnaire et la grammaire de sa langue réelle, souvent aussi, par un excès contraire, une fausse philosophie a trop rabaissé ces mêmes méthodes, en les confondant avec des nomenclatures arbitraires, comme de futiles et laborieuses compilations.