Alors un espace de terrain de plus en plus resserré pourra produire une masse de denrées d’une plus grande utilité ou d’une valeur plus haute; des jouissances plus étendues pourront être obtenues avec une moindre consommation; le même produit de l’industrie répondra à une moindre destruction de productions premières, ou deviendra d’un usage plus durable. L’on saura choisir, pour chaque sol, les productions qui sont relatives à plus de besoins entre les productions qui peuvent satisfaire aux besoins d’un même genre, celles qui satisfont une plus grande masse, en exigeant moins de travail et moins de consommation réelle. Ainsi, sans aucun sacrifice, les moyens de conservation, d’économie dans la consommation, suivront les progrès de l’art de reproduire les diverses substances, de les préparer, d’en fabriquer les produits.
Ainsi, non-seulement le même espace de terrain pourra nourrir plus d’individus; mais chacun d’eux, moins péniblement occupé, le sera d’une manière plus productive, et pourra mieux satisfaire à ses besoins.
Mais dans ces progrès de l’industrie et du bien-être, dont il résulte une proportion plus avantageuse entre les facultés, et l’homme, et ses besoins; chaque génération, soit par ces progrès, soit par la conservation des produits d’une industrie antérieure, est appelée à des jouissances plus étendues, et dès-lors, par une suite de la constitution physique de l’espèce humaine, à un accroissement dans le nombre des individus; alors, ne doit-il pas arriver un terme où ces lois, également nécessaires, viendroient à se contrarier? où l’augmentation du nombre des hommes surpassant celle de leurs moyens, il en résulteroit nécessairement, sinon une diminution continue de bien-être et de population, une marche vraiment rétrograde, du moins une sorte d’oscillation entre le bien et le mal? Cette oscillation dans les sociétés arrivées à ce terme, ne seroit-elle pas une cause toujours subsistante de misères en quelque sorte périodiques? Ne marqueroit-elle pas la limite où toute amélioration deviendroit impossible, et à la perfectibilité de l’espèce humaine, le terme qu’elle atteindroit dans l’immensité des siècles, sans pouvoir jamais le passer?
Il n’est personne qui ne voie sans doute combien ce temps est éloigné de nous; mais devons-nous y parvenir un jour? Il est également impossible de prononcer pour ou contre la réalité future d’un événement, qui ne se réaliseroit qu’à une époque où l’espèce humaine auroit nécessairement acquis des lumières dont nous pouvons à peine nous faire une idée. Et qui, en effet, oseroit deviner ce que l’art de convertir les élémens en substances propres à notre usage doit devenir un jour?
Mais en supposant que ce terme dût arriver, il n’en résulteroit rien d’effrayant, ni pour le bonheur de l’espèce humaine, ni pour sa perfectibilité indéfinie; si on suppose qu’avant ce temps les progrès de la raison ayent marché de pair avec ceux des sciences et des arts, que les ridicules préjugés de la superstition, ayent cessé de répandre sur la morale, une austérité qui la corrompt et la dégrade au lieu de l’épurer et de l’élever; les hommes sauront alors que, s’ils ont des obligations à l’égard des êtres qui ne sont pas encore, elles ne consistent pas à leur donner l’existence, mais le bonheur; elles ont pour objet le bien-être général de l’espèce humaine ou de la société dans laquelle ils vivent; de la famille à laquelle ils sont attachés; et non la puérile idée de charger la terre d’êtres inutiles et malheureux. Il pourroit donc y avoir une limite à la masse possible des subsistances, et par conséquent à la plus grande population possible, sans qu’il en résultât cette destruction prématurée, si contraire à la nature et à la prospérité sociale d’une partie des êtres qui ont reçu la vie.
Comme la découverte, ou plutôt l’analyse exacte des premiers principes de la métaphysique, de la morale, de la politique, est encore récente, et qu’elle avoit été précédée de la connoissance d’un grand nombre de vérités de détail, le préjugé qu’elles ont atteint par-là leur dernière limite s’est facilement établi; on a supposé qu’il n’y avoit rien à faire, parce qu’il ne restoit plus à détruire d’erreurs grossières, et de vérités fondamentales à établir.
Mais il est aisé de voir combien l’analyse des facultés intellectuelles et morales de l’homme, est encore imparfaite; combien la connoissance de ses devoirs, qui supposent celle de l’influence de ses actions sur le bien-être de ses semblables, sur la société dont il est membre, peut s’étendre encore par une observation plus fixe, plus approfondie, plus précise de cette influence; combien il reste de questions à résoudre, de rapports sociaux à examiner, pour connoître avec exactitude, l’étendue des droits individuels de l’homme, et de ceux que l’état social donne à tous à l’égard de chacun. A-t-on même jusqu’ici, avec quelque précision, posé les limites de ces droits, soit entre les diverses sociétés, soit de ces sociétés sur leurs membres, dans les troubles qui divisent chacune d’elles; soit enfin ceux des individus, des réunions spontanées, dans le cas d’une formation libre et primitive; ou d’une séparation devenue nécessaire?
Si on passe maintenant à la théorie qui doit diriger l’application de ces principes, et servir de base à l’art social, ne voit-on pas la nécessité d’atteindre à une précision, dont ces vérités premières ne peuvent être susceptibles dans leur généralité absolue? Sommes-nous parvenus au point de donner pour base à toutes les dispositions des lois, ou la justice, ou une utilité prouvée et reconnue, et non les vues vagues, incertaines, arbitraires, de prétendus avantages politiques? Avons-nous fixé des règles précises pour choisir, avec assurance, entre le nombre presque infini des combinaisons possibles, où les principes généraux de l’égalité et des droits naturels seroient respectés, celles qui assurent davantage la conservation de ces droits, laissent à leur exercice, à leur jouissance, une plus grande étendue, assurent davantage le repos, le bien-être des individus, la force, la paix, la prospérité des nations.
L’application du calcul des combinaisons et des probabilités, à ces mêmes sciences, promet des progrès d’autant plus importans, qu’elle est à la fois le seul moyen de donner à leurs résultats une précision presque mathématique, et d’en apprécier le degré de certitude ou de vraisemblance. Les faits sur lesquels ces résultats sont appuyés peuvent bien, sans calcul et d’après la seule observation, conduire quelquefois à des vérités générales; apprendre si l’effet produit par une telle cause a été favorable ou contraire; mais si ces faits n’ont pu être ni comptés, ni pesés; si ces effets n’ont pu être soumis à une mesure exacte, alors on ne pourra connoître celle du bien ou du mal qui résulte de cette cause; et si l’un et l’autre se compensent avec quelque égalité; si la différence n’est pas très-grande, on ne pourra même prononcer, avec quelque certitude, de quel côté penche la balance. Sans l’application du calcul, souvent il seroit impossible de choisir, avec quelque sûreté, deux combinaisons formées pour obtenir le même but, lorsque les avantages qu’elles présentent ne frappent point par une disproportion évidente. Enfin, sans ce même secours, ces sciences resteroient toujours grossières et bornées, faute d’instrumens assez finis pour y saisir la vérité fugitive, de machines assez sûres pour atteindre la profondeur de la mine, où se cachent une partie de leurs richesses.
Cependant cette application, malgré les efforts heureux de quelques géomètres, n’en est encore pour ainsi dire qu’à ses premiers élémens, et elle doit ouvrir, aux générations suivantes, une source de lumières aussi inépuisables, comme la science même du calcul, comme le nombre des combinaisons, des rapports et des faits qu’on peut y soumettre.
Il est un autre progrès de ces sciences non moins important; c’est le perfectionnement de leur langue, si vague encore et si obscure. Or, c’est à ce perfectionnement qu’elles peuvent devoir l’avantage, de devenir véritablement populaires même dans leurs premiers élémens. Le génie triomphe de ces inexactitudes des langues scientifiques comme des autres obstacles; il reconnoît la vérité malgré ce masque étranger qui la cache ou qui la déguise; mais celui qui ne peut donner à son instruction qu’un petit nombre d’instans, pourra-t-il acquérir, conserver ces notions les plus simples, si elles sont défigurées par un langage inexact? Moins il peut rassembler et combiner d’idées, plus il a besoin qu’elles soient justes, qu’elles soient précises; il ne peut trouver dans sa propre intelligence, un systême de vérités qui le défendent contre l’erreur, et son esprit qu’il n’a ni fortifié ni raffiné par un long exercice, ne peut saisir les foibles lueurs qui s’échappent, à travers les obscurités, les équivoques d’une langue imparfaite et vicieuse.
Les hommes ne pourront s’éclairer sur la nature et le développement de leurs sentimens moraux, sur les principes de la morale, sur les motifs naturels d’y conformer leurs actions, sur leurs intérêts, soit comme individus, soit comme membres d’une société, sans faire aussi dans la morale pratique des progrès non moins réels que ceux de la science même. L’intérêt mal entendu n’est-il pas la cause la plus fréquente des actions contraires au bien général? La violence des passions n’est-elle pas souvent l’effet d’habitudes, auxquelles on ne s’abandonne que par un faux calcul, ou de l’ignorance des moyens de résister à leurs premiers mouvemens, de les adoucir, d’en détourner, d’en diriger l’action.
L’habitude de réfléchir sur sa propre conduite, d’interroger et d’écouter sur elle sa raison et sa conscience, et l’habitude des sentimens doux qui confondent notre bonheur avec celui des autres, ne sont-elles pas une suite nécessaire de l’étude de la morale bien dirigée; d’une plus grande égalité dans les conditions du pacte social? Cette conscience de sa dignité qui appartient à l’homme libre, une éducation fondée sur une connoissance approfondie de notre constitution morale, ne doivent-elles pas rendre communs à presque tous les hommes, ces principes d’une justice rigoureuse et pure, ces mouvemens habituels d’une bienveillance active, éclairée, d’une sensibilité délicate et généreuse, dont la nature a placé le germe dans tous les cœurs, et qui n’attendent, pour s’y développer, que la douce influence des lumières et de la liberté? De même que les sciences mathématiques et physiques servent à perfectionner les arts employés pour nos besoins les plus simples, n’est-il pas également dans l’ordre nécessaire de la nature, que les progrès des sciences morales et politiques exercent la même action, sur les motifs qui dirigent nos sentimens et nos actions?
Le perfectionnement des lois, des institutions publiques, suite des progrès de ces sciences, n’a-t-il point pour effet de rapprocher, d’identifier l’intérêt commun de chaque homme, avec l’intérêt commun de tous? Le but de l’art social n’est-il pas de détruire cette opposition apparente? et le pays dont la constitution et les lois se conformeront le plus exactement au vœu de la raison et de la nature, n’est-il pas celui où la vertu sera plus facile, où les tentations de s’en écarter seront les plus rares et les plus foibles?
Quelle est l’habitude vicieuse, l’usage contraire à la bonne-foi, quel est même le crime, dont on ne puisse montrer l’origine, la cause première, dans la législation, dans les institutions, dans les préjugés du pays où l’on observe cet usage, cette habitude, où ce crime s’est commis?
Enfin le bien être qui suit les progrès que font les arts utiles, en s’appuyant sur une saine théorie, ou ceux d’une législation juste, qui se fonde sur les vérités des sciences politiques, ne dispose-t-il pas les hommes à l’humanité, à la bienfaisance, à la justice?
Toutes ces observations enfin que nous nous proposons de développer dans l’ouvrage même, ne prouvent-elles pas que la bonté morale de l’homme, résultat nécessaire de son organisation, est, comme toutes les autres facultés, susceptible d’un perfectionnement indéfini, et que la nature lie, par une chaîne indissoluble, la vérité, le bonheur et la vertu?
Parmi les progrès de l’esprit humain les plus importans pour le bonheur général, nous devons compter l’entière destruction des préjugés, qui ont établi entre les deux sexes, une inégalité de droits funeste à celui même qu’elle favorise. On chercheroit en vain des motifs de la justifier, par les différences de leur organisation physique, par celle qu’on voudroit trouver dans la force de leur intelligence, dans leur sensibilité morale. Cette inégalité n’a eu d’autre origine que l’abus de la force, et c’est vainement qu’on a essayé depuis de l’excuser par des sophismes.
Nous montrerons combien la destruction des usages autorisés par ce préjugé, des lois qu’il a dictées, peut contribuer à augmenter le bonheur des familles, à rendre communes les vertus domestiques, premier fondement de toutes les autres; à favoriser les progrès de l’instruction, et sur-tout à la rendre vraiment générale, soit parce qu’on l’étendroit aux deux sexes avec plus d’égalité, soit parce qu’elle ne peut devenir générale, même pour les hommes, sans le concours des mères de famille. Cet hommage trop tardif, rendu enfin à l’équité et au bon sens, ne tariroit-il pas une source trop féconde d’injustices, de cruautés et de crimes, en faisant disparoître une opposition si dangereuse, entre le penchant naturel le plus vif, le plus difficile à réprimer, et les devoirs de l’homme, ou les intérêts de la société? Ne produiroit-il pas enfin ce qui n’a jamais été jusqu’ici qu’une chimère; des mœurs nationales, douces et pures, formées, non de privations orgueilleuses, d’apparences hypocrites, de réserves imposées par la crainte de la honte ou les terreurs religieuses, mais d’habitudes librement contractées, inspirées par la nature, avouées par la raison?
Les peuples plus éclairés, se ressaisissant du droit de disposer eux-mêmes de leur sang et de leurs richesses, apprendront peu-à-peu à regarder la guerre comme le fléau le plus funeste, comme le plus grand des crimes. On verra d’abord disparoître celles, où les usurpateurs de la souveraineté des nations les entraînoient, pour de prétendus droits héréditaires.
Les peuples sauront qu’ils ne peuvent devenir conquérans sans perdre leur liberté; que des confédérations perpétuelles sont le seul moyen de maintenir leur indépendance; qu’ils doivent chercher la sûreté et non la puissance. Peu-à-peu les préjugés commerciaux se dissiperont; un faux intérêt mercantile perdra l’affreux pouvoir d’ensanglanter la terre, et de ruiner les nations sous prétexte de les enrichir. Comme les peuples se rapprocheront enfin dans les principes de la politique et de la morale, comme chacun d’eux, pour son propre avantage, appellera les étrangers à un partage plus égal des biens qu’il doit à la nature ou à son industrie, toutes ces causes qui produisent, enveniment, perpétuent les haines nationales, s’évanouiront peu-à-peu, elles ne fourniront plus à la fureur belliqueuse, ni aliment, ni prétexte.
Des institutions, mieux combinées que ces projets de paix perpétuelle, qui ont occupé le loisir et consolé l’ame de quelques philosophes, accéléreront les progrès de cette fraternité des nations; et les guerres entre les peuples, comme les assassinats, seront au nombre de ces atrocités extraordinaires qui humilient et révoltent la nature, qui impriment un long opprobre sur le pays, sur le siècle dont les annales en ont été souillées.
En parlant des beaux arts dans la Grèce, en Italie, en France, nous avons observé déjà qu’il falloit distinguer dans leurs productions, ce qui appartenoit réellement aux progrès de l’art, et ce qui n’étoit dû qu’au talent de l’artiste. Nous indiquerons ici les progrès que les arts doivent attendre encore, soit de ceux de la philosophie et des sciences, soit des observations plus nombreuses, plus approfondies, sur l’objet, sur les effets, sur les moyens de ces mêmes arts, soit enfin de la destruction des préjugés qui en ont resserré la sphère, et qui les retiennent encore sous ce joug de l’autorité, que les sciences et la philosophie ont brisé. Nous examinerons si, comme on l’a cru, ces moyens doivent s’épuiser, parce que les beautés les plus sublimes ou les plus touchantes ayant été saisies, les sujets les plus heureux ayant été traités, les combinaisons les plus simples et les plus frappantes ayant été employées, les caractères les plus fortement prononcés, les plus généraux, ayant été tracés, les plus énergiques passions, leurs expressions les plus naturelles ou les plus vraies, les vérités les plus imposantes, les images les plus brillantes ayant été mises en œuvre, les arts sont condamnés, quelque fécondité qu’on suppose dans leurs moyens, à l’éternelle monotonie de l’imitation des premiers modèles.
Nous ferons voir que cette opinion n’est qu’un préjugé, né de l’habitude qu’ont les littérateurs et les artistes de juger les hommes au lieu de jouir des ouvrages; que si l’on doit perdre de ce plaisir réfléchi, produit par la comparaison des productions des différens siècles ou des divers pays, par l’admiration qu’excitent les efforts ou les succès du génie, cependant les jouissances que donnent ces productions, considérées en elles-mêmes, doivent être aussi vives, quand même celui à qui on les doit auroit eu moins de mérite à s’élever jusqu’à cette perfection. À mesure que ces productions, vraiment dignes d’être conservées, se multiplieront, deviendront plus parfaites, chaque génération exercera sa curiosité, son admiration, sur celles qui méritent la préférence; tandis qu’insensiblement les autres tomberont dans l’oubli; et ces jouissances, dues à ces beautés plus simples; plus frappantes qui ont été saisies les premières, n’en existeront pas moins pour les générations nouvelles, quand elles ne devroient les trouver que dans des productions plus modernes.
Les progrès des sciences assurent les progrès de l’art d’instruire, qui eux-mêmes accélèrent ensuite ceux des sciences; et cette influence réciproque, dont l’action se renouvelle sans cesse, doit être placée au nombre des causes les plus actives, les plus puissantes du perfectionnement de l’espèce humaine. Aujourd’hui, un jeune homme, au sortir de nos écoles, sait en mathématiques, au-delà de ce que Newton avoit appris par de profondes études, ou découvert par son génie; il sait manier l’instrument du calcul avec une facilité alors inconnue. La même observation peut s’appliquer à toutes les sciences, cependant avec quelque inégalité. À mesure que chacune d’elles s’agrandit, les moyens de resserrer dans un plus petit espace, les preuves d’un plus grand nombre de vérités, et d’en faciliter l’intelligence, se perfectionneront également. Ainsi, non-seulement, malgré les nouveaux progrès des sciences, les hommes d’un génie égal, se retrouvent à la même époque de leur vie, au niveau de l’état actuel de la science; mais pour chaque génération; ce qu’avec une même force de tête, une même attention, on peut apprendre dans le même espace de temps, s’accroîtra nécessairement, et la portion élémentaire de chaque science, celle à laquelle tous les hommes peuvent atteindre, devenant de plus en plus étendue, renfermera d’une manière plus complète ce qu’il peut être nécessaire à chacun de savoir, pour se diriger dans la vie commune, pour exercer sa raison avec une entière indépendance.
Dans les sciences politiques, il est un ordre de vérités qui, sur-tout chez les peuples libres (c’est-à-dire, dans quelques générations chez tous les peuples,) ne peuvent être utiles, que lorsqu’elles sont généralement connues et avouées. Ainsi l’influence du progrès de ces sciences sur la liberté, sur la prospérité des nations, doivent en quelque sorte se mesurer, sur le nombre de ces vérités, qui, par l’effet d’une instruction élémentaire, deviennent communes à tous les esprits; ainsi, les progrès toujours croissans de cette instruction élémentaire, liés eux-mêmes aux progrès nécessaires de ces sciences, nous répondent d’une amélioration dans les destinées de l’espèce humaine, qui peut être regardée comme indéfinie, puisqu’elle n’a d’autres limites que celles de ces progrès mêmes.
Il nous reste maintenant à parler de deux moyens généraux, qui doivent influer à la fois, et sur le perfectionnement de l’art d’instruire, et sur celui des sciences; l’un est l’emploi plus étendu et moins imparfait de ce qu’on peut appeler les méthodes tecniques; l’autre l’institution d’une langue universelle.
J’entends par méthodes tecniques, l’art de réunir un grand nombre d’objets sous une disposition systématique, qui permette d’en voir d’un coup-d’œil les rapports, d’en saisir rapidement les combinaisons, d’en former plus facilement de nouvelles.
Nous développerons les principes, nous ferons sentir l’utilité de cet art, qui est encore dans son enfance, et qui peut, en se perfectionnant, offrir, soit l’avantage de rassembler dans le petit espace d’un tableau, ce qu’il seroit souvent difficile de faire entendre aussi promptement, aussi bien, dans un livre très-étendu; soit le moyen plus précieux encore, de présenter les faits isolés, dans la disposition la plus propre à en déduire des résultats généraux. Nous exposerons comment, à l’aide d’un petit nombre de ces tableaux, dont il seroit facile d’apprendre l’usage, les hommes qui n’ont pu s’élever assez au-dessus de l’instruction la plus élémentaire, pour se rendre propres les connoissances de détail utiles, dans la vie commune, pourront les retrouver à volonté lorsqu’ils en éprouveront le besoin; comment enfin l’usage de ces mêmes méthodes, peut faciliter l’instruction élémentaire dans tous les genres, où cette instruction se fonde, soit sur un ordre systématique de vérités, soit sur une suite d’observations ou de faits.
Une langue universelle est celle qui exprime par des signes, soit des objets réels, soit ces collections bien déterminées qui, composées d’idées simples et générales, se trouvent les mêmes, ou peuvent se former également dans l’entendement de tous les hommes; soit enfin les rapports généraux entre ces idées, les opérations de l’esprit humain, celles qui sont propres à chaque science, ou les procédés des arts. Ainsi, les hommes qui connoîtroient ces signes, la méthode de les combiner, et les lois de leur formation, entendroient ce qui est écrit dans cette langue, et l’exprimeroient avec une égale facilité, dans la langue commune de leur pays.
On voit que cette langue pourroit être employée pour exposer, ou la théorie d’une science, ou les règles d’un art; pour rendre compte d’une expérience ou d’une observation nouvelle; de l’invention d’un procédé, de la découverte, soit d’une vérité, soit d’une méthode; que comme l’algèbre, lorsqu’elle seroit obligée de se servir de signes nouveaux, ceux qui seroient déjà connus, donneroient les moyens d’en expliquer la valeur.
Une telle langue n’a pas l’inconvénient d’un idiome scientifique, différent du langage commun. Nous avons observé déjà, que l’usage de cet idiome partageroit nécessairement les sociétés en deux classes inégales entre elles; l’une composée des hommes qui, connoissant ce langage, auroient la clef de toutes les sciences; l’autre de ceux qui, n’ayant pu l’apprendre, se trouveroient dans l’impossibilité presque absolue d’acquérir des lumières. Ici, au contraire, la langue universelle s’y apprendroit avec la science même, comme celle de l’algèbre; on connoîtroit le signe en même-temps que l’objet, l’idée, l’opération qu’il désigne. Celui qui ayant appris les élémens d’une science, voudroit y pénétrer plus avant, trouveroit dans les livres, non-seulement les vérités qu’il peut entendre à l’aide des signes dont il connoît déjà la valeur, mais l’explication des nouveaux signes dont on a besoin pour s’élever à d’autres vérités.
Nous montrerons que la formation d’une telle langue, si elle se borne à exprimer des propositions simples, précises, comme celles qui forment le systême d’une science, ou de la pratique d’un art, ne seroit rien moins qu’une idée chimérique; que l’exécution même en seroit déjà facile pour un grand nombre d’objets; que l’obstacle le plus réel qui l’empêcheroit de l’étendre à d’autres, seroit la nécessité un peu humiliante de reconnoître combien peu nous avons d’idées précises, de notions bien déterminées, bien convenues entre les esprits.
Nous indiquerons comment, se perfectionnant sans cesse, acquérant chaque jour plus d’étendue, elle serviroit à porter sur tous les objets qu’embrasse l’intelligence humaine, une rigueur, une précision qui rendroit la connoissance de la vérité facile, et l’erreur presque impossible. Alors la marche de chaque science auroit la sûreté de celle des mathématiques, et les propositions qui en forment le systême, toute la certitude géométrique, c’est-à-dire toute celle que permet la nature de leur objet et de leur méthode.
Toutes ces causes du perfectionnement de l’espèce humaine, tous ces moyens qui l’assurent, doivent, par leur nature, exercer une action toujours active, et acquérir une étendue toujours croissante.
Nous en avons exposé les preuves, qui, dans l’ouvrage même, recevront par leur développement, une force plus grande; nous pourrions donc conclure déjà, que la perfectibilité de l’homme est indéfinie; et cependant, jusqu’ici, nous ne lui avons supposé que les mêmes facultés naturelles, la même organisation. Quelles seroient donc la certitude, l’étendue de ses espérances, si l’on pouvoit croire que ces facultés naturelles elles-mêmes, cette organisation, sont aussi susceptibles de s’améliorer, et c’est la dernière question qu’il nous reste à examiner.
La perfectibilité ou la dégénération organiques des races dans les végétaux, dans les animaux, peut être regardée comme une des lois générales de la nature.
Cette loi s’étend à l’espèce humaine, et personne ne doutera sans doute, que les progrès dans la médecine conservatrice, l’usage d’alimens et de logemens plus sains, une manière de vivre qui développeroit les forces par l’exercice, sans les détruire par des excès; qu’enfin, la destruction des deux causes les plus actives de dégradation, la misère et la trop grande richesse, ne doivent prolonger, pour les hommes, la durée de la vie commune, leur assurer une santé plus constante, une constitution plus robuste. On sent que les progrès de la médecine préservatrice, devenus plus efficaces par ceux de la raison et de l’ordre social, doivent faire disparoître à la longue les maladies transmissibles ou contagieuses, et ces maladies générales qui doivent leur origine aux climats, aux alimens, à la nature des travaux. Il ne seroit pas difficile de prouver que cette espérance doit s’étendre à presque toutes les autres maladies, dont il est vraisemblable que l’on saura un jour reconnoître les causes éloignées. Seroit-il absurde, maintenant, de supposer que ce perfectionnement de l’espèce humaine, doit être regardé comme susceptible d’un progrès indéfini, qu’il doit arriver un temps où la mort ne seroit plus que l’effet, ou d’accidens extraordinaires, ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales, et qu’enfin la durée de l’intervalle moyen entre la naissance et cette destruction, n’a elle-même aucun terme assignable? Sans doute l’homme ne deviendra pas immortel, mais la distance entre le moment où il commence à vivre, l’époque commune où naturellement, sans maladie, sans accident, il éprouve la difficulté d’être, ne peut-elle s’accroître sans cesse? Comme nous parlons ici d’un progrès susceptible d’être représenté avec précision, par des quantités numériques ou par des lignes, c’est le moment où il convient de développer les deux sens dont le mot indéfini est susceptible.
En effet, cette durée moyenne de la vie qui doit augmenter sans cesse, à mesure que nous enfonçons dans l’avenir, peut recevoir des accroissemens, suivant une loi telle, qu’elle approche continuellement d’une étendue illimitée, sans pouvoir l’atteindre jamais; ou bien suivant une loi telle, que cette même durée puisse acquérir, dans l’immensité des siècles, une étendue plus grande qu’une quantité déterminée quelconque qui lui auroit été assignée pour limite. Dans ce dernier cas, les accroissemens sont réellement indéfinis dans le sens le plus absolu, puisqu’il n’existe pas de borne, en deçà de laquelle ils doivent s’arrêter.
Dans le premier, ils le sont encore par rapport à nous, si nous ne pouvons fixer ce terme, qu’ils ne peuvent jamais atteindre, et dont ils doivent toujours s’approcher; sur-tout si, connoissant seulement qu’ils ne doivent point s’arrêter, nous ignorons même dans lequel de ces deux sens le terme d’indéfini leur doit être appliqué; et tel est précisément le terme de nos connoissances actuelles, sur la perfectibilité de l’espèce humaine, tel est le sens dans lequel nous pouvons l’appeler indéfinie.
Ainsi, dans l’exemple que l’on considère ici, nous devons croire, que cette durée moyenne de la vie humaine doit croître sans cesse, si des révolutions physiques ne s’y opposent pas; mais nous ignorons quel est le terme qu’elle ne doit jamais passer; nous ignorons même si les lois générales de la nature en ont déterminé un au-delà duquel elle ne puisse s’étendre.
Mais les facultés physiques, la force, l’adresse, la finesse des sens, ne sont-elles pas au nombre de ces qualités dont le perfectionnement individuel peut se transmettre? L’observation des diverses races d’animaux domestiques doit nous porter à le croire, et nous pourrons les confirmer par des observations directes faites sur l’espèce humaine.
Enfin, peut-on étendre ces mêmes espérances jusques sur les facultés intellectuelles et morales? Et nos parens, qui nous transmettent les avantages ou les vices de leur conformation, de qui nous tenons, et les traits distinctifs de la figure, et les dispositions à certaines affections physiques, ne peuvent-ils pas nous transmettre aussi cette partie de l’organisation physique, d’où dépendent l’intelligence, la force de tête, l’énergie de l’ame ou la sensibilité morale? N’est-il pas vraisemblable que l’éducation, en perfectionnant ces qualités, influe sur cette même organisation, la modifie et la perfectionne? L’analogie, l’analyse du développement des facultés humaines, et même quelques faits, semblent prouver la réalité de ces conjectures, qui reculeroient encore les limites de nos espérances.
Telles sont les questions dont l’examen doit terminer cette dernière époque; et combien ce tableau de l’espèce humaine, affranchie de toutes ces chaînes, soustraite à l’empire du hasard, comme à celui des ennemis de ses progrès, et marchant d’un pas ferme et sûr dans la route de la vérité, de la vertu et du bonheur, présente au philosophe, un spectacle qui le console des erreurs, des crimes, des injustices dont la terre est encore souillée, et dont il est souvent la victime? C’est dans la contemplation de ce tableau qu’il reçoit le prix de ses efforts pour les progrès de la raison, pour la défense de la liberté. Il ose alors les lier à la chaîne éternelle des destinées humaines; c’est-là qu’il trouve la vraie récompense de la vertu, le plaisir d’avoir fait un bien durable, que la fatalité ne détruira plus par une compensation funeste, en ramenant les préjugés et l’esclavage. Cette contemplation est pour lui un asile, où le souvenir de ses persécuteurs ne peut le poursuivre; où, vivant par la pensée avec l’homme rétabli dans les droits comme dans la dignité de sa nature, il oublie celui que l’avidité, la crainte ou l’envie tourmentent et corrompent; c’est-là qu’il existe véritablement avec ses semblables, dans un élisée que sa raison a su se créer, et que son amour pour l’humanité embellit des plus pures jouissances.
FIN.