Frédéric II fut soupçonné d’être ce que nos prêtres du dix-huitième siècle ont depuis appelé un Philosophe. Le pape l’accusa, devant toutes les nations, d’avoir traité de fables politiques les religions de Moïse, de Jésus et de Mahomet. On attribuoit à son chancelier Pierre Des Vignes, le livre imaginaire des Trois Imposteurs. Mais le titre seul annonçoit l’existence d’une opinion, résultat bien naturel de l’examen de ces trois croyances, qui, nées de la même source, n’étoient que la corruption d’un culte plus pur rendu par des peuples plus anciens à l’ame universelle du monde.
Les recueils de nos fabliaux, le Décaméron de Boccace, sont pleins de traits qui respirent cette liberté de penser, ce mépris des préjugés, cette disposition à en faire le sujet d’une dérision maligne et secrète.
Ainsi cette époque nous présente de paisibles contempteurs de toutes les superstitions, à côté des réformateurs enthousiastes de leurs abus les plus grossiers; et nous pourrons presque lier l’histoire de ces réclamations obscures, de ces protestations en faveur des droits de la raison, à celle des derniers philosophes de l’école d’Alexandrie.
Nous examinerons si, dans un temps où le prosélytisme philosophique eût été si dangereux, il ne se forma point des sociétés secrètes destinées à perpétuer, à répandre sourdement et sans danger, parmi quelques adeptes, un petit nombre de vérités simples, comme de sûrs préservatifs contre les préjugés dominateurs.
Nous chercherons si l’on ne doit point placer au nombre de ces sociétés cet ordre célèbre, contre lequel les papes et les rois conspirèrent avec tant de bassesse, et qu’ils détruisirent avec tant de barbarie.
Les prêtres étoient obligés d’étudier, soit pour se défendre, soit pour couvrir de quelques prétextes leurs usurpations sur la puissance séculière, et se perfectionner dans l’art de fabriquer des pièces supposées. D’un autre côté, pour soutenir avec moins de désavantage cette guerre, où les prétentions s’appuyoient sur l’autorité et sur les exemples, les rois favorisèrent des écoles où pussent se former les jurisconsultes, qu’ils avoient besoin d’opposer aux prêtres.
Dans ces disputes entre le clergé et les gouvernemens, entre le clergé de chaque pays et le chef de l’église, ceux qui avoient un esprit plus juste, un caractère plus franc, plus élevé, combattirent pour la cause des hommes contre celle des prêtres, pour la cause du clergé national contre le despotisme du chef étranger. Ils attaquèrent ces abus, ces usurpations dont ils cherchoient à dévoiler l’origine. Cette hardiesse ne nous paroît aujourd’hui qu’une timidité servile; nous rions de voir prodiguer tant de travaux pour prouver ce que le simple bon sens devoit apprendre: mais ces vérités, alors nouvelles, décidoient souvent du sort d’un peuple; ces hommes les cherchoient avec une ame indépendante; ils les défendoient avec courage: et c’est par eux que la raison humaine a commencé à se ressouvenir de ses droits et de sa liberté.
Dans les querelles qui s’élevoient entre des rois et les seigneurs, les premiers s’assurèrent l’appui des grandes villes, ou par les priviléges, ou par la restauration de quelques-uns des droits naturels de l’homme; ils cherchèrent, par des affranchissemens, à multiplier celles qui jouiroient du droit de commune. Ces mêmes hommes, qui renaissoient à la liberté, sentirent combien il leur importoit d’acquérir, par l’étude des lois, par celle de l’histoire, une habileté, une autorité d’opinion qui les aidât à contrebalancer la puissance militaire de la tyrannie féodale.
La rivalité des empereurs et des papes empêcha l’Italie de se réunir sous un maître, et y conserva un grand nombre de sociétés indépendantes. Dans les petits états, on a besoin d’ajouter le pouvoir de la persuasion à celui de la force, d’employer la négociation aussi souvent que les armes: et, comme cette guerre politique y avoit pour principe une guerre d’opinion, comme jamais l’Italie n’avoit absolument perdu le goût de l’étude, elle devoit être, pour l’Europe, un foyer de lumière, foible encore, mais qui promettoit de s’accroître avec rapidité.
Enfin, l’enthousiasme religieux entraîna les Occidentaux à la conquête des lieux consacrés, à ce qu’on disoit, par la mort et par les miracles du Christ: et en même temps que cette fureur étoit favorable à la liberté, par l’affoiblissement et l’appauvrissement des seigneurs, elle étendoit les relations des peuples européens avec les Arabes, liaisons que déjà leur mélange avec les chrétiens d’Espagne avoit formées, que le commerce de Pise, de Gênes, de Venise, avoit cimentées. On apprit la langue des Arabes; on lut leurs ouvrages; on s’instruisit d’une partie de leurs découvertes: et si l’on ne s’éleva point au-dessus du point où ils avoient laissé les sciences, on eut du moins l’ambition de les égaler.
Ces guerres, entreprises pour la superstition, servirent à la détruire. Le spectacle de plusieurs religions finit par inspirer aux hommes de bon sens une égale indifférence pour ces croyances également impuissantes contre les vices ou les passions des hommes, un mépris égal pour l’attachement également sincère, également opiniâtre de leurs sectateurs à des opinions contradictoires.
Il s’étoit formé en Italie des républiques, dont quelques-unes avoient imité les formes des républiques grecques, tandis que les autres essayèrent de concilier avec la servitude, dans un peuple sujet, la liberté, l’égalité démocratique d’un peuple souverain. En Allemagne, dans le Nord, quelques villes obtenant une indépendance presqu’entière, se gouvernèrent par leurs propres lois. Dans quelques portions de l’Helvétie, le peuple brisa les fers de la féodalité, comme ceux du pouvoir royal. Dans presque tous les grands états, on vit naître des constitutions imparfaites, où l’autorité de lever des subsides, de faire des lois nouvelles, fut partagée, tantôt entre le roi, les nobles, le clergé et le peuple, tantôt entre le roi, les barons et les communes; où le peuple, sans sortir encore de l’humiliation, étoit du moins à l’abri de l’oppression; où ce qui compose vraiment les nations, étoit appelé au droit de défendre ses intérêts, et d’être entendu de ceux qui régloient ses destinées. En Angleterre, un acte célèbre, solemnellement juré par le roi et par les grands, garantit les droits des barons, et quelques-uns de ceux des hommes.
D’autres peuples, des provinces, des villes même, obtinrent aussi des chartes semblables, moins célèbres et moins bien défendues. Elles sont l’origine de ces déclarations des droits, regardées aujourd’hui par tous les hommes éclairés comme la base de la liberté, et dont les anciens n’avoient pas conçu, ne pouvoient concevoir l’idée, parce que l’esclavage domestique souilloit leurs constitutions; que chez eux, le droit de citoyen étoit héréditaire, ou conféré par une adoption volontaire; et qu’ils ne s’étoient pas élevés jusqu’à la connoissance de ces droits inhérens à l’espèce humaine, et appartenans à tous les hommes avec une entière égalité.
En France, en Angleterre, chez quelques autres grandes nations, le peuple parut vouloir ressaisir ses véritables droits; mais aveuglé par le sentiment de l’oppression, plutôt qu’éclairé par la raison, des violences, bientôt expiées par des vengeances plus barbares, et sur-tout plus injustes, et des pillages suivis d’une misère plus grande, furent le fruit unique de ses efforts.
Cependant, chez les Anglois, les principes du réformateur Wicleff avoient été le motif d’un de ces mouvemens dirigés par quelques-uns de ses disciples, présage des tentatives plus suivies et mieux combinées, que les peuples devoient faire sous d’autres réformateurs, dans un siècle plus éclairé.
La découverte d’un manuscrit du code de Justinien, fit renaître l’étude de la jurisprudence, comme celle de la législation, et servit à rendre moins barbare, celle même des peuples qui surent en profiter, sans vouloir s’y soumettre.
Le commerce de Pise, de Gênes, de Florence, de Venise, des cités de la Belgique, de quelques villes libres d’Allemagne, embrassoit la Méditerranée, la Baltique et les côtes de l’océan européen. Leurs négocians allèrent chercher les denrées précieuses du Levant dans les ports de l’Égypte, et aux extrémités de la Mer-Noire.
La politique, la législation, l’économie publique, n’étoient pas encore des sciences; on ne s’occupoit point d’en chercher, d’en approfondir, d’en développer les principes; mais en commençant à s’éclairer par l’expérience, on rassembloit les observations qui pouvoient y conduire; on s’instruisoit des intérêts qui devoient en faire sentir le besoin.
On ne connut d’abord Aristote que par une traduction faite d’après l’Arabe; et sa philosophie, persécutée dans les premiers instans, régna bientôt dans toutes les écoles: elle n’y porta point la lumière; mais elle y donna plus de régularité, plus de méthode à cet art de l’argumentation, que les disputes théologiques avoient enfanté. Cette scolastique ne conduisoit pas à la découverte de la vérité; elle ne servoit même pas à en discuter, à bien en apprécier les preuves; mais elle aiguisoit les esprits; et ce goût des distinctions subtiles, cette nécessité de diviser sans cesse les idées, d’en saisir les nuances fugitives, de les représenter par des mots nouveaux, tout cet appareil employé pour embarrasser un ennemi dans la dispute, ou pour échapper à ses piéges, fut la première origine de cette analyse philosophique, qui depuis a été la source féconde de nos progrès.
Nous devons à ces scolastiques des notions plus précises sur les idées qu’on peut se former de l’être suprême et de ses attributs; sur la distinction entre la cause première et l’univers qu’elle est supposée gouverner; sur celle de l’esprit et de la matière; sur les différens sens que l’on peut attacher au mot liberté; sur ce qu’on entend par la création; sur la manière de distinguer entre elles les diverses opérations de l’esprit humain, et de classer les idées qu’il se forme des objets réels et de leurs propriétés.
Mais cette même méthode ne pouvoit que retarder dans les écoles le progrès des sciences naturelles. Quelques recherches anatomiques; des travaux obscurs sur la chimie, uniquement employés à chercher le grand-œuvre; des études sur la géométrie, l’algèbre, qui ne s’élevèrent, ni jusqu’à savoir tout ce que les Arabes avoient découvert, ni jusqu’à entendre les ouvrages des anciens; enfin des observations, des calculs astronomiques qui se bornoient à former, à perfectionner des tables, et que souilloit un ridicule mélange d’astrologie; tel est le tableau que ces sciences présentent. Cependant, les arts mécaniques commencèrent à se rapprocher de la perfection qu’ils avoient conservée en Asie. La culture de la soie s’introduisoit dans les pays méridionaux de l’Europe; les moulins à vent, les papeteries, s’y étoient établis; l’art de mesurer le temps y avoit passé les limites, où il s’étoit arrêté chez les anciens et chez les Arabes. Enfin deux découvertes importantes marquent cette même époque. La propriété qu’a l’aimant de se diriger vers un même point du ciel, propriété connue des Chinois, et même employée par eux à guider les vaisseaux, fut aussi observée en Europe. On y apprit à se servir de la boussole, dont l’usage y augmenta l’activité du commerce, y perfectionna l’art de la navigation, y donna l’idée de ces voyages, qui depuis ont fait connoître un monde nouveau, et permis à l’homme de porter ses regards sur toute l’étendue du globe où il est placé. Un chimiste, en mêlant le salpêtre à une matière inflammable, trouva le secret de cette poudre, qui a produit une révolution inattendue dans l’art de la guerre. Malgré les effets terribles des armes à feu, en éloignant les combattans, elles ont rendu la guerre moins meurtrière et les guerriers moins féroces. Les expéditions militaires sont plus dispendieuses; la richesse peut balancer la force: les nations même les plus belliqueuses sentent le besoin de se préparer, de s’assurer les moyens de combattre, en s’enrichissant par le commerce et les arts. Les peuples policés n’ont plus à craindre le courage aveugle des nations barbares. Les grandes conquêtes, et les révolutions qui les suivent, sont devenues presque impossibles.
Cette supériorité, qu’une armure de fer, que l’art de conduire un cheval presque invulnérable, de manier la lance, la massue ou l’épée, donnoit à la noblesse sur le peuple, a fini par disparoître totalement: et la destruction de ce dernier obstacle à la liberté des hommes, à leur égalité réelle, est due à une invention, qui sembloit, au premier coup-d’œil, menacer d’anéantir la race humaine.
En Italie, la langue étoit parvenue presqu’à sa perfection vers le quatorzième siècle. Le Dante est souvent noble, précis, énergique. Boccace a de la grâce, de la simplicité, de l’élégance. L’ingénieux et sensible Pétrarque n’a point vieilli. Dans cette contrée, dont l’heureux climat se rapproche de celui de la Grèce, on étudioit les modèles de l’antiquité; on essayoit de transporter dans la langue nouvelle quelques-unes de leurs beautés; on tâchoit de les imiter dans la leur. Déjà quelques essais faisoient espérer que, réveillé par la vue des monumens antiques, instruit par ces muettes mais éloquentes leçons, le génie des arts alloit, pour la seconde fois, embellir l’existence de l’homme, et lui préparer ces plaisirs purs dont la jouissance est égale pour tous, et s’accroît à mesure qu’elle se partage.
Le reste de l’Europe suivoit de loin; mais le goût des lettres et de la poésie y commençoit du moins à polir les langues encore barbares.
Les mêmes motifs, qui avoient forcé les esprits à sortir de leur longue léthargie, devoient aussi diriger leurs efforts. La raison ne pouvoit être appelée à décider les questions, que les intérêts opposés forçoient d’agiter: la religion, loin de reconnoître son autorité, prétendoit la soumettre et se vantoit de l’humilier; la politique regardoit comme juste ce qui étoit consacré par des conventions, par un usage constant, par des coutumes anciennes.
On ne se doutoit pas que les droits des hommes fussent écrits dans le livre de la nature, et qu’en consulter d’autres ce fût les méconnoître et les outrager. C’étoit dans les livres sacrés, dans les auteurs respectés, dans les bulles des papes, dans les rescrits des rois, dans les recueils des coutumes, dans les annales des églises, qu’on cherchoit les maximes ou les exemples, dont il pouvoit être permis de tirer des conséquences. Il ne s’agissoit pas d’examiner un principe en lui-même, mais d’interpréter, de discuter, de détruire ou de fortifier par d’autres textes ceux sur lesquels on l’appuyoit. On n’adoptoit pas une proposition parce qu’elle étoit vraie, mais parce qu’elle étoit écrite dans un tel livre, et qu’elle avoit été admise dans tel pays et depuis tel siècle.
Ainsi, par-tout l’autorité des hommes étoit substituée à celle de la raison. On étudioit les livres beaucoup plus que la nature, et les opinions des anciens plutôt que les phénomènes de l’univers. Cet esclavage de l’esprit, dans lequel même on n’avoit pas encore la ressource d’une critique éclairée, fut alors plus nuisible aux progrès de l’espèce humaine, en corrompant la méthode d’étudier, que par ses effets immédiats. On étoit si loin d’avoir atteint les anciens, qu’il n’étoit pas temps encore de chercher à les corriger ou à les surpasser.
Les mœurs conservèrent, durant cette époque, leur corruption et leur férocité; l’intolérance religieuse fut même plus active; et les discordes civiles, les guerres perpétuelles d’une foule de petits princes remplacèrent les invasions des barbares, et le fléau plus funeste des guerres privées. À la vérité, la galanterie des menestrels et des troubadours, l’institution d’une chevalerie, professant la générosité et la franchise, se dévouant au maintien de la religion et à la défense des opprimés, comme au service des dames, sembloient devoir donner aux mœurs plus de douceur, de décence et d’élévation. Mais ce changement, borné aux cours et aux châteaux, n’atteignit pas la masse du peuple. Il en résultoit un peu plus d’égalité entre les nobles, moins de perfidie et de cruauté dans leurs relations entr’eux; mais leur mépris pour le peuple, la violence de leur tyrannie, l’audace de leur brigandage, restèrent les mêmes; et les nations, également opprimées, furent également ignorantes, barbares et corrompues.
Cette galanterie poétique et militaire, cette chevalerie, dues en grande partie aux Arabes, dont la générosité naturelle résista long-temps en Espagne à la superstition et au despotisme, furent sans doute utiles: elles répandirent des germes d’humanité, qui ne devoient fructifier que dans des temps plus heureux; et ce fut le caractère général de cette époque, d’avoir disposé l’esprit humain pour la révolution, que la découverte de l’imprimerie devoit amener, et d’avoir préparé la terre, que les âges suivans devoient couvrir d’une moisson si riche et si abondante.
HUITIÈME ÉPOQUE.
Depuis l’invention de l’imprimerie, jusqu’au temps où les sciences et la philosophie secouèrent le joug de l’autorité.
Ceux qui n’ont pas réfléchi sur la marche de l’esprit humain dans la découverte, soit des vérités des sciences, soit des procédés des arts, doivent s’étonner qu’un si long espace de temps ait séparé la connoissance de l’art d’imprimer les dessins, et la découverte de celui d’imprimer des caractères.
Sans doute, quelques graveurs de planches avoient eu l’idée de cette application de leur art; mais ils avoient été plus frappés de la difficulté de l’exécution que des avantages du succès; et il est même heureux qu’on n’ait pu en soupçonner toute l’étendue; car les prêtres et les rois se seroient unis pour étouffer, dès sa naissance, l’ennemi qui devoit les démasquer et les détrôner.
L’imprimerie multiplie indéfiniment, et à peu de frais, les exemplaires d’un même ouvrage. Dès-lors la faculté d’avoir des livres, d’en acquérir suivant son goût et ses besoins, a existé pour tous ceux qui savent lire; et cette facilité de la lecture a augmenté et propagé le désir et les moyens de s’instruire.
Ces copies multipliées se répandant avec une rapidité plus grande, non-seulement les faits, les découvertes, acquièrent une publicité plus étendue; mais elles l’acquièrent avec une plus grande promptitude. Les lumières sont devenues l’objet d’un commerce actif, universel.
On étoit obligé de chercher les manuscrits, comme aujourd’hui nous cherchons les ouvrages rares. Ce qui n’étoit lu que de quelques individus, a donc pu l’être d’un peuple entier, et frapper presque en même temps tous les hommes qui entendoient la même langue.
On a connu le moyen de parler aux nations dispersées. On a vu s’établir une nouvelle espèce de tribune, d’où se communiquent des impressions moins vives, mais plus profondes; d’où l’on exerce un empire moins tyrannique sur les passions, mais en obtenant sur la raison une puissance plus sûre et plus durable; où tout l’avantage est pour la vérité, puisque l’art n’a perdu sur les moyens de séduire qu’en gagnant sur ceux d’éclairer. Il s’est formé une opinion publique, puissante par le nombre de ceux qui la partagent; énergique, parce que les motifs qui la déterminent agissent à la fois sur tous les esprits, même à des distances très-éloignées. Ainsi, l’on a vu s’élever, en faveur de la raison et de la justice, un tribunal indépendant de toute puissance humaine, auquel il est difficile de rien cacher et impossible de se soustraire.
Les méthodes nouvelles, l’histoire des premiers pas dans la route qui doit conduire à une découverte, les travaux qui la préparent, les vues qui peuvent en donner l’idée ou seulement inspirer le désir de la chercher, se répandant avec promptitude, offrent à chaque individu l’ensemble des moyens que les efforts de tous ont pu créer; et, par ces mutuels secours, le génie semble avoir plus que doublé ses forces.
Toute erreur nouvelle est combattue dès sa naissance: souvent attaquée avant même d’avoir pu se propager, elle n’a point le temps de pouvoir s’enraciner dans les esprits. Celles qui, reçues dès l’enfance, se sont en quelque sorte identifiées avec la raison de chaque individu, que les terreurs ou l’espérance ont rendues chères aux ames foibles, ont été ébranlées par cela seul qu’il est devenu impossible d’en empêcher la discussion, de cacher qu’elles pouvoient être rejetées et combattues, de s’opposer aux progrès des vérités qui, de conséquences en conséquences, doivent à la longue en faire reconnoître l’absurdité.
C’est à l’imprimerie que l’on doit la possibilité de répandre les ouvrages, que sollicitent les circonstances du moment, ou les mouvemens passagers de l’opinion, et par là d’intéresser à chaque question qui se discute dans un point unique, l’universalité des hommes qui parlent une même langue.
Sans le secours de cet art, auroit-on pu multiplier ces livres destinés à chaque classe d’hommes, à chaque degré d’instruction? Les discussions prolongées, qui seules peuvent porter une lumière sûre dans les questions douteuses, et affermir sur une base inébranlable ces vérités trop abstraites, trop subtiles, trop éloignées des préjugés du peuple ou de l’opinion commune des savans, pour ne pas être bientôt oubliées et méconnues; les livres purement élémentaires, les dictionnaires, les ouvrages où l’on rassemble, avec tous leurs détails, une multitude de faits, d’observations, d’expériences, où toutes les preuves sont développées, tous les doutes discutés; ces collections précieuses qui renferment, tantôt tout ce qui a été observé, écrit, pensé, sur une branche particulière des sciences, tantôt le résultat des travaux annuels de tous les savans d’un même pays; ces tables, ces tableaux de toute espèce, dont les uns offrent aux yeux des résultats que l’esprit n’auroit saisis qu’avec un travail pénible, les autres montrent à volonté le fait, l’observation, le nombre, la formule, l’objet qu’on a besoin de connoître, tandis que d’autres enfin présentent, sous une forme commode, dans un ordre méthodique, les matériaux dont le génie doit tirer des vérités nouvelles: tous ces moyens de rendre la marche de l’esprit humain plus rapide, plus sûre, et plus facile, sont encore des bienfaits de l’imprimerie.
Nous en montrerons de nouveaux encore, lorsque nous analyserons les effets de la substitution des langues nationales à l’usage presque exclusif, pour les sciences, d’une langue commune aux savans de tous les pays.
Enfin l’imprimerie n’a-t-elle pas affranchi l’instruction des peuples, de toutes les chaînes politiques et religieuses? En vain l’un ou l’autre despotisme auroit-il envahi toutes les écoles; en vain auroit-il, par des institutions sévères, invariablement fixé de quelles erreurs il prescrivoit d’infecter les esprits, de quelles vérités il ordonnoit de les préserver; en vain les chaires consacrées à l’instruction morale du peuple ou à celle de la jeunesse dans la philosophie et dans les sciences, seroient-elles condamnées à ne transmettre jamais qu’une doctrine favorable au maintien de cette double tyrannie: l’imprimerie peut encore répandre une lumière indépendante et pure. Cette instruction, que chaque homme peut recevoir par les livres dans le silence et la solitude, ne peut être universellement corrompue: il suffit qu’il existe un coin de terre libre, où la presse puisse en charger ses feuilles. Comment, dans cette multitude de livres divers, d’exemplaires d’un même livre, de réimpressions, qui, en quelques instans le multiplient de nouveau, pourra-t-on fermer assez exactement toutes les portes par lesquelles la vérité cherche à s’introduire? Ce qui étoit difficile, même lorsqu’il ne s’agissoit que de détruire quelques exemplaires d’un manuscrit pour l’anéantir sans retour, lorsqu’il suffisoit de proscrire une vérité, une opinion, pendant quelques années, pour la dévouer à un éternel oubli, n’est-il pas devenu impossible, aujourd’hui qu’il faudroit employer une vigilance sans cesse renouvelée, une activité qui ne se reposât jamais? Comment, si même on parvenoit à écarter ces vérités trop palpables qui blessent directement les intérêts des inquisiteurs, empêcheroit-on de pénétrer, de se répandre, celles qui renferment ces vérités proscrites, sans trop les laisser appercevoir, qui les préparent, qui doivent un jour y conduire? Le pourroit-on, sans être forcé de quitter ce masque d’hypocrisie, dont la chute seroit presque aussi funeste que la vérité, à la puissance de l’erreur? Aussi verrons-nous la raison triompher de ces vains efforts; nous la verrons, dans cette guerre, toujours renaissante et souvent cruelle, triompher de la violence comme de la ruse; braver les bûchers et résister à la séduction, écrasant tour-à-tour sous sa main toute-puissante, et l’hypocrisie religieuse qui exige pour ses dogmes une adoration sincère, et l’hypocrisie politique qui conjure à genoux de souffrir qu’elle profite en paix des erreurs, dans lesquelles il est, à l’en croire, aussi utile aux peuples qu’à elle-même de les laisser à jamais plongés.
L’invention de l’imprimerie coïncide presque avec deux autres événemens, dont l’un a exercé une action immédiate sur les progrès de l’esprit humain, tandis que l’influence de l’autre sur la destinée de l’humanité entière ne doit avoir de terme que sa durée.
Je parle de la prise de Constantinople par les Turcs, et de la découverte, soit du nouveau monde, soit de la route qui a ouvert à l’Europe une communication directe avec les parties orientales de l’Afrique et de l’Asie.
Les littérateurs grecs, fuyant la domination tartare, cherchèrent un asile en Italie. Ils enseignèrent à lire, dans leur langue originale, les poètes, les orateurs, les historiens, les philosophes, les savans de l’ancienne Grèce; ils en multiplièrent d’abord les manuscrits, et bientôt après les éditions. On ne se borna plus à l’adoration de ce qu’on étoit convenu d’appeler la doctrine d’Aristote; on chercha, dans ses propres écrits, ce qu’elle avoit été réellement; on osa la juger et la combattre; on lui opposa Platon: et c’étoit avoir déjà commencé à secouer le joug, que de se croire le droit de choisir un maître.
La lecture d’Euclide, d’Archimède, de Diophante, d’Hippocrate, du livre des animaux, de la physique même d’Aristote, ranimèrent le génie de la géométrie et de la physique; et les opinions anti-chrétiennes des philosophes, réveillèrent les idées presque éteintes des anciens droits de la raison humaine.
Des hommes intrépides, guidés par l’amour de la gloire et la passion des découvertes, avoient reculé pour l’Europe les bornes de l’univers, lui avoient montré un nouveau ciel, et ouvert des terres inconnues. Gama avoit pénétré dans l’Inde, après avoir suivi avec une infatigable patience l’immense étendue des côtes africaines; tandis que Colomb s’abandonnant aux flots de l’océan Atlantique, avoit atteint ce monde jusqu’alors inconnu, qui s’étend entre l’occident de l’Europe, et l’orient de l’Asie.
Si ce sentiment, dont l’inquiète activité, embrassant dès-lors tous les objets, présageoit les grands progrès de l’espèce humaine, si une noble curiosité avoit animé les héros de la navigation, une basse et cruelle avidité, un fanatisme stupide et féroce dirigeoit les rois et les brigands qui devoient profiter de leurs travaux. Les êtres infortunés qui habitoient ces contrées nouvelles ne furent point traités comme des hommes, parce qu’ils n’étoient pas des chrétiens. Ce préjugé, plus avilissant pour les tyrans que pour les victimes, étouffoit toute espèce de remords, abandonnoit sans frein à leur soif inextinguible d’or et de sang, ces hommes avides et barbares que l’Europe vomissoit de son sein. Les ossemens de cinq millions d’hommes ont couvert ces terres infortunées, où les Portugais et les Espagnols portèrent leur avarice, leurs superstitions et leur fureur. Ils déposeront jusqu’à la fin des siècles contre cette doctrine de l’utilité politique des religions, qui trouve encore parmi nous des apologistes.
C’est à cette époque seulement que l’homme a pu connoître le globe qu’il habite; étudier, dans tous les pays, l’espèce humaine, modifiée par la longue influence des causes naturelles ou des institutions sociales; observer les productions de la terre ou des mers dans toutes les températures, dans tous les climats. Ainsi, les ressources de toute espèce, que ces productions offrent aux hommes, encore si éloignés d’en avoir épuisé, d’en soupçonner même l’entière étendue, tout ce que la connoissance de ces objets peut ajouter aux sciences de vérités nouvelles, et détruire d’erreurs accréditées; l’activité du commerce, qui a fait prendre un nouvel essor à l’industrie, à la navigation, et, par un enchaînement nécessaire, à toutes les sciences comme à tous les arts; la force que cette activité a donnée aux nations libres pour résister aux tyrans, aux peuples asservis pour briser leurs fers, pour relâcher du moins ceux de la féodalité; telles ont été les conséquences heureuses de ces découvertes. Mais ces avantages n’auront expié ce qu’ils ont coûté à l’humanité, qu’au moment où l’Europe, renonçant au systême oppresseur et mesquin d’un commerce de monopole, se souviendra que les hommes de tous les climats, égaux et frères par le vœu de la nature, n’ont point été formés par elle pour nourrir l’orgueil et l’avarice de quelques nations privilégiées; où, mieux éclairée sur ses véritables intérêts, elle appellera tous les peuples au partage de son indépendance, de sa liberté et de ses lumières. Malheureusement, il faut se demander encore si cette révolution sera le fruit honorable des progrès de la philosophie, ou seulement, comme nous l’avons vu déjà, la suite honteuse des jalousies nationales et des excès de la tyrannie.
Jusqu’à cette époque, les attentats du sacerdoce avoient été impunis. Les réclamations de l’humanité opprimée, de la raison outragée, avoient été étouffées dans le sang et dans les flammes. L’esprit qui avoit dicté ces réclamations n’étoit pas éteint; mais ce silence de la terreur enhardissoit à de nouveaux scandales. Enfin, celui d’affermer à des moines, de faire vendre par eux dans les cabarets, dans les places publiques, l’expiation des péchés, causa une explosion nouvelle. Luther, tenant d’une main les livres sacrés, montroit de l’autre le droit que s’arrogeoit le pape, d’absoudre du crime et d’en vendre le pardon; l’insolent despotisme qu’il exerçoit sur les évêques, long-temps ses égaux; la cène fraternelle des premiers chrétiens, devenue, sous le nom de messe, une espèce d’opération magique et un objet de commerce; les prêtres condamnés à la corruption d’un célibat irrévocable; cette loi barbare ou scandaleuse s’étendant à ces moines, à ces religieuses, dont l’ambition pontificale avoit inondé et souillé l’église; tous les secrets des laïcs, livrés par la confession aux intrigues et aux passions des prêtres; Dieu lui même, enfin, conservant à peine une foible portion dans ces adorations prodiguées à du pain, à des hommes, à des ossemens ou à des statues.
Luther annonçoit aux peuples étonnés, que ces institutions révoltantes n’étoient point le christianisme, mais en étoient la dépravation et la honte, et que, pour être fidèle à la religion de Jésus-Christ, il falloit commencer par abjurer celle de ses prêtres. Il employoit également les armes de la dialectique ou de l’érudition, et les traits non moins puissans du ridicule. Il écrivoit à la fois en allemand et en latin. Ce n’étoit plus comme au temps des albigeois ou de Jean Hus, dont la doctrine, inconnue au delà des limites de leurs églises, étoit si aisément calomniée. Les livres allemands des nouveaux apôtres pénétroient en même temps dans toutes les bourgades de l’empire, tandis que leurs livres latins arrachoient l’Europe entière au honteux sommeil où la superstition l’avoit plongée. Ceux dont la raison avoit prévenu les réformateurs, mais que la crainte retenoit dans le silence; ceux qu’agitoit un doute secret, et qui trembloient de l’avouer, même à leur conscience; ceux qui, plus simples, avoient ignoré toute l’étendue des absurdités théologiques; qui, n’ayant jamais réfléchi sur les questions contestées, étoient étonnés d’apprendre qu’ils avoient à choisir entre des opinions diverses; tous se livrèrent avec avidité à ces discussions, dont ils voyoient dépendre à la fois, et leurs intérêts temporels, et leur félicité future.