SigPhi · Condorcet

Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain

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Nous avons vu la raison humaine se former lentement par les progrès naturels de la civilisation; la superstition s’emparer d’elle pour la corrompre, et le despotisme dégrader et engourdir les esprits sous le poids de la crainte et du malheur.

Un seul peuple échappe à cette double influence. L’esprit humain, affranchi des liens de son enfance, s’avance vers la vérité, d’un pas ferme, de cette terre heureuse où la liberté vient d’allumer le flambeau du génie. Mais la conquête ramène bientôt avec elle la tyrannie, que suit la superstition, sa compagne fidelle, et l’humanité tout entière est replongée dans des ténèbres qui semblent devoir être éternelles. Cependant, le jour renaît peu à peu; les yeux, long-temps condamnés à l’obscurité, l’entrevoient, se referment, s’y accoutument lentement, fixent enfin la lumière, et le génie ose se remontrer sur ce globe, d’où le fanatisme et la barbarie l’avoient exilé.

Déjà nous avons vu la raison soulever ses chaînes, en relâcher quelques-unes; et acquérant sans cesse des forces nouvelles, préparer, accélérer l’instant de sa liberté.

Il nous reste à parcourir l’époque où elle acheva de les rompre; où forcée d’en traîner encore les restes, elle s’en délivre peu à peu; où, libre enfin dans sa marche, elle ne peut plus être arrêtée que par ces obstacles, dont le renouvellement est inévitable à chaque nouveau progrès, parce qu’ils ont pour cause nécessaire la constitution même de notre intelligence, ou ce rapport établi par la nature entre nos moyens pour découvrir la vérité, et la résistance qu’elle oppose à nos efforts. L’intolérance religieuse avoit forcé sept des provinces belges à secouer le joug de l’Espagne, et à former une république fédérative. Elle seule avoit réveillé la liberté angloise, qui, fatiguée par de longues et sanglantes agitations, a fini par se reposer dans une constitution long-temps admirée par la philosophie, et désormais réduite à n’avoir plus pour appui que la superstition nationale et l’hypocrisie politique.

Enfin, c’étoit encore aux persécutions sacerdotales que la nation suédoise avoit dû le courage de ressaisir une partie de ses droits.

Cependant, au milieu de ces mouvemens, causés par des querelles théologiques, la France, l’Espagne, la Hongrie, la Bohême, avoient vu s’anéantir leurs foibles libertés, ou ce qui, du moins, en avoit l’apparence.

On chercheroit en vain, dans les pays appelés libres, cette liberté qui ne blesse aucun des droits naturels de l’homme; qui non-seulement lui en réserve la propriété, mais lui en conserve l’exercice. Celle qu’on y trouve fondée sur un droit positif inégalement réparti, accorde plus ou moins de prérogatives à un homme, suivant qu’il habite telle ou telle ville, qu’il est né dans telle ou telle classe, qu’il a telle ou telle fortune, qu’il exerce telle ou telle profession; et le tableau rapproché de ces distinctions bizarres dans les diverses nations, sera la meilleure réponse que nous puissions opposer à ceux qui en soutiennent encore les avantages et la nécessité.

Mais, dans ces mêmes pays, les lois garantissent la liberté individuelle et civile. Mais si l’homme n’y est pas tout ce qu’il doit être, la dignité de sa nature n’y est point avilie: quelques-uns de ces droits sont au moins reconnus; on ne peut plus dire qu’il soit esclave, mais seulement qu’il ne sait pas encore être vraiment libre.

Chez les nations où, pendant le même temps, la liberté a fait des pertes plus ou moins réelles, les droits politiques dont la masse du peuple jouissoit, étoient renfermés dans des limites si étroites, que la destruction de l’aristocratie presque arbitraire sous laquelle il avoit gémi, semble en avoir plus que compensé la perte. Il a perdu titre de citoyen, que l’inégalité rendoit presque illusoire; mais la qualité d’homme a été plus respectée; et le despotisme royal l’a sauvé de l’oppression féodale, l’a soustrait à cet état d’humiliation, d’autant plus pénible, que le nombre et la présence de ses tyrans en renouvellent sans cesse le sentiment.

Les lois ont dû se perfectionner dans les constitutions demi-libres, parce que l’intérêt de ceux qui y exercent un véritable pouvoir, n’est pas habituellement contraire aux intérêts généraux du peuple; et dans les états despotiques, soit parce que l’intérêt de la prospérité publique se confond souvent avec celui du despote, soit parce que cherchant lui-même à détruire les restes du pouvoir des nobles ou du clergé, il en résultoit dans les lois un esprit d’égalité, dont le motif étoit d’établir celle de l’esclavage, mais dont les effets pouvoient souvent être salutaires.

Nous exposerons en détail les causes qui ont produit en Europe ce genre de despotisme dont, ni les siècles antérieurs, ni les autres parties du monde, n’ont offert d’exemple; où l’autorité presque arbitraire, contenue par l’opinion, réglée par les lumières, adoucie par son propre intérêt, a souvent contribué aux progrès de la richesse, de l’industrie, de l’instruction, et quelquefois même à ceux de la liberté civile.

Les mœurs se sont adoucies par l’affoiblissement des préjugés qui en avoient maintenu la férocité, par l’influence de cet esprit de commerce et d’industrie, ennemi des violences et des troubles qui font fuir la richesse, par l’horreur qu’inspiroit le tableau encore récent des barbaries de l’époque précédente, par une propagation plus générale des idées philosophiques, d’égalité et d’humanité; enfin, par l’effet lent, mais sûr, du progrès général des lumières.

L’intolérance religieuse a subsisté, mais comme une invention de la prudence humaine, comme un hommage aux préjugés du peuple, ou une précaution contre son effervescence. Elle a perdu ses fureurs; les bûchers, rarement allumés, ont été remplacés par une oppression souvent plus arbitraire, mais moins barbare; et dans ces derniers temps, on n’a plus persécuté que de loin en loin, et en quelque sorte par habitude ou par complaisance. Par-tout, et sur tous les points, la pratique des gouvernemens avoit suivi, mais lentement et comme à regret, la marche de l’opinion, et même celle de la philosophie.

En effet, si, dans les sciences morales et politiques, il existe à chaque instant une grande distance entre le point où les philosophes ont porté les lumières, et le terme moyen où sont parvenus les hommes qui cultivent leur esprit, et dont la doctrine commune forme cette espèce de croyance généralement adoptée, qu’on nomme opinion; ceux qui dirigent les affaires publiques, qui influent immédiatement sur le sort du peuple, quel que soit le genre de leur constitution, sont bien loin de s’élever au niveau de cette opinion; ils la suivent, mais sans l’atteindre, bien loin de la devancer, et se trouvent constamment au-dessous d’elle, et de beaucoup d’années, et de beaucoup de vérités.

Ainsi, le tableau des progrès de la philosophie et de la propagation des lumières, dont nous avons exposé déjà les effets les plus généraux et les plus sensibles, va nous conduire à l’époque où l’influence de ces progrès sur l’opinion, de l’opinion sur les nations ou sur leurs chefs, cessant tout-à-coup d’être lente et insensible, a produit dans la masse entière de quelques peuples, une révolution, gage certain de celle qui doit embrasser la généralité de l’espèce humaine.

Après de longues erreurs, après s’être égarés dans des théories incomplètes ou vagues, les publicistes sont parvenus à connoître enfin les véritables droits de l’homme, à les déduire de cette seule vérité, qu’il est un être sensible, capable de former des raisonnemens et d’acquérir des idées morales.

Ils ont vu que le maintien de ces droits étoit l’objet unique de la réunion des hommes en sociétés politiques, et que l’art social devoit être celui de leur garantir la conservation de ces droits avec la plus entière égalité, comme dans la plus grande étendue. On a senti que ces moyens d’assurer les droits de chacun, devant être soumis dans chaque société à des règles communes, le pouvoir de choisir ces moyens, de déterminer ces règles, ne pouvoit appartenir qu’à la majorité des membres de la société même; parce que chaque individu ne pouvant, dans ce choix, suivre sa propre raison sans y assujettir les autres, le vœu de la majorité est le seul caractère de vérité qui puisse être adopté par tous, sans blesser l’égalité.

Chaque homme peut réellement se lier d’avance à ce vœu de la majorité, qui devient alors celui de l’unanimité; mais il ne peut y lier que lui seul: il ne peut être engagé même envers cette majorité, qu’autant qu’elle ne blessera pas ses droits individuels, après les avoir reconnus.

Tels sont à la fois les droits de la majorité sur la société ou sur ses membres, et les limites de ces droits. Telle est l’origine de cette unanimité, qui rend obligatoires pour tous, les engagemens pris par la majorité seule: obligation qui cesse d’être légitime quand par le changement des individus, cette sanction de l’unanimité a cessé elle-même d’exister. Sans doute, il est des objets sur lesquels la majorité prononceroit peut-être plus souvent en faveur de l’erreur et contre l’intérêt commun de tous; mais c’est encore à elle à décider quels sont ces objets sur lesquels elle ne doit point s’en rapporter immédiatement à ses propres décisions; c’est à elle à déterminer, qui seront ceux dont elle croit devoir substituer la raison à la sienne; à régler la méthode qu’ils doivent suivre pour arriver plus sûrement à la vérité; et elle ne peut abdiquer l’autorité de prononcer si leurs décisions n’ont point blessé les droits communs à tous.

Ainsi, l’on vit disparoître, devant des principes si simples, ces idées d’un contrat entre un peuple et ses magistrats, qui ne pourroit être annulé que par un consentement mutuel, ou par l’infidélité d’une des parties; et cette opinion moins servile, mais non moins absurde, qui enchaînoit un peuple aux formes de constitution une fois établies, comme si le droit de les changer n’étoit pas la première garantie de tous les autres, comme si les institutions humaines, nécessairement défectueuses et susceptibles d’une perfection nouvelle à mesure que les hommes s’éclairent, pouvoient être condamnées à une éternelle durée. Ainsi, l’on se vit obligé de renoncer à cette politique astucieuse et fausse, qui, oubliant que tous les hommes tiennent des droits égaux de leur nature même, vouloit tantôt mesurer l’étendue de ceux qu’il falloit leur laisser, sur la grandeur du territoire, sur la température du climat, sur le caractère national, sur la richesse du peuple, sur le degré de perfection du commerce et de l’industrie; et tantôt partager avec inégalité ces mêmes droits entre diverses classes d’hommes, en accorder à la naissance, à la richesse, à la profession, et créer ainsi des intérêts contraires, des pouvoirs opposés, pour établir ensuite entre eux un équilibre que ces institutions seules ont rendu nécessaire, et qui n’en corrige même pas les influences dangereuses.

Ainsi, l’on n’osa plus partager les hommes en deux races différentes, dont l’une est destinée à gouverner, l’autre à obéir; l’une à mentir, l’autre à être trompée; on fut obligé de reconnoître que tous ont un droit égal de s’éclairer sur tous leurs intérêts, de connoître toutes les vérités, et qu’aucun des pouvoirs établis par eux sur eux-mêmes, ne peut avoir le droit de leur en cacher aucune.

Ces principes, que le généreux Sydney paya de son sang, auxquels Locke attacha l’autorité de son nom, furent développés depuis par Rousseau, avec plus de précision, d’étendue et de force, et il mérita la gloire de les placer au nombre de ces vérités qu’il n’est plus permis, ni d’oublier, ni de combattre.

L’homme a des besoins et des facultés pour y pourvoir; du produit de ces facultés, différemment modifié, distribué, résulte une masse de richesses destinées à subvenir aux besoins communs. Mais quelles sont les lois suivant lesquelles ces richesses se forment ou se partagent, se conservent ou se consomment, s’accroissent ou se dissipent? Quelles sont aussi les lois de cet équilibre, qui tend sans cesse à s’établir entre les besoins et les ressources, et d’où il résulte plus de facilité pour satisfaire les besoins, par conséquent, plus de bien-être quand la richesse augmente, jusqu’à ce qu’ils ayent atteint le terme de son accroissement; et au contraire, quand la richesse diminue, plus de difficultés, et par conséquent, de la souffrance jusqu’à ce que la dépopulation et les privations ayent ramené le niveau? Comment, dans cette étonnante variété de travaux et de produits, de besoins et de ressources, dans cette effrayante complication d’intérêts, qui lient la subsistance, le bien-être d’un individu isolé, au systême général des sociétés, qui le rend dépendant de tous les accidens de la nature, de tous les événemens de la politique, qui étend en quelque sorte au globe entier sa faculté d’éprouver, ou des jouissances, ou des privations; comment, dans ce chaos apparent, voit-on néanmoins, par une loi générale du monde moral, les efforts de chacun pour lui-même servir au bien-être de tous, et malgré le choc extérieur des intérêts opposés, l’intérêt commun exiger que chacun sache entendre le sien propre, et puisse y obéir sans obstacle?

Ainsi, l’homme doit pouvoir déployer ses facultés, disposer de ses richesses, pourvoir à ses besoins avec une liberté entière. L’intérêt général de chaque société, loin d’ordonner d’en restreindre l’exercice, défend au contraire d’y porter atteinte, et dans cette partie de l’ordre public, le soin d’assurer à chacun les droits qu’il tient de la nature est encore à la fois la seule politique utile, le seul devoir de la puissance sociale, et le seul droit que la volonté générale puisse légitimement exercer sur les individus.

Mais ce principe une fois reconnu, il reste encore à la puissance publique des devoirs à remplir; elle doit établir des mesures reconnues par la loi, qui servent à constater, dans les échanges de toute espèce, le poids, le volume, l’étendue, la longueur des choses échangées.

Elle doit créer une mesure commune des valeurs qui les représente toutes, qui facilite le calcul de leurs variations et de leurs rapports; qui, ayant ensuite elle-même sa propre valeur, puisse être échangée contre toutes les choses susceptibles d’en avoir une; moyen sans lequel le commerce, borné à des échanges directs, ne peut acquérir d’activité.

La reproduction de chaque année offre une portion disponible, puisqu’elle n’est destinée à payer, ni le travail dont cette reproduction est le fruit, ni celui qui doit assurer une nouvelle reproduction égale ou plus abondante. Le possesseur de cette portion disponible ne la doit point immédiatement à son travail; il la possède indépendamment de l’usage qu’il peut faire de ses facultés, pour subvenir à ses besoins. C’est donc sur cette portion disponible de la richesse annuelle que, sans blesser aucun droit, la puissance sociale peut établir les fonds nécessaires aux dépenses qu’exigent la sûreté de l’état, sa tranquillité intérieure, la garantie des droits des individus, l’exercice des autorités instituées pour la formation ou pour l’exécution de la loi; enfin, le maintien de la prospérité publique.

Il existe des travaux, des établissemens, des institutions utiles à la société générale, qu’elle doit établir, diriger ou surveiller, et qui suppléent à ce que les volontés personnelles et le concours des intérêts individuels ne peuvent faire immédiatement, soit pour les progrès de l’agriculture, de l’industrie, du commerce, soit pour prévenir, pour atténuer les maux inévitables de la nature, ou ceux que des accidens imprévus viennent y ajouter.

Jusqu’à l’époque dont nous parlons, et même long-temps après, ces divers objets avoient été abandonnés au hasard, à l’avidité des gouvernemens, à l’adresse des charlatans, aux préjugés ou à l’intérêt de toutes les classes puissantes; mais un disciple de Descartes, l’illustre et malheureux Jean de Witt, sentit que l’économie politique devoit, comme toutes les sciences, être soumise aux principes de la philosophie et à la précision du calcul.

Elle fit peu de progrès jusqu’au moment où la paix d’Utrecht promit à l’Europe une tranquillité durable. À cette époque, on vit les esprits prendre une direction presque générale vers cette étude jusqu’alors négligée; et cette science nouvelle a été portée par Stewart, par Smith, et sur-tout par les économistes françois, du moins, pour la précision et la pureté des principes, à un degré qu’on ne pouvoit espérer d’atteindre si promptement, après une si longue indifférence.

Mais ces progrès dans la politique et dans l’économie politique avoient pour première cause ceux de la philosophie générale ou de la métaphysique, en prenant ce mot dans son sens le plus étendu.

Descartes l’avoit réunie au domaine de la raison; il avoit bien senti qu’elle devoit émaner tout entière des vérités évidentes et premières que l’observation des opérations de notre esprit devoit nous révéler. Mais bientôt son imagination impatiente l’écarta de cette même route qu’il avoit tracée, et la philosophie parut quelque temps n’avoir repris son indépendance que pour s’égarer dans des erreurs nouvelles.

Enfin, Locke saisit le fil qui devoit la guider; il montra qu’une analyse exacte, précise, des idées, en les réduisant successivement à des idées plus immédiates dans leur origine, ou plus simples dans leur composition, étoit le seul moyen de ne pas se perdre dans ce chaos de notions incomplètes, incohérentes, indéterminées, que le hasard nous a offertes sans ordre, et que nous avons reçues sans réflexion.

Il prouva, par cette analyse même, que toutes sont le résultat des opérations de notre intelligence sur les sensations que nous avons reçues, ou plus exactement encore des combinaisons de ces sensations que la mémoire nous représente simultanément, mais de manière que l’attention s’arrête, que la perception se borne à une partie seulement de chacune de ces sensations composées.

Il fait voir qu’en attachant un mot à chaque idée, après l’avoir analysée et circonscrite, nous parvenons à nous la rappeler constamment la même, c’est-à-dire, toujours formée des mêmes idées plus simples, toujours renfermée dans les mêmes limites, et par conséquent, à pouvoir l’employer dans une suite de raisonnemens, sans jamais risquer de nous égarer.

Au contraire, si les mots ne répondent point à une idée bien déterminée, ils peuvent successivement en réveiller de différentes dans un même esprit, et telle est la source la plus féconde de nos erreurs.

Enfin, Locke osa, le premier, fixer les bornes de l’intelligence humaine, ou plutôt, déterminer la nature des vérités qu’elle peut connoître, des objets qu’elle peut embrasser.

Cette méthode devint bientôt celle de tous les philosophes, et c’est en l’appliquant à la morale, à la politique, à l’économie publique, qu’ils sont parvenus à suivre dans ces sciences une marche presque aussi sûre que celle des sciences naturelles; à n’y plus admettre que des vérités prouvées, à séparer ces vérités de tout ce qui peut rester encore de douteux et d’incertain; à savoir ignorer, enfin, ce qu’il est encore, ce qu’il sera toujours impossible de connoître.

Ainsi, l’analyse de nos sentimens nous fait découvrir, dans le développement de notre faculté d’éprouver du plaisir et de la douleur, l’origine de nos idées morales, le fondement des vérités générales qui, résultant de ces idées, déterminent les lois immuables, nécessaires du juste et de l’injuste; enfin, les motifs d’y conformer notre conduite, puisés dans la nature même de notre sensibilité, dans ce qu’on pourrit appeler, en quelque sorte, notre constitution morale.

Cette même méthode devint en quelque sorte un instrument universel; on apprit à l’employer pour perfectionner celle des sciences physiques, pour en éclaircir les principes, pour en apprécier les preuves; on l’étendit à l’examen des faits, aux règles du goût.

Ainsi, cette métaphysique s’appliquant à tous les objets de l’intelligence humaine, analysoit les procédés de l’esprit dans chaque genre de connoissances, faisoit connoître la nature des vérités qui en forment le systême, celle de l’espèce de certitude, qu’on peut y atteindre; et c’est ce dernier pas de la philosophie qui a mis, en quelque sorte, une barrière éternelle entre le genre humain et les vieilles erreurs de son enfance; qui doit l’empêcher d’être jamais ramené à son ancienne ignorance par des préjugés nouveaux, comme il assure la chute de tous ceux que nous conservons, sans peut-être les connoître tous encore; de ceux même qui pourront les remplacer, mais pour ne plus avoir qu’une foible influence et une existence éphémère.

Cependant, en Allemagne, un homme d’un génie vaste et profond jetoit les fondemens d’une doctrine nouvelle. Son imagination ardente, audacieuse, ne put se reposer dans une philosophie modeste, qui laissoit subsister des doutes sur ces grandes questions de la spiritualité, ou de la persistance de l’ame humaine, de la liberté de l’homme ou de celle de Dieu, de l’existence de la douleur et du crime dans un univers gouverné par une intelligence toute-puissante, dont la sagesse, la justice et la bonté semblent devoir les exclure. Il trancha le nœud qu’une sage analyse n’auroit pu dénouer. Il composa l’univers d’êtres simples, indestructibles, égaux par leur nature. Les rapports de chacun de ces êtres avec chacun de ceux qui entrent avec lui dans le systême de l’univers, déterminent ses qualités par lesquelles il diffère de tous les autres; l’ame humaine et le dernier atome qui termine un bloc de pierre, sont également une de ces monades. Elles ne diffèrent que par la place différente qu’elles occupent dans l’ordre de l’univers.

Parmi toutes les combinaisons possibles de ces êtres, une intelligence infinie en a préféré une, et n’en a pu préférer qu’une seule, la plus parfaite de toutes. Si celle qui existe nous afflige par le spectacle du malheur et du crime, c’est que toute autre combinaison eût encore présenté des résultats plus douloureux.

Nous exposerons ce systême qui adopté, ou du moins soutenu par les compatriotes de Leibniz, a retardé parmi eux les progrès de la philosophie. On vit une école entière de philosophes anglais embrasser avec enthousiasme et défendre avec éloquence, la doctrine de l’optimisme; mais moins adroits et moins profonds que Leibniz, qui la fondoit principalement sur ce qu’une intelligence toute-puissante, par la nécessité même de sa nature, n’avoit pu choisir que le meilleur des univers possibles; ils cherchèrent, dans l’observation du nôtre, la preuve de sa supériorité, et perdant tous les avantages que conserve ce systême, tant qu’il reste dans une abstraite généralité, ils s’égarèrent trop souvent dans des détails ou révoltans, ou ridicules.

Cependant, en Écosse, d’autres philosophes ne trouvant point que l’analyse du développement de nos facultés réelles conduisît à un principe, qui donnât à la moralité de nos actions une base assez pure, assez solide, imaginèrent d’attribuer à l’ame humaine une faculté nouvelle, distincte de celles de sentir ou de raisonner, mais se combinant avec elles, faculté dont ils ne prouvoient l’existence qu’en assurant qu’il leur étoit impossible de s’en passer. Nous ferons l’histoire de ces opinions, et nous montrerons comment, si elles ont nui à la marche de la philosophie, elles ont été utiles à la propagation plus rapide des idées philosophiques.

Jusqu’ici nous n’avons montré les progrès de la philosophie que dans les hommes qui l’ont cultivée, approfondie, perfectionnée; il nous reste à faire voir quels ont été ses effets sur l’opinion générale, et comment, tandis que s’élevant enfin à la connoissance de la méthode certaine de découvrir, de reconnoître la vérité, la raison apprenoit à se préserver des erreurs, où le respect pour l’autorité et l’imagination l’avoient si souvent entraînée: elle détruisoit en même-temps, dans la masse générale des individus, les préjugés qui ont si long-temps affligé et corrompu l’espèce humaine.

Il fut enfin permis de proclamer hautement ce droit si long-temps méconnu, de soumettre toutes les opinions à notre propre raison, c’est-à-dire, d’employer, pour saisir la vérité, le seul instrument qui nous ait été donné pour la reconnoître. Chaque homme apprit, avec une sorte d’orgueil, que la nature ne l’avoit pas absolument destiné à croire sur la parole d’autrui; et la superstition de l’antiquité, l’abaissement de la raison devant le délire d’une foi surnaturelle, disparurent de la société comme de la philosophie.

Il se forma bientôt en Europe une classe d’hommes moins occupés encore de découvrir ou d’approfondir la vérité, que de la répandre; qui, se dévouant à poursuivre les préjugés dans les asiles où le clergé, les écoles, les gouvernemens, les corporations anciennes les avoient recueillis et protégés, mirent leur gloire à détruire les erreurs populaires, plutôt qu’à reculer les limites des connoissances humaines, manière indirecte de servir à leurs progrès, qui n’étoit ni la moins périlleuse, ni la moins utile.

En Angleterre, Collins et Bolingbroke, en France, Bayle, Fontenelle, Voltaire, Montesquieu et les écoles formées par ces hommes célèbres, combattirent en faveur de la vérité, employant tour à tour toutes les armes que l’érudition, la philosophie, l’esprit, le talent d’écrire peuvent fournir à la raison; prenant tous les tons, employant toutes les formes, depuis la plaisanterie jusqu’au pathétique, depuis la compilation la plus savante et la plus vaste, jusqu’au roman, ou au pamphlet du jour; couvrant la vérité d’un voile qui ménageoit les yeux trop foibles, et laissoit le plaisir de la deviner; caressant les préjugés avec adresse, pour leur porter des coups plus certains; n’en menaçant presque jamais, ni plusieurs à la fois, ni même un seul tout entier; consolant quelquefois les ennemis de la raison, en paroissant ne vouloir dans la religion qu’une demi-tolérance, dans la politique qu’une demi-liberté; ménageant le despotisme quand ils combattoient les absurdités religieuses, et le culte quand ils s’élevoient contre la tyrannie; attaquant ces deux fléaux dans leur principe, quand même ils paroissoient n’en vouloir qu’à des abus révoltans ou ridicules, et frappant ces arbres funestes dans leurs racines, quand ils sembloient se borner à élaguer quelques branches égarées; tantôt apprenant aux amis de la liberté que la superstition, qui couvre le despotisme d’un bouclier impénétrable, est la première victime qu’ils doivent immoler, la première chaîne qu’ils doivent briser; tantôt, au contraire, la dénonçant aux despotes comme la véritable ennemie de leur pouvoir, et les effrayant du tableau de ses hypocrites complots et de ses fureurs sanguinaires: mais ne se lassant jamais de réclamer l’indépendance de la raison, la liberté d’écrire comme le droit, comme le salut du genre humain; s’élevant, avec une infatigable énergie, contre tous les crimes du fanatisme et de la tyrannie; poursuivant dans la religion, dans l’administration, dans les mœurs, dans les lois, tout ce qui portoit le caractère de l’oppression, de la dureté, de la barbarie; ordonnant au nom de la nature, aux rois, aux guerriers, aux magistrats, aux prêtres de respecter le sang des hommes; leur reprochant avec une énergique sévérité celui que leur politique ou leur indifférence prodiguoit encore dans les combats ou dans les supplices; prenant enfin, pour cri de guerre, raison, tolérance, humanité.

Telle fut cette philosophie nouvelle, objet de la haine commune de ces classes nombreuses qui n’existent que par les préjugés, ne vivent que d’erreurs, ne sont puissantes que par la crédulité; presque par-tout accueillie, mais persécutée, ayant des rois, des prêtres, des grands, des magistrats pour disciples et pour ennemis. Ses chefs eurent presque toujours l’art d’échapper à la vengeance, en s’exposant à la haine, de se cacher à la persécution, en se montrant assez pour ne rien perdre de leur gloire.

Souvent un gouvernement les récompensoit d’une main, en payant de l’autre leurs calomniateurs, les proscrivoit, et s’honoroit que le sort eût placé leur naissance sur son territoire, les punissoit de leurs opinions, et auroit été humilié d’être soupçonné de ne pas les partager.

Ces opinions devoient donc devenir bientôt celles de tous les hommes éclairés, avouées par les uns, dissimulées par les autres avec une hypocrisie plus ou moins transparente, suivant que leur caractère étoit plus ou moins timide, et qu’ils cédoient aux intérêts opposés de leur profession ou de leur vanité. Mais déjà celui-ci étoit assez puissant, pour qu’au lieu de cette dissimulation profonde des âges précédens, on se contentât pour soi-même et souvent pour les autres d’une réserve prudente.

Nous suivrons les progrès de cette philosophie dans les diverses parties de l’Europe, où l’inquisition des gouvernemens et des prêtres ne put empêcher la langue française, devenue presque universelle, de la porter avec rapidité. Nous montrerons avec quelle adresse la politique et la superstition employèrent contre elle tout ce que la connoissance de l’homme peut offrir de motifs pour se défier de sa raison, d’argumens pour en montrer les bornes et la foiblesse, et comment on sut faire servir le pyrrhonisme même à la cause de la crédulité.

Ce systême si simple, qui plaçoit dans la jouissance d’une liberté indéfinie les plus sûrs encouragemens du commerce et de l’industrie, qui délivroit les peuples du fléau destructeur et du joug humiliant de ces impôts répartis avec tant d’inégalité, levés avec tant de dépense, et souvent avec tant de barbarie, pour y substituer une contribution juste, égale et presque insensible; cette théorie qui lioit la véritable puissance et la richesse des états au bien-être des individus, et au respect pour leurs droits; qui unissoit par le lien d’une félicité commune les différentes classes entre lesquelles ces sociétés se divisent naturellement; cette idée si consolante d’une fraternité du genre humain, dont aucun intérêt national ne devoit plus troubler la douce harmonie; ces principes, séduisans par leur générosité comme par leur simplicité et leur étendue, furent propagés avec enthousiasme par les économistes français. Leur succès fut moins prompt, moins général que celui des philosophes; ils avoient à combattre des préjugés moins grossiers, des erreurs plus subtiles. Ils avoient besoin d’éclairer avant de détromper, et d’instruire le bon sens avant de le prendre pour juge.

Mais s’ils n’ont pu faire à l’ensemble de leur doctrine qu’un petit nombre de partisans; si on a été effrayé de la généralité de leurs maximes, de l’inflexibilité de leurs principes; s’ils ont nui eux-mêmes à la bonté de leur cause, en affectant un langage obscur et dogmatique, en paroissant trop oublier pour les intérêts de la liberté du commerce, ceux de la liberté politique, en présentant, d’une manière trop absolue et trop magistrale, quelques portions de leur systême qu’ils n’avoient point assez approfondies; du moins ils sont parvenus à rendre odieuse et méprisable cette politique lâche, astucieuse et corrompue, qui plaçoit la prospérité d’une nation dans l’appauvrissement de ses voisins, dans les vues étroites d’un régime prohibitif, dans les petites combinaisons d’une fiscalité tyrannique.

Mais les vérités nouvelles dont le génie avoit enrichi la philosophie, la politique et l’économie publique, adoptées avec plus ou moins d’étendue par les hommes éclairés, portèrent plus loin leur salutaire influence.

L’art de l’imprimerie s’étoit répandu sur tant de points, il avoit tellement multiplié les livres, on avoit su les proportionner si bien à tous les degrés de connoissances, d’application, et même de fortune; on les avoit pliés avec tant d’habileté à tous les goûts, à tous les genres d’esprit; ils présentoient une instruction si facile, souvent même si agréable; ils avoient ouvert tant de portes à la vérité, qu’il étoit devenu presque impossible de les lui fermer toutes, qu’il n’y avoit plus de classe, de profession à laquelle on pût l’empêcher de parvenir. Alors, quoiqu’il restât toujours un très-grand nombre d’hommes condamnés à une ignorance volontaire ou forcée, la limite tracée entre la portion grossière et la portion éclairée du genre humain, s’étoit presque entièrement effacée, et une dégradation insensible remplissoit l’espace qui en sépare les deux extrêmes, le génie et la stupidité.

Ainsi une connoissance générale, des droits naturels de l’homme, l’opinion même que ces droits sont inaliénables et imprescriptibles, un vœu fortement prononcé pour la liberté de penser et d’écrire, pour celle du commerce et de l’industrie, pour le soulagement du peuple, pour la proscription de toute loi pénale contre les religions dissidentes, pour l’abolition de la torture et des supplices barbares; le désir d’une législation criminelle plus douce, d’une jurisprudence qui donnât à l’innocence une entière sécurité, d’un code civil plus simple, plus conforme à la raison et à la nature; l’indifférence pour les religions, placées enfin au nombre des superstitions ou des inventions politiques; la haine de l’hypocrisie et du fanatisme; le mépris des préjugés; le zèle pour la propagation des lumières; ces principes passant peu-à-peu des ouvrages des philosophes dans toutes les classes de la société, où l’instruction s’étendoit plus loin que le catéchisme et l’écriture, devinrent la profession commune, le symbole de tous ceux qui n’étoient ni machiavélistes ni imbécilles. Dans quelques pays ces principes formoient une opinion publique assez générale, pour que la masse même du peuple parût prête à se laisser diriger par elle et à lui obéir. Le sentiment de l’humanité, c’est-à-dire, celui d’une compassion tendre, active pour tous les maux qui affligent l’espèce humaine, d’une horreur pour tout ce qui, dans les institutions publiques, dans les actes du gouvernement,