peu de chose à rectifier. Cette traduction fut imprimée en Hollande et bien accueillie du public.
Ma Lettre sur les Sourds et Muets parut presque en même temps. Quelques objections très-fines qu'elle me proposa donnèrent lieu à une addition qui lui fut dédiée[6]. Cette addition n'est pas ce que j'ai fait de plus mal.
La gaieté de Mlle de La Chaux était un peu revenue. Le docteur nous donnait quelquefois à manger, et ces dîners n'étaient pas trop tristes.
Depuis l'éloignement de Gardeil, la passion de Le Camus avait fait de merveilleux progrès. Un jour, à table, au dessert, qu'il s'en expliquait avec toute l'honnêteté, toute la sensibilité, toute la naïveté d'un enfant, toute la finesse d'un homme d'esprit, elle lui dit, avec une franchise qui me plut infiniment, mais qui déplaira peut-être à d'autres: «Docteur, il est impossible que l'estime que j'ai pour vous s'accroisse jamais. Je suis comblée de vos services; et je serais aussi noire que le monstre de la rue Hyacinthe, si je n'étais pénétrée de la plus vive reconnaissance. Votre tour d'esprit me plaît on ne saurait davantage. Vous me parlez de votre passion avec tant de délicatesse et de grâce, que je serais, je crois, fâchée que vous ne m'en parlassiez plus. La seule idée de perdre votre société ou d'être privée de votre amitié suffirait pour me rendre malheureuse. Vous êtes un homme de bien, s'il en fut jamais. Vous êtes d'une bonté et d'une douceur de caractère incomparables. Je ne crois pas qu'un coeur puisse tomber en de meilleures mains. Je prêche le mien du matin au soir en votre faveur; mais a beau prêcher qui n'a envie de bien faire. Je n'en avance pas davantage. Cependant vous souffrez; et j'en ressens une peine cruelle.
Je ne connais personne qui soit plus digne que vous du bonheur que vous sollicitez, et je ne sais ce que je n'oserais pas pour vous rendre heureux. Tout le possible, sans exception. Tenez, docteur, j'irais...oui, j'irais jusqu'à coucher...jusque-là inclusivement. Voulez-vous coucher avec moi? vous n'avez qu'à dire. Voilà tout ce que je puis faire pour votre service; mais vous voulez être aimé, et c'est ce que je ne saurais.»
Le docteur l'écoutait, lui prenait la main, la baisait, la mouillait de ses larmes; et moi, je ne savais si je devais rire ou pleurer. Mlle de La Chaux connaissait bien le docteur; et le lendemain que je lui disais: «Mais, mademoiselle, si le docteur vous eût prise au mot?» elle me répondit: «J'aurais tenu ma parole; mais cela ne pouvait arriver; mes offres n'étaient pas de nature à pouvoir être acceptées par un homme tel que lui...--Pourquoi non? Il me semble qu'à la place du docteur, j'aurais espéré que le reste viendrait après.--Oui; mais à la place du docteur, Mlle de La Chaux ne vous aurait pas fait la même proposition.»
La traduction de Hume ne lui avait pas rendu grand argent. Les Hollandais impriment tant qu'on veut, pourvu qu'ils ne payent rien.
--Heureusement pour nous; car, avec les entraves qu'on donne à l'esprit, s'ils s'avisent une fois de payer les auteurs, ils attireront chez eux tout le commerce de la librairie.
--Nous lui conseillâmes de faire un ouvrage d'agrément, auquel il y aurait moins d'honneur et plus de profit. Elle s'en occupa pendant quatre à cinq mois, au bout desquels elle m'apporta un petit roman historique, intitulé: _les Trois Favorites_. Il y avait de la légèreté de style, de la finesse et de l'intérêt; mais, sans qu'elle s'en fût doutée, car elle était incapable d'aucune malice, il était parsemé d'une multitude de traits applicables à la maîtresse du souverain, la marquise de Pompadour; et je ne lui dissimulai pas que, quelque sacrifice qu'elle fît, soit en adoucissant, soit en supprimant ces endroits, il était presque impossible que son ouvrage parût sans la compromettre, et que le chagrin de gâter ce qui était bien ne la garantirait pas d'un autre.
Elle sentit toute la justesse de mon observation et n'en fut que plus affligée. Le bon docteur prévenait tous ses besoins; mais elle usait de sa bienfaisance avec d'autant plus de réserve, qu'elle se sentait moins disposée à la sorte de reconnaissance qu'il en pouvait espérer.
D'ailleurs, le docteur[7] n'était pas riche alors; et il n'était pas trop fait pour le devenir. De temps en temps, elle tirait son manuscrit de son portefeuille; et elle me disait tristement: «Eh bien! il n'y a donc pas moyen d'en rien faire; et il faut qu'il reste là.» Je lui donnai un conseil singulier, ce fut d'envoyer l'ouvrage tel qu'il était, sans adoucir, sans changer, à Mme de Pompadour même, avec un bout de lettre qui la mît au fait de cet envoi. Cette idée lui plut. Elle écrivit une lettre charmante de tous points, mais surtout par un ton de vérité auquel il était impossible de se refuser. Deux ou trois mois s'écoulèrent sans qu'elle entendît parler de rien; et elle tenait la tentative pour infructueuse, lorsqu'une croix de Saint-Louis se présenta chez elle avec une réponse de la marquise. L'ouvrage y était loué comme il le méritait; on remerciait du sacrifice; on convenait des applications, on n'en était point offensée; et l'on invitait l'auteur à venir à Versailles, où l'on trouverait une femme reconnaissante et disposée à rendre les services qui dépendraient d'elle. L'envoyé, en sortant de chez Mlle de La Chaux, laissa adroitement sur sa cheminée un rouleau de cinquante louis.
Nous la pressâmes, le docteur et moi, de profiter de la bienveillance de Mme de Pompadour; mais nous avions affaire à une fille dont la modestie et la timidité égalaient le mérite. Comment se présenter là avec ses haillons? Le docteur leva tout de suite cette difficulté. Après les habits, ce furent d'autres prétextes, et puis d'autres prétextes encore.
Le voyage de Versailles fut différé de jour en jour, jusqu'à ce qu'il ne convenait presque plus de le faire. Il y avait déjà du temps que nous ne lui en parlions pas, lorsque le même émissaire revint, avec une seconde lettre remplie des reproches les plus obligeants et une autre gratification équivalente à la première et offerte avec le même ménagement. Cette action généreuse de Mme de Pompadour n'a point été connue. J'en ai parlé à M. Collin, son homme de confiance et le distributeur de ses grâces secrètes. Il l'ignorait; et j'aime à me persuader que ce n'est pas la seule que sa tombe recèle.
Ce fut ainsi que Mlle de La Chaux manqua deux fois l'occasion de se tirer de la détresse.
Depuis, elle transporta sa demeure sur les extrémités de la ville, et je la perdis tout à fait de vue. Ce que j'ai su du reste de sa vie, c'est qu'il n'a été qu'un tissu de chagrins, d'infirmités et de misère. Les portes de sa famille lui furent opiniâtrement fermées. Elle sollicita inutilement l'intercession de ces saints personnages qui l'avaient persécutée avec tant de zèle.
--Cela est dans la règle.
--Le docteur ne l'abandonna point. Elle mourut sur la paille, dans un grenier, tandis que le petit tigre de la rue Hyacinthe, le seul amant qu'elle ait eu, exerçait la médecine à Montpellier ou à Toulouse, et jouissait, dans la plus grande aisance, de la réputation méritée d'habile homme, et de la réputation usurpée d'honnête homme.
--Mais cela est encore à peu près dans la règle. S'il y a un bon et honnête Tanié, c'est à une Reymer que la Providence l'envoie; s'il y a une bonne et honnête de La Chaux, elle deviendra le partage d'un Gardeil[8], afin que tout soit fait pour le mieux.
Mais on me dira peut-être que c'est aller trop vite que de prononcer définitivement sur le caractère d'un homme d'après une seule action; qu'une règle aussi sévère réduirait le nombre des gens de bien au point d'en laisser moins sur la terre que l'Évangile du chrétien n'admet d'élus dans le ciel; qu'on peut être inconstant en amour, se piquer même de peu de religion avec les femmes, sans être dépourvu d'honneur et de probité; qu'on n'est le maître ni d'arrêter une passion qui s'allume, ni d'en prolonger une qui s'éteint; qu'il y a déjà assez d'hommes dans les maisons et les rues qui méritent à juste titre le nom de coquins, sans inventer des crimes imaginaires qui les multiplieraient à l'infini. On me demandera si je n'ai jamais ni trahi, ni trompé, ni délaissé aucune femme sans sujet. Si je voulais répondre à ces questions, ma réponse ne demeurerait pas sans réplique, et ce serait une dispute à ne finir qu'au jugement dernier. Mais mettez la main sur la conscience, et dites-moi, vous, monsieur l'apologiste des trompeurs et des infidèles, si vous prendriez le docteur de Toulouse pour votre ami?...Vous hésitez? Tout est dit; et sur ce, je prie Dieu de tenir en sa sainte garde toute femme à qui il vous prendra fantaisie d'adresser votre hommage.
NOTES [Note du transcripteur: Les mentions (N.) et (BR.) désignent les notes tirées respectivement des écrits et de l'édition de Naigeon, et de l'édition de Brière. Les notes d'Assézat ne portent pas de marque particulière.]
[1] En 1749, M. de Maurepas, encore ministre de la marine, remit à Louis XV un mémoire dans lequel il développait les moyens d'ouvrir, par l'intérieur du Canada, un commerce avec les colonies anglaises.
Ce projet fut adopté par la suite, et Maurepas le vit exécuté avant sa mort. (BR.)
[2] Ce mot seul suffirait pour ôter au lecteur toute confiance dans le récit qui va suivre; et cependant il est littéralement vrai. Diderot n'ajoute rien ni aux événements, ni au caractère des personnages qu'il met en scène. La passion de Mlle de La Chaux pour Gardeil, l'ingratitude monstrueuse de son amant, les détails de son entrevue avec lui, de leur conversation en présence de Diderot, qui l'avait accompagnée chez cette bête féroce; le désespoir touchant de cette femme trahie, délaissée par celui à qui elle avait sacrifié son repos, sa fortune, sa réputation, sa santé, et jusqu'aux charmes mêmes par lesquels elle l'avait séduit: tout cela est de la plus grande exactitude. Comme Diderot avait particulièrement connu les acteurs de ce drame, et que les faits dont il avait été témoin, ou que l'amitié lui avait confiés, étaient encore récents lorsqu'il résolut de les écrire, son imagination n'avait pas eu le temps de les altérer, en ajoutant ou en retranchant quelque circonstance pour produire un plus grand effet: et c'est encore ici un de ces cas assez rares dans l'histoire de sa vie, où il n'a dit que ce qu'il avait vu, et où il n'a vu que ce qui était.
Aux particularités curieuses qu'il avait recueillies sur Mlle de La Chaux, et qu'il a consignées dans cet écrit, je n'ajouterai qu'un fait, qu'il a omis par oubli et qui mérite d'être conservé; c'est que cette femme si tendre, si passionnée, si intéressante par son extrême sensibilité et par ses malheurs, si digne surtout d'un meilleur sort, avait eu aussi pour amis D'Alembert et l'abbé de Condillac. Elle était en état d'entendre et de juger les ouvrages de ces deux philosophes; elle avait même donné au dernier, dont elle avait lu l'_Essai sur l'origine des connaissances humaines_, le conseil très-sage de revenir sur ses premières pensées, et, pour me servir de son expression, _de commencer par le commencement_; c'est-à-dire de rejeter avec Hobbes l'hypothèse absurde de la distinction des deux substances dans l'homme. J'ose dire que cette vue très-philosophique, cette seule idée de Mlle de La Chaux suppose plus d'étendue, de justesse et de profondeur dans l'esprit, que toute la métaphysique de Condillac, dans laquelle il y a en effet un vice radical et destructeur qui influe sur tout le système, et qui en rend les résultats plus ou moins vagues et incertains. On voit que Mlle de La Chaux l'avait senti; et l'on regrette que Condillac, plus docile aux conseils judicieux de cette femme éclairée et d'une pénétration peu commune, n'ait pas suivi la route qu'elle lui indiquait. Il n'aurait pas semé de tant d'erreurs celle qu'il s'est tracée, et sur laquelle on ne peut que s'égarer avec lui, comme cela arrive tous les jours à ceux qui le prennent pour guide. Voyez, sur ce philosophe, les réflexions préliminaires qui servent d'introduction à son article, dans l'ENCYCLOPÉDIE MÉTHODIQUE, _Dictionnaire de la Philosophie ancienne et moderne_, t. II, et ce que j'en ai dit encore dans mes _Mémoires historiques et philosophiques sur la vie et les ouvrages de Diderot_. (N.)
[3] Antoine de Ricouart, comte d'Hérouville, né à Paris en 1713, est auteur du _Traité des Légions_, qui porte le nom du maréchal de Saxe[4]. Paris, 1757. Il a fourni des Mémoires curieux aux rédacteurs de l'_Encyclopédie_. On voulut le porter au ministère sous Louis XV, mais un mariage _inégal_ l'en fit exclure. Il mourut en 1782. (BR.)
[4] Dans les trois premières éditions seulement. L'ouvrage avait été imprimé d'abord sur une copie communiquée au maréchal, et trouvée dans ses papiers.
[5] Montucla n'avait que trente ans lorsqu'il publia son _Histoire des Mathématiques_. Paris, 1758. Elle a été revue et achevée par Lalande. Paris, 1799-1802. (BR.)
[7] Le Camus (Antoine), qui a laissé après lui d'autres souvenirs de bienfaisance, était né à Paris en 1722.
On lui doit un grand nombre d'ouvrages de médecine et de littérature. Nous citerons seulement: _La Médecine de l'Esprit_, pratique rendue plus simple, plus sûre et plus méthodique_, 1769.
Plusieurs Mémoires sur différents sujets de médecine. _Abdéker, ou comédie, 1763. _Les Amours pastorales de Daphnis et Chloé_, traduites du grec de Longus, par Amyot, avec une double traduction, Paris, 1757. Cette nouvelle traduction de Le Camus mérite encore d'être lue après celle que vient de publier M. Courier à Sainte-Pélagie, où il était détenu pour un écrit sur l'acquisition du domaine de Chambord. Paris, 1821. (BR.)
[8] Gardeil est mort le 19 avril 1808, à l'âge de quatre-vingt-deux ans. On a de lui une _Traduction des OEuvres médicales d'Hippocrate_, sur le texte grec, d'après l'édition de Foës;