ne sont que de vaines subtilités, de pauvres conjectures, des peut-être sans aucune valeur, sans aucun poids, auprès des circonstances qui ôtaient tout caractère de validité à l'acte injuste que vous avez tiré de la poussière, produit et réhabilité. Un coffre à paperasses; parmi ces paperasses une vieille paperasse proscrite; par sa date, par son injustice, par son mélange avec d'autres paperasses, par la mort des exécuteurs, par le mépris des lettres du légataire, par la richesse de ce légataire, et par la pauvreté des véritables héritiers!
Qu'oppose-t-on à cela? Une restitution présumée! Vous verrez que ce pauvre diable de prêtre, qui n'avait pas un sou lorsqu'il arriva dans sa cure, et qui avait passé quatre-vingts ans de sa vie à amasser environ cent mille francs en entassant sou sur sou, avait fait autrefois aux Frémins, chez qui il n'avait point demeuré, et qu'il n'avait peut-être jamais connus que de nom, un vol de cent mille francs. Et quand ce prétendu vol eût été réel, le grand malheur que...J'aurais brûlé cet acte d'iniquité. Il fallait le brûler, vous dis-je; il fallait écouter votre coeur, qui n'a cessé de réclamer depuis, et qui en savait plus que votre imbécile Bouin, dont la décision ne prouve que l'autorité redoutable des opinions religieuses sur les têtes les mieux organisées, et l'influence pernicieuse des lois injustes, des faux principes sur le bon sens et l'équité naturelle. Si vous eussiez été à côté du curé, lorsqu'il écrivit cet inique testament, ne l'eussiez-vous pas mis en pièces? Le sort le jette entre vos mains, et vous le conservez?
MON PÈRE.
Et si le curé t'avait institué son légataire universel?...MOI.
L'acte odieux n'en aurait été que plus promptement cassé.
MON PÈRE.
Je n'en doute nullement; mais n'y a-t-il aucune différence entre le donataire d'un autre, et le tien?...MOI.
Aucune. Ils sont tous les deux justes ou injustes, honnêtes ou malhonnêtes...MON PÈRE.
Lorsque la loi ordonne, après le décès, l'inventaire et la lecture de tous les papiers, sans exception, elle a son motif, sans doute; et ce motif quel est-il?
MOI.
Si j'étais caustique, je vous répondrais: de dévorer les héritiers, en multipliant ce qu'on appelle des vacations; mais songez que vous n'étiez point l'homme de la loi; et qu'affranchi de toute forme juridique, vous n'aviez de fonctions à remplir que celles de la bienfaisance et de l'équité naturelle.
* * * * * Ma soeur se taisait; mais elle me serrait la main en signe d'approbation. L'abbé secouait les oreilles, et mon père disait: Et puis encore une petite injure au père Bouin. Tu crois du moins que ma religion m'absout?
MOI.
Je le crois; mais tant pis pour elle.
MON PÈRE.
Cet acte, que tu brûles de ton autorité privée, tu crois qu'il aurait été déclaré valide au tribunal de la loi?
MOI.
Cela se peut; mais tant pis pour la loi.
MON PÈRE.
Tu crois qu'elle aurait négligé toutes ces circonstances, que tu fais valoir avec tant de force?
MOI.
Je n'en sais rien; mais j'en aurais voulu avoir le coeur net. J'y aurais sacrifié une cinquantaine de louis: ç'aurait été une charité bien faite, et j'aurais attaqué le testament au nom de ces pauvres héritiers.
MON PÈRE.
Oh! pour cela, si tu avais été avec moi, et que tu m'en eusses donné le conseil, quoique, dans les commencements d'un établissement, cinquante louis ce soit une somme, il y a tout à parier que je l'aurais suivi.
L'ABBÉ.
Pour moi, j'aurais autant aimé donner cet argent aux pauvres héritiers qu'aux gens de justice.
MOI.
Et vous croyez, mon frère, qu'on aurait perdu ce procès?
MON FRÈRE.
Je n'en doute pas. Les juges s'en tiennent strictement à la loi, comme mon père et le père Bouin; et font bien. Les juges ferment, en pareils cas, les yeux sur les circonstances, comme mon père et le père Bouin, par l'effroi des inconvénients qui s'ensuivraient; et font bien. Ils sacrifient quelquefois contre le témoignage même de leur conscience, comme mon père et le père Bouin, l'intérêt du malheureux et de l'innocent qu'ils ne pourraient sauver sans lâcher la bride à une infinité de fripons; et font bien. Ils redoutent, comme mon père et le père Bouin, de prononcer un arrêt équitable dans un cas déterminé, mais funeste dans mille autres par la multitude de désordres auxquels il ouvrirait la porte; et font bien. Et dans le cas du testament dont il s'agit...MON PÈRE.
Tes raisons, comme particulières, étaient peut-être bonnes; mais comme publiques, elles seraient mauvaises. Il y a tel avocat peu scrupuleux, qui m'aurait dit tête à tête: Brûlez ce testament; ce qu'il n'aurait osé écrire dans sa consultation.
MOI.
J'entends; c'était une affaire à n'être pas portée devant les juges.
Aussi, parbleu! n'y aurait-elle pas été portée, si j'avais été à votre place.
MON PÈRE.
Tu aurais préféré ta raison à la raison publique; la décision de l'homme à celle de l'homme de loi.
MOI.
Assurément. Est-ce que l'homme n'est pas antérieur à l'homme de loi?
Est-ce que la raison de l'espèce humaine n'est pas tout autrement sacrée que la raison d'un législateur? Nous nous appelons civilisés, et nous sommes pires que des sauvages. Il semble qu'il nous faille encore tournoyer pendant des siècles, d'extravagances en extravagances et d'erreurs en erreurs, pour arriver où la première étincelle de jugement, l'instinct seul, nous eût menés tout droit. Aussi nous nous sommes si bien fourvoyés...MON PÈRE.
Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller, que celui de la raison; mais je trouve que ma tête repose plus doucement encore sur celui de la religion et des lois: et point de réplique là-dessus; car je n'ai pas besoin d'insomnie. Mais il me semble que tu prends de l'humeur. Dis-moi donc, si j'avais brûlé le testament, est-ce que tu m'aurais empêché de restituer?
MOI.
Non, mon père; votre repos m'est un peu plus cher que tous les biens du monde.
MON PÈRE.
Ta réponse me plaît et pour cause.
MOI.
Et cette cause, vous allez nous la dire?
MON PÈRE.
Volontiers. Le chanoine Vigneron, ton oncle, était un homme dur, mal avec ses confrères dont il faisait la satire continuelle par sa conduite et par ses discours. Tu étais destiné à lui succéder; mais, au moment de sa mort, on pensa dans la famille qu'il valait mieux envoyer en cour de Rome, que de faire, entre les mains du chapitre, une résignation qui ne serait point agréée. Le courrier part. Ton oncle meurt une heure ou deux avant l'arrivée présumée du courrier, et voilà le canonicat et dix-huit cents francs perdus. Ta mère, tes tantes, nos parents, nos amis étaient tous d'avis de celer la mort du chanoine. Je rejetai ce conseil; et je fis sonner les cloches sur-le-champ.
MOI.
Et vous fîtes bien.
MON PÈRE.
Si j'avais écouté les bonnes femmes, et que j'en eusse eu du remords, je vois que tu n'aurais pas balancé à me sacrifier ton aumusse.
MOI.
Sans cela. J'aurais mieux aimé être un bon philosophe, ou rien que d'être un mauvais chanoine.
* * * * * Le gros prieur rentra, et dit sur mes derniers mots qu'il avait entendus: «Un mauvais chanoine! Je voudrais bien savoir comment on est un bon ou un mauvais prieur, un bon ou un mauvais chanoine; ce sont des états si indifférents.» Mon père haussa les épaules, et se retira pour quelques devoirs pieux qui lui restaient à remplir. Le prieur dit: «J'ai un peu scandalisé le papa.
MON FRÈRE.
Cela se pourrait.
Puis, tirant un livre de sa poche: «Il faut, ajouta-t-il, que je vous lise quelques pages d'une description de la Sicile par le père Labat.
MOI.
Je les connais. C'est l'histoire du _calzolaio_[4] de Messine.
MON FRÈRE.
Précisément.
LE PRIEUR.
Et ce _calzolaio_, que faisait-il?
MON FRÈRE.
L'historien raconte que, né vertueux, ami de l'ordre et de la justice, il avait beaucoup à souffrir dans un pays où les lois n'étaient pas seulement sans vigueur, mais sans exercice. Chaque jour était marqué par quelque crime. Des assassins connus marchaient tête levée, et bravaient l'indignation publique. Des parents se désolaient sur leurs filles séduites et jetées du déshonneur dans la misère, par la cruauté des ravisseurs. Le monopole enlevait à l'homme laborieux sa subsistance et celle de ses enfants; des concussions de toute espèce arrachaient des larmes amères aux citoyens opprimés. Les coupables échappaient au châtiment, ou par leur crédit, ou par leur argent, ou par le subterfuge des formes. Le _calzolaio_ voyait tout cela; il en avait le coeur percé; et il rêvait sans cesse sur sa selle aux moyens d'arrêter ces désordres.
LE PRIEUR.
Que pouvait un pauvre diable comme lui?
MON FRÈRE.
Vous allez le savoir. Un jour, il établit une cour de justice dans sa boutique.
LE PRIEUR.
Comment cela?
MOI.
Le prieur voudrait qu'on lui expédiât un récit, comme il expédie ses matines.
LE PRIEUR.
Pourquoi non? L'art oratoire veut que le récit soit bref, et l'Évangile que la prière soit courte.
MON FRÈRE.
Au bruit de quelque délit atroce, il en informait; il en poursuivait chez lui une instruction rigoureuse et secrète. Sa double fonction de rapporteur et de juge remplie, le procès criminel parachevé, et la sentence prononcée, il sortait avec une arquebuse sous son manteau; et, le jour, s'il rencontrait les malfaiteurs dans quelques lieux écartés, ou la nuit, dans leurs tournées, il vous leur déchargeait équitablement cinq ou six balles à travers le corps.
LE PRIEUR.
Je crains bien que ce brave homme-là n'ait été rompu vif. J'en suis fâché.
MON FRÈRE.
Après l'exécution, il laissait le cadavre sur la place sans en approcher, et regagnait sa demeure, content comme quelqu'un qui aurait tué un chien enragé.
LE PRIEUR.
En tua-t-il beaucoup de ces chiens-là?
MON FRÈRE.
On en comptait plus de cinquante, et tous de haute condition; lorsque le vice-roi proposa deux mille écus de récompense au délateur; et jura, en face des autels, de pardonner au coupable s'il se déférait lui-même.
LE PRIEUR.
Quelque sot!
MON FRÈRE.
Dans la crainte que le soupçon et le châtiment ne tombassent sur un innocent...LE PRIEUR.
Il se présenta au vice-roi!
MON FRÈRE.
Il lui tint ce discours: «J'ai fait votre devoir. C'est moi qui ai condamné et mis à mort les scélérats que vous deviez punir. Voilà les procès-verbaux qui constatent leurs forfaits. Vous y verrez la marche de la procédure judiciaire que j'ai suivie. J'ai été tenté de commencer par vous; mais j'ai respecté dans votre personne le maître auguste que vous représentez. Ma vie est entre vos mains, et vous en pouvez disposer.»
LE PRIEUR.
Ce qui fut fait.
MON FRÈRE.
Je l'ignore; mais je sais qu'avec tout ce beau zèle pour la justice, cet homme n'était qu'un meurtrier.
LE PRIEUR.
Un meurtrier! le mot est dur: quel autre nom pourrait-on lui donner, s'il avait assassiné des gens de bien?
MOI.
Le beau délire!
MA SOEUR.
Il serait à souhaiter...MON FRÈRE, à moi.
Vous êtes le souverain: cette affaire est soumise à votre décision; quelle sera-t-elle?
MOI.
L'abbé, vous me tendez un piége; et je veux bien y donner. Je condamnerai le vice-roi à prendre la place du savetier, et le savetier à prendre la place du vice-roi.
MA SOEUR.
Fort bien, mon frère.
* * * * * Mon père reparut avec ce visage serein qu'il avait toujours après la prière. On lui raconta le fait, et il confirma la sentence de l'abbé. Ma soeur ajouta: «et voilà Messine privée, sinon du seul homme juste, du moins du seul brave citoyen qu'il y eût. Cela m'afflige.»
On servit; on disputa encore un peu contre moi; on plaisanta beaucoup le prieur sur sa décision du chapelier, et le peu de cas qu'il faisait des prieurs et des chanoines. On lui proposa le cas du testament; au lieu de le résoudre, il nous raconta un fait qui lui était personnel.
LE PRIEUR.
Vous vous rappelez l'énorme faillite du changeur Bourmont.
MON PÈRE.
Si je me rappelle! j'y étais pour quelque chose.
LE PRIEUR.
Tant mieux!
MON PÈRE.
Pourquoi tant mieux?
LE PRIEUR.
C'est que, si j'ai mal fait, ma conscience en sera soulagée d'autant. Je fus nommé syndic des créanciers. Il y avait parmi les effets actifs de Bourmont un billet de cent écus sur un pauvre marchand grènetier son voisin. Ce billet, partagé au prorata de la multitude des créanciers, n'allait pas à douze sous pour chacun d'eux; et exigé du grènetier, c'était sa ruine. Je supposai...MON PÈRE.
Que chaque créancier n'aurait pas refusé 12 sous à ce malheureux; vous déchirâtes le billet, et vous fîtes l'aumône de ma bourse.
LE PRIEUR.
Il est vrai; en êtes-vous fâché?
MON PÈRE.
Non.
LE PRIEUR.
Ayez la bonté de croire que les autres n'en seraient pas plus fâchés que vous; et tout sera dit.
MON PÈRE.
Mais, monsieur le prieur, si vous lacérez de votre autorité privée un billet, pourquoi n'en lacérerez-vous pas deux, trois, quatre; tout autant qu'il se trouvera d'indigents à secourir aux dépens d'autrui? Ce principe de commisération peut nous mener loin, monsieur le prieur: la justice, la justice...LE PRIEUR.
On l'a dit, est souvent une grande injustice.
* * * * * Une jeune femme, qui occupait le premier, descendit; c'était la gaieté et la folie en personne. Mon père lui demanda des nouvelles de son mari: ce mari était un libertin qui avait donné à sa femme l'exemple des mauvaises moeurs, qu'elle avait, je crois, un peu suivi; et qui, pour échapper à la poursuite de ses créanciers, s'en était allé à la Martinique. Mme d'Isigny, c'était le nom de notre locataire, répondit à mon père: «M. d'Isigny? Dieu merci! je n'en ai plus entendu parler; il est peut-être noyé.
LE PRIEUR.
Noyé! je vous en félicite.
MADAME D'ISIGNY.
Qu'est-ce que cela vous fait, monsieur l'abbé?
LE PRIEUR.
Rien, mais à vous?
MADAME D'ISIGNY.
Et qu'est-ce que cela me fait à moi?
LE PRIEUR.
Mais, on dit...MADAME D'ISIGNY.
Et qu'est-ce qu'on dit?
LE PRIEUR.
Puisque vous le voulez savoir, on dit qu'il avait surpris quelques-unes de vos lettres.
MADAME D'ISIGNY.
Et n'avais-je pas un beau recueil des siennes?...* * * * * Et puis voilà une querelle tout à fait comique entre le prieur et Mme d'Isigny sur les priviléges des deux sexes. Mme d'Isigny m'appela à son secours; et j'allais prouver au prieur que le premier des deux époux qui manquait au pacte, rendait à l'autre sa liberté; mais mon père demanda son bonnet de nuit, rompit la conversation, et nous envoya coucher.
Lorsque ce fut à mon tour de lui souhaiter la bonne nuit, en l'embrassant, je lui dis à l'oreille: «Mon père, c'est qu'à la rigueur il n'y a point de lois pour le sage...--Parlez plus bas...--Toutes étant sujettes à des exceptions, c'est à lui qu'il appartient de juger des cas où il faut s'y soumettre ou s'en affranchir.
--Je ne serais pas trop fâché, me répondit-il, qu'il y eût dans la ville un ou deux citoyens comme toi; mais je n'y habiterais pas, s'ils pensaient tous de même.»
NOTES [1] Nous rétablissons ce terme familier d'après l'édition originale.
Les suivantes l'ont remplacé par _petite soeur_.
[2] Village situé entre Chaumont et Langres. (Note de l'édition de BRIÈRE.)
[3] On connaît Cartouche. «Son affaire n'était rien, dit l'avocat Barbier, en comparaison de celle de Nivet,» coupable d'un grand nombre d'assassinats. Nivet fut roué en Grève le 1er juin 1729.
[4] Cordonnier.