SigPhi · Denis Diderot

Jacques le fataliste et son maître (French)

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bien et tout honneur s'entend, par-devant notaire et curé, afin de partager encore avec vous votre femme...Ahi! la gorge!...LE MAÎTRE.

Sais-tu ce que tu fais là? une chose très-commune et très-impertinente.

JACQUES.

J'en suis bien capable.

LE MAÎTRE.

Tu te plains d'avoir été interrompu, et tu interromps.

JACQUES.

C'est l'effet du mauvais exemple que vous m'avez donné. Une mère veut être galante, et veut que sa fille soit sage; un père veut être dissipateur, et veut que son fils soit économe; un maître veut...LE MAÎTRE.

Interrompre son valet, l'interrompre tant qu'il lui plaît, et n'en pas être interrompu.

Lecteur, est-ce que vous ne craignez pas de voir se renouveler ici la descendrai pas.» À quoi tient-il que je ne vous fasse entendre: «J'interromprai; tu n'interrompras pas.» Il est certain que, pour peu que j'agace Jacques ou son maître, voilà la querelle engagée; et si je l'engage une fois, qui sait comment elle finira? Mais la vérité est que Jacques répondit modestement à son maître: Monsieur, je ne vous interromps pas; mais je cause avec vous, comme vous m'en avez donné la permission.

LE MAÎTRE.

Passe; mais ce n'est pas tout.

JACQUES.

Quelle autre incongruité puis-je avoir commise?

LE MAÎTRE.

Tu vas anticipant sur le raconteur, et tu lui ôtes le plaisir qu'il s'est promis de ta surprise; en sorte qu'ayant, par une ostentation de sagacité très-déplacée, deviné ce qu'il avait à te dire, il ne lui reste plus qu'à se taire, et je me tais.

JACQUES.

Ah! mon maître!

LE MAÎTRE.

Que maudits soient les gens d'esprit!

JACQUES.

D'accord; mais vous n'aurez pas la cruauté...LE MAÎTRE.

Conviens du moins que tu le mériterais.

JACQUES.

D'accord; mais avec tout cela vous regarderez à votre montre l'heure qu'il est, vous prendrez votre prise de tabac, votre humeur cessera, et vous continuerez votre histoire.

LE MAÎTRE.

Ce drôle-là fait de moi tout ce qu'il veut...Quelques jours après cet entretien avec le chevalier, il reparut chez moi; il avait l'air triomphant. «Eh bien! l'ami, me dit-il, une autre fois croirez-vous à mes almanachs? Je vous l'avais bien dit, nous sommes les plus forts, et voici une lettre de la petite; oui, une lettre, une lettre d'elle...»

Cette lettre était fort douce; des reproches, des plaintes et cætera; et me voilà réinstallé dans la maison.

Lecteur, vous suspendez ici votre lecture; qu'est-ce qu'il y a? Ah! je crois vous comprendre, vous voudriez voir cette lettre. Mme Riccoboni n'aurait pas manqué de vous la montrer. Et celle que Mme de La Pommeraye dicta aux deux dévotes, je suis sûr que vous l'avez regrettée.

Quoiqu'elle fût autrement difficile à faire que celle d'Agathe, et que je ne présume pas infiniment de mon talent, je crois que je m'en serais tiré, mais elle n'aurait pas été originale; ç'aurait été comme ces sublimes harangues de Tite-Live, dans son _Histoire de Rome_, ou du cardinal Bentivoglio dans ses _Guerres de Flandre_. On les lit avec plaisir, mais elles détruisent l'illusion. Un historien, qui suppose à ses personnages des discours qu'ils n'ont pas tenus, peut aussi leur supposer des actions qu'ils n'ont pas faites. Je vous supplie donc de vouloir bien vous passer de ces deux lettres, et de continuer votre lecture.

LE MAÎTRE.

On me demanda raison de mon éclipse, je dis ce que je voulus; on se contenta de ce que je dis, et tout reprit son train accoutumé.

JACQUES.

C'est-à-dire que vous continuâtes vos dépenses, et que vos affaires amoureuses n'en avançaient pas davantage.

LE MAÎTRE.

Le chevalier m'en demandait des nouvelles, et avait l'air de s'en impatienter.

JACQUES.

Et il s'en impatientait peut-être réellement.

LE MAÎTRE.

Et pourquoi cela?

JACQUES.

Pourquoi? parce qu'il...LE MAÎTRE.

Achève donc.

JACQUES.

Je m'en garderai bien; il faut laisser au conteur...LE MAÎTRE.

Mes leçons te profitent, je m'en réjouis...Un jour le chevalier me proposa une promenade en tête à tête. Nous allâmes passer la journée à la campagne. Nous partîmes de bonne heure. Nous dînâmes à l'auberge; nous y soupâmes; le vin était excellent, nous en bûmes beaucoup, causant de gouvernement, de religion et de galanterie. Jamais le chevalier ne m'avait marqué tant de confiance, tant d'amitié; il m'avait raconté toutes les aventures de sa vie, avec la plus incroyable franchise, ne me célant ni le bien ni le mal. Il buvait, il m'embrassait, il pleurait de tendresse; je buvais, je l'embrassais, je pleurais à mon tour. Il n'y avait dans toute sa conduite passée qu'une seule action qu'il se reprochât; il en porterait le remords jusqu'au tombeau.

«Chevalier, confessez-vous-en à votre ami, cela vous soulagera. Eh bien!

de quoi s'agit-il? de quelque peccadille dont votre délicatesse vous exagère la valeur?

--Non, non, s'écriait le chevalier en penchant sa tête sur ses deux mains, et se couvrant le visage de honte; c'est une noirceur, une noirceur impardonnable. Le croirez-vous? Moi, le chevalier de Saint-Ouin, a une fois trompé, trompé, oui, trompé son ami!

--Et comment cela s'est-il fait?

--Hélas! nous fréquentions l'un et l'autre dans la même maison, comme vous et moi. Il y avait une jeune fille comme Mlle Agathe; il en était amoureux, et moi j'en étais aimé; il se ruinait en dépenses pour elle, et c'est moi qui jouissais de ses faveurs. Je n'ai jamais eu le courage de lui en faire l'aveu; mais si nous nous retrouvons ensemble, je lui dirai tout. Cet effroyable secret que je porte au fond de mon coeur, l'accable, c'est un fardeau dont il faut absolument que je me délivre.

--Chevalier, vous ferez bien.

--Vous me le conseillez?

--Assurément, je vous le conseille.

--Et comment croyez-vous que mon ami prenne la chose?

--S'il est votre ami, s'il est juste, il trouvera votre excuse en lui-même; il sera touché de votre franchise et de votre repentir; il jettera ses bras autour de votre cou; il fera ce que je ferais à sa place.

--Vous le croyez?

--Je le crois.

--Et c'est ainsi que vous en useriez?

À l'instant le chevalier se lève, s'avance vers moi, les larmes aux yeux, les deux bras ouverts, et me dit: «Mon ami, embrassez-moi donc.

--Quoi! chevalier, lui dis-je, c'est vous? c'est moi? c'est cette coquine d'Agathe?

--Oui, mon ami; je vous rends encore votre parole, vous êtes le maître d'en agir avec moi comme il vous plaira. Si vous pensez, comme moi, que mon offense soit sans excuse, ne m'excusez point; levez-vous, quittez-moi, ne me revoyez jamais qu'avec mépris, et abandonnez-moi à ma douleur et à ma honte. Ah! mon ami, si vous saviez tout l'empire que la petite scélérate avait pris sur mon coeur! Je suis né honnête; jugez combien j'ai dû souffrir du rôle indigne auquel je me suis abaissé.

Combien de fois j'ai détourné mes yeux de dessus elle, pour les attacher sur vous, en gémissant de sa trahison et de la mienne. Il est inouï que vous ne vous en soyez jamais aperçu...»

Cependant j'étais immobile comme un Terme pétrifié; à peine entendais-je le discours du chevalier. Je m'écriai: «Ah! l'indigne! Ah! chevalier!

vous, vous, mon ami!

--Oui, je l'étais, et je le suis encore, puisque je dispose, pour vous tirer des liens de cette créature, d'un secret qui est plus le sien que le mien. Ce qui me désespère, c'est que vous n'en ayez rien obtenu qui vous dédommage de tout ce que vous avez fait pour elle.» (Ici Jacques se met à rire et à siffler.)

Mais c'est _La vérité dans le vin_, de Collé[72]...Lecteur, vous ne savez ce que vous dites; à force de vouloir montrer de l'esprit, vous n'êtes qu'une bête. C'est si peu la vérité dans le vin, que tout au contraire, c'est la fausseté dans le vin. Je vous ai dit une grossièreté, j'en suis fâché, et je vous en demande pardon.

[72] _La Vérité dans le vin_, ou _les Désagréments de la galanterie_, charmante comédie de Collé, qui offre, comme ses autres productions en ce genre, une peinture aussi agréable que vraie des moeurs de son temps.

(BR.)

LE MAÎTRE.

Ma colère tomba peu à peu. J'embrassai le chevalier; il se remit sur sa chaise, les coudes appuyés sur la table, les poings fermés sur les yeux; il n'osait me regarder.

JACQUES.

Il était si affligé! et vous eûtes la bonté de le consoler?...(Et Jacques de siffler encore.)

LE MAÎTRE.

Le parti qui me parut le meilleur, ce fut de tourner la chose en plaisanterie. À chaque propos gai, le chevalier confondu me disait: «Il n'y a point d'homme comme vous; vous êtes unique; vous valez cent fois mieux que moi. Je doute que j'eusse eu la générosité ou la force de vous pardonner une pareille injure, et vous en plaisantez; cela est sans exemple. Mon ami, que ferai-je jamais qui puisse réparer?...Ah! non, non, cela ne se répare pas. Jamais, jamais je n'oublierai ni mon crime ni votre indulgence; ce sont deux traits profondément gravés là. Je me rappellerai l'un pour me détester, l'autre pour vous admirer, pour redoubler d'attachement pour vous.

--Allons, chevalier, vous n'y pensez pas, vous vous surfaites votre action et la mienne. Buvons à votre santé. Chevalier, à la mienne donc, puisque vous ne voulez pas que ce soit à la vôtre...» Le chevalier peu à peu reprit courage. Il me raconta tous les détails de sa trahison, s'accablant lui-même des épithètes les plus dures; il mit en pièces, et la fille, et la mère, et le père, et les tantes, et toute la famille qu'il me montra comme un ramas de canailles indignes de moi, mais bien dignes de lui; ce sont ses propres mots.

JACQUES.

Et voilà pourquoi je conseille aux femmes de ne jamais coucher avec des gens qui s'enivrent. Je ne méprise guère moins votre chevalier pour son indiscrétion en amour que pour sa perfidie en amitié. Que diable! il n'avait qu'à...être un honnête homme, et vous parler d'abord...Mais tenez, monsieur, je persiste, c'est un gueux, c'est un fieffé gueux. Je ne sais plus comment ceci finira; j'ai peur qu'il ne vous trompe encore en vous détrompant. Tirez-moi, tirez-vous bien vite vous-même de cette auberge et de la compagnie de cet homme-là...[Ici Jacques reprit sa gourde, oubliant qu'il n'y avait ni tisane ni vin. Son maître se mit à rire. Jacques toussa un demi-quart d'heure de suite. Son maître tira sa montre et sa tabatière, et continua son histoire que j'interromprai, si cela vous convient; ne fût-ce que pour faire enrager Jacques, en lui prouvant qu'il n'était pas écrit là-haut, comme il le croyait, qu'il serait toujours interrompu et que son maître ne le serait jamais[73].]

[73] Le passage renfermé entre deux crochets ne se trouve pas dans l'édition originale. (BR.)--Il manque en effet à notre copie.

LE MAÎTRE, au chevalier.

«Après ce que vous m'en dites là, j'espère que vous ne les reverrez plus.

--Moi, les revoir!...Mais ce qui est désespérant c'est de s'en aller sans se venger. On aura trahi, joué, bafoué, dépouillé un galant homme; on aura abusé de la passion et de la faiblesse d'un autre galant homme, car j'ose encore me regarder comme tel, pour l'engager dans une suite d'horreurs; on aura exposé deux amis à se haïr et peut-être à s'entr'égorger, car enfin, mon cher, convenez que, si vous eussiez découvert mon indigne menée, vous êtes brave, vous en eussiez peut-être conçu un tel ressentiment...--Non, cela n'aurait pas été jusque-là. Et pourquoi donc? et pour qui?

pour une faute que personne ne saurait se répondre de ne pas commettre?

Est-ce ma femme? Et quand elle le serait? Est-ce ma fille? Non, c'est une petite gueuse; et vous croyez que pour une petite gueuse...Allons, mon ami, laissons cela et buvons. Agathe est jeune, vive, blanche, grasse, potelée; ce sont les chairs les plus fermes, n'est-ce pas? et la peau la plus douce? La jouissance en doit être délicieuse, et j'imagine que vous étiez assez heureux entre ses bras pour ne guère penser à vos amis.

--Il est certain que si les charmes de la personne et le plaisir pouvaient atténuer la faute, personne sous le ciel ne serait moins coupable que moi.

--Ah çà, chevalier, je reviens sur mes pas; je retire mon indulgence, et je veux mettre une condition à l'oubli de votre trahison.

--Parlez, mon ami, ordonnez, dites; faut-il me jeter par la fenêtre, me pendre, me noyer, m'enfoncer ce couteau dans la poitrine?...»

Et à l'instant le chevalier saisit un couteau qui était sur la table, détache son col, écarte sa chemise, et, les yeux égarés, se place la pointe du couteau de la main droite à la fossette de la clavicule gauche, et semble n'attendre que mon ordre pour s'expédier à l'antique.

«Il ne s'agit pas de cela, chevalier, laissez là ce mauvais couteau.

--Je ne le quitte pas, c'est ce que je mérite; faites signe.

--Laissez là ce mauvais couteau, vous dis-je, je ne mets pas votre expiation à si haut prix...» Cependant la pointe du couteau était toujours suspendue sur la fossette de la clavicule gauche; je lui saisis la main, je lui arrachai son couteau que je jetai loin de moi, puis approchant la bouteille de son verre, et versant plein, je lui dis: «Buvons d'abord; et vous saurez ensuite à quelle terrible condition j'attache votre pardon. Agathe est donc bien succulente, bien voluptueuse?

--Ah! mon ami, que ne le savez-vous comme moi!

--Mais attends, il faut qu'on nous apporte une bouteille de champagne, et puis tu me feras l'histoire d'une de tes nuits. Traître charmant, ton absolution est à la fin de cette histoire. Allons, commence: est-ce que tu ne m'entends pas?

--Je vous entends.

--Ma sentence te paraît-elle trop dure?

--Non.

--Tu rêves?

--Je rêve!

--Le récit d'une de mes nuits avec Agathe.

--C'est cela.»

Cependant le chevalier me mesurait de la tête aux pieds, et se disait à lui-même: «C'est la même taille, à peu près le même âge; et quand il y aurait quelque différence, point de lumière, l'imagination prévenue que c'est moi, elle ne soupçonnera rien...--Mais, chevalier, à quoi penses-tu donc? ton verre reste plein, et tu ne commences pas!

--Je pense, mon ami, j'y ai pensé, tout est dit: embrassez-moi, nous serons vengés, oui, nous le serons. C'est une scélératesse de ma part; si elle est indigne de moi, elle ne l'est pas de la petite coquine. Vous me demandez l'histoire d'une de mes nuits?

--Oui: est-ce trop exiger?

--Non; mais si, au lieu de l'histoire, je vous procurais la nuit?

--Cela vaudrait un peu mieux.» (Jacques se met à siffler.)

Aussitôt le chevalier tire deux clefs de sa poche, l'une petite et l'autre grande. «La petite, me dit-il, est le passe-partout de la rue, la grande est celle de l'antichambre d'Agathe; les voilà, elles sont toutes deux à votre service. Voici ma marche de tous les jours, depuis environ six mois; vous y conformerez la vôtre. Ses fenêtres sont sur le devant, comme vous le savez. Je me promène dans la rue tant que je les vois éclairées. Un pot de basilic mis en dehors est le signal convenu; alors je m'approche de la porte d'entrée, je l'ouvre, j'entre, je la referme, je monte le plus doucement que je peux, je tourne par le petit corridor qui est à droite; la première porte à gauche dans ce corridor est la sienne, comme vous savez. J'ouvre cette porte avec cette grande clef, je passe dans la petite garde-robe qui est à droite, là je trouve une petite bougie de nuit, à la lueur de laquelle je me déshabille à mon aise. Agathe laisse la porte de sa chambre entr'ouverte; je passe, et je vais la trouver dans son lit. Comprenez-vous cela?

--Fort bien!

--Comme nous sommes entourés, nous nous taisons.

--Et puis je crois que vous avez mieux à faire que de jaser.

--En cas d'accident, je puis sauter de son lit et me renfermer dans la garde-robe, cela n'est pourtant jamais arrivé. Notre usage ordinaire est de nous séparer sur les quatre heures du matin. Lorsque le plaisir ou le repos nous mène plus loin, nous sortons du lit ensemble; elle descend, moi je reste dans la garde-robe, je m'habille, je lis, je me repose, j'attends qu'il soit heure de paraître. Je descends, je salue, j'embrasse comme si je ne faisais que d'arriver.

--On m'attend toutes les nuits.

--Et vous me céderiez votre place?

--De tout mon coeur. Que vous préfériez la nuit au récit, je n'en suis pas en peine; mais ce que je désirerais, c'est que...--Achevez; il y a peu de chose que je ne me sente le courage d'entreprendre pour vous obliger.

--C'est que vous restassiez entre ses bras jusqu'au jour; j'arriverais, je vous surprendrais.

--Oh! non, chevalier, cela serait trop méchant.

--Trop méchant? Je ne le suis pas tant que vous pensez. Auparavant je me déshabillerais dans la garde-robe.

--Allons, chevalier, vous avez le diable au corps. Et puis cela ne se peut: si vous me donnez les clefs, vous ne les aurez plus.

--Ah! mon ami, que tu es bête!

--Mais, pas trop, ce me semble.

--Et pourquoi n'entrerions-nous pas tous les deux ensemble? Vous iriez trouver Agathe; moi je resterais dans la garde-robe jusqu'à ce que vous fissiez un signal dont nous conviendrions.

--Ma foi, cela est si plaisant, si fou, que peu s'en faut que je n'y consente. Mais, chevalier, tout bien considéré, j'aimerais mieux réserver cette facétie pour quelqu'une des nuits suivantes.

--Ah! j'entends, votre projet est de nous venger plus d'une fois.

--Si vous l'agréez?

--Tout à fait.»

JACQUES.

Votre chevalier bouleverse toutes mes idées. J'imaginais...LE MAÎTRE.

Tu imaginais?

JACQUES.

Non, monsieur, vous pouvez continuer.

LE MAÎTRE.

Nous bûmes, nous dîmes cent folies, et sur la nuit qui s'approchait, et sur les suivantes, et sur celle où Agathe se trouverait entre le chevalier et moi. Le chevalier était redevenu d'une gaieté charmante, et le texte de notre conversation n'était pas triste. Il me prescrivait des préceptes de conduite nocturne qui n'étaient pas tous également faciles à suivre; mais après une longue suite de nuits bien employées, je pouvais soutenir l'honneur du chevalier à ma première, quelque merveilleux qu'il se prétendît, et ce furent des détails qui ne finissaient point sur les talents, perfections, commodités d'Agathe. Le chevalier ajoutait avec un art incroyable l'ivresse de la passion à celle du vin. Le moment de l'aventure ou de la vengeance nous paraissait arriver lentement; cependant nous sortîmes de table. Le chevalier paya; c'est la première fois que cela lui arrivait. Nous montâmes dans notre voiture; nous étions ivres; notre cocher et nos valets l'étaient encore plus que nous.

Lecteur, qui m'empêcherait de jeter ici le cocher, les chevaux, la voiture, les maîtres et les valets dans une fondrière? Si la fondrière vous fait peur, qui m'empêcherait de les amener sains et saufs dans la ville où j'accrocherais leur voiture à une autre, dans laquelle je renfermerais d'autres jeunes gens ivres? Il y aurait des mots offensants de dits, une querelle, des épées tirées, une bagarre dans toutes les règles. Qui m'empêcherait, si vous n'aimez pas les bagarres, de substituer à ces jeunes gens Mlle Agathe, avec une de ses tantes? Mais il n'y eut rien de tout cela. Le chevalier et le maître de Jacques arrivèrent à Paris. Celui-ci prit les vêtements du chevalier. Il est minuit, ils sont sous les fenêtres d'Agathe; la lumière s'éteint; le pot de basilic est à sa place. Ils font encore un tour d'un bout à l'autre de la rue, le chevalier recordant à son ami sa leçon. Ils approchent de la porte, le chevalier l'ouvre, introduit le maître de Jacques, garde le passe-partout de la rue, lui donne la clef du corridor, referme la porte d'entrée, s'éloigne, et après ce petit détail fait avec laconisme, le maître de Jacques reprit la parole et dit: «Le local m'était connu. Je monte sur la pointe des pieds, j'ouvre la porte du corridor, je la referme, j'entre dans la garde-robe, où je trouvai la petite lampe de nuit; je me déshabille; la porte de la chambre était entr'ouverte, je passe; je vais à l'alcôve, où Agathe ne dormait pas. J'ouvre les rideaux; et à l'instant je sens deux bras nus se jeter autour de moi et m'attirer; je me laisse aller, je me couche, je suis accablé de caresses, je les rends. Me voilà le mortel le plus heureux qu'il y ait au monde; je le suis encore lorsque...»

Lorsque le maître de Jacques s'aperçut que Jacques dormait ou faisait semblant de dormir: «Tu dors, lui dit-il, tu dors, maroufle, au moment le plus intéressant de mon histoire!...» et c'est à ce moment même que Jacques attendait son maître. «Te réveilleras-tu?

--Je ne le crois pas.

--Et pourquoi?

--C'est que si je me réveille, mon mal de gorge pourra bien se réveiller aussi, et que je pense qu'il vaut mieux que nous reposions tous deux...»

Et voilà Jacques qui laisse tomber sa tête en devant.

«Tu vas te rompre le cou.

--Sûrement, si cela est écrit là-haut. N'êtes-vous pas entre les bras de Mlle Agathe?

--Oui.

--Ne vous y trouvez-vous pas bien?

--Fort bien.

--Restez-y.

--Que j'y reste, cela te plaît à dire.

--Du moins jusqu'à ce que je sache l'histoire de l'emplâtre de Desglands.

LE MAÎTRE.

Tu te venges, traître.

JACQUES.

Et quand cela serait, mon maître, après avoir coupé l'histoire de mes amours par mille questions, par autant de fantaisies, sans le moindre murmure de ma part, ne pourrais-je pas vous supplier d'interrompre la vôtre, pour m'apprendre l'histoire de l'emplâtre de ce bon Desglands, à qui j'ai tant d'obligations, qui m'a tiré de chez le chirurgien au moment où, manquant d'argent, je ne savais plus que devenir, et chez qui j'ai fait connaissance avec Denise, Denise sans laquelle je ne vous aurais pas dit un mot de tout ce voyage? Mon maître, mon cher maître, l'histoire de l'emplâtre de Desglands; vous serez si court qu'il vous plaira, et cependant l'assoupissement qui me tient, et dont je ne suis pas maître, se dissipera, et vous pourrez compter sur toute mon attention.

LE MAÎTRE dit en haussant les épaules.

Il y avait dans le voisinage de Desglands une veuve charmante, qui avait plusieurs qualités communes avec une célèbre courtisane[74] du siècle passé. Sage par raison, libertine par tempérament, se désolant le lendemain de la sottise de la veille, elle a passé toute sa vie en allant du plaisir au remords et du remords au plaisir, sans que l'habitude du plaisir ait étouffé le remords, sans que l'habitude du remords ait étouffé le goût du plaisir. Je l'ai connue dans ses derniers instants; elle disait qu'enfin elle échappait à deux grands ennemis. Son mari, indulgent pour le seul défaut qu'il eût à lui reprocher, la plaignit pendant qu'elle vécut, et la regretta longtemps après sa mort.

Il prétendait qu'il eût été aussi ridicule à lui d'empêcher sa femme d'aimer, que de l'empêcher de boire. Il lui pardonnait la multitude de ses conquêtes en faveur du choix délicat qu'elle y mettait. Elle n'accepta jamais l'hommage d'un sot ou d'un méchant: ses faveurs furent toujours la récompense du talent ou de la probité. Dire d'un homme qu'il était ou qu'il avait été son amant, c'était assurer qu'il était homme de mérite. Comme elle connaissait sa légèreté, elle ne s'engageait point à être fidèle. «Je n'ai fait, disait-elle, qu'un faux serment en ma vie, c'est le premier.» Soit qu'on perdît le sentiment qu'on avait pris pour elle, soit qu'elle perdît celui qu'on lui avait inspiré, on restait son ami. Jamais il n'y eut d'exemple plus frappant de la différence de la probité et des moeurs. On ne pouvait pas dire qu'elle eût des moeurs; et l'on avouait qu'il était difficile de trouver une plus honnête créature.

Son curé la voyait rarement au pied des autels; mais en tout temps il trouvait sa bourse ouverte pour les pauvres. Elle disait plaisamment, de la religion et des lois, que c'était une paire de béquilles qu'il ne fallait pas ôter à ceux qui avaient les jambes faibles. Les femmes qui redoutaient son commerce pour leurs maris le désiraient pour leurs enfants.

[74] Ninon de Lenclos. (BR.)

JACQUES, après avoir dit entre ses dents: Tu me le payeras ce maudit portrait, ajouta: Vous avez été fou de cette femme-là?

LE MAÎTRE.

Je le serais certainement devenu, si Desglands ne m'eût gagné de vitesse. Desglands en devint amoureux...JACQUES.

Monsieur, est-ce que l'histoire de son emplâtre et celle de ses amours sont tellement liées l'une à l'autre qu'on ne saurait les séparer?

LE MAÎTRE.

On peut les séparer; l'emplâtre est un incident, l'histoire est le récit de tout ce qui s'est passé pendant qu'ils s'aimaient.

JACQUES.

Et s'est-il passé beaucoup de choses?

LE MAÎTRE.

Beaucoup.

JACQUES.

En ce cas, si vous donnez à chacune la même étendue qu'au portrait de l'héroïne, nous n'en sortirons pas d'ici à la Pentecôte, et c'est fait de vos amours et des miennes.

LE MAÎTRE.

Aussi, Jacques, pourquoi m'avez-vous dérouté?...N'as-tu pas vu chez Desglands un petit enfant?

JACQUES.

Méchant, têtu, insolent et valétudinaire? Oui, je l'ai vu.

LE MAÎTRE.

C'est un fils naturel de Desglands et de la belle veuve.

JACQUES.

Cet enfant-là lui donnera bien du chagrin. C'est un enfant unique, bonne raison pour n'être qu'un vaurien; il sait qu'il sera riche, autre bonne raison pour n'être qu'un vaurien.

LE MAÎTRE.

Et comme il est valétudinaire, on ne lui apprend rien; on ne le gêne, on ne le contredit sur rien, troisième bonne raison pour n'être qu'un vaurien.

JACQUES.

Une nuit le petit fou se mit à pousser des cris inhumains. Voilà toute la maison en alarmes; on accourt. Il veut que son papa se lève.

«Votre papa dort.

--N'importe, je veux qu'il se lève, je le veux, je le veux...--Il est malade.

--N'importe, il faut qu'il se lève, je le veux, je le veux...»

On réveille Desglands; il jette sa robe de chambre sur ses épaules, il arrive.

«Eh bien! mon petit, me voilà, que veux-tu?

--Je veux qu'on les fasse venir.

--Qui?

--Tous ceux qui sont dans le château.»

On les fait venir; maîtres, valets, étrangers, commensaux; Jeanne, Denise, moi avec mon genou malade, tous, excepté une vieille concierge impotente, à laquelle on avait accordé une retraite dans une chaumière à près d'un quart de lieue du château. Il veut qu'on l'aille chercher.

«Mais, mon enfant, il est minuit.

--Je le veux, je le veux.

--Vous savez qu'elle demeure bien loin.

--Je le veux, je le veux.

--Qu'elle est âgée et qu'elle ne saurait marcher.

--Je le veux, je le veux.»

Il faut que la pauvre concierge vienne; on l'apporte, car pour venir elle aurait plutôt mangé le chemin. Quand nous sommes tous rassemblés, il veut qu'on le lève et qu'on l'habille. Le voilà levé et habillé. Il veut que nous passions tous dans le grand salon et qu'on le place au milieu dans le grand fauteuil de son papa. Voilà qui est fait. Il veut que nous nous prenions tous par la main. Il veut que nous dansions tous en rond, et nous nous mettons tous à danser en rond. Mais c'est le reste qui est incroyable...LE MAÎTRE.

J'espère que tu me feras grâce du reste?

JACQUES.

Non, non, monsieur, vous entendrez le reste...Il croit qu'il m'aura fait impunément un portrait de la mère, long de quatre aunes...LE MAÎTRE.

Jacques, je vous gâte.

JACQUES.

Tant pis pour vous.

LE MAÎTRE.

Vous avez sur le coeur le long et ennuyeux portrait de la veuve; mais vous m'avez, je crois, bien rendu cet ennui par la longue et ennuyeuse histoire de la fantaisie de son enfant.

JACQUES.

Si c'est votre avis, reprenez l'histoire du père; mais plus de portraits, mon maître; je hais les portraits à la mort.

LE MAÎTRE.

Et pourquoi haïssez-vous les portraits?

JACQUES.

C'est qu'ils ressemblent si peu, que, si par hasard on vient à rencontrer les originaux, on ne les reconnaît pas. Racontez-moi les faits, rendez-moi fidèlement les propos, et je saurai bientôt à quel homme j'ai affaire. Un mot, un geste m'en ont quelquefois plus appris que le bavardage de toute une ville.

LE MAÎTRE.

Un jour Desglands...JACQUES.

Quand vous êtes absent, j'entre quelquefois dans votre bibliothèque, je prends un livre, et c'est ordinairement un livre d'histoire.

LE MAÎTRE.

Un jour Desglands...JACQUES.

Je lis du pouce tous les portraits.

LE MAÎTRE.

Un jour Desglands...JACQUES.

Pardon, mon maître, la machine était montée, et il fallait qu'elle allât jusqu'à la fin.

LE MAÎTRE.

Y est-elle?

JACQUES.

Elle y est.

LE MAÎTRE.

Un jour Desglands invita à dîner la belle veuve avec quelques gentilshommes d'alentour. Le règne de Desglands était sur son déclin; et parmi ses convives il y en avait un vers lequel son inconstance commençait à la pencher. Ils étaient à table, Desglands et son rival placés l'un à côté de l'autre et en face de la belle veuve. Desglands employait tout ce qu'il avait d'esprit pour animer la conversation; il adressait à la veuve les propos les plus galants; mais elle, distraite, n'entendait rien, et tenait les yeux attachés sur son rival. Desglands avait un oeuf frais à la main; un mouvement convulsif, occasionné par la jalousie, le saisit, il serre les poings, et voilà l'oeuf chassé de sa coque et répandu sur le visage de son voisin. Celui-ci fit un geste de la main. Desglands lui prend le poignet, l'arrête, et lui dit à l'oreille: «Monsieur, je le tiens pour reçu...» Il se fait un profond silence; la belle veuve se trouve mal. Le repas fut triste et court. Au sortir de table, elle fit appeler Desglands et son rival dans un appartement séparé; tout ce qu'une femme peut faire décemment pour les réconcilier, elle le fit; elle supplia, elle pleura, elle s'évanouit, mais tout de bon; elle serrait les mains à Desglands, elle tournait ses yeux inondés de larmes sur l'autre. Elle disait à celui-ci: «Et vous vous voulez me perdre, et vous voulez me rendre la fable, l'objet de la haine et du mépris de toute la province! Quel que soit celui des deux qui ôte la vie à son ennemi, je ne le reverrai jamais; il ne peut être ni mon ami ni mon amant; je lui voue une haine qui ne finira qu'avec ma vie...» Puis elle retombait en défaillance, et en défaillant elle disait: «Cruels, tirez vos épées et enfoncez-les dans mon sein; si en expirant je vous vois embrassés, j'expirerai sans regret!...» Desglands et son rival restaient immobiles ou la secouraient, et quelques pleurs s'échappaient de leurs yeux. Cependant il fallut se séparer. On remit la belle veuve chez elle plus morte que vive.

JACQUES.

Eh bien! monsieur, qu'avais-je besoin du portrait que vous m'avez fait de cette femme? Ne saurais-je pas à présent tout ce que vous en avez dit?

LE MAÎTRE.

Le lendemain Desglands rendit visite à sa charmante infidèle; il y trouva son rival. Qui fut bien étonné? Ce fut l'un et l'autre de voir à Desglands la joue droite couverte d'un grand rond de taffetas noir.

«Qu'est-ce que cela? lui dit la veuve.

DESGLANDS.

Ce n'est rien.

SON RIVAL.

Un peu de fluxion?

DESGLANDS.

Cela se passera.»

Après un moment de conversation, Desglands sortit, et, en sortant, il fit à son rival un signe qui fut très-bien entendu. Celui-ci descendit, ils passèrent, l'un par un des côtés de la rue, l'autre par le côté opposé; ils se rencontrèrent derrière les jardins de la belle veuve, se battirent, et le rival de Desglands demeura étendu sur la place, grièvement, mais non mortellement blessé. Tandis qu'on l'emporte chez lui, Desglands revient chez sa veuve, il s'assied, ils s'entretiennent encore de l'accident de la veille. Elle lui demande ce que signifie cette énorme et ridicule mouche qui lui couvre la joue. Il se lève, il se regarde au miroir. «En effet, lui dit-il, je la trouve un peu trop grande...» Il prend les ciseaux de la dame, il détache son rond de taffetas, le rétrécit tout autour d'une ligne ou deux, le replace et dit à la veuve: «Comment me trouvez-vous à présent?

--Mais d'une ligne ou deux moins ridicule qu'auparavant.

--C'est toujours quelque chose.»

Le rival de Desglands guérit. Second duel où la victoire resta à Desglands: ainsi cinq à six fois de suite; et Desglands à chaque combat rétrécissant son rond de taffetas d'une petite lisière, et remettant le reste sur sa joue.

JACQUES.

Quelle fut la fin de cette aventure? Quand on me porta au château de Desglands, il me semble qu'il n'avait plus son rond noir.

LE MAÎTRE.

Non. La fin de cette aventure fut celle de la belle veuve. Le long chagrin qu'elle en éprouva, acheva de ruiner sa santé faible et chancelante.

JACQUES.

Et Desglands?

LE MAÎTRE.

Un jour que nous nous promenions ensemble, il reçoit un billet, il l'ouvre, et dit: «C'était un très-brave homme, mais je ne saurais m'affliger de sa mort...» Et à l'instant il arrache de sa joue le reste de son rond noir, presque réduit par ses fréquentes rognures à la grandeur d'une mouche ordinaire. Voilà l'histoire de Desglands. Jacques est-il satisfait; et puis-je espérer qu'il écoutera l'histoire de mes amours, ou qu'il reprendra l'histoire des siennes?

JACQUES.

Ni l'un, ni l'autre.

LE MAÎTRE.

Et la raison?

JACQUES.

C'est qu'il fait chaud, que je suis las, que cet endroit est charmant, que nous serons à l'ombre sous ces arbres, et qu'en prenant le frais au bord de ce ruisseau nous nous reposerons.

LE MAÎTRE.

J'y consens; mais ton rhume?

JACQUES.

Il est de chaleur; et les médecins disent que les contraires se guérissent par les contraires.

LE MAÎTRE.

Ce qui est vrai au moral comme au physique. J'ai remarqué une chose assez singulière; c'est qu'il n'y a guère de maximes de morale dont on ne fît un aphorisme de médecine, et réciproquement peu d'aphorismes de médecine dont on ne fît une maxime de morale.

JACQUES.

Cela doit être.

Ils descendent de cheval, ils s'étendent sur l'herbe. Jacques dit à son maître: «Veillez-vous? dormez-vous? Si vous veillez, je dors; si vous dormez, je veille.»

Son maître lui dit: «Dors, dors.

--Je puis donc compter que vous veillerez? C'est que cette fois-ci nous y pourrions perdre deux chevaux.»

Le maître tira sa montre et sa tabatière; Jacques se mit en devoir de dormir; mais à chaque instant il se réveillait en sursaut, et frappait en l'air ses deux mains l'une contre l'autre. Son maître lui dit: À qui diable en as-tu?

JACQUES.

J'en ai aux mouches et aux cousins. Je voudrais bien qu'on me dît à quoi servent ces incommodes bêtes-là?

LE MAÎTRE.

Et parce que tu l'ignores, tu crois qu'elles ne servent à rien? La nature n'a rien fait d'inutile et de superflu.

JACQUES.

Je le crois; car puisqu'une chose est, il faut qu'elle soit.

LE MAÎTRE.

Quand tu as ou trop de sang ou du mauvais sang, que fais-tu? Tu appelles un chirurgien, qui t'en ôte deux ou trois palettes. Eh bien! ces cousins, dont tu te plains, sont une nuée de petits chirurgiens ailés qui viennent avec leurs petites lancettes te piquer et te tirer du sang goutte a goutte.

JACQUES.

Oui, mais à tort et à travers, sans savoir si j'en ai trop ou trop peu.

Faites venir ici un étique, et vous verrez si les petits chirurgiens ailés ne le piqueront pas. Ils songent à eux; et tout dans la nature songe à soi et ne songe qu'à soi. Que cela fasse du mal aux autres, qu'importe, pourvu qu'on s'en trouve bien?...Ensuite il refrappait en l'air de ses deux mains, et il disait: Au diable les petits chirurgiens ailés!

LE MAÎTRE.

Jacques, connais-tu la fable de Garo[75]?

[75] _Le Gland et la Citrouille._ LA FONTAINE, liv. XI, fable IV.

JACQUES.

Oui.

LE MAÎTRE.

Comment la trouves-tu?

JACQUES.

Mauvaise.

LE MAÎTRE.

C'est bientôt dit.

JACQUES.

Et bientôt prouvé. Si au lieu de glands, le chêne avait porté des