SigPhi · Denis Diderot

Jacques le fataliste et son maître (French)

Page 5 of 16

Et qui est-ce qui parlait ainsi avec le maître de Jacques? c'était un aubergiste à la porte duquel il s'était arrêté, il n'y avait pas à se tromper: il était court et gros comme un tonneau; en chemise retroussée jusqu'aux coudes; avec un bonnet de coton sur la tête, un tablier de cuisine autour de lui et un grand couteau à son côté. «Vite, vite, un lit pour ce malheureux, lui dit le maître de Jacques, un chirurgien, un médecin, un apothicaire...» Cependant on avait déposé Jacques à ses pieds, le front couvert d'une épaisse et énorme compresse, et les yeux fermés. «Jacques? Jacques?

--Est-ce vous, mon maître?

--Je ne saurais.

--Ah le cheval! le maudit cheval! je vous dirai tout cela demain, si je ne meurs pas pendant la nuit.»

Tandis qu'on le transportait et qu'on le montait à sa chambre, le maître dirigeait la marche et criait: «Prenez garde, allez doucement; doucement, mordieu! vous allez le blesser. Toi, qui le tiens par les jambes, tourne à droite; toi, qui lui tiens la tête, tourne à gauche.»

Et Jacques disait à voix basse: «Il était donc écrit là-haut!...»

À peine Jacques fut-il couché, qu'il s'endormit profondément. Son maître passa la nuit à son chevet, lui tâtant le pouls et humectant sans cesse sa compresse avec de l'eau vulnéraire. Jacques le surprit à son réveil dans cette fonction, et lui dit: Que faites-vous là?

LE MAÎTRE.

Je te veille. Tu es mon serviteur, quand je suis malade ou bien portant; mais je suis le tien quand tu te portes mal.

JACQUES.

Je suis bien aise de savoir que vous êtes humain; ce n'est pas trop la qualité des maîtres envers leurs valets.

LE MAÎTRE.

Comment va la tête?

JACQUES.

Aussi bien que la solive contre laquelle elle a lutté.

LE MAÎTRE.

Prends ce drap entre tes dents et secoue fort...Qu'as-tu senti?

JACQUES.

Rien; la cruche me paraît sans fêlure.

LE MAÎTRE.

Tant mieux. Tu veux te lever, je crois?

JACQUES.

Et que voulez-vous que je fasse là?

LE MAÎTRE.

Je veux que tu te reposes.

JACQUES.

Mon avis, à moi, est que nous déjeunions et que nous partions.

LE MAÎTRE.

Et le cheval?

JACQUES.

Je l'ai laissé chez son maître, honnête homme, galant homme, qui l'a repris pour ce qu'il nous l'a vendu.

LE MAÎTRE.

Et cet honnête homme, ce galant homme, sais-tu qui il est?

JACQUES.

Non.

LE MAÎTRE.

Je te le dirai quand nous serons en route.

JACQUES.

Et pourquoi pas à présent? Quel mystère y a-t-il à cela?

LE MAÎTRE.

Mystère ou non, quelle nécessité y a-t-il de te l'apprendre dans ce moment ou dans un autre?

JACQUES.

Aucune.

LE MAÎTRE.

Mais il te faut un cheval.

JACQUES.

L'hôte de cette auberge ne demandera peut-être pas mieux que de nous céder un des siens.

LE MAÎTRE.

Dors encore un moment, et je vais voir à cela.

Le maître de Jacques descend, ordonne le déjeuner, achète un cheval, remonte et trouve Jacques habillé. Ils ont déjeuné et les voilà partis; Jacques protestant qu'il était malhonnête de s'en aller sans avoir fait une visite de politesse au citoyen à la porte duquel il s'était presque assommé et qui l'avait si obligeamment secouru; son maître le tranquillisant sur sa délicatesse par l'assurance qu'il avait bien récompensé ses satellites qui l'avaient apporté à l'auberge; Jacques prétendant que l'argent donné aux serviteurs ne l'acquittait pas avec leur maître; que c'était ainsi que l'on inspirait aux hommes le regret et le dégoût de la bienfaisance, et que l'on se donnait à soi-même un air d'ingratitude. «Mon maître, j'entends tout ce que cet homme dit de moi par ce que je dirais de lui, s'il était à ma place et moi à la sienne...»

Ils sortaient de la ville lorsqu'ils rencontrèrent un homme grand et vigoureux, le chapeau bordé sur la tête, l'habit galonné sur toutes les tailles, allant seul si vous en exceptez deux grands chiens qui le précédaient. Jacques ne l'eut pas plus tôt aperçu, que descendre de cheval, s'écrier: «c'est lui!» et se jeter à son cou, fut l'affaire d'un instant. L'homme aux deux chiens paraissait très-embarrassé des caresses de Jacques, le repoussait doucement, et lui disait: «Monsieur, vous me faites trop d'honneur.

--Et non! je vous dois la vie, et je ne saurais trop vous en remercier.

--Vous ne savez pas qui je suis.

--N'êtes-vous pas le citoyen officieux qui m'a secouru, qui m'a saigné et qui m'a pansé, lorsque mon cheval...--Il est vrai.

--N'êtes-vous pas le citoyen honnête qui a repris ce cheval pour le même prix qu'il me l'avait vendu?

--Je le suis.» Et Jacques de le rembrasser sur une joue et sur l'autre, et son maître de sourire, et les deux chiens debout, le nez en l'air et comme émerveillés d'une scène qu'ils voyaient pour la première fois.

Jacques, après avoir ajouté à ses démonstrations de gratitude, force révérences, que son bienfaiteur ne lui rendait pas, et force souhaits qu'on recevait froidement, remonte sur son cheval, et dit à son maître: J'ai la plus profonde vénération pour cet homme que vous devez me faire connaître.

LE MAÎTRE.

Et pourquoi, Jacques, est-il si vénérable à vos yeux?

JACQUES.

C'est que n'attachant aucune importance aux services qu'il rend, il faut qu'il soit naturellement officieux et qu'il ait une longue habitude de bienfaisance.

LE MAÎTRE.

Et à quoi jugez-vous cela?

JACQUES.

À l'air indifférent et froid avec lequel il a reçu mon remercîment; il ne me salue point, il ne me dit pas un mot, il semble me méconnaître, et peut-être à présent se dit-il en lui-même avec un sentiment de mépris: Il faut que la bienfaisance soit fort étrangère à ce voyageur, et que l'exercice de la justice lui soit bien pénible, puisqu'il en est si touché...Qu'est-ce qu'il y a donc de si absurde dans ce que je vous dis, pour vous faire rire de si bon coeur!...Quoi qu'il en soit, dites-moi le nom de cet homme, afin que je le mette sur mes tablettes.

LE MAÎTRE.

Très-volontiers; écrivez.

JACQUES.

Dites.

LE MAÎTRE.

Écrivez: l'homme auquel je porte la plus profonde vénération...JACQUES.

La plus profonde vénération...LE MAÎTRE.

Est...JACQUES.

Est...LE MAÎTRE.

Le bourreau de *** JACQUES.

Le bourreau!

LE MAÎTRE.

Oui, oui, le bourreau.

JACQUES.

Pourriez-vous me dire où est le sel de cette plaisanterie?

LE MAÎTRE.

Je ne plaisante point. Suivez les chaînons de votre gourmette. Vous avez besoin d'un cheval, le sort vous adresse à un passant, et ce passant, c'est un bourreau. Ce cheval vous conduit deux fois entre des fourches patibulaires; la troisième, il vous dépose chez un bourreau; là vous tombez sans vie; de là on vous apporte, où? dans une auberge, un gîte, un asile commun. Jacques, savez-vous l'histoire de la mort de Socrate?

JACQUES.

Non.

LE MAÎTRE.

C'était un sage d'Athènes. Il y a longtemps que le rôle de sage est dangereux parmi les fous. Ses concitoyens le condamnèrent à boire la ciguë. Eh bien! Socrate fit comme vous venez de faire; il en usa avec le bourreau qui lui présenta la ciguë aussi poliment que vous. Jacques, vous êtes une espèce de philosophe, convenez-en. Je sais bien que c'est une race d'hommes odieuse aux grands, devant lesquels ils ne fléchissent pas le genou; aux magistrats, protecteurs par état des préjugés qu'ils poursuivent; aux prêtres, qui les voient rarement au pied de leurs autels; aux poëtes, gens sans principes et qui regardent sottement la philosophie comme la cognée des beaux-arts, sans compter que ceux même d'entre eux qui se sont exercés dans le genre odieux de la satire, n'ont été que des flatteurs; aux peuples, de tout temps les esclaves des tyrans qui les oppriment, des fripons qui les trompent, et des bouffons qui les amusent. Ainsi je connais, comme vous voyez, tout le péril de votre profession et toute l'importance de l'aveu que je vous demande; mais je n'abuserai pas de votre secret. Jacques, mon ami, vous êtes un philosophe, j'en suis fâché pour vous; et s'il est permis de lire dans les choses présentes celles qui doivent arriver un jour, et si ce qui est écrit là-haut se manifeste quelquefois aux hommes longtemps avant l'événement, je présume que votre mort sera philosophique, et que vous recevrez le lacet d'aussi bonne grâce que Socrate reçut la coupe de la ciguë.

JACQUES.

Mon maître, un prophète ne dirait pas mieux; mais heureusement...LE MAÎTRE.

Vous n'y croyez pas trop; ce qui achève de donner de la force à mon pressentiment.

JACQUES.

Et vous, monsieur, y croyez-vous?

LE MAÎTRE.

J'y crois; mais je n'y croirais pas que ce serait sans conséquence.

JACQUES.

Et pourquoi?

LE MAÎTRE.

C'est qu'il n'y a du danger que pour ceux qui parlent; et je me tais.

JACQUES.

Et aux pressentiments?

LE MAÎTRE.

J'en ris, mais j'avoue que c'est en tremblant. Il y en a qui ont un caractère si frappant! On a été bercé de ces contes-là de si bonne heure! Si vos rêves s'étaient réalisés cinq ou six fois, et qu'il vous arrivât de rêver que votre ami est mort, vous iriez bien vite le matin chez lui pour savoir ce qui en est. Mais les pressentiments dont il est impossible de se défendre, ce sont surtout ceux qui se présentent au moment où la chose se passe loin de nous, et qui ont un air symbolique.

JACQUES.

Vous êtes quelquefois si profond et si sublime, que je ne vous entends pas. Ne pourriez-vous pas m'éclaircir cela par un exemple?

LE MAÎTRE.

Rien de plus aisé. Une femme vivait à la campagne avec son mari octogénaire et attaqué de la pierre. Le mari quitte sa femme et vient à la ville se faire opérer. La veille de l'opération il écrit à sa femme: «À l'heure où vous recevrez cette lettre, je serai sous le bistouri de frère Cosme...» Tu connais ces anneaux de mariage qui se séparent en deux parties, sur chacune desquelles les noms de l'époux et de sa femme sont gravés. Eh bien! cette femme en avait un pareil au doigt, lorsqu'elle ouvrit la lettre de son mari. À l'instant, les deux moitiés de cet anneau se séparent; celle qui portait son nom reste à son doigt; celle qui portait le nom de son mari tombe brisée sur la lettre qu'elle lisait...Dis-moi, Jacques, crois-tu qu'il y ait de tête assez forte, d'âme assez ferme, pour n'être pas plus ou moins ébranlée d'un pareil incident, et dans une circonstance pareille? Aussi cette femme en pensa mourir. Ses transes durèrent jusqu'au jour de la poste suivante par laquelle son mari lui écrivit que l'opération s'était faite heureusement, qu'il était hors de tout danger, et qu'il se flattait de l'embrasser avant la fin du mois.

JACQUES.

Et l'embrassa-t-il en effet?

LE MAÎTRE.

Oui.

JACQUES.

Je vous ai fait cette question, parce que j'ai remarqué plusieurs fois que le destin était cauteleux. On lui dit au premier moment qu'il en aura menti, et il se trouve au second moment, qu'il a dit vrai. Ainsi donc, monsieur, vous me croyez dans le cas du pressentiment symbolique; et, malgré vous, vous me croyez menacé de la mort du philosophe?

LE MAÎTRE.

Je ne saurais te le dissimuler; mais pour écarter cette triste idée, ne Reprendre l'histoire de mes amours?...Jacques reprit l'histoire de ses amours. Nous l'avions laissé, je crois, avec le chirurgien.

LE CHIRURGIEN.

J'ai peur qu'il n'y ait de la besogne à votre genou pour plus d'un jour.

JACQUES.

Il y en aura tout juste pour tout le temps qui est écrit là-haut, qu'importe?

LE CHIRURGIEN.

À tant par jour pour le logement, la nourriture et mes soins, cela fera une somme.

JACQUES.

Docteur, il ne s'agit pas de la somme pour tout ce temps; mais combien par jour.

LE CHIRURGIEN.

Vingt-cinq sous, serait-ce trop?

JACQUES.

Beaucoup trop; allons, docteur, je suis un pauvre diable: ainsi réduisons la chose à la moitié, et avisez le plus promptement que vous pourrez à me faire transporter chez vous.

LE CHIRURGIEN.

Douze sous et demi, ce n'est guère; vous mettrez bien les treize sous?

JACQUES.

Douze sous et demi, treize sous...Tôpe.

LE CHIRURGIEN.

Et vous payerez tous les jours?

JACQUES.

C'est la condition.

LE CHIRURGIEN.

C'est que j'ai une diable de femme qui n'entend pas raillerie, voyez-vous.

JACQUES.

Eh! docteur, faites-moi transporter bien vite auprès de votre diable de femme.

LE CHIRURGIEN.

Un mois à treize sous par jour, c'est dix-neuf livres dix sous. Vous mettrez bien vingt francs?

JACQUES.

Vingt francs, soit.

LE CHIRURGIEN.

Vous voulez être bien nourri, bien soigné, promptement guéri. Outre la nourriture, le logement et les soins, il y aura peut-être les médicaments, il y aura des linges, il y aura...JACQUES.

Après?

LE CHIRURGIEN.

Ma foi, le tout vaudra bien vingt-quatre francs.

JACQUES.

Va pour vingt-quatre francs; mais sans queue.

LE CHIRURGIEN.

Un mois à vingt-quatre francs; deux mois, cela fera quarante-huit livres; trois mois, cela fera soixante et douze. Ah! que la doctoresse serait contente, si vous pouviez lui avancer, en entrant, la moitié de ces soixante et douze livres!

JACQUES.

J'y consens.

LE CHIRURGIEN.

Elle serait bien plus contente encore...JACQUES.

Si je payais le quartier? Je le payerai.

Jacques ajouta: Le chirurgien alla retrouver mes hôtes, les prévint de notre arrangement, et un moment après, l'homme, la femme et les enfants se rassemblèrent autour de mon lit avec un air serein; ce furent des questions sans fin sur ma santé et sur mon genou, des éloges sur le chirurgien leur compère et sa femme, des souhaits à perte de vue, la plus belle affabilité, un intérêt! un empressement à me servir!

Cependant le chirurgien ne leur avait pas dit que j'avais quelque argent, mais ils connaissaient l'homme; il me prenait chez lui, et ils le savaient. Je payai ce que je devais à ces gens; je fis aux enfants de petites largesses, que leur père et mère ne laissèrent pas longtemps entre leurs mains. C'était le matin. L'hôte partit pour s'en aller aux champs, l'hôtesse prit sa hotte sur ses épaules et s'éloigna; les enfants, attristés et mécontents d'avoir été spoliés, disparurent, et quand il fut question de me tirer de mon grabat, de me vêtir et de m'arranger sur mon brancard, il ne se trouva personne que le docteur, qui se mit à crier à tue-tête et que personne n'entendit.

LE MAÎTRE.

Et Jacques, qui aime à se parler à lui-même, se disait apparemment: Ne payez jamais d'avance, si vous ne voulez pas être mal servi.

JACQUES.

Non, mon maître; ce n'était pas le temps de moraliser, mais bien celui de s'impatienter et de jurer. Je m'impatientai, je jurai, je fis de la morale ensuite: et tandis que je moralisais, le docteur, qui m'avait laissé seul, revint avec deux paysans qu'il avait loués pour mon transport et à mes frais, ce qu'il ne me laissa pas ignorer. Ces hommes me rendirent tous les soins préliminaires à mon installation sur l'espèce de brancard qu'on me fit avec un matelas étendu sur des perches.

LE MAÎTRE.

Dieu soit loué! te voilà dans la maison du chirurgien, et amoureux de la femme ou de la fille du docteur.

JACQUES.

Je crois, mon maître, que vous vous trompez.

LE MAÎTRE.

Et tu crois que je passerai trois mois dans la maison du docteur avant que d'avoir entendu le premier mot de tes amours? Ah! Jacques, cela ne se peut. Fais-moi grâce, je te prie, et de la description de la maison, et du caractère du docteur, et de l'humeur de la doctoresse, et des progrès de ta guérison; saute, saute par-dessus tout cela. Au fait!

allons au fait! Voilà ton genou à peu près guéri, te voilà assez bien portant, et tu aimes.

JACQUES.

J'aime donc, puisque vous êtes si pressé.

LE MAÎTRE.

Et qui aimes-tu?

JACQUES.

Une grande brune de dix-huit ans, faite au tour, grands yeux noirs, petite bouche vermeille, beaux bras, jolies mains...Ah! mon maître, les jolies mains!...C'est que ces mains-là...LE MAÎTRE.

Tu crois encore les tenir.

JACQUES.

C'est que vous les avez prises et tenues plus d'une fois à la dérobée, et qu'il n'a dépendu que d'elles que vous n'en ayez fait tout ce qu'il vous plairait.

LE MAÎTRE.

Ma foi, Jacques, je ne m'attendais pas à celui-là.

JACQUES.

Ni moi non plus.

LE MAÎTRE.

J'ai beau rêver, je ne me rappelle ni grande brune, ni jolies mains: tâche de t'expliquer.

JACQUES.

J'y consens; mais c'est à la condition que nous reviendrons sur nos pas et que nous rentrerons dans la maison du chirurgien.

LE MAÎTRE.

Crois-tu que cela soit écrit là-haut?

JACQUES.

C'est vous qui me l'allez apprendre; mais il est écrit ici-bas que _chi va piano va sano_.

LE MAÎTRE.

Et que _chi va sano va lontano_; et je voudrais bien arriver.

JACQUES.

Eh bien! qu'avez-vous résolu?

LE MAÎTRE.

Ce que tu voudras.

JACQUES.

En ce cas, nous revoilà chez le chirurgien; et il était écrit là-haut que nous y reviendrions. Le docteur, sa femme et ses enfants se concertèrent si bien pour épuiser ma bourse par toutes sortes de petites rapines, qu'ils y eurent bientôt réussi. La guérison de mon genou paraissait bien avancée sans l'être, la plaie était refermée à peu de chose près, je pouvais sortir à l'aide d'une béquille, et il me restait encore dix-huit francs. Pas de gens qui aiment plus à parler que les bègues, pas de gens qui aiment plus à marcher que les boiteux. Un jour d'automne, une après-dînée qu'il faisait beau, je projetai une longue course; du village que j'habitais au village voisin, il y avait environ deux lieues.

LE MAÎTRE.

Et ce village s'appelait?

JACQUES.

Si je vous le nommais, vous sauriez tout. Arrivé là, j'entrai dans un cabaret, je me reposai, je me rafraîchis. Le jour commençait à baisser, et je me disposais à regagner le gîte, lorsque, de la maison où j'étais, j'entendis une femme qui poussait les cris les plus aigus. Je sortis; on s'était attroupé autour d'elle. Elle était à terre, elle s'arrachait les cheveux; elle disait, en montrant les débris d'une grande cruche: «Je suis ruinée, je suis ruinée pour un mois; pendant ce temps qui est-ce qui nourrira mes pauvres enfants? Cet intendant, qui a l'âme plus dure qu'une pierre, ne me fera pas grâce d'un sou. Que je suis malheureuse!

Je suis ruinée! je suis ruinée!...» Tout le monde la plaignait; je n'entendais autour d'elle que, «la pauvre femme!» mais personne ne mettait la main dans la poche. Je m'approchai brusquement et lui dis: «Ma bonne, qu'est-ce qui vous est arrivé?--Ce qui m'est arrivé! est-ce que vous ne le voyez pas? On m'avait envoyée acheter une cruche d'huile: j'ai fait un faux pas, je suis tombée, ma cruche s'est cassée, et voilà l'huile dont elle était pleine...» Dans ce moment survinrent les petits enfants de cette femme, ils étaient presque nus, et les mauvais vêtements de leur mère montraient toute la misère de la famille; et la mère et les enfants se mirent à crier. Tel que vous me voyez, il en fallait dix fois moins pour me toucher; mes entrailles s'émurent de compassion, les larmes me vinrent aux yeux. Je demandai à cette femme, d'une voix entrecoupée, pour combien il y avait d'huile dans sa cruche.

«Pour combien? me répondit-elle en levant les mains en haut. Pour neuf francs, pour plus que je ne saurais gagner en un mois...» À l'instant, déliant ma bourse et lui jetant deux gros écus, «tenez, ma bonne, lui dis-je, en voilà douze...» et, sans attendre ses remercîments, je repris le chemin du village.

LE MAÎTRE.

Jacques, vous fîtes là une belle chose.

JACQUES.

Je fis une sottise, ne vous déplaise. Je ne fus pas à cent pas du village que je me le dis; je ne fus pas à moitié chemin que je me le dis bien mieux; arrivé chez mon chirurgien, le gousset vide, je le sentis bien autrement.

LE MAÎTRE.

Tu pourrais bien avoir raison, et mon éloge être aussi déplacé que ta commisération...Non, non, Jacques, je persiste dans mon premier jugement, et c'est l'oubli de ton propre besoin qui fait le principal mérite de ton action. J'en vois les suites: tu vas être exposé à l'inhumanité de ton chirurgien et de sa femme; ils te chasseront de chez eux; mais quand tu devrais mourir à leur porte sur un fumier, sur ce fumier tu serais satisfait de toi.

JACQUES.

Mon maître, je ne suis pas de cette force-là. Je m'acheminais cahin-caha; et, puisqu'il faut vous l'avouer, regrettant mes deux gros écus, qui n'en étaient pas moins donnés, et gâtant par mon regret l'oeuvre que j'avais faite. J'étais à une égale distance des deux villages, et le jour était tout à fait tombé, lorsque trois bandits sortent d'entre les broussailles qui bordaient le chemin, se jettent sur moi, me renversent à terre, me fouillent, et sont étonnés de me trouver aussi peu d'argent que j'en avais. Ils avaient compté sur une meilleure proie; témoins de l'aumône que j'avais faite au village, ils avaient imaginé que celui qui peut se dessaisir aussi lestement d'un demi-louis devait en avoir encore une vingtaine. Dans la rage de voir leur espérance trompée et de s'être exposés à avoir les os brisés sur un échafaud pour une poignée de sous-marqués, si je les dénonçais, s'ils étaient pris et que je les reconnusse, ils balancèrent un moment s'ils ne m'assassineraient pas. Heureusement ils entendirent du bruit; ils s'enfuirent, et j'en fus quitte pour quelques contusions que je me fis en tombant et que je reçus tandis qu'on me volait. Les bandits éloignés, je me retirai; je regagnai le village comme je pus: j'y arrivai à deux heures de nuit, pâle, défait, la douleur de mon genou fort accrue et souffrant, en différents endroits, des coups que j'avais remboursés. Le docteur...Mon maître, qu'avez-vous? Vous serrez les dents, vous vous agitez comme si vous étiez en présence d'un ennemi.

LE MAÎTRE.

J'y suis, en effet; j'ai l'épée à la main; je fonds sur tes voleurs et je te venge. Dis-moi comment celui qui a écrit le grand rouleau a pu écrire que telle serait la récompense d'une action généreuse? Pourquoi moi, qui ne suis qu'un misérable composé de défauts, je prends ta défense, tandis que lui qui t'a vu tranquillement attaqué, renversé, maltraité, foulé aux pieds, lui qu'on dit être l'assemblage de toute Mon maître, paix, paix: ce que vous dites là sent le fagot en diable.

LE MAÎTRE.

Qu'est-ce que tu regardes?

JACQUES.

Je regarde s'il n'y a personne autour de nous qui vous ait entendu...Le docteur me tâta le pouls et me trouva de la fièvre. Je me couchai sans parler de mon aventure, rêvant sur mon grabat, ayant affaire à deux âmes...Dieu! quelles âmes! n'ayant pas le sou, et pas le moindre doute que le lendemain, à mon réveil, on n'exigeât le prix dont nous étions convenus par jour.

En cet endroit, le maître jeta ses bras autour du cou de son valet, en s'écriant: Mon pauvre Jacques, que vas-tu faire? Que vas-tu devenir? Ta position m'effraye.

JACQUES.

Mon maître, rassurez-vous, me voilà.

LE MAÎTRE.

Je n'y pensais pas; j'étais à demain, à côté de toi, chez le docteur, au moment où tu t'éveilles, et où l'on vient te demander de l'argent.

JACQUES.

Mon maître, on ne sait de quoi se réjouir, ni de quoi s'affliger dans la vie. Le bien amène le mal, le mal amène le bien. Nous marchons dans la nuit au-dessous de ce qui est écrit là-haut, également insensés dans nos souhaits, dans notre joie et dans notre affliction. Quand je pleure, je trouve souvent que je suis un sot.

LE MAÎTRE.

Et quand tu ris?

JACQUES.

Je trouve encore que je suis un sot; cependant, je ne puis m'empêcher de pleurer ni de rire: et c'est ce qui me fait enrager. J'ai cent fois essayé...Je ne fermai pas l'oeil de la nuit...LE MAÎTRE.

Non, non, dis-moi ce que tu as essayé.

JACQUES.

De me moquer de tout. Ah! si j'avais pu y réussir!

LE MAÎTRE.

À quoi cela t'aurait-il servi?

JACQUES.

À me délivrer de souci, à n'avoir plus besoin de rien, à me rendre parfaitement maître de moi, à me trouver aussi bien la tête contre une borne, au coin de la rue, que sur un bon oreiller. Tel je suis quelquefois; mais le diable est que cela ne dure pas, et que dur et ferme comme un rocher dans les grandes occasions, il arrive souvent qu'une petite contradiction, une bagatelle me déferre; c'est à se donner des soufflets. J'y ai renoncé; j'ai pris le parti d'être comme je suis; et j'ai vu, en y pensant un peu, que cela revenait presque au même, en ajoutant: Qu'importe comme on soit? C'est une autre résignation plus facile et plus commode.

LE MAÎTRE.

Pour plus commode, cela est sûr.

JACQUES.

Dès le matin, le chirurgien tira mes rideaux et me dit: «Allons, l'ami, votre genou; car il faut que j'aille au loin.

--Docteur, lui dis-je d'un ton douloureux, j'ai sommeil.

--Tant mieux! c'est bon signe.

--Laissez-moi dormir, je ne me soucie pas d'être pansé.

Cela dit, il referme mes rideaux; et je ne dors pas. Une heure après, la doctoresse tira mes rideaux et me dit: «Allons, l'ami, prenez votre rôtie au sucre.

--Madame la doctoresse, lui répondis-je d'un ton douloureux, je ne me sens pas d'appétit.

--Mangez, mangez, vous n'en payerez ni plus ni moins.

--Je ne veux pas manger.

--Tant mieux! ce sera pour mes enfants et pour moi.»

Et cela dit, elle referme mes rideaux, appelle ses enfants, et les voilà qui se mettent à dépêcher ma rôtie au sucre.

Lecteur, si je faisais ici une pause, et que je reprisse l'histoire de l'homme à une seule chemise, parce qu'il n'avait qu'un corps à la fois, je voudrais bien savoir ce que vous en penseriez? Que je me suis fourré dans une _impasse_ à la Voltaire[28], ou vulgairement dans un cul-de-sac, d'où je ne sais comment sortir, et que je me jette dans un conte fait à plaisir, pour gagner du temps et chercher quelque moyen de sortir de celui que j'ai commencé. Eh bien! lecteur, vous vous abusez de tout point. Je sais comment Jacques sera tiré de sa détresse, et ce que je vais vous dire de Gousse, l'homme à une seule chemise à la fois, parce qu'il n'avait qu'un corps à la fois, n'est point du tout un conte.

[28] «Comment a-t-on pu donner, dit Voltaire dans son _Dictionnaire philosophique_, le nom de _cul-de-sac_ à l'_angiportus_ des Romains? Les Italiens ont pris le nom d'_angiporto_ pour signifier _strada senza uscita_. On lui donnait autrefois chez nous le nom d'_impasse_, qui est expressif et sonore. C'est une grossièreté énorme que le mot de On lit encore dans une lettre de Voltaire aux Parisiens (cette lettre, qui précède l'Avertissement de la comédie de _l'Écossaise_, est écrite messieurs, ce que vous appelez _cul-de-sac_. Je trouve qu'une rue ne ressemble ni à un cul ni à un sac. Je vous prie de vous servir du mot _impasse_, qui est noble, sonore, intelligible, nécessaire, au lieu de celui de cul, en dépit du sieur Fréron, ci-devant jésuite.»

Le Breton, imprimeur de l'_Almanach royal_, s'étant servi du mot de _cul-de-sac_ en donnant l'adresse de quelques personnages, Voltaire s'écrie encore, dans le _Prologue de la guerre civile de Genève_: «Comment peut-on dire qu'un grave président demeure dans un cul? Passe encore pour Fréron: on peut habiter le lieu de sa naissance; mais un président, un conseiller! Fi! monsieur Le Breton; corrigez-vous, servez-vous du mot _impasse_, qui est le mot propre; l'expression ancienne est _impasse_.» (BR.)

C'était un jour de Pentecôte, le matin, que je reçus un billet de Gousse, par lequel il me suppliait de le visiter dans une prison où il était confiné. En m'habillant, je rêvais à son aventure; et je pensais que son tailleur, son boulanger, son marchand de vin ou son hôte avaient obtenu et mis à exécution contre lui une prise de corps. J'arrive, et je le trouve faisant chambrée commune avec d'autres personnages d'une figure omineuse. Je lui demandai ce que c'étaient que ces gens-là.

«Le vieux que vous voyez avec ses lunettes sur le nez, est un homme adroit qui sait supérieurement le calcul et qui cherche à faire cadrer les registres qu'il copie avec ses comptes. Cela est difficile, nous en avons causé, mais je ne doute point qu'il n'y réussisse.

--Et cet autre?

--C'est un sot.

--Mais encore?

--Un sot, qui avait inventé une machine à contrefaire les billets publics, mauvaise machine, machine vicieuse qui pèche par vingt endroits.

--Et ce troisième, qui est vêtu d'une livrée et qui joue de la basse?

--Il n'est ici qu'en attendant; ce soir peut-être ou demain matin, car son affaire n'est rien, il sera transféré à Bicêtre.

--Et vous?

--Moi? mon affaire est moindre encore.»

Après cette réponse, il se lève, pose son bonnet sur le lit, et à l'instant ses trois camarades de prison disparaissent. Quand j'entrai, j'avais trouvé Gousse en robe de chambre, assis à une petite table, traçant des figures de géométrie et travaillant aussi tranquillement que s'il eût été chez lui. Nous voilà seuls. «Et vous, que faites-vous ici?

--Moi, je travaille, comme vous voyez.

--Et qui vous y a fait mettre?

--Moi.

--Comment, vous?

--Oui, moi, monsieur.

--Et comment vous y êtes-vous pris?

--Comme je m'y serais pris avec un autre. Je me suis fait un procès à moi-même; je l'ai gagné, et en conséquence de la sentence que j'ai obtenue contre moi et du décret qui s'en est suivi, j'ai été appréhendé et conduit ici.

--Êtes-vous fou?

--Non, monsieur; je vous dis la chose telle qu'elle est.

--Ne pourriez-vous pas vous faire un autre procès à vous-même, le gagner, et, en conséquence d'une autre sentence et d'un autre décret, vous faire élargir?

--Non, monsieur.»

Gousse avait une servante jolie, et qui lui servait de moitié plus souvent que la sienne. Ce partage inégal avait troublé la paix domestique. Quoique rien ne fût plus difficile que de tourmenter cet homme, celui de tous qui s'épouvantait le moins du bruit, il prit le parti de quitter sa femme et de vivre avec sa servante. Mais toute sa fortune consistait en meubles, en machines, en dessins, en outils et autres effets mobiliers; et il aimait mieux laisser sa femme toute nue que de s'en aller les mains vides; en conséquence, voici le projet qu'il conçut. Ce fut de faire des billets à sa servante, qui en poursuivrait le payement et obtiendrait la saisie et la vente de ses effets, qui iraient du pont Saint-Michel dans le logement où il se proposait de s'installer avec elle. Il est enchanté de l'idée, il fait les billets, il s'assigne, il a deux procureurs. Le voilà courant chez l'un et chez l'autre, se poursuivant lui-même avec toute la vivacité possible, s'attaquant bien, se défendant mal; le voilà condamné à payer sous les peines portées par la loi; le voilà s'emparant en idée de tout ce qu'il pouvait y avoir dans sa maison; mais il n'en fut pas tout à fait ainsi.

Il avait affaire à une coquine très-rusée qui, au lieu de le faire exécuter dans ses meubles, se jeta sur sa personne, le fit prendre et mettre en prison; en sorte que quelque bizarres que fussent les réponses énigmatiques qu'il m'avait faites, elles n'en étaient pas moins vraies.

Tandis que je vous faisais cette histoire, que vous prendrez pour un conte...--Et celle de l'homme à la livrée qui raclait de la basse?--Lecteur, je vous la promets; d'honneur, vous ne la perdrez pas; mais permettez que je revienne à Jacques et à son maître. Jacques et son maître avaient atteint le gîte où ils avaient la nuit à passer. Il était tard; la porte de la ville était fermée, et ils avaient été obligés de s'arrêter dans le faubourg. Là, j'entends un vacarme...--Vous entendez!

Vous n'y étiez pas; il ne s'agit pas de vous.--Il est vrai. Eh bien!

Jacques...son maître...On entend un vacarme effroyable. Je vois deux hommes...--Vous ne voyez rien; il ne s'agit pas de vous, vous n'y étiez pas.--Il est vrai. Il y avait deux hommes à table, causant assez tranquillement à la porte de la chambre qu'ils occupaient; une femme, les deux poings sur les côtés, leur vomissait un torrent d'injures, et Jacques essayait d'apaiser cette femme, qui n'écoutait non plus ses remontrances pacifiques que les deux personnages à qui elle s'adressait ne faisaient attention à ses invectives. «Allons, ma bonne, lui disait Jacques, patience, remettez-vous; voyons, de quoi s'agit-il? Ces messieurs me semblent d'honnêtes gens.

--Eux, d'honnêtes, gens! Ce sont des brutaux, des gens sans pitié, sans humanité, sans aucun sentiment. Eh! quel mal leur faisait cette pauvre Nicole pour la maltraiter ainsi? Elle en sera peut-être estropiée pour le reste de sa vie.

--Le mal n'est peut-être pas aussi grand que vous le croyez.

--Le coup a été effroyable, vous dis-je; elle en sera estropiée.

--Il faut voir; il faut envoyer chercher le chirurgien.

--On y est allé.

--La faire mettre au lit.

--Elle y est, et pousse des cris à fendre le coeur. Ma pauvre Nicole!...»

Au milieu de ces lamentations, on sonnait d'un côté, et l'on criait: «Notre hôtesse! du vin...» Elle répondait: «On y va.» On sonnait d'un autre côté, et l'on criait: «Notre hôtesse! du linge.» Elle répondait: pot de chambre!--On y va, on y va.» Et d'un autre coin du logis un homme forcené criait: «Maudit bavard! enragé bavard! de quoi te mêles-tu?

As-tu résolu de me faire attendre jusqu'à demain? Jacques! Jacques!»

L'hôtesse, un peu remise de sa douleur et de sa fureur, dit à Jacques: «Monsieur, laissez-moi, vous êtes trop bon.

--Jacques! Jacques!

--Courez vite. Ah! si vous saviez tous les malheurs de cette pauvre créature!...--Jacques! Jacques!

--Allez donc, c'est, je crois, votre maître qui vous appelle.

C'était en effet le maître de Jacques qui s'était déshabillé seul, qui se mourait de faim et qui s'impatientait de n'être pas servi. Jacques monta, et un moment après Jacques, l'hôtesse, qui avait vraiment l'air abattu: «Monsieur, dit-elle au maître de Jacques, mille pardons; c'est qu'il y a des choses dans la vie qu'on ne saurait digérer. Que voulez-vous? J'ai des poulets, des pigeons, un râble de lièvre excellent, des lapins: c'est le canton des bons lapins. Aimeriez-vous mieux un oiseau de rivière?» Jacques ordonna le souper de son maître comme pour lui, selon son usage. On servit, et tout en dévorant, le maître disait à Jacques: Eh! que diable faisais-tu là-bas?

JACQUES.

Peut-être bien, peut-être mal; qui le sait?

LE MAÎTRE.

Et quel bien ou quel mal faisais-tu là-bas?

JACQUES.

J'empêchais cette femme de se faire assommer elle-même par deux hommes qui sont là-bas et qui ont cassé tout au moins un bras à sa servante.

LE MAÎTRE.

Et peut-être ç'aurait été pour elle un bien que d'être assommée...JACQUES.

Par dix raisons meilleures les unes que les autres. Un des plus grands bonheurs qui me soient arrivés de ma vie, à moi qui vous parle...LE MAÎTRE.

JACQUES.

Oui, monsieur, assommé, assommé sur le grand chemin, la nuit; en revenant du village, comme je vous le disais, après avoir fait, selon moi, la sottise; selon vous, la belle oeuvre de donner mon argent.

LE MAÎTRE.

Je me rappelle...À boire...Et l'origine de la querelle que tu apaisais là-bas, et du mauvais traitement fait à la fille ou à la servante de l'hôtesse?

JACQUES.

Ma foi, je l'ignore.

LE MAÎTRE.

Tu ignores le fond d'une affaire, et tu t'en mêles! Jacques, cela n'est ni selon la prudence, ni selon la justice, ni selon les principes...À boire...JACQUES.

Je ne sais ce que c'est que des principes, sinon des règles qu'on prescrit aux autres pour soi. Je pense d'une façon, et je ne saurais m'empêcher de faire d'une autre. Tous les sermons ressemblent aux préambules des édits du roi; tous les prédicateurs voudraient qu'on pratiquât leurs leçons, parce que nous nous en trouverions mieux peut-être; mais eux à coup sûr...La vertu...LE MAÎTRE.

La vertu, Jacques, c'est une bonne chose; les méchants et les bons en disent du bien...À boire...JACQUES.