SigPhi · Denis Diderot

Les bijoux indiscrets (French)

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patelins et les tons doucereux; et l'on se disait à l'oreille que la communauté serait bien heureuse si j'y prenais l'habit.

«Je ne crus pas plus tôt ma réputation faite dans la maison, que je m'attachai à une jeune vierge qui venait de prendre le premier voile: c'était une brune adorable; elle m'appelait sa maman, je l'appelais mon petit ange; elle me donnait des baisers innocents, et je lui en rendais de fort tendres. Jeunesse est curieuse; Zirziphile me mettait à tout propos sur le mariage et sur les plaisirs des époux; elle m'en demandait des nouvelles; j'aiguisais habilement sa curiosité; et de questions en questions, je la conduisis jusqu'à la pratique des leçons que je lui donnais. Ce ne fut pas la seule novice que j'instruisis; et quelques jeunes nonnains vinrent aussi s'édifier dans ma cellule. Je ménageais les moments, les rendez-vous, les heures, si à propos que personne ne se croisait: enfin, madame, que vous dirai-je? la pieuse veuve se fit une postérité nombreuse; mais lorsque le scandale dont on avait gémi tout bas eut éclaté et que le conseil des discrètes, assemblé, eut appelé le médecin de la maison, je méditai ma retraite. Une nuit donc, que toute la maison dormait, j'escaladai les murs du jardin et je disparus: je me rendis aux eaux de Piombino, où le médecin avait envoyé la moitié du couvent et où j'achevai, sous l'habit de cavalier, l'ouvrage que j'avais commencé sous celui de veuve. Voilà, madame, un fait dont tout l'empire a mémoire et dont vous seule connaissez l'auteur.

«Le reste de ma jeunesse, ajouta Sélim, s'est consumé à de pareils amusements, toujours de femmes, et de toute espèce, rarement du mystère, beaucoup de serments et point de sincérité.

--Mais, à ce compte, lui dit la favorite, vous n'avez donc jamais aimé?

--Bon! répondit Sélim, je pensais bien alors à l'amour! je n'en voulais qu'au plaisir et qu'à celles qui m'en promettaient.

--Mais a-t-on du plaisir sans aimer? interrompit la favorite. Qu'est-ce que cela, quand le coeur ne dit rien?

--Eh! madame, répliqua Sélim, est-ce le coeur qui parle, à dix-huit ou vingt ans?

--Mais enfin, de toutes ces expériences, quel est le résultat?

qu'avez-vous prononcé sur les femmes?

--Qu'elles sont la plupart sans caractère, dit Sélim; que trois choses les meuvent puissamment: l'intérêt, le plaisir et la vanité; qu'il n'y en a peut-être aucune qui ne soit dominée par une de ces passions, et que celles qui les réunissent toutes trois sont des monstres.

--Passe encore pour le plaisir, dit Mangogul, qui entrait à l'instant; quoiqu'on ne puisse guère compter sur ces femmes, il faut les excuser: quand le tempérament est monté à un certain degré, c'est un cheval fougueux qui emporte son cavalier à travers champs; et presque toutes les femmes sont à califourchon sur cet animal-là.

--C'est peut-être par cette raison, dit Sélim, que la duchesse Ménéga appelle le chevalier Kaidar son grand écuyer.

--Mais serait-il possible, dit la sultane à Sélim, que vous n'ayez pas eu la moindre aventure de coeur? Ne serez-vous sincère que pour déshonorer un sexe qui faisait vos plaisirs, si vous en faisiez les délices? Quoi! dans un si grand nombre de femmes, pas une qui voulût être aimée, qui méritât de l'être! Cela ne se comprend pas.

--Ah! madame, répondit Sélim, je sens, à la facilité avec laquelle je vous obéis, que les années n'ont point affaibli sur mon coeur l'empire d'une femme aimable: oui, madame, j'ai aimé comme un autre. Vous voulez tout savoir, je vais tout dire; et vous jugerez si je me suis acquitté du rôle d'amant dans les formes.

--Y a-t-il des voyages dans cette partie de votre histoire? demanda le sultan.

--Non, prince, répondit Sélim.

--Tant mieux, reprit Mangogul; car je ne me sens aucune envie de dormir.

--Pour moi, reprit la favorite, Sélim me permettra bien de reposer un moment.

--Qu'il aille se coucher aussi, dit le sultan; et pendant que vous dormirez je questionnerai Cypria.

--Mais, prince, lui répondit Mirzoza, Votre Hautesse n'y pense pas; ce bijou vous enfilera dans des voyages qui ne finiront point.»

L'auteur africain nous apprend ici que le sultan, frappé de l'observation de Mirzoza, se précautionna d'un anti-somnifère des plus violents: il ajoute que le médecin de Mangogul, qui était bien son ami, lui en avait communiqué la recette et qu'il en avait fait la préface de son ouvrage; mais il ne nous reste de cette préface que les trois dernières lignes que je vais rapporter ici.

Des _Égarements du coeur_[93], une feuille.

Des _Confessions_[94], vingt-cinq lignes et demie.

[Note 92: _La Vie de Marianne_ et _le Paysan parvenu_, romans de Marivaux. (Br.)]

[Note 93: _Les Égarements du coeur et de l'esprit_, par Crébillon fils. (Br.)]

[Note 94: _Les Confessions du Comte de ***_, par Duclos. (Br.)]

CHAPITRE XLVII.

VINGT-SIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

LE BIJOU VOYAGEUR.

Tandis que la favorite et Sélim se reposaient des fatigues de la veille, Mangogul parcourait avec étonnement les magnifiques appartements de Cypria. Cette femme avait fait, avec son bijou, une fortune à comparer à celle d'un fermier général. Après avoir traversé une longue enfilade de pièces plus richement décorées les unes que les autres, il arriva dans la salle de compagnie, où, au centre d'un cercle nombreux, il reconnut la maîtresse du logis à une énorme quantité de pierreries qui la défiguraient; et son époux, à la bonhomie peinte sur son visage. Deux abbés, un bel esprit, trois académiciens de Banza occupaient les côtés du fauteuil de Cypria; et sur le fond de la salle voltigeaient deux petits-maîtres avec un jeune magistrat rempli d'airs, soufflant sur ses manchettes, sans cesse rajustant sa perruque, visitant sa bouche et se félicitant dans les glaces de ce que son rouge allait bien: excepté ces trois papillons, le reste de la compagnie était dans une vénération profonde pour la respectable momie qui, indécemment étalée, bâillait, parlait en bâillant, jugeait tout, jugeait mal de tout, et n'était jamais contredite.

«Comment, disait en soi-même Mangogul qui n'avait parlé seul depuis longtemps, et qui s'en mourait, comment est-elle parvenue à déshonorer un homme de bonne maison avec un esprit si gauche et une figure comme celle-là?»

Cypria voulait qu'on la prît pour blonde; sa peau petit jaune, bigarrée de rouge, imitait assez bien une tulipe panachée; elle avait les yeux gros, la vue basse, la taille courte, le nez effilé, la bouche plate, le tour du visage coupé, les joues creuses, le front étroit, point de gorge, la main sèche et le bras décharné: c'était avec ces attraits qu'elle avait ensorcelé son mari. Le sultan tourna sa bague sur elle, et l'on entendit glapir aussitôt. L'assemblée s'y trompa, et crut que Cypria parlait par la bouche, et qu'elle allait juger. Mais son bijou débuta par ces mots: «Histoire de mes voyages.

«Je naquis à Maroc en 17,000,000,012, et je dansais sur le théâtre de l'Opéra, lorsque Méhémet Tripathoud, qui m'entretenait, fut nommé chef de l'ambassade que notre puissant empereur envoya au monarque de la France; je le suivis dans ce voyage: les charmes des femmes françaises m'enlevèrent bientôt mon amant; et sans délai j'usai de représailles.

Les courtisans, avides de nouveautés, voulurent essayer de la Maroquine; car c'est ainsi qu'on nommait ma maîtresse; elle les traita fort humainement; et son affabilité lui valut, en six mois de temps, vingt mille écus en bijoux, autant en argent, avec un petit hôtel tout meublé.

Mais le Français est volage, et je cessai bientôt d'être à la mode: je ne m'amusai point à courir les provinces; il faut aux grands talents de vastes théâtres; je laissai partir Tripathoud, et je me destinai pour la capitale d'un autre royaume.

«A wealthy lord, travelling through France, dragg'd me to London. Ay, that was a man indeed! He water'd me six times a day, and as often o'nights. His prick like a comet's tail shot flaming darts: I never felt such quick and thrilling thrusts. It was not possible fort mortal prowess to hold out long, at this rate; so he drooped by degrees, and I received his soul distilled through his Tarse. He gave me fifty thousand guineas. This noble lord was succeeded by a couple of privateer-commanders lately return'd from cruising: being intimate friends, they fuck'd me, as they had sail'd, in company, endeavouring who should show most vigour and serve the readiest fire. Whilst the one was riding at anchor, I towed the other by his Tarse and prepared him for a fresh tire. Upon a modest computation, I reckon'd in about eight days time I received a hundred and eighty shot. But I soon grew tired with keeping so strict an account, for there was no end of their broad-sides. I got twelve thousand pounds from them for my share of the prizes they had taken. The winter quarter being over, they were forced to put to sea again, and would fain have engaged me as a tender, but I had made a prior contract with a German count.

«Duxit me Viennam in Austriâ patriam suam, ubi venereâ voluptate, quantâ maximâ poteram, ingurgitatus sum, per menses tres integros ejus splendidè nimis epulatus hospes. Illi, rugosi et contracti Lotharingo more colei, et eo usquè longa, crassaque mentula, ut dimidiam nondùm acciperem, quamvis iterato coïtu fractus rictus mihi miserè pateret.

Immanem ast usu frequenti vagina tandem admisit laxè gladium, novasque excogitavimus artes, quibus fututionum quotidianarum vinceremus fastidium. Modò me resupinum agitabat; modò ipsum, eques adhærescens inguinibus, motu quasi tolutario versabam. Sæpè turgentem spumantemque admovit ori priapum, simulque appressis ad labia labiis, fellatrice me linguâ perfricuit. Etsi Veneri nunquam indulgebat posticæ, à tergo me tamen adorsus, cruribus altero sublato, altero depresso, inter femora subibat, voluptaria quærens per impedimenta transire. Amatoria Sanchesii præcepta calluit ad unguem, et festivas Aretini tabulas sic expressit, ut nemo meliùs. His à me laudibus acceptis, multis florenorum millibus mea solvit obsequia, et Romam secessi.

«Quella città è il tempio di Venere, ed il soggiorno delle delizie.

Tutta via mi dispiaceva, che le natiche leggiadre fossero là ancora più festeggiate delle più belle potte; quello che provai il terzo giorno del mio arrivo in quel paese. Una cortigiana illustre si offerisce à farmi guadagnare mila scudi, s'io voleva passar la sera con esso lei in una vigna. Accettai l'invito; salimmo in una carozza, e giungemmo in un luogo da lei ben conosciuto nel quale due cavalieri colle braghesse rosse si fecero incontro à noi, e ci condussero in un boschetto spesso e folto, dove cavatosi subito le vesti, vedemmo i più furiosi cazzi che risaltaro mai. Ognuno chiavo la sua. Il trastullo poi si prese a quadrille, dopo per farsi guattare in bocca, poscia nelle tette; alla perfine, uno de chiavatori impadronissi del mio rivale, mentre l'altro mi lavorava. L'istesso fu fatto alla conduttrice mia; e cio tutto dolcemente condito di bacci alla fiorentina. E quando i campioni nostri ebbero posto fine alla battaglia, facemmo la fricarella per risvegliar il gusto à quei benedetti signori i quali ci paganoro con generosità. In più volte simili guadagnai con loro sessanta mila scudi; e due altre volte tanto, con coloro che mi procurava la cortigiana. Mi ricordo di uno che visitava mi spesso e che sborrava sempre due volte senza cavarlo; e d'un altro il quale usciva da me pian piano, per entrare soltimente nel mio vicino; e per questo bastava fare sù è giù le natiche. Ecco una uzanza curiosa che si pratica in Italia.»

Le bijou de Cypria continua son histoire sur un ton moitié congeois et moitié espagnol. Il ne savait pas apparemment assez cette dernière langue pour l'employer seule: on n'apprend une langue, dit l'auteur africain, qui se pendrait plutôt que de manquer une réflexion commune, qu'en la parlant beaucoup; et le bijou de Cypria n'eut presque pas le temps de parler à Madrid.

«Je me sauvai d'Italie, dit-il, malgré quelques désirs secrets qui me rappelaient en arrière, influxo malo del clima! y tuve luego la resolucion de ir me a una tierra, donde pudiesse gozar mis fueros, sin partir los con un usurpador. Je fis le voyage de Castille la Vieille, où l'on sut le réduire à ses simples fonctions: mais cela ne suffit pas à ma vengeance. Le impuse la tarea de batter el compas en los bayles che celebrava de dia y de noche; et il s'en acquitta si bien, que nous nous réconciliâmes. Nous parûmes à la cour de Madrid en bonne intelligence.

Al entrar de la ciudad, je liai con un papo venerabile por sus canas: heureusement pour moi; car il eut compassion de ma jeunesse, et me communiqua un secret, le fruit de soixante années d'expérience, para guardar me del mal de que merecieron los Franceses ser padrinos, por haver sido sus primeros pregodes. Avec cette recette, et le goût de la propreté que je tentai vainement d'introduire en Espagne, je me préservai de tout accident à Madrid, où ma vanité seule fut mortifiée.

Ma maîtresse a, comme vous voyez, le pied fort petit. Esta prenda es el incentivo mas poderoso de una imaginacion castellana. Un petit pied sert de passe-port à Madrid à la fille que tiene la mas dilatada sima entre las piernas. Je me déterminai à quitter une contrée où je devais la plupart de mes triomphes à un mérite étranger; y me arrime a un definidor muy virtuoso que passava a las Indias. Je vis, sous les ailes de sa révérence, la terre de promission, ce pays où l'heureux Frayle porte, sans scandale, de l'or dans sa bourse, un poignard à sa ceinture, et sa maîtresse en croupe. Que la vie que j'y passai fut délicieuse!

quelles nuits! dieux, quelles nuits! Hay de mi! al recordarme de tantos gustos me meo...Algo mas...Ya, ya...Pierdo el sentido...Me muero...«Après un an de séjour à Madrid et aux Indes, je m'embarquai pour Constantinople. Je ne goûtais point les usages d'un peuple chez qui les bijoux sont barricadés; et je sortis promptement d'une contrée où je risquais ma liberté. Je pratiquai pourtant assez les musulmans, pour m'apercevoir qu'ils se sont bien policés par le commerce des Européens; et je leur trouvai la légèreté du Français, l'ardeur de l'Anglais, la force de l'Allemand, la longanimité de l'Espagnol, et d'assez fortes teintures des raffinements italiens: en un mot, un aga vaut, à lui seul, un cardinal, quatre ducs, un lord, trois grands d'Espagne, et deux princes allemands.

«De Constantinople, j'ai passé, messieurs, comme vous savez, à la cour du grand Erguebzed, où j'ai formé nos seigneurs les plus aimables; et quand je n'ai plus été bon à rien, je me suis jeté sur cette figure-là, dit le bijou, en indiquant, par un geste qui lui était familier, l'époux de Cypria. La belle chute!»

L'auteur africain finit ce chapitre par un avertissement aux dames qui pourraient être tentées de se faire traduire les endroits où le bijou de Cypria s'est exprimé dans des langues étrangères.

«J'aurais manqué, dit-il, au devoir de l'historien, en les supprimant; et au respect que j'ai pour le sexe, en les conservant dans mon ouvrage, sans prévenir les dames vertueuses, que le bijou de Cypria s'était excessivement gâté le ton dans ses voyages; et que ses récits sont infiniment plus libres qu'aucune des lectures clandestines qu'elles aient jamais faites.»

CHAPITRE XLVIII.

CYDALISE.

Mangogul revint chez la favorite, où Sélim l'avait devancé.

«Eh bien! prince, lui dit Mirzoza, les voyages de Cypria vous ont-ils fait du bien?

--Ni bien ni mal, répondit le sultan; je ne les ai point entendus.

--Et pourquoi donc? reprit la favorite.

--C'est, dit le sultan, que son bijou parle, comme une polyglotte, toutes sortes de langues, excepté la mienne. C'est un assez impertinent conteur, mais ce serait un excellent interprète.

--Quoi! reprit Mirzoza, vous n'avez rien compris du tout dans ses récits?

--Qu'une chose, madame, répondit Mangogul; c'est que les voyages sont plus funestes encore pour la pudeur des femmes, que pour la religion des hommes; et qu'il y a peu de mérite à savoir plusieurs langues. On peut posséder le latin, le grec, l'italien, l'anglais et le congeois dans la perfection, et n'avoir non plus d'esprit qu'un bijou. C'est votre avis, madame? Et celui de Sélim? Qu'il commence donc son aventure, mais surtout plus de voyages. Ils me fatiguent à mourir.»

Sélim promit au sultan que la scène serait en un seul endroit, et dit: «J'avais environ trente ans; je venais de perdre mon père; je m'étais marié, pour ne pas laisser tomber la maison, et je vivais avec ma femme comme il convient; des égards, des attentions, de la politesse, des manières peu familières, mais fort honnêtes. Le prince Erguebzed était monté sur le trône: j'avais sa bienveillance longtemps avant son règne.

Il me l'a continuée jusqu'à sa mort, et j'ai tâché de justifier cette marque de distinction par mon zèle et par ma fidélité. La place d'inspecteur général de ses troupes vint à vaquer, je l'obtins; et ce poste m'obligea à de fréquents voyages sur la frontière.

--De fréquents voyages! s'écria le sultan. Il n'en faut qu'un pour --Prince, continua Sélim, ce fut dans une de ces tournées que je connus la femme d'un colonel de spahis, nommé Ostaluk, brave homme, bon officier, mais mari peu commode, jaloux comme un tigre, et qui avait en sa personne de quoi justifier cette rage; car il était affreusement laid.

«Il avait épousé depuis peu Cydalise, jeune, vive, jolie; de ces femmes rares, pour lesquelles on sent, dès la première entrevue, quelque chose de plus que de la politesse, dont on se sépare à regret, et qui vous reviennent cent fois dans l'idée jusqu'à ce qu'on les revoie.

«Cydalise pensait avec justesse, s'exprimait avec grâce; sa conversation attachait; et si l'on ne se lassait point de la voir, on se lassait encore moins de l'entendre. Avec ces qualités, elle avait droit de faire des impressions fortes sur tous les coeurs, et je m'en aperçus. Je l'estimais beaucoup; je pris bientôt un sentiment plus tendre, et tous mes procédés eurent incessamment la vraie couleur d'une belle passion.

La facilité de mes premiers triomphes m'avait un peu gâté: lorsque j'attaquai Cydalise, je m'imaginai qu'elle tiendrait peu, et que, très-honorée de la poursuite de monsieur l'inspecteur général, elle ne ferait qu'une défense convenable. Qu'on juge donc de la surprise où me jeta la réponse qu'elle fit à ma déclaration.

«--Seigneur, me dit-elle, quand j'aurais la présomption de croire que vous êtes touché de quelques appas qu'on me trouve, je serais une folle d'écouter sérieusement des discours avec lesquels vous en avez trompé mille autres avant que de me les adresser. Sans l'estime, qu'est-ce que l'amour? peu de chose; et vous ne me connaissez pas assez pour m'estimer. Quelque esprit, quelque pénétration qu'on ait, on n'a point en deux jours assez approfondi le caractère d'une femme pour lui rendre des soins mérités. Monsieur l'inspecteur général cherche un amusement, il a raison; et Cydalise aussi, de n'amuser personne.»

«J'eus beau lui jurer que je ressentais la passion la plus vraie, que mon bonheur était entre ses mains, et que son indifférence allait empoisonner le reste de ma vie.

«--Jargon, me dit-elle, pur jargon! Ou ne pensez plus à moi, ou ne me croyez pas assez étourdie pour donner dans des protestations usées. Ce que vous venez de me dire là, tout le monde le dit sans le penser, et tout le monde l'écoute sans le croire.»

«Si je n'avais eu du goût pour Cydalise, ses rigueurs m'auraient mortifié; mais je l'aimais, elles m'affligèrent. Je partis pour la cour, son image m'y suivit; et l'absence, loin d'amortir la passion que j'avais conçue pour elle, ne fit que l'augmenter.

«Cydalise m'occupait au point que je méditai cent fois de lui sacrifier les emplois et le rang qui m'attachaient à la cour; mais l'incertitude du succès m'arrêta toujours.

«Dans l'impossibilité de voler où je l'avais laissée, je formai le projet de l'attirer où j'étais. Je profitai de la confiance dont Erguebzed m'honorait: je lui vantai le mérite et la valeur d'Ostaluk. Il fut nommé lieutenant des spahis de la garde, place qui le fixait à côté du prince; et Ostaluk parut à la cour, et avec lui Cydalise, qui devint aussitôt la beauté du jour.

--Vous avez bien fait, dit le sultan, de garder vos emplois, et d'appeler votre Cydalise à la cour; car je vous jure, par Brama, que je vous laissais partir seul pour sa province.

--Elle fut lorgnée, considérée, obsédée, mais inutilement, continua Sélim. Je jouis seul du privilége de la voir tous les jours. Plus je la pratiquai, plus je découvris en elle de grâces et de qualités, et plus j'en devins éperdu. J'imaginai que peut-être la mémoire toute récente de mes nombreuses aventures me nuisait dans son esprit: pour l'effacer et la convaincre de la sincérité de mon amour, je me bannis de la société, et je ne vis de femmes que celles que le hasard m'offrait chez elle. Il me parut que cette conduite l'avait touchée, et qu'elle se relâchait un peu de son ancienne sévérité. Je redoublai d'attention; je demandai de l'amour, et l'on m'accorda de l'estime. Cydalise commença à me traiter avec distinction; j'eus part dans sa confiance: elle me consultait souvent sur les affaires de sa maison; mais elle ne me disait pas un mot de celles de son coeur. Si je lui parlais sentiments, elle me répondait des maximes, et j'étais désolé. Cet état pénible avait duré longtemps, lorsque je résolus d'en sortir, et de savoir une bonne fois pour toutes à quoi m'en tenir.

--Et comment vous y prîtes-vous? demanda Mirzoza.

--Madame, vous l'allez savoir,» répondit Mangogul.

Et Sélim continua: «Je vous ai dit, madame, que je voyais Cydalise tous les jours: d'abord je la vis moins souvent; mes visites devinrent encore plus rares, enfin, je ne la vis presque plus. S'il m'arrivait de l'entretenir tête à tête quelquefois par hasard, je lui parlais aussi peu d'amour que si je n'en eusse jamais ressenti la moindre étincelle. Ce changement l'étonna, elle me soupçonna de quelque engagement secret; et un jour que je lui faisais l'histoire galante de la cour: «Sélim, me dit-elle d'un air distrait, vous ne m'apprenez rien de vous-même; vous racontez à ravir les bonnes fortunes d'autrui, mais vous êtes fort discret sur les vôtres.

«--Madame, lui répondis-je, c'est qu'apparemment je n'en ai point, ou que je crois qu'il est à propos de les taire.

«--Oh! oui, m'interrompit-elle, c'est fort à propos que vous me célez aujourd'hui des choses que toute la terre saura demain.

«--A la bonne heure, madame, lui répliquai-je; mais personne au moins ne les tiendra de moi.

«--En vérité, reprit-elle, vous êtes merveilleux avec vos réserves; et qui est-ce qui ignore que vous en voulez à la blonde Misis, à la petite Zibeline, à la brune Séphéra?

«--A qui vous voudrez encore, madame, ajoutai-je froidement.

«--Vraiment, reprit-elle, je croirais volontiers que ce ne sont pas les seules: depuis deux mois qu'on ne vous voit que par grâce, vous n'êtes pas resté dans l'inaction; et l'on va vite avec ces dames-là.

«--Moi, rester dans l'inaction! lui répondis-je; j'en serais au désespoir. Mon coeur est fait pour aimer, et même un peu pour l'être; et je vous avouerai même qu'il l'est; mais ne m'en demandez pas davantage, peut-être en ai-je déjà trop dit.

«--Sélim, reprit-elle sérieusement, je n'ai point de secret pour vous, et vous n'en aurez point pour moi, s'il vous plaît. Où en êtes-vous?

«--Presque à la fin du roman.

«--Et avec qui? demanda-t-elle avec empressement.

«--Vous connaissez Martéza?

«--Oui, sans doute; c'est une femme fort aimable.

«--Eh bien! après avoir tout tenté vainement pour vous plaire, je me suis retourné de ce côté-là. On me désirait depuis plus de six mois, deux entrevues m'ont aplani les approches; une troisième achèvera mon bonheur, et ce soir Martéza m'attend à souper. Elle est d'un commerce amusant, légère, un peu caustique; mais du reste, c'est la meilleure créature du monde. On fait mieux ses petites affaires avec ces folles-là, qu'avec des collets montés, qui...«--Mais, seigneur, interrompit Cydalise, la vue baissée, en vous faisant compliment sur votre choix, pourrait-on vous observer que Martéza n'est pas neuve, et qu'avant vous elle a compté des amants?...«--Qu'importe, madame? repris-je; si Martéza m'aime sincèrement, je me regarderai comme le premier. Mais l'heure de mon rendez-vous approche, permettez...«--Encore un mot, seigneur. Est-il bien vrai que Martéza vous aime?

«--Je le crois.

«--Et vous l'aimez? ajouta Cydalise.

«--Madame, lui répondis-je, vous m'avez jeté vous-même dans les bras de Martéza; c'est vous en dire assez.»

«J'allais sortir; mais Cydalise me tira par mon doliman, et se retourna brusquement.

«Madame me veut-elle quelque chose? a-t-elle quelque ordre à me donner?

«--Non, monsieur; comment, vous voilà? Je vous croyais déjà bien loin.

«--Madame, je vais doubler le pas.

«--Sélim...«--Cydalise...«--Vous partez donc?

«--Oui, madame.

«--Ah! Sélim, à qui me sacrifiez-vous? L'estime de Cydalise ne valait-elle pas mieux que les faveurs d'une Martéza?

«--Sans doute, madame, lui répliquai-je, si je n'avais eu pour vous que de l'estime. Mais je vous aimais...«--Il n'en est rien, s'écria-t-elle avec transport; si vous m'aviez aimée, vous auriez démêlé mes véritables sentiments; vous auriez pressenti, vous vous seriez flatté qu'à la fin votre persévérance l'emporterait sur ma fierté: mais vous vous êtes lassé; vous m'avez délaissée, et peut-être au moment...»

«A ce mot, Cydalise s'interrompit, un soupir lui échappa, et ses yeux s'humectèrent.

«Parlez, madame, lui dis-je, achevez. Si, malgré les rigueurs dont vous m'avez accablé, ma tendresse durait encore, vous pourriez...

«--Je ne peux rien; et vous ne m'aimez plus, et Martéza vous attend.

«--Si Martéza m'était indifférente; si Cydalise m'était plus chère que jamais, que feriez-vous?

«--Une folie de m'expliquer sur des suppositions.

«--Cydalise, de grâce, répondez-moi comme si je ne supposais rien. Si Cydalise était toujours la femme du monde la plus aimable à mes yeux, et si je n'avais jamais eu le moindre dessein sur Martéza, encore une fois, que feriez-vous?

«--Ce que j'ai toujours fait, ingrat, me répondit enfin Cydalise. Je vous aimerais...«--Et Sélim vous adore,» lui dis-je en me jetant à ses genoux, et baisant ses mains que j'arrosais de larmes de joie.»

«Cydalise fut interdite; ce changement inespéré la troubla; je profitai de son désordre, et notre réconciliation fut scellée par des marques de tendresse auxquelles elle n'était pas en état de se refuser.

--Et qu'en disait le bon Ostaluk? interrompit Mangogul. Sans doute qu'il permit à sa chère moitié de traiter généreusement un homme à qui il devait une lieutenance des spahis.

--Prince, reprit Sélim, Ostaluk se piqua de gratitude tant qu'on ne m'écouta point; mais sitôt que je fus heureux, il devint incommode, farouche, insoutenable pour moi, et brutal pour sa femme. Non content de nous troubler en personne, il nous fit observer; nous fûmes trahis; et Ostaluk, sûr de son prétendu déshonneur, eut l'audace de m'appeler en duel. Nous nous battîmes dans le grand parc du sérail; je le blessai de deux coups, et le contraignis à me devoir la vie. Pendant qu'il guérissait de ses blessures, je ne quittai pas un moment sa femme; mais le premier usage qu'il fit de sa santé, fut de nous séparer et de maltraiter Cydalise. Elle me peignit toute la tristesse de sa situation; je lui proposai de l'enlever; elle y consentit; et notre jaloux de retour de la chasse où il avait accompagné le sultan, fut très-étonné de se trouver veuf. Ostaluk, sans s'exhaler en plaintes inutiles contre l'auteur du rapt, médita sur-le-champ sa vengeance.

«J'avais caché Cydalise dans une maison de campagne, à deux lieues de Banza; et de deux nuits l'une, je me dérobais de la ville pour aller à Cisare. Cependant Ostaluk mit à prix la tête de son infidèle, corrompit mes domestiques à prix d'argent, et fut introduit dans mon parc. Ce soir j'y prenais le frais avec Cydalise: nous nous étions enfoncés dans une allée sombre; et j'allais lui prodiguer mes plus tendres caresses, lorsqu'une main invisible lui perça le sein d'un poignard à mes yeux.

C'était celle du cruel Ostaluk. Le même sort me menaçait; mais je prévins Ostaluk; je tirai ma dague, et Cydalise fut vengée. Je me précipitai sur cette chère femme: son coeur palpitait encore; je me hâtais de la transporter à la maison, mais elle expira avant que d'y arriver, la bouche collée sur la mienne.

«Lorsque je sentis les membres de Cydalise se refroidir entre mes bras, je poussai les cris les plus aigus; mes gens accoururent, et m'arrachèrent de ces lieux pleins d'horreur. Je revins à Banza, et je me renfermai dans mon palais, désespéré de la mort de Cydalise, et m'accablant des plus cruels reproches. J'aimais vraiment Cydalise; j'en étais fortement aimé; et j'eus tout le temps de concevoir la grandeur de la perte que j'avais faite, et de la pleurer.

--Mais enfin, reprit la favorite, vous vous consolâtes?

--Hélas! madame, répondit Sélim, longtemps je crus que je ne m'en consolerais jamais; et j'appris seulement alors qu'il n'y a point de douleurs éternelles.

--Qu'on ne me parle plus des hommes, dit Mirzoza; les voilà tous.

C'est-à-dire, seigneur Sélim, que cette pauvre Cydalise, dont l'histoire vient de nous attendrir, et que vous avez tant regrettée, fut bien sotte de compter sur vos serments; et que, tandis que Brama la châtie peut-être rigoureusement de sa crédulité, vous passez assez doucement vos instants entre les bras d'une autre.

--Eh! madame, reprit le sultan, apaisez-vous. Sélim aime encore.

Cydalise sera vengée.

--Seigneur, répondit Sélim, Votre Hautesse pourrait être mal informée: n'ai-je pas dû comprendre pour toute ma vie, par mon aventure avec Cydalise, qu'un amour véritable nuisait trop au bonheur?

--Sans doute, interrompit Mirzoza; et malgré vos réflexions, je gage qu'à l'heure qu'il est, vous en aimez une autre plus ardemment encore...--Pour plus ardemment, reprit Sélim, je n'oserais l'assurer: depuis cinq ans je suis attaché, mais attaché de coeur, à une femme charmante: ce n'est pas sans peine que je m'en suis fait écouter; car on avait toujours été d'une vertu!...--De la vertu! s'écria le sultan; courage, mon ami, je suis enchanté quand on m'entretient de la vertu d'une femme de cour.

--Sélim, dit la favorite, continuez votre histoire.

--Et croyez toujours en bon musulman dans la fidélité de votre maîtresse, ajouta le sultan.

--Ah! prince, reprit Sélim avec vivacité, Fulvia m'est fidèle.

--Fidèle ou non, répondit Mangogul, qu'importe à votre bonheur? vous le croyez, cela suffit.

--C'est donc Fulvia que vous aimez à présent? dit la favorite.

--Oui, madame, répondit Sélim.

--Tant pis, mon cher, ajouta Mangogul: je n'ai point du tout foi en elle; elle est perpétuellement obsédée de bramines, et ce sont de terribles gens que ces bramines; et puis je lui trouve de petits yeux à la chinoise, avec un nez retroussé, et l'air tout à fait tourné du côté du plaisir: entre nous, qu'en est-il?

--Prince, répondit Sélim, je crois qu'elle ne le hait pas.

--Eh bien! répliqua le sultan, tout cède à cet attrait; c'est ce que vous devez savoir mieux que moi, ou vous n'êtes...--Vous vous trompez, reprit la favorite; on peut avoir tout l'esprit du monde, et ne point savoir cela: je gage...--Toujours des gageures, interrompit Mangogul; cela m'impatiente: ces femmes sont incorrigibles: eh! madame, gagnez votre château, et vous gagerez ensuite.

--Madame, dit Sélim à la favorite, Fulvia ne pourrait-elle pas vous être bonne à quelque chose?

--Et comme quoi? demanda Mirzoza.

--Je me suis aperçu, répondit le courtisan, que les bijoux n'ont presque jamais parlé qu'en présence de Sa Hautesse; et je me suis imaginé que le génie Cucufa, qui a opéré tant de choses surprenantes en faveur de Kanoglou, grand-père du sultan, pourrait bien avoir accordé à son petit-fils le don de les faire parler. Mais le bijou de Fulvia n'a point encore ouvert la bouche, que je sache; n'y aurait-il pas moyen de l'interroger, et de vous procurer le château, et de me convaincre de la fidélité de ma maîtresse?

--Sans doute, reprit le sultan; qu'en pensez-vous, madame?

--Oh! je ne me mêle point d'une affaire si scabreuse: Sélim est trop de mes amis pour l'exposer, à l'appât d'un château, à perdre le bonheur de sa vie.

--Mais vous n'y pensez pas, reprit le sultan; Fulvia est sage, Sélim en mettrait sa main au feu; il l'a dit, il n'est pas homme à s'en dédire.

--Non, prince, répondit Sélim; et si Votre Hautesse me donne rendez-vous chez Fulvia, j'y serai certainement le premier.

--Prenez garde à ce que vous proposez, reprit la favorite; Sélim, mon pauvre Sélim, vous allez bien vite; et tout aimable que vous soyez...

--Rassurez-vous, madame; puisque le sort en est jeté, j'entendrai Fulvia; le pis qui puisse en arriver, c'est de perdre une infidèle.

--Et de mourir de regret de l'avoir perdue, ajouta la sultane.

--Quel conte! dit Mangogul; vous croyez donc que Sélim est devenu bien imbécile? Il a perdu la tendre Cydalise, et le voilà tout plein de vie; et vous prétendez que, s'il venait à reconnaître Fulvia pour une infidèle, il en mourrait? Je vous le garantis éternel, s'il n'est jamais assommé que de coup-là. Sélim, à demain chez Fulvia, entendez-vous? on vous dira mon heure.»

Sélim s'inclina, Mangogul sortit; la favorite continua de représenter au vieux courtisan qu'il jouait gros jeu; Sélim la remercia des marques de sa bienveillance, et tous se retirèrent dans l'attente du grand événement.

CHAPITRE XLIX.

VINGT-SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

FULVIA.

L'auteur africain, qui avait promis quelque part le caractère de Sélim, s'est avisé de le placer ici; j'estime trop les ouvrages de l'antiquité pour assurer qu'il eût été mieux ailleurs. Il y a, dit-il, quelques hommes à qui leur mérite ouvre toutes les portes, qui, par les grâces de leur figure et la légèreté de leur esprit, sont dans leur jeunesse la coqueluche de bien des femmes, et dont la vieillesse est respectée, parce qu'ayant su concilier leurs devoirs avec leurs plaisirs, ils ont illustré le milieu de leur vie par des services rendus à l'État: en un mot, des hommes qui font en tout temps les délices des sociétés. Tel était Sélim: quoiqu'il eût atteint soixante ans, et qu'il fût entré de bonne heure dans la carrière des plaisirs, une constitution robuste et des ménagements l'avaient préservé de la caducité. Un air noble, des manières aisées, un jargon séduisant, une grande connaissance du monde fondée sur une longue expérience, l'habitude de traiter avec le sexe, le faisaient considérer à la cour comme l'homme auquel tout le monde eût aimé ressembler; mais qu'on eût imité sans succès, faute de tenir de la nature les talents et le génie qui l'avaient distingué.

Je demande à présent, continue l'auteur africain, si cet homme avait raison de s'inquiéter sur le compte de sa maîtresse, et de passer la nuit comme un fou? car le fait est que mille réflexions lui roulèrent dans la tête, et que plus il aimait Fulvia, plus il craignait de la trouver infidèle. «Dans quel labyrinthe me suis-je engagé! se disait-il