SigPhi · Denis Diderot

Les bijoux indiscrets (French)

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l'arpentage, les jambes en jalons; à l'hydraulique...» Ici le sultan s'arrêta; et Mirzoza lui dit: «Eh bien! à l'hydraulique?...» Mangogul lui répondit: «C'est vous qui le demandez; le bijou en ajoutoir, et pissait en jet d'eau; à la chimie, le nez en alambic; à l'anatomie, l'index en scalpel; aux mécaniques, les bras en lime ou en scie, etc.»

Mirzoza ajouta: «Il n'en était pas chez ce peuple comme parmi nous, où tels qui, n'ayant reçu de Brama que des bras nerveux, semblaient être appelés à la charrue, tiennent le timon de votre État, siégent dans vos tribunaux, ou président dans votre académie; où tel, qui ne voit non plus qu'une taupe, passe sa vie à faire des observations, c'est-à-dire à une profession qui demande des yeux de lynx.»

Le sultan continua de lire. «Entre les habitants on en remarquait dont les doigts visaient au compas, la tête au globe, les yeux au télescope, les oreilles au cornet; ces hommes-ci, dis-je à mon hôte, sont apparemment vos virtuoses, de ces hommes universels qui portent sur eux l'affiche de tous les talents.»

Mirzoza interrompit le sultan, et dit: «Je gage que je sais la réponse de l'hôte...MANGOGUL.

Et quelle est-elle?

MIRZOZA.

Il répondit que ces gens, que la nature semble avoir destinés à tout, n'étaient bons à rien.

MANGOGUL.

Par Brama, c'est cela; en vérité, sultane, vous avez bien de l'esprit.

Mon voyageur ajoute que cette conformation des insulaires donnait au peuple entier un certain air automate; quand ils marchent, on dirait qu'ils arpentent; quand ils gesticulent, ils ont l'air de décrire des figures; quand ils chantent, ils déclament avec emphase.

MIRZOZA.

En ce cas, leur musique doit être mauvaise.

MANGOGUL.

Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

MIRZOZA.

C'est qu'elle doit être au-dessous de la déclamation.»

MANGOGUL.

«A peine eus-je fait quelques tours dans la grande allée de leur jardin public, que je devins le sujet de l'entretien et l'objet de la curiosité. C'est un tombé de la lune, disait l'un; vous vous trompez, disait l'autre, il vient de Saturne. Je le crois habitant de Mercure, disait un troisième. Un quatrième s'approcha de moi, et me dit: «Étranger, pourrait-on vous demander d'où vous êtes?

«--Je suis du Congo, lui répondis-je.

«--Et où est le Congo?»

«J'allais satisfaire à sa question, lorsqu'il s'éleva autour de moi un bruit de mille voix d'hommes et de femmes qui répétaient: «C'est un Congo, c'est un Congo, c'est un Congo.» Assourdi de ce tintamarre, je mis mes mains sur mes oreilles, et je me hâtai de sortir du jardin.

Cependant on avait arrêté mon hôte, pour savoir de lui si un Congo était un animal ou un homme. Les jours suivants, sa porte fut obsédée d'une foule d'habitants qui demandaient à voir le Congo. Je me montrai; je parlai; et ils s'éloignèrent tous avec un mépris marqué par des huées, Ici Mirzoza se mit à rire aux éclats. Puis elle ajouta: «Et la toilette?»

Mangogul lui dit: «Madame se rappellerait-elle un certain brame noir, fort original, moitié sensé, moitié fou[40]?

[Note 40: Le P. Castel.]

--Oui, je me le rappelle. C'était un bon homme qui mettait de l'esprit à tout, et que les autres brames noirs, ses confrères, firent mourir de chagrin.

--Fort bien. Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler, ou peut-être même que vous n'ayez vu un certain clavecin où il avait diapasoné les couleurs selon l'échelle des sons, et sur lequel il prétendait exécuter pour les yeux une sonate, un allegro, un presto, un adagio, un cantabile, aussi agréables que ces pièces bien faites le sont pour les oreilles.

--J'ai fait mieux: un jour je lui proposai de me traduire dans un menuet de couleurs, un menuet de sons; et il s'en tira fort bien.

--Et cela vous amusa beaucoup?

--Beaucoup; car j'étais alors un enfant.

--Eh bien! mes voyageurs ont retrouvé la même machine chez leurs insulaires, mais appliquée à son véritable usage.

--J'entends; à la toilette.

--Il est vrai; mais comment cela?

--Comment? le voici. Une pièce de notre ajustement étant donnée, il ne s'agit que de frapper un certain nombre de touches du clavecin pour trouver les harmoniques de cette pièce, et déterminer les couleurs différentes des autres.

--Vous êtes insupportable! On ne saurait vous rien apprendre; vous devinez tout.

--Je crois même qu'il y a dans cette espèce de musique des dissonances à préparer et à sauver.

--Vous l'avez dit.

--Je crois en conséquence que le talent d'une femme de chambre suppose autant de génie et d'expérience, autant de profondeur et d'études que dans un maître de chapelle.

--Et ce qui s'ensuit de là, le savez-vous?

--Non.

--C'est qu'il ne me reste plus qu'à fermer mon journal, et qu'à prendre mon sorbet. Sultane, votre sagacité me donne de l'humeur.

--C'est-à-dire que vous m'aimeriez un peu bête.

--Pourquoi pas? cela nous rapprocherait, et nous nous en amuserions davantage. Il faut une terrible passion pour tenir contre une humiliation qui ne finit point. Je changerai; prenez-y garde.

--Seigneur, ayez pour moi la complaisance de reprendre votre journal, et d'en continuer la lecture.

--Très-volontiers. C'est donc mon voyageur qui va parler.»

«Un jour, au sortir de table, mon hôte se jeta sur un sofa où il ne tarda pas à s'endormir, et j'accompagnai les dames dans leur appartement. Après avoir traversé plusieurs pièces, nous entrâmes dans un cabinet, grand et bien éclairé, au milieu duquel il y avait un clavecin. Madame s'assit, promena ses doigts sur le clavier, les yeux attachés sur l'intérieur de la caisse, et dit d'un air satisfait: «Je le crois d'accord.»

«Et moi, je me disais tout bas: «Je crois qu'elle rêve;» car je n'avais point entendu de son...«Madame est musicienne, et sans doute elle accompagne?

«--Non.

«--Qu'est-ce donc que cet instrument?

«--Vous l'allez voir.» Puis, se tournant vers ses filles: «Sonnez, «Il en vint trois, auxquelles elle tint à peu près ce discours: «Mesdemoiselles, je suis très-mécontente de vous. Il y a plus de six mois que ni mes filles ni moi n'avons été mises avec goût. Cependant vous me dépensez un argent immense. Je vous ai donné les meilleurs maîtres; et il semble que vous n'avez pas encore les premiers principes de l'harmonie. Je veux aujourd'hui que ma fontange soit verte et or.

«La plus jeune pressa les touches, et fit sortir un rayon blanc, un jaune, un cramoisi, un vert, d'une main; et de l'autre, un bleu et un violet.

«Ce n'est pas cela, dit la maîtresse d'un ton impatient; adoucissez-moi ces nuances.»

«La femme de chambre toucha de nouveau, blanc, citron, bleu turc, ponceau, couleur de rose, aurore et noir.

«Encore pis! dit la maîtresse. Cela est à excéder. Faites le dessus.»

«La femme de chambre obéit; et il en résulta: blanc, orangé, bleu pâle, couleur de chair, soufre et gris.

«On n'y saurait plus tenir.

«--Si madame voulait faire attention, dit une des deux autres femmes, qu'avec son grand panier et ses petites mules...

«--Mais oui, cela pourrait aller...»

«Ensuite la dame passa dans un arrière-cabinet pour s'habiller dans cette modulation. Cependant l'aînée de ses filles priait la suivante de lui jouer un ajustement de fantaisie, ajoutant: «Je suis priée d'un bal; et je me voudrais leste, singulière et brillante. Je suis lasse des couleurs pleines.

«--Rien n'est plus aisé,» dit la suivante; et elle toucha gris de perle, avec un clair-obscur qui ne ressemblait à rien; et dit: «Voyez, mademoiselle, comme cela fera bien avec votre coiffure de la Chine, votre mantelet de plumes de paon, votre jupon céladon et or, vos bas cannelle, et vos souliers de jais; surtout si vous vous coiffez en brun, avec votre aigrette de rubis.

«--Tu vaux trop, ma chère, répliqua la jeune fille. Viens toi-même exécuter tes idées.»

«Le tour de la cadette arriva; la suivante qui restait lui dit: «Votre grande soeur va au bal; mais vous, n'allez-vous pas au temple?...«--Précisément; et c'est par cette raison que je veux que tu me touches quelque chose de fort coquet.

«--Eh bien! répondit la suivante, prenez votre robe de gaze couleur de feu, et je vais chercher le reste de l'accompagnement. Je n'y suis ravir...Voyez, mademoiselle: jaune, vert, noir, couleur de feu, azur, blanc et bleu; cela fera à merveille avec vos boucles d'oreilles de topaze de Bohême, une nuance de rouge, deux assassins, trois croissants et sept mouches...»

«Ensuite elles sortirent, en me faisant une profonde révérence. Seul, je me disais: «Elles sont aussi folles ici que chez nous. Ce clavecin épargne pourtant bien de la peine.»

Mirzoza, interrompant la lecture, dit au sultan: «Votre voyageur aurait bien dû nous apporter une ariette au moins d'ajustements notés, avec la basse chiffrée.

LE SULTAN.

MIRZOZA.

Et qui est-ce qui nous jouera cela?

LE SULTAN.

Mais quelqu'un des disciples du brame noir; celui entre les mains duquel son instrument oculaire est resté. Mais en avez-vous assez?

MIRZOZA.

Y en a-t-il encore beaucoup?...LE SULTAN.

Non; encore quelques pages, et vous en serez quitte...MIRZOZA.

Lisez-les.

LE SULTAN.

«J'en étais là, dit mon journal, lorsque la porte du cabinet où la mère était entrée, s'ouvrit, et m'offrit une figure si étrangement déguisée, que je ne la reconnus pas. Sa coiffure pyramidale et ses mules en échasses l'avaient agrandie d'un pied et demi; elle avait avec cela une palatine blanche, un mantelet orange, une robe de velours ras bleu pâle, un jupon couleur de chair, des bas soufre, et des mules petit-gris; mais ce qui me frappa surtout, ce fut un panier pentagone, à angles saillants et rentrants, dont chacun portait une toise de projection. Vous eussiez dit que c'était un donjon ambulant, flanqué de cinq bastions. L'une des filles parut ensuite.

«Miséricorde! s'écria la mère, qui est-ce qui vous a ajustée de la sorte? Retirez-vous! vous me faites horreur. Si l'heure du bal n'était pas si proche, je vous ferais déshabiller. J'espère du moins que vous en la parcourant de la tête aux pieds, «voilà qui est raisonnable et décent.»

«Cependant monsieur, qui avait aussi fait sa toilette après sa médianoche, se montra avec un chapeau couleur de feuille morte, sous lequel s'étendait une longue perruque en volutes, un habit de drap à double broche, avec des parements en carré long, d'un pied et demi chacun; cinq boutons par devant, quatre poches, mais point de plis ni de paniers; une culotte et des bas chamois, des souliers de maroquin vert; le tout tenant ensemble, et formant un pantalon.»

Ici Mangogul s'arrêta et dit à Mirzoza, qui se tenait les côtés: «Ces insulaires vous paraissent fort ridicules...»

Mirzoza, lui coupant la parole, ajouta: «Je vous dispense du reste; pour cette fois, sultan, vous avez raison; que ce soit, je vous prie, sans tirer à conséquence. Si vous vous avisez de devenir raisonnable, tout est perdu. Il est sûr que nous paraîtrions aussi bizarres à ces insulaires, qu'ils nous le paraissent; et qu'en fait de modes, ce sont les fous qui donnent la loi aux sages, les courtisanes qui la donnent aux honnêtes femmes, et qu'on n'a rien de mieux à faire que de la suivre. Nous rions en voyant les portraits de nos aïeux, sans penser que nos neveux riront en voyant les nôtres.

MANGOGUL.

J'ai donc eu une fois en ma vie le sens commun!...MIRZOZA.

Je vous le pardonne; mais n'y retournez pas...MANGOGUL.

Avec toute votre sagacité, l'harmonie, la mélodie et le clavecin oculaire...MIRZOZA.

Arrêtez, je vais continuer...donnèrent lieu à un schisme qui divisa les hommes, les femmes et tous les citoyens. Il y eut une insurrection d'école contre école, de maître contre maître; on disputa, on s'injuria, on se haït.

--Fort bien; mais ce n'est pas tout.

--Aussi, n'ai-je pas tout dit.

--Achevez.

--Ainsi qu'il est arrivé dernièrement à Banza, dans la querelle sur les sons, où les sourds se montrèrent les plus entêtés disputeurs. Dans la contrée de vos voyageurs, ceux qui crièrent le plus longtemps et le plus haut sur les couleurs, ce furent les aveugles...»

A cet endroit, le sultan dépité prit les cahiers de ses voyageurs, et les mit en pièces.

«Eh? que faites-vous là?

--Je me débarrasse d'un ouvrage inutile.

--Pour moi, peut-être; mais pour vous?

--Tout ce qui n'ajoute rien à votre bonheur m'est indifférent.

--Je vous suis donc bien chère?

--Voilà une question à détacher de toutes les femmes. Non, elles ne sentent rien; elles croient que tout leur est dû; quoi qu'on fasse pour elles, on n'en a jamais fait assez. Un moment de contrariété efface une année de service. Je m'en vais.

--Non, vous restez; allons, approchez-vous, et baisez-moi...»

Le sultan l'embrassa, et dit: «N'est-il pas vrai que nous ne sommes que des marionnettes?

CHAPITRE XX.

LES DEUX DÉVOTES.

Le sultan laissait depuis quelques jours les bijoux en repos. Des affaires importantes, dont il était occupé, suspendaient les effets de sa bague. Ce fut dans cet intervalle que deux femmes de Banza apprêtèrent à rire à toute la ville.

Elles étaient dévotes de profession. Elles avaient conduit leurs intrigues avec toute la discrétion possible, et jouissaient d'une réputation que la malignité même de leurs semblables avait respectée. Il n'était bruit dans les mosquées que de leur vertu. Les mères les proposaient en exemple à leurs filles; les maris à leurs femmes. Elles tenaient l'une et l'autre, pour maxime principale, que le scandale est le plus grand de tous les péchés. Cette conformité de sentiments, mais surtout la difficulté d'édifier à peu de frais un prochain clairvoyant et malin, l'avait emporté sur la différence de leurs caractères; et elles étaient très-bonnes amies.

Zélide recevait le bramine de Sophie; c'était chez Sophie que Zélide conférait avec son directeur; et en s'examinant un peu, l'une ne pouvait guère ignorer ce qui concernait le bijou de l'autre; mais l'indiscrétion bizarre de ces bijoux les tenait toutes deux dans de cruelles alarmes.

Elles se voyaient à la veille d'être démasquées, et de perdre cette réputation de vertu qui leur avait coûté quinze ans de dissimulation et de manége, et dont elles étaient alors fort embarrassées.

Il y avait des moments où elles auraient donné leur vie, du moins Zélide, pour être aussi décriées que la plus grande partie de leurs connaissances. «Que dira le monde? que fera mon mari?...Quoi! cette femme si réservée, si modeste, si vertueuse; cette Zélide n'est...comme les autres...Ah! cette idée me désespère!...Oui, je voudrais n'en avoir point, n'en avoir jamais eu,» s'écriait brusquement Zélide.

Elle était alors avec son amie, que les mêmes réflexions occupaient, mais qui n'en était pas autant agitée. Les dernières paroles de Zélide la firent sourire.

«Riez, madame, ne vous contraignez point. Éclatez, lui dit Zélide dépitée. Il y a vraiment de quoi.

--Je connais comme vous, lui répondit froidement Sophie, tout le danger qui nous menace; mais le moyen de s'y soustraire? car vous conviendrez, avec moi, qu'il n'y a pas d'apparence que votre souhait s'accomplisse.

--Imaginez donc un expédient, repartit Zélide.

--Oh! reprit Sophie, je suis lasse de me creuser; je n'imagine rien...S'aller confiner dans le fond d'une province, est un parti; mais laisser à Banza les plaisirs, et renoncer à la vie, c'est ce que je ne ferai point. Je sens que mon bijou ne s'accommodera jamais de cela.

--Que faire donc?...--Que faire! Abandonner tout à la Providence, et rire, à mon exemple, du qu'en dira-t-on. J'ai tout tenté pour concilier la réputation et les plaisirs. Mais puisqu'il est dit qu'il faut renoncer à la réputation, conservons au moins les plaisirs. Nous étions uniques. Eh bien! ma chère, nous ressemblerons à cent mille autres; cela vous paraît-il donc si dur?

--Oui, sans doute, répliqua Zélide; il me paraît dur de ressembler à celles pour qui l'on avait affecté un mépris souverain. Pour éviter cette mortification, je m'enfuirais, je crois, au bout du monde.

--Partez, ma chère, continua Sophie; pour moi, je reste...Mais à propos, je vous conseille de vous pourvoir de quelque secret, pour empêcher votre bijou de babiller en route.

--En vérité, reprit Zélide, la plaisanterie est ici de bien mauvaise grâce; et votre intrépidité...--Vous vous trompez, Zélide, il n'y a point d'intrépidité dans mon fait.

Laisser prendre aux choses un train dont on ne peut les détourner, c'est résignation. Je vois qu'il faut être déshonorée; eh bien! déshonorée pour déshonorée, je m'épargnerai du moins de l'inquiétude le plus que je pourrai.

--Déshonorée! reprit Zélide, fondant en larmes; déshonorée! Quel coup!

Je n'y puis résister...Ah, maudit bonze! c'est toi qui m'as perdue.

J'aimais mon époux; j'étais née vertueuse; je l'aimerais encore, si tu n'avais abusé de ton ministère et de ma confiance. Déshonorée! chère Sophie...»

Elle ne put achever. Les sanglots lui coupèrent la parole; et elle tomba sur un canapé, presque désespérée. Zélide ne reprit l'usage de la voix que pour s'écrier douloureusement: «Ah! ma chère Sophie, j'en mourrai...Il faut que j'en meure. Non, je ne survivrai jamais à ma réputation...--Mais, Zélide, ma chère Zélide, ne vous pressez pourtant pas de mourir: peut-être que...lui dit Sophie.

--Il n'y a peut-être qui tienne; il faut que j'en meure...--Mais peut-être qu'on pourrait...--On ne pourra rien, vous dis-je...Mais parlez, ma chère, que pourrait-on?

--Peut-être qu'on pourrait empêcher un bijou de parler.

--Ah! Sophie, vous cherchez à me soulager par de fausses espérances; vous me trompez.

--Non, non, je ne vous trompe point; écoutez-moi seulement, au lieu de vous désespérer comme une folle. J'ai entendu parler de Frénicol, d'Éolipile, de bâillons et de muselières.

--Eh, qu'ont de commun Frénicol, Éolipile et les muselières, avec le danger qui nous menace? Qu'a à faire ici mon bijoutier? et qu'est-ce qu'une muselière?

--Le voici, ma chère. Une muselière est une machine imaginée par Frénicol, approuvée par l'académie et perfectionnée par Éolipile, qui se faisait toutefois les honneurs de l'invention.

--Eh bien! cette machine imaginée par Frénicol, approuvée par l'académie et perfectionnée par ce benêt d'Éolipile?...--Oh! vous êtes d'une vivacité qui passe l'imagination. Eh bien! cette machine s'applique et rend un bijou discret, malgré qu'il en ait...--Serait-il bien vrai, ma chère?

--On le dit.

--Il faut savoir cela, reprit Zélide, et sur-le-champ.»

Elle sonna; une de ses femmes parut; et elle envoya chercher Frénicol[41].

[Note 41: Le bijoutier La Frenaye.]

«Pourquoi pas Éolipile? dit Sophie.

--Frénicol marque moins,» répondit Zélide.

Le bijoutier ne se fit pas attendre.

«Ah! Frénicol, vous voilà, lui dit Zélide; soyez le bienvenu.

Dépêchez-vous, mon cher, de tirer deux femmes d'un embarras cruel...--De quoi s'agit-il, mesdames?...Vous faudrait-il quelques rares bijoux?...

--Non; mais nous en avons deux, et nous voudrions bien...--Vous en défaire, n'est-ce pas? Eh bien! mesdames, il faut les voir. Je les prendrai, ou nous ferons un échange...--Vous n'y êtes pas, monsieur Frénicol; nous n'avons rien à troquer...--Ah! je vous entends; c'est quelques boucles d'oreilles que vous auriez envie de perdre, de manière que vos époux les retrouvassent chez moi...--Point du tout. Mais, Sophie, dites-lui donc de quoi il est question!

--Frénicol, continua Sophie, nous avons besoin de deux...Quoi! vous n'entendez pas?...--Non, madame; comment voulez-vous que j'entende? Vous ne me dites rien...--C'est, répondit Sophie, que, quand une femme a de la pudeur, elle souffre à s'exprimer sur certaines choses...--Mais, reprit Frénicol, encore faut-il qu'elle s'explique. Je suis bijoutier et non pas devin.

--Il faut pourtant que vous me deviniez...--Ma foi, mesdames, plus je vous envisage et moins je vous comprends.

Quand on est jeunes, riches et jolies comme vous, on n'en est pas réduites à l'artifice: d'ailleurs, je vous dirai sincèrement que je n'en vends plus. J'ai laissé le commerce de ces babioles à ceux de mes confrères qui commencent.»

Nos dévotes trouvèrent l'erreur du bijoutier si ridicule, qu'elles lui firent toutes deux en même temps un éclat de rire qui le déconcerta.

«Souffrez, mesdames, leur dit-il, que je vous fasse la révérence et que je me retire. Vous pouviez vous dispenser de m'appeler d'une lieue pour plaisanter à mes dépens.

--Arrêtez, mon cher, arrêtez, lui dit Zélide en continuant de rire. Ce n'était point notre dessein. Mais, faute de nous entendre, il vous est venu des idées si burlesques...--Il ne tient qu'à vous, mesdames, que j'en aie enfin de plus justes. De quoi s'agit-il?

--Oh! mons Frénicol, souffrez que je rie tout à mon aise avant que de vous répondre.»

Zélide rit à s'étouffer. Le bijoutier songeait en lui-même qu'elle avait des vapeurs ou qu'elle était folle, et prenait patience. Enfin, Zélide cessa.

«Eh bien! lui dit-elle, il est question de nos bijoux; des nôtres, entendez-vous, monsieur Frénicol? Vous savez apparemment que, depuis quelque temps, il y en a plusieurs qui se sont mis à jaser comme des pies; or, nous voudrions bien que les nôtres ne suivissent point ce mauvais exemple.

--Ah! j'y suis maintenant; c'est-à-dire, reprit Frénicol, qu'il vous faut une muselière...

--Fort bien, vous y êtes en effet. On m'avait bien dit que monsieur Frénicol n'était pas un sot...--Madame, vous avez bien de la bonté. Quant à ce que vous me demandez, j'en ai de toutes sortes, et de ce pas je vais vous en chercher.»

Frénicol partit; cependant Zélide embrassait son amie et la remerciait de son expédient: et moi, dit l'auteur africain, j'allai me reposer en attendant qu'il revînt.

CHAPITRE XXI.

RETOUR DU BIJOUTIER.

Le bijoutier revint et présenta à nos dévotes deux muselières des mieux conditionnées.

«Ah! miséricorde! s'écria Zélide. Quelles muselières! quelles énormes muselières sont-ce là! et qui sont les malheureuses à qui cela servira?

Cela a une toise de long. Il faut, en vérité, mon ami, que vous ayez pris mesure sur la jument du sultan.

--Oui, dit nonchalamment Sophie, après les avoir considérées et compassées avec les doigts: vous avez raison; et il n'y a que la jument du sultan ou la vieille Rimosa à qui elles puissent convenir...--Je vous jure, mesdames, reprit Frénicol, que c'est la grandeur ordinaire; et que Zelmaïde, Zyrphile, Amiane, Zulique et cent autres en ont pris de pareilles...--Cela est impossible, répliqua Zélide.

--Cela est pourtant, repartit Frénicol: mais toutes ont dit comme vous; et, comme elles, si vous voulez vous détromper, vous le pouvez à l'essai...--Monsieur Frénicol en dira tout ce qu'il voudra; mais il ne me persuadera jamais que cela me convienne, dit Zélide.

--Ni à moi, dit Sophie. Qu'il nous en montre d'autres, s'il en a.»

Frénicol, qui avait éprouvé plusieurs fois qu'on ne convertissait pas les femmes sur cet article, leur présenta des muselières de treize ans.

«Ah! voilà ce qu'il nous faut! s'écrièrent-elles toutes deux en même temps.

--Je le souhaite, répondit tout bas Frénicol.

--Combien les vendez-vous? dit Zélide...--Madame, ce n'est que dix ducats...--Dix ducats! vous n'y pensez pas, Frénicol...--Madame, c'est en conscience...--Vous nous faites payer la nouveauté...--Je vous jure, mesdames, que c'est argent troqué...--Il est vrai qu'elles sont joliment travaillées; mais dix ducats, c'est une somme...--Je n'en rabattrai rien.

--Nous irons chez Éolipile.

--Vous le pouvez, mesdames: mais il y a ouvrier et ouvrier, muselières et muselières.»

Frénicol tint ferme, et Zélide en passa par là. Elle paya les deux muselières; et le bijoutier s'en retourna, bien persuadé qu'elles leur seraient trop courtes et qu'elles ne tarderaient pas à lui revenir pour le quart de ce qu'il les avait vendues. Il se trompa. Mangogul ne s'étant point trouvé à portée de tourner sa bague sur ces deux femmes, il ne prit aucune envie à leurs bijoux de parler plus haut qu'à l'ordinaire, heureusement pour elles; car Zélide, ayant essayé sa muselière, la trouva la moitié trop petite. Cependant elle ne s'en défit pas, imaginant presque autant d'inconvénient à la changer qu'à ne s'en point servir.

On a su ces circonstances d'une de ses femmes, qui les dit en confidence à son amant, qui les redit en confidence à d'autres, qui les confièrent sous le secret à tout Banza. Frénicol parla de son côté; l'aventure de nos dévotes devint publique et occupa quelque temps les médisants du Congo.

Zélide en fut inconsolable. Cette femme, plus à plaindre qu'à blâmer, prit son bramine en aversion, quitta son époux et s'enferma dans un couvent. Pour Sophie, elle leva le masque, brava les discours, mit du rouge et des mouches, se répandit dans le grand monde et eut des aventures.

CHAPITRE XXII.

SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

LE BIJOU SUFFOQUÉ.

Quoique les bourgeoises de Banza se doutassent que les bijoux de leur espèce n'auraient pas l'honneur de parler, toutes cependant se munirent de muselières. On eut à Banza sa muselière, comme on prend ici le deuil de cour.

En cet endroit, l'auteur africain remarque avec étonnement que la modicité du prix et la roture des muselières n'en firent point cesser la mode au sérail. «Pour cette fois, dit-il, l'utilité l'emporta sur le préjugé.» Une réflexion aussi commune ne valait pas la peine qu'il se répétât: mais il m'a semblé que c'était le défaut de tous les anciens auteurs du Congo, de tomber dans des redites, soit qu'ils se fussent proposé de donner ainsi un air de vraisemblance et de facilité à leurs productions; soit qu'ils n'eussent pas, à beaucoup près, autant de fécondité que leurs admirateurs le supposent.

Quoi qu'il en soit, un jour, Mangogul, se promenant dans ses jardins, accompagné de toute sa cour, s'avisa de tourner sa bague sur Zélaïs.

Elle était jolie et soupçonnée de plusieurs aventures; cependant son bijou ne fit que bégayer et ne proféra que quelques mots entrecoupés qui ne signifiaient rien et que les persifleurs interprétèrent comme ils voulurent...«Ouais, dit le sultan, voici un bijou qui a la parole bien malaisée. Il faut qu'il y ait ici quelque chose qui lui gêne la prononciation.» Il appliqua donc plus fortement son anneau. Le bijou fit un second effort pour s'exprimer; et, surmontant en partie l'obstacle qui lui fermait la bouche, on entendit très-distinctement: «Ahi...ahi...J'ét...j'ét...j'étouffe. Je n'en puis plus...Ahi...ahi...J'étouffe.»

Zélaïs se sentit aussitôt suffoquer: son visage pâlit, sa gorge s'enfla, et elle tomba, les yeux fermés et la bouche entr'ouverte, entre les bras de ceux qui l'environnaient.

Partout ailleurs Zélaïs eût été promptement soulagée. Il ne s'agissait que de la débarrasser de sa muselière et de rendre à son bijou la respiration; mais le moyen de lui porter une main secourable en présence de Mangogul! «Vite, vite, des médecins, s'écriait le sultan; Zélaïs se meurt.»

Des pages coururent au palais et revinrent, les docteurs s'avançant gravement sur leurs traces; Orcotome était à leur tête. Les uns opinèrent pour la saignée, les autres pour le kermès; mais le pénétrant Orcotome fit transporter Zélaïs dans un cabinet voisin, la visita et coupa les courroies de son caveçon. Ce bijou emmuselé fut un de ceux qu'il se vanta d'avoir vu dans le paroxysme.

Cependant le gonflement était excessif, et Zélaïs eût continué de souffrir si le sultan n'eût eu pitié de son état. Il retourna sa bague; les humeurs se remirent en équilibre; Zélaïs revint, et Orcotome s'attribua le miracle de cette cure.

L'accident de Zélaïs et l'indiscrétion de son médecin discréditèrent beaucoup les muselières. Orcotome, sans égard pour les intérêts d'Éolipile, se proposa d'élever sa fortune sur les débris de la sienne; se fit annoncer pour médecin attitré des bijoux enrhumés; et l'on voit encore son affiche dans les rues détournées. Il commença par gagner de l'argent et finit par être méprisé. Le sultan s'était fait un plaisir de rabattre la présomption de l'empirique. Orcotome se vantait-il d'avoir réduit au silence quelque bijou qui n'avait jamais soufflé le mot?

Mangogul avait la cruauté de le faire parler. On en vint jusqu'à remarquer que tout bijou qui s'ennuyait de se taire n'avait qu'à recevoir deux ou trois visites d'Orcotome. Bientôt on le mit, avec Éolipile, dans la classe des charlatans; et tous deux y demeureront jusqu'à ce qu'il plaise à Brama de les en tirer.

On préféra la honte à l'apoplexie. «On meurt de celle-ci,» disait-on. On renonça donc aux muselières; on laissa parler les bijoux, et personne n'en mourut.

CHAPITRE XXIII.

HUITIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

LES VAPEURS.

Il y eut un temps, comme on voit, que les femmes, craignant que leurs bijoux ne parlassent, étaient suffoquées, se mouraient: mais il en vint un autre, qu'elles se mirent au-dessus de cette frayeur, se défirent des muselières et n'eurent plus que des vapeurs.

La favorite avait, entre ses complaisantes, une fille singulière. Son humeur était charmante, quoique inégale. Elle changeait de visage dix fois par jour; mais quel que fût celui qu'elle prît, il plaisait. Unique dans sa mélancolie, ainsi que dans sa gaieté, il lui échappait, dans ses moments les plus extravagants, des propos d'un sens exquis; et il lui venait, dans les accès de sa tristesse, des extravagances très-réjouissantes.

Mirzoza s'était si bien faite à Callirhoé, c'était le nom de cette jeune folle, qu'elle ne pouvait presque s'en passer. Une fois que le sultan se plaignait à la favorite de je ne sais quoi d'inquiet et de froid qu'il lui remarquait: «Prince, lui dit-elle, embarrassée de ses reproches, sans mes trois bêtes, mon serin, ma chartreuse[42] et Callirhoé, je ne vaux rien; et vous voyez bien que la dernière me manque...[Note 42: Chatte d'un gris-cendré.]

--Et pourquoi n'est-elle pas ici? lui demanda Mangogul.

--Je ne sais, répondit Mirzoza; mais il y a quelques mois qu'elle m'annonça que, si Mazul faisait la campagne, elle ne pourrait se dispenser d'avoir des vapeurs; et Mazul partit hier...--Passe encore pour celle-là, répliqua le sultan. Voilà ce qui s'appelle des vapeurs bien fondées. Mais vis-à-vis de quoi s'avisent d'en avoir cent autres, dont les maris sont tout jeunes, et qui ne se laissent pas manquer d'amants?

--Prince, répondit un courtisan, c'est une maladie à la mode. C'est un air à une femme que d'avoir des vapeurs. Sans amants et sans vapeurs, on n'a aucun usage du monde; et il n'y a pas une bourgeoise à Banza qui ne s'en donne.»

Mangogul sourit et se détermina sur-le-champ à visiter quelques-unes de ces vaporeuses. Il alla droit chez Salica. Il la trouva couchée, la gorge découverte, les yeux allumés, la tête échevelée, et à son chevet le petit médecin bègue et bossu Farfadi, qui lui faisait des contes.

Cependant elle allongeait un bras, puis un autre, bâillait, soupirait, se portait la main sur le front et s'écriait douloureusement: «Ahi...Je puis plus; je me meurs...»

Mangogul prit le moment que ses femmes troublées aidaient Farfadi à alléger ses couvertures, pour tourner sa bague sur elle; et l'on entendit à l'instant: «Oh! que je m'ennuie de ce train! Voilà-t-il pas que madame s'est mis en tête d'avoir des vapeurs! Cela durera la huitaine; et je veux mourir si je sais à propos de quoi: car après les efforts de Farfadi pour déraciner ce mal, il me semble qu'il a tort de persister.»

«Bon, dit le sultan en retournant sa bague, j'entends. Celle-ci a des vapeurs en faveur de son médecin. Voyons ailleurs.»

Il passa de l'hôtel de Salica dans celui d'Arsinoé, qui n'en est pas éloigné. Il entendit, dès l'entrée de son appartement, de grands éclats de rire et s'avança, comptant la trouver en compagnie: cependant elle était seule; et Mangogul n'en fut pas trop surpris. «Une femme se donnant des vapeurs, elle se les donne apparemment, dit-il, tristes ou gaies, selon qu'il est à propos.»

Il tourna sa bague sur elle, et sur-le-champ son bijou se mit à rire à gorge déployée. Il passa brusquement de ses ris immodérés à des lamentations ridicules sur l'absence de Narcès, à qui il conseillait en bon ami de hâter son retour, et continua sur nouveaux frais à sangloter, pleurer, gémir, soupirer, se désespérer, comme s'il eût enterré tous les siens.

Le sultan se contenant à peine d'éclater d'une affliction si bizarre, retourna sa bague et partit, laissant Arsinoé et son bijou se lamenter tout à leur aise et concluant en lui-même la fausseté du proverbe.

CHAPITRE XXIV.

NEUVIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

DES CHOSES PERDUES ET RETROUVÉES.

_Pour servir de supplément au savant Traité de Pancirolle[43] et aux Mémoires de l'Académie des Inscriptions._ [Note 43: _Rerum memorabilium libri duo_, Amberg, 1599. Ouvrage de Panciroli, traitant des arts anciens qui se sont perdus et des découvertes des modernes.]

Mangogul s'en revenait dans son palais, occupé des ridicules que les femmes se donnent, lorsqu'il se trouva, soit distraction de sa part, soit méprise de son anneau, sous les portiques du somptueux édifice que Thélis a décoré des riches dépouilles de ses amants. Il profita de l'occasion pour interroger son bijou.

Thélis était femme de l'émir Sambuco, dont les ancêtres avaient régné dans la Guinée. Sambuco s'était acquis de la considération dans le Congo par cinq ou six victoires célèbres qu'il avait remportées sur les ennemis d'Erguebzed. Non moins habile négociateur que grand capitaine, il avait été chargé des ambassades les plus distinguées et s'en était tiré supérieurement. Il vit Thélis au retour de Loango et il en fut épris. Il touchait alors à la cinquantaine et Thélis ne passait pas vingt-cinq ans. Elle avait plus d'agréments que de beauté; les femmes disaient qu'elle était très-bien et les hommes la trouvaient adorable.

De puissants partis l'avaient recherchée; mais soit qu'elle eût déjà ses vues, soit qu'il y eût entre elle et ses soupirants disproportion de fortune, ils avaient tous été refusés. Sambuco la vit, mit à ses pieds des richesses immenses, un nom, des lauriers et des titres qui ne le cédaient qu'à ceux des souverains, et l'obtint[44].

[Note 44: Ce commencement pourrait faire penser que Sambuco est le maréchal de Villars qui emmenait sa femme même en campagne à ce que dit Saint-Simon; mais quoique Mlle de Varangeville ait été chansonnée sous ses deux noms de fille et de femme dans le _Recueil_ de Maurepas, la fin du chapitre est faite pour dérouter cette première supposition.

Plus loin (c. XXVII) Sambuco pourra être confondu avec Villeroy. Quant à Thélis, la femme dont elle se rapprocherait le plus serait Mme de Tencin; mais...]

Thélis fut ou parut vertueuse pendant six semaines entières après son mariage; mais un bijou né voluptueux se dompte rarement de lui-même, et un mari quinquagénaire, quelque héros qu'il soit d'ailleurs, est un insensé, s'il se promet de vaincre cet ennemi. Quoique Thélis mît dans sa conduite de la prudence, ses premières aventures ne furent point ignorées. C'en fut assez dans la suite pour lui en supposer de secrètes, et Mangogul, curieux de ces vérités, se hâta de passer du vestibule de son palais dans son appartement.

On était alors au milieu de l'été: il faisait une chaleur extrême, et Thélis, après le dîner, s'était jetée sur un lit de repos, dans un arrière-cabinet orné de glaces et de peintures. Elle dormait, et sa main était encore appuyée sur un recueil de contes persans qui l'avaient assoupie.