de ce qu'il avait envie d'apprendre, lorsqu'il aperçut une grosse figure étendue sur une duchesse, et plongée dans un sommeil profond. Il tourna son anneau sur elle, et tira de son bijou les anecdotes suivantes: «Alphane est fille d'un robin. Si sa mère eût moins vécu, je ne serais pas ici. Les biens immenses de la famille se sont éclipsés entre les mains de la vieille folle; et elle n'a presque rien laissé à quatre enfants qu'elle avait, trois garçons et une fille dont je suis le bijou.
Hélas! c'est bien pour mes péchés! Que d'affronts j'ai soufferts! qu'il m'en reste encore à souffrir! On disait dans le monde que le cloître convenait assez à la fortune et à la figure de ma maîtresse; mais je sentais qu'il ne me convenait point à moi: je préférai l'art militaire à l'état monastique, et je fis mes premières campagnes sous l'émir Azalaph. Je me perfectionnai sous le grand Nangazaki; mais l'ingratitude du service m'en a détaché, et j'ai quitté l'épée pour la robe. Je vais donc appartenir à un petit faquin de sénateur tout bouffi de ses talents, de son esprit, de sa figure, de son équipage et de ses aïeux.
Depuis deux heures je l'attends. Il viendra apparemment; car son intendant m'a prévenu que, quand il vient, c'est sa manie que de se faire attendre longtemps.»
Le bijou d'Alphane en était là, lorsque Hippomanès arriva. Au fracas de son équipage, et aux caresses de sa familière levrette, Alphane s'éveilla. «Enfin vous voilà donc, ma reine, lui dit le petit président.
On a bien de la peine à vous avoir. Parlez; comment trouvez-vous ma petite maison? elle en vaut bien une autre, n'est-ce pas?»
Alphane jouant la niaise, la timide, la désolée, comme si nous n'eussions jamais vu de petites maisons, disait son bijou, et que je ne fusse jamais entré pour rien dans ses aventures, s'écria douloureusement: «Monsieur le président, je fais pour vous une démarche étrange. Il faut que je sois entraînée par une terrible passion, pour en être aveuglée sur les dangers que je cours; car enfin, que ne dirait-on pas, si l'on me soupçonnait ici?
--Vous avez raison, lui dit Hippomanès; votre démarche est équivoque; mais vous pouvez compter sur ma discrétion.
--Mais, reprit Alphane, je compte aussi sur votre sagesse.
--Oh! pour cela, lui dit Hippomanès en ricanant, je serai fort sage; et le moyen de n'être pas dévot comme un ange dans une petite maison? Sans mentir, vous avez là une gorge charmante...--Finissez donc, lui répondit Alphane; déjà vous manquez à votre parole.
--Point du tout, lui répliqua le président; mais vous ne m'avez pas répondu. Que vous semble de cet ameublement? Puis s'adressant à sa levrette: Viens ici, Favorite, donne la patte, ma fille. C'est une bonne fille que Favorite...Mademoiselle voudrait-elle faire un tour de jardin? Allons sur ma terrasse; elle est charmante. Je suis dominé par quelques voisins; mais peut-être qu'ils ne vous connaîtront pas...--Monsieur le président, je ne suis pas curieuse, lui répondit Alphane d'un ton piqué. Il me semble qu'on est mieux ici.
--Comme il vous plaira, reprit Hippomanès. Si vous êtes fatiguée, voilà un lit. Pour peu que le coeur vous en dise, je vous conseille de l'essayer. La jeune Astérie, la petite Phénice, qui s'y connaissent, Tout en tenant ces impertinents propos à Alphane, Hippomanès tirait sa robe par les manches, délaçait son corset, détachait ses jupes, et dégageait ses deux gros pieds de deux petites mules.
Lorsque Alphane fut presque nue, elle s'aperçut qu'Hippomanès la déshabillait...
«Que faites-vous là? s'écria-t-elle toute surprise. Président, vous n'y pensez pas. Je me fâcherai tout de bon.
--Ah, ma reine! lui répondit Hippomanès, vous fâcher contre un homme qui vous aime comme moi, cela serait d'une bizarrerie dont vous n'êtes pas capable. Oserais-je vous prier de passer dans ce lit?
--Dans ce lit? reprit Alphane. Ah! monsieur le président, vous abusez de ma tendresse. Que j'aille dans un lit, moi, dans un lit!
--Eh! non, ma reine, lui répondit Hippomanès. Ce n'est pas cela: qui vous dit d'y aller? Mais il faut, s'il vous plaît, que vous vous y laissiez conduire; car vous comprenez bien que de la taille dont vous êtes, je ne puis être d'humeur à vous y porter...» Cependant il la prit à bras-le-corps, et faisant quelque effort...«Oh, qu'elle pèse!
disait-il. Mais, mon enfant, si tu ne t'aides pas, nous n'arriverons jamais.»
Alphane sentit qu'il disait vrai, s'aida, parvint à se faire lever, et s'avança vers ce lit qui l'avait tant effrayée, moitié à pied, moitié sur les bras d'Hippomanès, à qui elle balbutiait en minaudant: «En vérité, il faut que je sois folle pour être venue. Je comptais sur votre sagesse, et vous êtes d'une extravagance inouïe...
--Point du tout, lui répondait le président, point du tout. Vous voyez bien que je ne fais rien qui ne soit décent, très-décent.»
Je pense qu'ils se dirent encore beaucoup d'autres gentillesses; mais le sultan n'ayant pas jugé à propos de suivre leur conversation plus longtemps, elles seront perdues pour la postérité: c'est dommage!
CHAPITRE XXXVI.
SEIZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LES PETITS-MAITRES.
Deux fois la semaine il y avait cercle chez la favorite. Elle nommait la veille les femmes qu'elle y désirait, et le sultan donnait la liste des hommes. On y venait fort paré. La conversation était générale, ou se partageait. Lorsque l'histoire galante de la cour ne fournissait pas des aventures amusantes, on en imaginait, ou l'on s'embarquait dans quelques mauvais contes, ce qui s'appelait continuer les _Mille et une Nuits_.
Les hommes avaient le privilége de dire toutes les extravagances qui leur venaient, et les femmes celui de faire des noeuds en les écoutant. Le sultan et la favorite étaient là confondus parmi leurs sujets; leur présence n'interdisait rien de ce qui pouvait amuser, et il était rare qu'on s'ennuyât. Mangogul avait compris de bonne heure que ce n'était qu'au pied du trône qu'on trouve le plaisir, et personne n'en descendait de meilleure grâce, et ne savait déposer plus à propos la majesté.
Tandis qu'il parcourait la petite maison du sénateur Hippomanès, Mirzoza l'attendait dans le salon couleur de rose, avec la jeune Zaïde, l'enjouée Léocris, la vive Sérica, Amine et Benzaïre, femmes de deux émirs, la prude Orphise et la grande sénéchale Vétula, mère temporelle de tous les bramines. Il ne tarda pas à paraître. Il entra accompagné du comte Hannetillon et du chevalier Fadaès. Alciphenor, vieux libertin, et le jeune Marmolin son disciple, le suivaient, et deux minutes après, arrivèrent le pacha Grisgrif, l'aga Fortimbek et le sélictar Patte-de-velours. C'était bien les petits-maîtres les plus déterminés de la cour. Mangogul les avait rassemblés à dessein. Rebattu du récit de leurs galants exploits, il s'était proposé de s'en instruire à n'en pouvoir douter plus longtemps. «Eh bien! messieurs, leur dit-il, vous qui n'ignorez rien de ce qui se passe dans l'empire galant, qu'y fait-on de nouveau? ou en sont les bijoux parlants?...--Seigneur, répondit Alciphenor, c'est un charivari qui va toujours en augmentant: si cela continue, bientôt on ne s'entendra plus. Mais rien n'est si réjouissant que l'indiscrétion du bijou de Zobeïde. Il a fait à son mari un dénombrement d'aventures.
--Cela est prodigieux, continua Marmolin: on compte cinq agas, vingt capitaines, une compagnie de janissaires presque entière, douze bramines; on ajoute qu'il m'a nommé; mais c'est une mauvaise plaisanterie.
--Le bon de l'affaire, reprit Grisgrif, c'est que l'époux effrayé s'est enfui en se bouchant les oreilles.
--Voilà qui est bien horrible! dit Mirzoza.
--Oui, madame, interrompit Fortimbek, horrible, affreux, exécrable!
--Plus que tout cela, si vous voulez, reprit la favorite, de déshonorer une femme sur un ouï-dire.
--Madame, cela est à la lettre; Marmolin n'a pas ajouté un mot à la vérité, dit Patte-de-velours.
--Cela est positif, dit Grisgrif.
--Bon, ajouta Hannetillon, il en court déjà une épigramme; et l'on ne fait pas une épigramme sur rien. Mais pourquoi Marmolin serait-il à l'abri du caquet des bijoux? Celui de Cynare s'est bien avisé de parler à son tour, et de me mêler avec des gens qui ne me vont point du tout.
Mais comment obvier à cela?
--C'est plus tôt fait de s'en consoler, dit Patte-de-velours.
--Vous avez raison, répondit Hannetillon; et tout de suite il se mit à chanter: Mon bonheur fut si grand que j'ai peine à le croire.
--Comte, dit Mangogul, en s'adressant à Hannetillon, vous avez donc connu particulièrement Cynare?
--Seigneur, répondit Patte-de-velours, qui en doute? Il l'a promenée pendant plus d'une lune; ils ont été chansonnés; et cela durerait encore, s'il ne s'était enfin aperçu qu'elle n'était point jolie, et qu'elle avait la bouche grande.
--D'accord, reprit Hannetillon; mais ce défaut était réparé par un agrément qui n'est pas ordinaire.
--Y a-t-il longtemps de cette aventure? demanda la prude Orphise.
--Madame, lui répondit Hannetillon, je n'en ai pas l'époque présente. Il faudrait recourir aux tables chronologiques de mes bonnes fortunes. On y verrait le jour et le moment; mais c'est un gros volume dont mes gens s'amusent dans mon antichambre.
--Attendez, dit Alciphenor; je me rappelle que c'est précisément un an après que Grisgrif s'est brouillé avec Mme la sénéchale. Elle a une mémoire d'ange, et elle va nous apprendre au juste...--Que rien n'est plus faux que votre date, répondit gravement la sénéchale. On sait assez que les étourdis n'ont jamais été de mon goût.
--Cependant, madame, reprit Alciphenor, vous ne nous persuaderez jamais que Marmolin fût excessivement sage, lorsqu'on l'introduisait dans votre appartement par un escalier dérobé, toutes les fois que Sa Hautesse appelait M. le sénéchal au conseil.
--Je ne vois pas de plus grande extravagance, ajouta Patte-de-velours, que d'entrer furtivement chez une femme, à propos de rien: car on ne pensait de ces visites que ce qui en était; et madame jouissait déjà de cette réputation de vertu qu'elle a si bien soutenue depuis.
--Mais il y a un siècle de cela, dit Fadaès. Ce fut à peu près dans ce temps que Zulica fit faux bond à M. le sélictar qui était bien son serviteur, pour occuper Grisgrif qu'elle a planté là six mois après; elle en est maintenant à Fortimbek. Je ne suis pas fâché de la petite fortune de mon ami; je la vois, je l'admire, et le tout sans prétention.
--Zulica, dit la favorite, est pourtant fort aimable; elle a de l'esprit, du goût, et je ne sais quoi d'intéressant dans la physionomie, que je préférerais à des charmes.
--J'en conviens, répondit Fadaès; mais elle est maigre, elle n'a point de gorge, et la cuisse si décharnée, que cela fait pitié.
--Vous en savez apparemment des nouvelles, ajouta la sultane.
--Bon! madame, reprit Hannetillon, cela se devine. J'ai peu fréquenté chez Zulica, et si[60], j'en sais là-dessus autant que Fadaès.
[Note 60: Pourtant. Voir _le Bourgeois gentilhomme_, acte III, scène V.]
--Je le croirais volontiers, dit la favorite.
--Mais, à propos, pourrait-on demander à Grisgrif, dit le sélictar, si c'est pour longtemps qu'il s'est emparé de Zyrphile? Voilà ce qui s'appelle une jolie femme; elle a le corps admirable.
--Eh! qui en doute? ajouta Marmolin.
--Que le sélictar est heureux! continua Fadaès.
--Je vous donne Fadaès, interrompit le sélictar, pour le galant le mieux pourvu de la cour. Je lui connais la femme du vizir, les deux plus jolies actrices de l'Opéra, et une grisette adorable qu'il a placée dans une petite maison.
--Et je donnerais, reprit Fadaès, et la femme du vizir, et les deux actrices, et la grisette, pour un regard d'une certaine femme avec laquelle le sélictar est assez bien, et qui ne se doute seulement pas que tout le monde en est instruit;» et s'avançant ensuite vers Léocris: «En vérité, madame, lui dit-il, les couleurs vous vont à ravir...--Il y avait je ne sais combien, dit Marmolin, qu'Hannetillon balançait entre Mélisse et Fatime; ce sont deux femmes charmantes. Il était aujourd'hui pour la blonde Mélisse, demain pour la brune Fatime.
--Voilà, continua Fadaès, un homme bien embarrassé; que ne les Nos petits-maîtres étaient, comme on voit, en assez bon train pour n'en pas rester là, lorsque Zobeïde, Cynare, Zulica, Mélisse, Fatmé et Zyrphile se firent annoncer. Ce contre-temps les déconcerta pour un moment; mais ils ne tardèrent pas à se remettre, et à tomber sur d'autres femmes qu'ils n'avaient épargnées dans leurs médisances que parce qu'ils n'avaient pas eu le temps de les déchirer.
Mirzoza, impatientée de leurs discours, leur dit: «Messieurs, avec le mérite et la probité surtout qu'on est forcé de vous accorder, il n'y a pas à douter que vous n'ayez eu toutes les bonnes fortunes dont vous vous vantez. Je vous avouerai toutefois que je serais bien aise d'entendre là-dessus les bijoux de ces dames; et que je remercierais Brama de grand coeur, s'il lui plaisait de rendre justice à la vérité par leur bouche.
--C'est-à-dire, reprit Hannetillon, que madame désirerait entendre deux fois les mêmes choses: eh bien! nous allons les lui répéter.»
Cependant Mangogul tournait son anneau suivant le rang d'ancienneté; il débuta par la sénéchale, dont le bijou toussa trois fois, et dit d'une voix tremblante et cassée: «Je dois au grand sénéchal les prémices de mes plaisirs; mais il y avait à peine six mois que je lui appartenais, qu'un jeune bramine fit entendre à ma maîtresse qu'on ne manquait point à son époux tant qu'on pensait à lui. Je goûtai sa morale, et je crus pouvoir admettre, dans la suite, en sûreté de conscience, un sénateur, puis un conseiller d'État, puis un pontife, puis un ou deux maîtres de requêtes, puis un musicien...--Et Marmolin? dit Fadaès.
--Marmolin, répondit le bijou, je ne le connais pas; à moins que ce ne soit ce jeune fat que ma maîtresse fit chasser de son hôtel pour quelques insolences dont je n'ai pas mémoire...»
Le bijou de Cynare prit la parole, et dit: «Alciphenor, Fadaès, Grisgrif, demandez-vous? j'étais assez bien faufilé; mais voilà la première fois de ma vie que j'entends nommer ces gens-là: au reste, j'en saurai des nouvelles par l'émir Amalek, le financier Ténélor ou le vizir Abdiram, qui voient toute la terre, et qui sont mes amis.
--Le bijou de Cynare est discret, dit Hannetillon; il passe sous silence Zarafis, Ahiram, et le vieux Trébister, et le jeune Mahmoud, qui n'est pas fait pour être oublié, et n'accuse pas le moindre petit bramine, quoiqu'il y ait dix à douze ans qu'il court les monastères.
--J'ai reçu quelques visites en ma vie, dit le bijou de Mélisse, mais jamais aucune de Grisgrif et de Fortimbek, et moins encore d'Hannetillon.
--Bijou, mon coeur, lui répondit Grisgrif, vous vous trompez. Vous pouvez renier Fortimbek et moi tant qu'il vous plaira, mais pour Hannetillon, il est un peu mieux avec vous que vous n'en convenez. Il m'en a dit un mot; et c'est le garçon du Congo le plus vrai, qui vaut mieux qu'aucun de ceux que vous avez connus, et qui peut encore faire la réputation d'un bijou.
--Celle d'imposteur ne peut lui manquer, non plus qu'à son ami Fadaès, dit en sanglotant le bijou de Fatime. Qu'ai-je fait à ces monstres pour me déshonorer? Le fils de l'empereur des Abyssins vint à la cour d'Erguebzed; je lui plus, il me rendit des soins; mais il eût échoué, et j'aurais continué d'être fidèle à mon époux, qui m'était cher, si le traître de Patte-de-velours et son lâche complice Fadaès n'eussent corrompu mes femmes et introduit le jeune prince dans mes bains.»
Les bijoux de Zyrphile et de Zulica, qui avaient la même cause à défendre, parlèrent tous deux en même temps; mais avec tant de rapidité, qu'on eut toutes les peines du monde à rendre à chacun ce qui lui l'autre...passe pour Zinzim...Cerbélon...Bénengel...Agarias...l'esclave français Riqueli...le jeune Éthiopien Thézaca...mais pour le fade Patte-de-velours...l'insolent Fadaès...j'en jure par Brama...j'en atteste la grande pagode et le génie Cucufa...je ne les connais point...je n'ai jamais rien eu à démêler avec eux...Zyrphile et Zulica parleraient encore, si Mangogul n'eût retourné son anneau; mais sa bague mystérieuse cessant d'agir sur elles, leurs bijoux se turent subitement; et un silence profond succéda au bruit qu'ils faisaient. Alors le sultan se leva, et lançant sur nos jeunes étourdis des regards furieux: «Vous êtes bien osés, leur dit-il, de déchirer des femmes dont vous n'avez jamais eu l'honneur d'approcher, et qui vous connaissent à peine de nom. Qui vous a faits assez hardis pour mentir en ma présence?
Tremblez, malheureux!»
A ces mots, il porta la main sur son cimeterre; mais les femmes, effrayées, poussèrent un cri qui l'arrêta.
«J'allais, reprit Mangogul, vous donner la mort que vous avez méritée; mais c'est aux dames à qui vous avez fait injure à décider de votre sort. Vils insectes, il va dépendre d'elles de vous écraser ou de vous laisser vivre. Parlez, mesdames, qu'ordonnez-vous?
--Qu'ils vivent, dit Mirzoza; et qu'ils se taisent, s'il est possible.
--Vivez, reprit le sultan; ces dames vous le permettent; mais si vous oubliez jamais à quelle condition, je jure par l'âme de mon père...»
Mangogul n'acheva pas[61] son serment; il fut interrompu par un des gentilshommes de sa chambre, qui l'avertit que les comédiens étaient prêts. Ce prince s'était imposé la loi de ne jamais retarder les spectacles. «Qu'on commence,» dit-il; et à l'instant il donna la main à la favorite, qu'il accompagna jusqu'à sa loge.
[Note 61: Voyez Virgile et Scarron.]
CHAPITRE XXXVII.
DIX-SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LA COMÉDIE.
Si l'on eût connu dans le Congo le goût de la bonne déclamation, il y avait des comédiens dont on eût pu se passer. Entre trente personnes qui composaient la troupe, à peine comptait-on un grand acteur et deux actrices passables. Le génie des auteurs était obligé de se prêter à la médiocrité du grand nombre; et l'on ne pouvait se flatter qu'une pièce serait jouée avec quelque succès, si l'on n'avait eu l'intention de modeler ses caractères sur les vices des comédiens. Voilà ce qu'on entendait de mon temps par avoir l'usage du théâtre. Jadis les acteurs étaient faits pour les pièces; alors l'on faisait les pièces pour les acteurs: si vous présentiez un ouvrage, on examinait, sans contredit, si le sujet en était intéressant, l'intrigue bien nouée, les caractères soutenus, et la diction pure et coulante; mais n'y avait-il point de rôle pour Roscius et pour Amiane, il était refusé.
Le kislar Agasi, surintendant des plaisirs du sultan, avait mandé la troupe telle quelle, et l'on eut ce jour au sérail la première représentation d'une tragédie. Elle était d'un auteur moderne qu'on applaudissait depuis si longtemps, que sa pièce n'aurait été qu'un tissu d'impertinences, qu'on eût persisté dans l'habitude de l'applaudir; mais il ne s'était pas démenti. Son ouvrage était bien écrit, ses scènes amenées avec art, ses incidents adroitement ménagés; l'intérêt allait en croissant, et les passions en se développant; les actes, enchaînés naturellement et remplis, tenaient sans cesse le spectateur suspendu sur l'avenir et satisfait du passé; et l'on en était au quatrième de ce chef-d'oeuvre, à une scène fort vive qui en préparait une autre plus intéressante encore, lorsque, pour se sauver du ridicule qu'il y avait à écouter les endroits touchants, Mangogul tira sa lorgnette, et jouant l'inattention, se mit à parcourir les loges: il aperçut à l'amphithéâtre une femme fort émue, mais d'une émotion peu relative à la pièce et très-déplacée; son anneau fut à l'instant dirigé sur elle, et l'on entendit, au milieu d'une reconnaissance très-pathétique, un bijou haletant s'adresser à l'acteur en ces termes: «Ah!...ah!...finissez tient plus...»
[Note 62: Ici, Diderot avait sans doute en mémoire Baron, qui s'est peint lui-même dans sa pièce: _l'Homme à bonnes fortunes_. (Voir collection Jannet_.) La tradition de Baron s'est conservée longtemps chez les comédiens.]
On prêta l'oreille; on chercha des yeux l'endroit d'où partait la voix: il se répandit dans le parterre qu'un bijou venait de parler; lequel, et qu'a-t-il dit? se demandait-on. En attendant qu'on fût instruit, on ne cessait de battre des mains et de crier: _bis, bis_. Cependant l'auteur, placé dans les coulisses, qui craignait que ce contre-temps n'interrompît la représentation de sa pièce, écumait de rage, et donnait tous les bijoux au diable. Le bruit fut grand, et dura: sans le respect qu'on devait au sultan, la pièce en demeurait à cet incident; mais Mangogul fit signe qu'on se tût; les acteurs reprirent, et l'on acheva.
Le sultan, curieux des suites d'une déclaration si publique, fit observer le bijou qui l'avait faite. Bientôt on lui apprit que le comédien devait se rendre chez Ériphile; il le prévint, grâce au pouvoir de sa bague, et se trouva dans l'appartement de cette femme, lorsque Orgogli se fit annoncer.
Ériphile était sous les armes, c'est-à-dire dans un déshabillé galant, et nonchalamment couchée sur un lit de repos. Le comédien entra d'un air tout à la fois empesé, conquérant, avantageux et fat: il agitait de la main gauche un chapeau simple à plumet blanc, et se caressait le dessous du nez avec l'extrémité des doigts de la droite, geste fort théâtral, et que les connaisseurs admiraient; sa révérence fut cavalière, et son compliment familier.
«Eh! ma reine, s'écria-t-il d'un ton minaudier, en s'inclinant vers Ériphile, comme vous voilà! Mais savez-vous bien qu'en négligé vous êtes adorable?...»
Le ton de ce faquin choqua Mangogul. Ce prince était jeune, et pouvait ignorer des usages...«Mais tu me trouves donc bien, mon cher?...lui répondit Ériphile.
--A ravir, vous dis-je...--J'en suis tout à fait aise. Je voudrais bien que tu me répétasses un peu cet endroit qui m'a si fort émue tantôt. Cet endroit...là...Oui...c'est cela même...Que ce fripon est séduisant!...Mais poursuis; cela me remue singulièrement...»
En prononçant ces paroles, Ériphile lançait à son héros des regards qui disaient tout, et lui tendait une main que l'impertinent Orgogli baisait comme par manière d'acquit. Plus fier de son talent que de sa conquête, il déclamait avec emphase; et sa dame, troublée, le conjurait tantôt de continuer, tantôt de finir. Mangogul jugeant à ses mines que son bijou se chargerait volontiers d'un rôle dans cette répétition, aima mieux deviner le reste de la scène que d'en être témoin. Il disparut, et se rendit chez la favorite, qui l'attendait.
Au récit que le sultan lui fit de cette aventure: «Prince, que dites-vous? s'écria-t-elle; les femmes sont donc tombées dans le dernier degré de l'avilissement! Un comédien! l'esclave du public! un baladin! Encore, si ces gens-là n'avaient que leur état contre eux; mais la plupart sont sans moeurs, sans sentiments; et entre eux, cet Orgogli n'est qu'une machine. Il n'a jamais pensé; et s'il n'eût point appris de rôles, peut-être ne parlerait-il pas...--Délices de mon coeur, lui répondit Mangogul, vous n'y pensez pas, avec votre lamentation. Avez-vous donc oublié la meute d'Haria? Parbleu, un comédien vaut bien un gredin, ce me semble.
--Vous avez raison, prince, lui répliqua la favorite; je suis folle de m'intriguer pour des créatures qui n'en valent pas la peine. Que Palabria soit idolâtre de ses magots, que Salica fasse traiter ses vapeurs par Farfadi comme elle l'entend, qu'Haria vive et meure au milieu de ses bêtes, qu'Ériphile s'abandonne à tous les baladins du Congo, que m'importe à moi? Je ne risque à tout cela qu'un château. Je sens qu'il faut s'en détacher, et m'y voilà toute résolue...--Adieu donc le petit sapajou, dit Mangogul.
--Adieu le petit sapajou, répliqua Mirzoza, et la bonne opinion que j'avais de mon sexe: je crois que je n'en reviendrai jamais. Prince, vous me permettrez de n'admettre de femmes chez moi de plus de quinze jours.
--Il faut pourtant avoir quelqu'un, ajouta le sultan.
--Je jouirai de votre compagnie, ou je l'attendrai, répondit la favorite; et si j'ai des instants de trop, j'en disposerai en faveur de Ricaric et de Sélim, qui me sont attachés, et dont j'aime la société.
Quand je serai lasse de l'érudition de mon lecteur, votre courtisan me réjouira des aventures de sa jeunesse.»
CHAPITRE XXXVIII.
ENTRETIEN SUR LES LETTRES[63].
[Note 63: C'est ce chapitre qui frappa si vivement Lessing. Voici une partie de ce qu'il dit à ce sujet: «Diderot, bien avant le Fils naturel et les Entretiens qui parurent en même temps, en 1757, avait témoigné qu'il n'était pas content du théâtre de son pays. Bien des années auparavant[C], il avait laissé voir qu'il n'en avait pas cette haute idée dont ses compatriotes sont infatués et que l'Europe se laisse imposer par eux. Mais il a exprimé son opinion dans un livre où l'on ne cherche pas, à vrai dire, de pareilles idées; dans un livre où le ton du persiflage règne à tel point que la plupart des lecteurs n'y voient que bouffonnerie et sarcasme, même quand la saine raison y prend la parole.
Sans doute Diderot avait des raisons pour produire ses opinions secrètes dans un pareil livre plutôt que dans un autre. Un homme prudent dit souvent en riant d'abord ce qu'il veut redire après sérieusement. Ce livre s'appelle _les Bijoux indiscrets_, et aujourd'hui Diderot le renie. Il fait très-bien de le renier, et cependant il l'a écrit, et il faut bien qu'il l'ait écrit, s'il ne veut pas passer pour un plagiaire.
Il est certain qu'il n'a pu être écrit que par un jeune homme capable de rougir un jour de l'avoir écrit.» _Dramaturgie_, traduction de M. Ed. de Suckau.]
[Note C: Neuf ans seulement.]
La favorite aimait les beaux esprits, sans se piquer d'être bel esprit elle-même. On voyait sur sa toilette, entre les diamants et les pompons, les romans et les pièces fugitives du temps, et elle en jugeait à merveille. Elle passait, sans se déplacer, d'un cavagnole et du biribi à l'entretien d'un académicien ou d'un savant, et tous avouaient que la seule finesse du sentiment lui découvrait dans ces ouvrages des beautés ou des défauts qui se dérobaient quelquefois à leurs lumières. Mirzoza les étonnait par sa pénétration, les embarrassait par ses questions, mais n'abusait jamais des avantages que l'esprit et la beauté lui donnaient. On n'était point fâché d'avoir tort avec elle.
Sur la fin d'une après-midi qu'elle avait passée avec Mangogul, Sélim vint, et elle fit appeler Ricaric. L'auteur africain a réservé pour un autre endroit le caractère de Sélim; mais il nous apprend ici que Ricaric[65] était de l'académie congeoise; que son érudition ne l'avait point empêché d'être homme d'esprit; qu'il s'était rendu profond dans la connaissance des siècles passés; qu'il avait un attachement scrupuleux pour les règles anciennes qu'il citait éternellement; que c'était une machine à principes; et qu'on ne pouvait être partisan plus zélé des premiers auteurs du Congo, mais surtout d'un certain Miroufla qui avait composé, il y avait environ trois mille quarante ans, un poëme sublime en langage cafre, sur la conquête d'une grande forêt, d'où les Cafres avaient chassé les singes qui l'occupaient de temps immémorial. Ricaric l'avait traduit en congeois, et en avait donné une fort belle édition avec des notes, des scolies, des variantes, et tous les embellissements d'une _bénédictine_[64]. On avait encore de lui deux tragédies mauvaises dans toutes les règles, un éloge des crocodiles, et quelques opéras.
[Note 64: Ricaric présente certains traits de La Motte, traducteur d'Homère-Miroufla; mais, fidèle à son système, Diderot rompt immédiatement les chiens en donnant à La Motte des opinions contraires à celles qu'il avait réellement, et en mettant ces dernières dans la bouche de son interlocuteur Sélim-Richelieu.]
[Note 65: Édition donnée par les bénédictins.]
«Je vous apporte, madame, lui répondit Ricaric en s'inclinant, un roman qu'on donne à la marquise Tamazi, mais où l'on reconnaît par malheur la main de Mulhazen; la réponse de Lambadago, notre directeur, au discours du poëte Tuxigraphe que nous reçûmes hier; et le _Tamerlan_ de ce dernier.
--Cela est admirable! dit Mangogul; les presses vont incessamment; et si les maris du Congo faisaient aussi bien leur devoir que les auteurs, je pourrais dans moins de dix ans mettre seize cent mille hommes sur pied, et me promettre la conquête du Monoémugi. Nous lirons le roman à loisir.
Voyons maintenant la harangue, mais surtout ce qui me concerne.»
Ricaric la parcourut des yeux, et tomba sur cet endroit: «Les aïeux de notre auguste empereur se sont illustrés sans doute. Mais Mangogul, plus grand qu'eux, a préparé aux siècles à venir bien d'autres sujets d'admiration. Que dis-je, d'admiration? Parlons plus exactement; d'incrédulité. Si nos ancêtres ont eu raison d'assurer que la postérité prendrait pour des fables les merveilles du règne de Kanoglou, combien n'en avons-nous pas davantage de penser que nos neveux refuseront d'ajouter foi aux prodiges de sagesse et de valeur dont nous sommes témoins!»
«Mon pauvre monsieur Lambadago, dit le sultan, vous n'êtes qu'un phrasier. Ce que j'ai raison de croire, moi, c'est que vos successeurs un jour éclipseront ma gloire devant celle de mon fils, comme vous faites disparaître celle de mon père devant la mienne; et ainsi de suite, tant qu'il y aura des académiciens. Qu'en pensez-vous, monsieur Ricaric?
--Prince, ce que je peux vous dire, répondit Ricaric, c'est que le morceau que je viens de lire à Votre Hautesse fut extrêmement goûté du public.
--Tant pis, répliqua Mangogul. Le vrai goût de l'éloquence est donc perdu dans le Congo? Ce n'est pas ainsi que le sublime Homilogo louait le grand Aben.
--Prince, reprit Ricaric, la véritable éloquence n'est autre chose que l'art de parler d'une manière noble, et tout ensemble agréable et persuasive.
--Ajoutez, et sensée, continua le sultan; et jugez d'après ce principe votre ami Lambadago. Avec tout le respect que je dois à l'éloquence moderne, ce n'est qu'un faux déclamateur.
--Mais, prince, repartit Ricaric, sans m'écarter de celui que je dois à Votre Hautesse, me permettra-t-elle...--Ce que je vous permets, reprit vivement Mangogul, c'est de respecter le bon sens avant Ma Hautesse et de m'apprendre nettement si un homme éloquent peut jamais être dispensé d'en montrer.
--Non, prince,» répondit Ricaric.
Et il allait enfiler une longue tirade d'autorités et citer tous les rhéteurs de l'Afrique, des Arabies et de la Chine, pour démontrer la chose du monde la plus incontestable, lorsqu'il fut interrompu par Sélim.
«Tous vos auteurs, lui dit le courtisan, ne prouveront jamais que Lambadago ne soit un harangueur très-maladroit et fort indécent.
Passez-moi ces expressions, ajouta-t-il, monsieur Ricaric. Je vous honore singulièrement; mais, en vérité, la prévention de confraternité mise à part, n'avouerez-vous pas avec nous, que le sultan régnant, juste, aimable, bienfaisant, grand guerrier, n'a pas besoin des échasses de vos rhéteurs pour être aussi grand que ses ancêtres; et qu'un fils qu'on élève en déprimant son père et son aïeul serait bien ridiculement vain s'il ne sentait pas qu'en l'embellissant d'une main on le défigure de l'autre? Pour prouver que Mangogul est d'une taille aussi avantageuse qu'aucun de ses prédécesseurs, à votre avis, est-il nécessaire d'abattre la tête aux statues d'Erguebzed et de Kanoglou?
--Monsieur Ricaric, reprit Mirzoza, Sélim a raison. Laissons à chacun ce qui lui appartient, et ne faisons pas soupçonner au public que nos éloges sont des espèces de filouteries à la mémoire de nos pères: dites cela de ma part en pleine académie à la prochaine séance.
--Il y a trop longtemps, reprit Sélim, qu'on est monté sur ce ton pour espérer quelque fruit de cet avis.
--Je crois, monsieur, que vous vous trompez, répondit Ricaric à Sélim.
L'Académie est encore le sanctuaire du bon goût; et ses beaux jours ne nous offrent ni philosophes, ni poëtes auxquels nous n'en ayons aujourd'hui à opposer. Notre théâtre passait et peut passer encore pour le premier théâtre de l'Afrique. Quel ouvrage que le _Tamerlan_ de Tuxigraphe! C'est le pathétique d'Eurisopé[66] et l'élévation [Note 66: Euripide.]
[Note 67: Sophocle.]
--J'ai vu, dit la favorite, la première représentation de _Tamerlan_; et j'ai trouvé, comme vous, l'ouvrage bien conduit, le dialogue élégant et les convenances bien observées.
--Quelle différence, madame, interrompit Ricaric, entre un auteur tel que Tuxigraphe, nourri de la lecture des Anciens, et la plupart de nos modernes!
--Mais ces modernes, dit Sélim, que vous frondez ici tout à votre aise, ne sont pas aussi méprisables que vous le prétendez. Quoi donc, ne leur trouvez-vous pas du génie, de l'invention, du feu, des détails, des caractères, des tirades? Et que m'importe à moi des règles, pourvu qu'on me plaise? Ce ne sont, assurément, ni les observations du sage Almudir et du savant Abaldok, ni la poétique du docte Facardin, que je n'ai jamais lue, qui me font admirer les pièces d'Aboulcazem, de Mubardar, d'Albaboukre et de tant d'autres Sarrasins! Y a-t-il d'autre règle que l'imitation de la nature? et n'avons-nous pas les mêmes yeux que ceux qui l'ont étudiée?
--La nature, répondit Ricaric, nous offre à chaque instant des faces différentes. Toutes sont vraies; mais toutes ne sont pas également belles. C'est dans ces ouvrages, dont il ne paraît pas que vous fassiez grand cas, qu'il faut apprendre à choisir. Ce sont les recueils de leurs expériences et de celles qu'on avait faites avant eux. Quelque esprit qu'on ait, on n'aperçoit les choses que les unes après les autres; et un seul homme ne peut se flatter de voir, dans le court espace de sa vie, tout ce qu'on avait découvert dans les siècles qui l'ont précédé.
Autrement il faudrait avancer qu'une seule science pourrait devoir sa naissance, ses progrès et toute sa perfection, à une seule tête: ce qui est contre l'expérience.
--Monsieur Ricaric, répliqua Sélim, il ne s'ensuit autre chose de votre raisonnement, sinon que les modernes, jouissant des trésors amassés jusqu'à leur temps, doivent être plus riches que les Anciens, ou si cette comparaison vous déplaît, que, montés sur les épaules de ces colosses, ils doivent voir plus loin qu'eux. En effet, qu'est-ce que leur physique, leur astronomie, leur navigation, leur mécanique, leurs calculs, en comparaison des nôtres? Et pourquoi notre éloquence et notre poésie n'auraient-elles pas aussi la supériorité?
--Sélim, répondit la sultane, Ricaric vous déduira quelque jour les raisons de cette différence. Il vous dira pourquoi nos tragédies sont inférieures à celles des Anciens; pour moi, je me chargerai volontiers de vous montrer que cela est. Je ne vous accuserai point, continua-t-elle, de n'avoir pas lu les Anciens. Vous avez l'esprit trop orné pour que leur théâtre vous soit inconnu. Or, mettez à part certaines idées relatives à leurs usages, à leurs moeurs et à leur religion, et qui ne vous choquent que parce que les conjonctures ont changé; et convenez que leurs sujets sont nobles, bien choisis, intéressants; que l'action se développe comme d'elle-même; que leur dialogue est simple et fort voisin du naturel; que les dénoûments n'y sont pas forcés; que l'intérêt n'y est point partagé, ni l'action