pourvoie de billets. Je vous prie de faire en sorte que M. Gaschon en soit. Quand je connais un grand plaisir, je ne puis m'empêcher d'en souhaiter la jouissance à tous ceux que j'aime. Vous en reviendrez tous ivres d'admiration et de joie; je reprendrai partie de ces sentiments, en vous revoyant, en vous écoutant, en vous regardant. Oh! les belles physionomies que vous aurez! Mais puisque la physionomie d'un homme transporté d'amour et de plaisir est si belle à voir, et que vous êtes la maîtresse d'avoir, quand il vous plaît, sous vos yeux ce tableau si touchant et si flatteur, pourquoi vous en privez-vous? Quelle folie!
Vous êtes enchantée, si un homme bien épris attache sur vos yeux ses regards pleins de tendresse et de passion; leur expression passe dans votre âme, et elle tressaille. Si ses lèvres brûlantes touchent vos joues, la chaleur qu'elles y excitent vous trouble, si ses lèvres s'appuient sur les vôtres, vous sentez votre âme s'élancer pour venir s'unir à la sienne; si dans ce moment ses mains serrent les deux vôtres, il se répand sur tout votre corps un frémissement délicieux, tout vous annonce un bonheur infiniment plus grand, tout vous y convie: et vous ne voulez pas mourir et foire mourir de plaisir! Vous vous refusez à un moment qui a bien aussi son délire: celui où cet homme, vain d'avoir possédé cet objet qu'il prise plus que l'univers entier, en répand un torrent de larmes! Si vous sortez de ce monde sans avoir connu ce bonheur, pouvez-vous vous flatter d'avoir été heureuse et d'avoir vu et fait un heureux?
N'oubliez pas de me faire savoir si l'affaire du contrat est faisable, ou non, soit par M. Duval, soit par M. Le Gendre.
Bonjour, tendre amie. Combien je vous estime et combien je vous aime!
Le beau tableau que je verrais et que je vous montrerais si vous vouliez! Mais vous ne vous y connaissez pas: cela est fâcheux pourtant.
LXXXV À Paris, le 20 mai 1765.
Voilà, chère amie, la troisième fois que nous allons, M. Vialet et moi, chez M. de Sartine, pour son projet, et trois matinées de perdues pour mon atelier. Quoiqu'à midi je sois à votre porte, je n'aurai pas le plaisir de vous voir. La même voiture qui me conduira rue Neuve-Saint-Augustin me ramènera ici, où je suis rappelé par une masse énorme de besogne laissée en arrière. Je suis bien las d'être commandé par les besoins. Quand serai-je donc délivré de toute autre occupation que celle de vous plaire? Jamais, jamais. Je mourrai sans avoir pu vous apprendre combien je sais aimer. Faites bien mes excuses à Mme Le Gendre. Tout s'éloigne, tout se sépare; une infinité de choses tyranniques s'interposent entre les devoirs de l'amour et de l'amitié; et l'on ne fait rien de bien; on n'est ni à son ambition, ni à son goût, ni à sa passion: l'on vit mécontent de soi Un des grands inconvénients de l'état de la société, c'est la multitude des occupations, et surtout la légèreté avec laquelle on prend des engagements qui disposent de tout le bonheur. On se marie; on prend un emploi; on a une femme, des enfants, avant que d'avoir le sens commun. Ah! si c'était à recommencer! c'est un mot de repentir qu'on a perpétuellement à la bouche. Je l'ai dit de tout ce que j'ai fait, excepté, chère et tendre amie, de la liaison douce que j'ai formée avec vous. Si je regrette quelque chose, ce sont tous les moments qui lui sont ravis. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Voilà un fardeau de lettres que vous remettrez à leurs adresses.
LXXXVI À Paris, le 20 mai 1765.
Demain, bonne et tendre amie, entre huit et neuf heures, vous aurez un carrosse à votre porte, dont vous, madame votre mère et Mme Le Gendre, pourrez disposer toute la matinée.
J'espère que Mme Le Gendre ne me refusera pas à dîner. Après dîner, qu'il fesse beau ou laid, nous irons nous promener à Saint-Cloud, où je vous quitterai pour un quart d'heure. À ce moment-là près, que je regretterai encore, j'aurai le plaisir de passer toute la journée avec celle que j'aime, ce qui n'est pas surprenant, car qui ne l'aimerait pas? mais que j'aime, après huit ou neuf ans, avec la même passion qu'elle m'inspira le premier jour que je la vis. Nous étions seuls ce jour-là, tous deux appuyés sur la petite table verte. Je me souviens de ce que je vous disais, de ce que vous me répondîtes. Oh! l'heureux temps que celui de cette table verte! Bonsoir, bonne amie, mille amitiés et autant de respects.
LXXXVII 21 juillet 1765.
Ils ont bien dit que c'était un songe. Mais pourquoi n'ont-ils pas dit tout d'une voix que c'était un mauvais songe? Y en avait-il parmi eux quelques-uns à qui la nature eût accordé un meilleur esprit, une âme plus douce, une santé plus continue, plus d'amis sûrs qu'à moi, une meilleure amie que la mienne? Non. C'est que cette nature est une folle qui gâte d'une main ce qu'elle fait bien de l'autre, c'est qu'elle s'est amusée à mêler de chicotin le peu de bonbons qu'elle donne à ses enfants; c'est que le système des deux principes, l'un bienfaisant, l'autre malfaisant, système qui a été si généralement répandu sur la terre, n'est pas aussi extravagant qu'on le dit en Sorbonne; c'est qu'il faut en passer par là, ou croire au Jupiter d'Homère qui a renfermé dans deux tonneaux tous les biens et tous les maux de la vie dont il forme une pluie mêlée qui tombe sans cesse sur la tête des pauvres mortels, dont les uns un peu plus ou un peu moins mouillés de mal ou de bien que les autres, mais qui tous arrivent au dernier gîte presque également trempés. Si la vie n'allait pas ainsi, qui est-ce qui pourrait se résoudre à la quitter? Si c'était un fil de bonheur pur et sans mélange, qui est-ce qui voudrait l'exposer pour sa patrie, la sacrifier pour son père, sa mère, sa femme, ses enfants, son ami, sa maîtresse? Personne. Les hommes ne seraient qu'un vil troupeau d'êtres heureux; plus d'actions héroïques. Ils vivraient ivres, et mourraient enragés. Voilà, mon amie, un préambule honnêtement long; c'est qu'il faut que tout, jusqu'à cette lettre, ait le caractère des choses d'ici-bas.
Depuis le bienfait de l'impératrice, si vous en exceptez quelques moments doux que vous savez, tout le reste n'a été qu'ennuis, déplaisances ou chagrins. Ce sont des bonnes amies qu'on faisait raffoler et sécher sur pied; et quand ces bonnes amies-là ne sont pas heureuses, il faut aussi que je souffre. Ce sont les embarras de leur déménagement, qui m'a fait trembler pour leur santé: croyez-vous que tandis qu'elles se brisaient les reins à faire des paquets, à les porter, à les arranger, et qu'elles avalaient de la poussière, moi je fusse à mon aise? C'est un départ qui me sépare d'elles, Dieu sait pour combien de temps, et qui me laisse désolé. C'est, depuis que je ne les ai plus, un enchaînement d'événements qui finiront par me chasser, sinon de Paris, du moins de la société. Vous savez que M. Tronchin avait été appelé en poste à Lyon pour la maladie de son associé, et que mes seize mille livres[157] étaient restées entre les mains de M.
Colin de Saint-Marc. D'abord, il est inouï combien ma sécurité, bien ou mal fondée là-dessus, m'a attiré de petites querelles domestiques.
J'en étais là, lorsque je reçois de M. Tronchin une lettre pour M. de Saint-Marc. Je la garde sept ou huit jours, parce que les choses d'intérêt ne sont pas celles qui me remuent; cependant sur les six heures du soir, un jour que j'allai causer avec la chère sœur, je me trouve à la porte de l'hôtel des Fermes; je me ressouviens de ma lettre, et j'entre. M. de Saint-Marc n'était pas à son bureau, mais il allait y entrer: c'est ce que ses commis me dirent, car ils sont fort polis. En effet il arrive, comme ils me parlaient. Je vais au-devant de M. Colin de Saint-Marc, qui ne m'entend pas. M. Colin de Saint-Marc, le chapeau sur la tête, marche; je le suis presque en courant. Il arrive dans la seconde pièce de son bureau; il s'assied dans son fauteuil, et je reste droit. Je lui présente ma lettre; il la prend, l'ouvre, et la lit; se met à regarder un moment au plafond, et, me rendant ma lettre en la jetant sur un coin de sa table, me dit: <i>Je n 'ai pas mémoire de cela</i>; puis il prend une plume, se met à écrire, et me laisse debout, là, sans me parler davantage. Tandis qu'il écrivait sans me regarder, je lui déclinais mon nom, et je lui faisais mon histoire. Sur la fin de cette histoire, mon homme s'arrête, et ce tracassant avec un de ses doigts la main droite, il me dit: «Ah! oui, je me rappelle cela.
J'ai touché vos lettres de change. Je n'ai point de billets à vous donner. Ils veulent tous de ces billets; c'est une rage, je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas quand j'en aurai; je n'irai point dépouiller pour vous ceux qui en ont. Revenez; mais ne revenez pas demain: dans huit jours, dans un mois, dans deux»; et puis mon homme se remet à écrire, et moi je m'en vais.
Eh bien, comment cela vous semble-t-il? Parce que M. Colin de Saint-Marc a cent mille écus de rente, il faut qu'il me traite comme un faquin. J'étais enragé dans ce moment de n'être pas le comte de Charolais, ou quelque autre personnage important, et de ne pouvoir renouveler avec M. Colin de Saint-Marc la scène du président de Meinières[158] avec un procureur au Parlement. C'était le matin; il était en redingote, en mauvaise perruque ronde, en bas de laine gris, un mouchoir de soie autour du cou, ce qui n'était pas propre à sauver sa mauvaise mine. Il était pour une somme considérable dans un état de créances que ce procureur ne se pressait pas d'acquitter. Il entre dans l'étude sans façon, il s'adresse au procureur honnêtement, parce que le président de Meinières est l'homme de France le plus doux et le plus honnête, qu'il en a la réputation, et que c'est ainsi que je l'ai vu chez lui et chez moi «Monsieur, il y a longtemps que j'attends, pourriez-vous me dire quand je serai payé?--Je n'en sais rien.» Le président était debout, le procureur assis; le président chapeau bas, le procureur la tête couverte de son bonnet; le président parlait, le procureur écrivait. «Monsieur, c'est que je suis pressé.--Ce n'est pas ma faute.--Cela se peut. Cependant voilà mes titres; je les ai apportés, et vous m'obligerez de les regarder.--Je n'ai pas le temps.--Monsieur, de grâce, faites-moi ce plaisir.--Je ne saurais, vous dis-je.--Monsieur...--Vous m'interrompez. Est-ce que vous croyez, mon ami, que je n'ai que votre affaire en tête?
Vous serez payé avec les autres. Allez-vous-en, et ne m'ennuyez pas davantage.--Monsieur, je suis fâché de vous ennuyer, mais vous n'êtes pas le premier.--Tant pis, il ne faut ennuyer personne.--Il est vrai, mais il ne faut brusquer personne.--Cela fait le plaisant!--Le plus plaisant des deux, je vous jure, monsieur, que ce n'est pas moi; on me doit, j'ai besoin, je voudrais toucher mon argent. Je ne vous demande que de jeter un coup d'œil sur mes titres.--Voyons donc, voyons ces titres; si on avait affaire à deux hommes comme vous par jour, il faudrait renoncer au métier.» Le président déploie ses titres, et le procureur lit: Monsieur le président de Meinières, etc.; et aussitôt le voilà qui se lève: «Monsieur le président, je vous demande mille pardons...; je n'avais pas l'honneur de vous connaître...; sans cela...»
Le président le prend par la main, l'éloigné de son fauteuil, s'y place, et lui dit: «Maître un tel, vous êtes un insolent; il ne s'agit pas de moi, je vous pardonne; mais je viens de voir la manière indigne et cruelle dont vous en usez avec les malheureux qui ont affaire à vous. Prenez garde à ce que vous ferez à l'avenir; s'il me revient jamais une plainte sur votre compte, je vous fais perdre un état que vous remplissez si mal. Adieu.» Eh bien, qu'en pensez-vous? Tandis que M. Colin de Saint-Marc me traitait comme le procureur, n'aurait-il pas été fort doux d'être le président? Vous riez de cela, et j'en ris aussi à présent. Mme Le Gendre dit qu'elle se serait assise sur la table de M. Colin de Saint-Marc; mais on est si surpris, si peu fait à se trouver tout à coup un valet...Autre chose. Thomas concourt pour le prix de l'Académie; il me lit son discours: j'en suis confondu. Plein de l'impression que j'en ai reçue, je vais dîner chez le Baron. Après dîner, nous nous trouvons seuls; nous allons nous promener au bout des Champs-Élysées. Là, à propos d'éloquence, le Baron me dit: «Ma foi, nous ne manquerons réponds que j'en connais un qui pliera les seize autres comme des capucins de cartes. «N'est-ce pas celui qui commence par ces mots: <i>En quinze cent et tant, on apporta de Stockholm les cendres de Descartes...?</i>--Celui-là même. Oui, on dit qu'il est beau. Vous en connaissez donc l'auteur?--Je le connais, et il ne faut pas avoir le moindre tact en style pour n'en pas savoir autant que moi à la dixième ligne: son nom est écrit partout.»
Là-dessus le Baron devine Thomas, et s'en va confier à d'autres que Thomas m'a lu son discours, que c'est une belle chose; et il oublie que la loi de l'Académie exclut du concours tout homme qui s'est nommé[159] Le bavardage du Baron revient à Thomas; Thomas se désespère. Barthe vient m'apporter le désespoir de son ami, et je vous laisse à juger de mon état. Le bienfait de l'impératrice ne m'a pas fait un plaisir que je puisse comparer à la peine que j'ai soufferte. J'ai cessé de boire, de manger, de dormir, je me traîne, la tête me tourne. Mais il y a bien pis...Voilà Barthe lui-même qui m'interrompt, et il but que j'entende la lecture d'une comédie et que je rie.
Eh bien, mon amie, il a lu sa comédie, et j'ai ri; c'est le genre de Molière pour le fond, avec le ton d'aujourd'hui[160]. Vous croyez qu'il n'y avait plus rien à dire sur les maladies et les médecins; vous verrez.
Le pis pour Thomas et pour moi, c'est qu'on ignorait qu'il eût concouru; c'est qu'il a des ennemis dans l'Académie; c'est que parmi tes Éloges, il y en a de la plus grande force et qu'on pourrait bien préférer au sien; c'est que, quelque bien fondée que cette préférence puisse être, à moins qu'elle ne soit justifiée par un suffrage universel, Thomas croira toujours que c'est mon indiscrétion qui lui ôte le prix et qui peut-être l'éloigne de l'Académie, où il eût été reçu s'il ne se fût retiré lorsque Marmontel se présenta. Je verrai Marmontel aujourd'hui; je ne lui dirai que deux mots, mais ils sont propres à faire impression: c'est qu'il risque, si Thomas n'est pas couronné et qu'il te mérite, à passer non-seulement pour un homme sans goût, reproche qu'il partagera avec te reste des juges, mais pour un ingrat, reproche infiniment plus cruel, qui restera sur lui seul.
Vous croyez que c'est là tout? Franchement c'en était bien assez; mais écoutez. Je vais avant-hier dîner chez le Baron, au lieu d'aller rompre le tête-à-tête en question. Après le dîner, Marmontel me tire à l'écart et me dit: «Mon ami, je suis perdu.--Qu'est-ce qu'il y a?--Je suis perdu, on a une copie de mon poëme[161]. C'est Damilaville qui l'a dit à Merlin, et c'est Merlin qui me l'a dit. Je ne l'ai prêté qu'à vous et à un autre. Ne l'avez-vous confié à personne?--Non, je l'ai lu à des amies, mais je ne te leur ai pas laissé. Grimm, Mme d'Épinay, Damilaville, M. de Saint-Lambert l'ont lu, mais sous mes yeux. Qui est-ce cet autre à qui vous l'avez encore confié?--J'étais à une maison de campagne; je n'eus pas le courage de te refuser au fils de la maison, qui te prit pour une nuit. Le lendemain il partit pour Paris; il fut quatre jours absent, et dans cet intervalle je sais déjà qu'un de ses amis l'a possédé pendant deux fois vingt-quatre heures. J'ai vu cet ami qui a été violemment tenté d'en prendre copie, mais il n'en a rien fait.»--Je lui dis: «Envoyons chercher une voiture, et courons chez Damilaville; car je ne saurais vivre que cette affaire ne soit éclaircie.--Ni moi non plus.»
Nous allons chez Damilaville. Il n'y était pas. Nous nous y donnons rendez-vous pour te lendemain. Cependant quelle nuit à passer! Et personne à qui l'on puisse dire sa peine et qui la partage! Où étiez-vous, mon amie? Hier, nous vîmes Damilaville. Il tenait la chose d'un certain Naigeon; c'était un certain Du Coudray qui avait dit à Naigeon qu'il avait possédé <i>la Neuvaine.</i> Ce Du Coudray était cet ami du jeune homme à qui Marmontel l'avait prêtée à la campagne...Que dites-vous de tout cela? Marmontel se maudissait d'avoir fait ce poëme, et moi je me maudissais de l'avoir demandé. Il jurait bien de profiter de cette leçon; c'en était une pour moi que je me promettais bien de ne pas oublier.
Dépêchez-vous, faites-moi préparer une niche grande comme la main, proche de vous, où je me réfugie loin de tous ces chagrins qui viennent m'assaillir. Il ne peut y avoir de bonheur pour un homme simple comme moi au milieu de huit cent mille âmes. Que je vive obscur, ignoré, oublié, proche de celle que j'aime, jamais je ne lui causerai la moindre peine, et près d'elle le chagrin n'osera pas approcher de moi.
Est-il prêt, ce petit asile? Venez le partager! Nous nous verrons le matin; j'irai, tout en m'éveillant, savoir comment vous avez passé la nuit; nous causerons; nous nous séparerons pour brûler de nous rejoindre; nous dînerons ensemble; nous nous promènerons au loin, jusqu'à ce que nous ayons rencontré un endroit dérobé où personne ne nous aperçoive. Là nous nous dirons que nous nous aimons, et nous nous aimerons; nous rapporterons sur des fauteuils la douce et légère fatigue des plaisirs et nous passerons un siècle pareil sans que notre attente soit jamais trompée. Le beau rêve!
LXXXVIII À Paris le 25 juillet 1765.
Sixième dimanche; non, c'est un jeudi que j'ai pris pour un dimanche.
Vous n'avez encore que deux de mes lettres! Je suis pourtant à la sixième; je les ai toutes numérotées, afin que nous puissions nous assurer qu'il ne s'en est point égaré: regardez-y.
Croyez-vous donc, chère amie, que j'aurai reçu, dans un intervalle de quinze jours, trois ou quatre secousses violentes sans que la santé en ait souffert! On vous en dira quelque chose, à moins qu'on ne craigne de vous inquiéter. L'estomac et les intestins sont dans un état misérable. Le potage le plus léger passe tout de suite. Je ne saurais digérer un jaune d'œuf. Heureusement je dors, et le sommeil répare tout. Mais comment se fait-il qu'un fluide qui me cause en sortant la sensation cruelle d'un fer rouge puisse séjourner dans un canal du tissu le plus délicat sans le blesser? car je n'ai pas la plus petite colique. Pour des forces je les ai bien entièrement perdues: je sens mes jambes se dérober sous moi. Cette lassitude, qui m'est très-importune quand je suis debout, me rend le lit délicieux quand je suis couché. Mme Le Gendre n'est pas plus heureuse que moi.
Connaissez-vous le plaisir de trouver un fauteuil après la fatigue d'une longue promenade? C'est précisément celui que je goûte lorsque les matelas se sont chargés du poids de tous mes membres. En vérité, c'est une volupté qu'un dévot se reprocherait. Vous voyez bien qu'il n'y a point à s'alarmer, et que dans trois ou quatre jours il n'y paraîtra plus.
Mais je ne suis pas le seul malade de la maison. Mme Diderot a toute une cuisse entreprise d'une sciatique. On lui a conseillé de se frotter avec un mélange de sel, d'eau-de-vie et de savon. Il y a quelques jours que l'opération se faisait: je me présentai pour entrer; la petite fille courut au-devant de moi, en criant: «Mon papa, arrêtez, arrêtez. Si vous voyiez cela, vous en ririez trop.» C'était sa chère mère penchée sur les pieds de son lit, le derrière à l'air, et la servante à genoux qui la savonnait de son mieux. Ce n'était pas le cas du proverbe qui dit qu'à savonner la tête d'un Maure on perd son temps et sa peine; car Mme Diderot est fort blanche, et ce n'était pas la tête qu'on lui savonnait. Le remède la soulagea. J'ai été chargé depuis, une ou deux fois, de cette opération, et je m'en suis très-bien acquitté.
Nous avons perdu subitement un grand artiste, c'est Charles Van Loo.
Je vais sur les sept heures du soir causer avec la chère sœur. Nos deux dernières causeries ont été tout à fait agréables, mais si variées que je ne saurais me les rappeler. Hier son domestique se trompa; et au lieu de m'annoncer, d'habitude apparemment, il annonça M. Le Gras. On a vraiment été tâché de ma discrétion à ne pas rompre le tête-à-tête dont je vous ai parlé.
Nous avions projeté, aujourd'hui mercredi, d'aller voir avec La Rue la galerie du Luxembourg, mais savez-vous qui a dérangé cette partie? La princesse de Nassau-Sarrebruck. Elle était allée à Calais embrasser son fils qui passait en Angleterre; elle s'en retournait à Sarrebruck par Paris où elle n'avait qu'un jour à rester; et de ce jour elle nous en a donné, à Grimm et à moi, toute la matinée. C'est une femme charmante de figure et de caractère. Ma huppe, qui était aussi relevée qu'elle l'a jamais été de ma vie, s'est abaissée en un moment. J'aurais vu la princesse cent fois auparavant que je n'aurais pas été plus à mon aise. Après les premiers compliments, la conversation est devenue très-intéressante. Je persiste dans mon ancien sentiment, nous devrions laisser aux femmes la fonction de l'apostolat; elles feraient en un jour plus de conversions que le missionnaire le plus éloquent n'en peut ébaucher dans toute sa vie. Il n'y a pas un homme qui ne prît l'espérance secrète de plaire au prédicateur pour un mouvement de la grâce.
Elle m'a promis son portrait, et quand je l'ai quittée, elle m'a présenté sa main à baiser, avec une affabilité qui ne se rend pas.
De la rue Garancière, je me suis traîné sur le quai Bourbon où j'avais rendez-vous avec Damilaville. Nous avons dîné; je me trouve très-bien d'avoir bu à la glace; pas la moindre tribulation d'entrailles. Nous avons pu lire un énorme article qu'il m'avait promis pour mon ouvrage, sans aucune interruption.
Demain peut-être, mon amie; demain, c'est jeudi, et je me porterai bien, assez bien pour regretter votre éloignement.
Je vous écris chez Le Breton où j'étais venu pour revoir mes feuilles que je laisse là.
Je n'y viendrai plus guère dans ce maudit atelier où j'ai usé mes yeux pour des hommes qui ne me donneront pas un bâton pour me conduire. Il ne nous reste plus que quatorze cahiers à imprimer; c'est l'ouvrage de huit ou dix jours. Dans huit ou dix jours, je verrai donc la fin de cette entreprise qui m'occupe depuis vingt ans, qui n'a pas fait ma fortune, à beaucoup près, qui m'a exposé plusieurs fais à quitter ma patrie ou à perdre ma liberté, et qui m'a consumé une vie que j'aurais pu rendre plus utile et plus glorieuse. Le sacrifice des talents au besoin serait moins commun s'il n'était question que de soi; on se résoudrait plutôt à boire de l'eau, à manger des croûtes et à suivre son génie dans un grenier: mais dont une femme, pour des enfants, à quoi ne se résout-on pas? Si j'avais à me faire valoir, je ne leur dirais pas: J'ai travaillé trente ans pour vous; mais je leur dirais: J'ai renoncé pour vous pendant trente ans à la vocation de nature; j'ai préféré de faire, contre mon goût, ce qui vous était utile à ce qui m'était agréable: voilà la véritable obligation que vous m'avez et à laquelle vous ne pensez pas.
J'eus le courage de dire hier au soir à Mme Le Gendre qu'elle se donnait bien de la peine pour ne faire de son fils qu'une jolie poupée.
Pas trop élever, est une maxime qui convient surtout aux garçons. Il faut un peu les abandonner à l'énergie de nature. J'aime qu'il soient violents, étourdis, capricieux. Une tête ébouriffée me plaît plus qu'une tête bien peignée. Laissons-les prendre une physionomie qui leur appartienne.
Si j'aperçois à travers leurs sottises un trait d'originalité, je suis content. Nos petits ours mal léchés de province me plaisent cent fois plus que tous vos petits épagneuls si ennuyeusement dressés. Quand je vois un enfant qui s'écoute, qui va la tête bien droite, la démarche bien composée, qui craint de déranger un cheveu de sa figure, un pli de son habit, le père et la mère s'extasient et disent: Le joli enfant que nous avons là! Et moi je dis: Il ne sera jamais qu'un sot.
D'Alembert est à toute extrémité; il a fait une indigestion terrible; il a envoyé chercher Bouvard qui l'a fait saigner. J'apprends qu'il est tourmenté par une colique qui ne le quitte point, et qui menace à chaque instant de l'emporter. S'il en meurt, nous aurons perdu en trois mois de temps deux grands peintres et deux grands géomètres.
Les hommes de cette trempe sont rares; une nation en est bientôt appauvrie.
Je vous écris ce soir parce que nos presses travailleront demain, en dépit des apôtres dont c'est la fête, et que ma tâche sera double. Il serait bien malheureux d'essuyer quelque contretemps à la dernière page.
On parle du déplacement de M. de Saint-Florentin. On lui donne pour successeur M. de Sartine à qui M. Le Noir succédera. Qui sait comment ce M. Le Noir en userait avec nous? Il n'y a peut-être pas un mot de réel à ces prétendus changements. À tout hasard, nous nous hâtons d'esquiver aux embarras qu'ils pourraient nous causer.
Adieu, mon amie; continuez de vous bien porter; je sais que vous m'aimez de toute votre âme; vous êtes bien sûre que je ne demeure pas en reste avec vous. C'est la seule de mes dettes que je paye bien.
Vous espérez donc que nous ne serons pas une éternité sans nous revoir!
Cela dépendra beaucoup de M. Le Gendre.
Nous l'attendons sans impatience; la cérémonie de l'inauguration est fixée au 19 du mois prochain; c'est vous promettre la chère sœur pour le 9 ou le 10. Je vais donc rester seul! Avec qui m'entretiendrai-je de vous? à qui porterai-je cette âme toute remplie de tendresse? où irai-je verser mes sentiments? Je n'entendrai donc plus prononcer ce nom qui m'est cher, que quand il m'échappera dans ma peine! Adieu, mon amie, bonsoir: la lumière et le papier me manquent en même temps. Mon respect, mon tendre et sincère respect à madame votre mère. Embrassez pour moi madame votre sœur; dites à Mlle Mélanie qu'elle aurait bien tort de m'oublier. M. Gaschon a reçu un coup de bistouri entre les fesses, et l'on dit qu'il est mieux.
LXXXIX Le 1er août 1765.
Dieu soit loué! en voilà vingt-quatre d'arrivées; il en reste trois qui vont à vous, sans compter celle-ci.
Je viens donc de mettre dehors de Paris le Baron qui se sépare de sa femme, de ses enfants, de ses amis, pour deux mois. Je vous écris chez Damilaville qui part demain pour Genève. J'ai bien peur que celui-ci ne paye de sa vie quelques plaisirs vagues et peu choisis. C'est bien cher. La journée d'hier fut bien pénible pour un homme qui n'a plus de jambes et qui avait les quatre coins de Paris à faire. J'avais promis au Baron d'aller dîner avec lui la veille de son départ et oublié que Damilaville avait pris le même jour pour dire adieu à ses amis. Celui-ci avait retenu la chambre du suisse du Luxembourg, et tout ordonné; ainsi, bon gré, mal gré, il a fallu manquer au Baron. Le rendez-vous des convives était dans l'allée des Carmes. Nous étions trois ou quatre assis sur un banc tout voisin de la porte du même nom, lorsque nous entendîmes des cris qui venaient de la cour d'entrée de ces moines. C'était une femme qui était tombée en défaillance au sortir de leur église. Un d'entre nous accourt, il frappe à la porte du couvent; le portier ouvre: «Mon père, vite une goutte de votre eau de mélisse; c'est pour une femme qui est là, qui se meurt.» Le moine répond froidement: «<i>Il n 'y en a point</i>», et ferme la porte.
Là-dessus, mon amie, je vous laisse rêver à votre aise sur les grands effets de l'esprit de religion. Un moine d'un autre ordre était un des nôtres. «Eh bien! s'écria-t-il douloureusement, voilà comme un portier dur et brutal déshonore toute une maison.--Monsieur, lui répondis-je, ne craignez rien, l'action qui vient de se passer est si atroce, que si quelqu'un d'entre nous s'avise de la raconter, il passera pour un calomniateur.»
Cet autre moine-ci était un galant homme, d'un esprit assez leste et point du tout enfroqué. On parla de l'amour paternel Je lui dis que c'était une des plus puissantes affections de l'homme. «Un cœur paternel! repris-je; non, il n'y a que ceux qui ont été pères qui sachent ce que c'est; c'est un secret heureusement ignoré, même des enfants.» Puis continuant, j'ajoutai: «Les premières années que je passai à Paris avaient été fort peu réglées; ma conduite suffisait de reste pour irriter mon père, sans qu'il fit besoin de la lui exagérer; cependant la calomnie n'y avait pas manqué. On lui avait dit...Que ne lui avait-on pas dit? L'occasion d'aller le voir se présenta. Je ne balançai point. Je partis plein de confiance dans sa bonté. Je pensais qu'il me verrait, que je me jetterais entre ses bras, que nous pleurerions tous les deux, et que tout serait oublié. Je pensais juste.»
Là je m'arrêtai, et je demandai à mon religieux s'il savait combien il y avait d'ici chez moi «Soixante lieues, mon père, et s'il y en avait cent, croyez-vous que j'aurais trouvé mon père moins indulgent et moins tendre?--Au contraire.--Et s'il y en avait eu mille?--Ah! comment maltraiter un enfant qui revient de si loin?--Et s'il avait été dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?» En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tournés au ciel, et mon religieux, les yeux baissés, méditait sur mon apologue.
Nous dînâmes gaiement. Nous osâmes parler du mal politique, du célibat, sans que notre moine s'en offensât; il ne défendit pas trop le vice de son état; il nous proposa seulement de faire grâce aux célibataires que faisait la religion, jusqu'à ce que nous ayons exterminé de la république tous ceux qui l'étaient par esprit de libertinage et de luxe. Nous lui observâmes que ces derniers ne faisaient point de vœux, et que nous aurions de l'indulgence pour les premiers, s'ils voulaient renoncer aux leurs; qu'il y avait quelque différence entre un mauvais citoyen et un homme qui jurait, au pied des autels, de l'être. Tout cela se passa fort bien.
Vous savez ou vous ignorez que les Bénédictins ont demandé, par une requête présentée au roi et devenue publique par l'impression, d'être sécularisés[162]; mais vous ne vous douterez jamais que le ministère ait eu la bêtise de ne pas les prendre au mot. Le fait est vrai pourtant. En faisant un sort honnête à chacun de ces moines, il serait resté des biens immenses qui auraient acquitté une portion des dettes de l'État. Cet exemple aurait encouragé les Carmes, les Augustins à solliciter le défroc; et sans aucune violence la France, en moins de vingt ans, aurait été délivrée d'une vermine qui la ronge et qui la rongera jusqu'à son extinction. Notre moine remarqua judicieusement qu'il n'y avait rien de plus indécent que de dire, comme les Bénédictins l'avaient dit dans leur requête, qu'ils demandaient à être dépouillés d'un habit avili; qu'il n'y avait que les mauvaises mœurs qui pussent avilir, et que c'était les avouer.
Après dîner, nous nous promenâmes. Chemin faisant, mon moine me demanda pourquoi l'homme semblait oublier son amour-propre au récit d'une bonne action, et d'où venait la joie involontaire et secrète qu'il en ressentait. Je lui répondis que c'est qu'il devenait subitement l'auteur ou l'objet du bienfait; que toutes les fois que nous ne nous sentions pas capables d'une grande action, nous prenions le parti de montrer que nous en sentions tout le prix, et que, ne pouvant être grands, il ne nous restait que la ressource d'être justes. J'ajoutai qu'il n'était pas vrai que le récit d'une belle action nous fut toujours agréable. Soyez placé entre un homme opulent et dur, et son ami indigent; racontez quelque trait d'une amitié secourable et bienfaisante, et regardez les visages. On n'aime point une leçon qu'on ne se sent point le courage de suivre.
Sur les six heures du soir, les convives se dispersèrent; je restai seul avec Damilaville, et à propos des <i>Éloges de Descartes</i> présentés à l'Académie, je fis sur l'éloquence deux réflexions qui lui plurent beaucoup; l'une, c'est qu'il ne fallait s'occuper à remuer les passions que quand on avait convaincu la raison, et que le pathétique restait sans effet, quand il n'était pas préparé par le syllogisme; l'autre, c'est qu'après que l'orateur m'avait touché vivement, je ne pouvais pas souffrir qu'il interrompît cette situation douce de mon âme par quelque chose de frappant; que le pathétique voulait être suivi de quelque chose de faible et vague, qui n'exigeât de ma part aucune contention; qu'après un mouvement violent, l'orateur épuisé devait avoir besoin de repos, et moi aussi. Cette causerie où je vous mets en tiers nous conduisit jusqu'à huit heures que nous nous séparâmes lui pour aller faire ses malles, moi pour aller embrasser le Baron. J'avais un air soucieux. Il me semblait que je l'aurais été moins si ma vue et mes bras avaient été assez longs pour l'atteindre, l'avertir, le secourir jusqu'au fond de l'Angleterre. Le sort nous menace également partout; il semble pourtant qu'on le craigne moins dans l'endroit où il ne vous a point fait de mal; on ne sait pas ce qu'il nous prépare ailleurs. Si je vous voyais d'ici; si j'avais seulement un miroir magique qui me montrât mon amie dans tous les instants; si elle se promenait sous mes yeux dans une glace, comme dans les lieux qu'elle habite, il me semble que je serais plus tranquille. Je ne la quitterais guère cette glace; combien je me lèverais de fois pendant la nuit pour vous aller voir dormir! combien de fois je vous crierais: «Mon amie, prenez garde, vous vous fatiguez trop; prenez par ce côté-ci, il est plus beau; le soleil vous fera mal; vous veillez trop tard, vous lisez trop longtemps; ne mangez point de cela; qu'avez-vous? vous me paraissez triste.» Vous ne m'entendriez pas; mais lorsque la raison vous aurait conduite à mon gré, je serais aussi content que si vous m'aviez obéi. Il est bien incertain si ma glace ne me causerait pas plus de peine que de plaisir. Il est bien incertain qu'un beau jour je ne la cassasse de dépit; il est très-sûr qu'après l'avoir cassée j'en ramasserais tous les morceaux. S'il m'arrivait d'y voir quelqu'un vous baiser la main; si je vous voyais sourire; si je trouvais que vous m'oubliez trop et trop longtemps! Non, non, point de cette glace magique, je n'en veux point; mon imagination nous sert mieux l'un et l'autre.
Il était minuit passé quand je sortis de chez le Baron. J'allai pourtant chez Grimm y chercher la neuvième lettre de mon amie. Un petit comte allemand, qui m'a pris en amitié, nous accompagna et me remit à ma porte à une heure du matin. Je vous ai lue avant que de m'endormir; aurais-je bien dormi avec une lettre de mon amie fermée sous mon oreiller? J'ai été voir aujourd'hui d'Alembert, qui s'est fait transporter de chez lui chez M. Watelet. Je l'ai trouvé seul; notre entrevue a été fort tendre. De là, dîner chez la très-aimable sœur avec La Rue. Nous devions après dîner aller voir ensemble les tableaux du