SigPhi · Denis Diderot

Lettres à Mademoiselle de Volland (French)

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avait la physionomie intéressante.

En vérité, cette conversation valait mieux que toute la philosophie et la politique que nous avions faites quelques jours auparavant avec nos Anglais; il y en eut pourtant un qui nous raconta un fait plaisant.

Un avare fut attaqué par des voleurs, il mit la tête à la portière et dit aux voleurs: «Mes amis, je m'appelle un tel; si vous avez entendu parler de moi, vous devez savoir que mon or m'est plus cher que ma vie; voyez si vous voulez me tuer.» Le voleur anglais ne tua point, et l'avare conserva son or et sa vie. Bonsoir, mon amie; je m'en vais achever la nuit avec vous. Dormez un petit moment avec moi Mlle Boileau ne veut pas croire que je sois sage pendant votre absence; pourquoi donc cette incrédulité?

XCIII 6 octobre 1765.

Je vous ai promis de suivre les réflexions du Baron sur l'Angleterre, et je n'ai rien de mieux à faire. Cela me distrait, vous instruit et vous amuse. Ne croyez pas que le partage de la richesse ne soit inégal qu'en France. Il y a deux cents seigneurs anglais qui ont chacun six, sept, huit, neuf, jusqu'à dix-huit cent mille livres de rente; un clergé nombreux qui possède, comme le nôtre, un quart des biens de l'État, mais qui fournit proportionnellement aux charges publiques, ce que le nôtre ne fait pas; des commerçants d'une opulence exorbitante; jugez du peu qui reste aux autres citoyens. Le monarque paraît avoir les mains libres pour le bien et liées pour le mal; mais il est autant et plus maître de tout qu'aucun autre souverain. Ailleurs la cour commande et se fait obéir. Là, elle corrompt et fait ce qui lui plaît, et la corruption des sujets est peut-être pire à la longue que la tyrannie. Il n'y a point d'éducation publique. Les collèges, somptueux bâtiments, palais comparables à notre château des Tuileries, sont occupés par de riches fainéants qui dorment et s'enivrent une partie du jour, dont ils emploient l'autre à façonner grossièrement quelques maussades apprentis ministres. L'or qui afflue dans la capitale et des provinces et de toutes les contrées de la terre porte la main-d'œuvre à un prix exorbitant, encourage la contrebande et M tomber les manufactures. Soit effet du climat, soit effet de l'usage de la bière et des liqueurs fortes, des grosses viandes, des brouillards continuels, de la fumée du charbon de terre qui les enveloppe sans cesse, ce peuple est triste et mélancolique. Ses jardins sont coupés d'allées tortueuses et étroites; partout on y reconnaît un hôte qui se dérobe et qui veut être seul. Là vous rencontrez un temple gothique; ailleurs une grotte, une cabane chinoise, des ruines, des obélisques, des cavernes, des tombeaux. Un particulier opulent a fait planter un grand espace de cyprès; il a dispersé entre ces arbres des bustes de philosophes, des urnes sépulcrales, des marbres antiques, sur lesquels on lit: <i>Diis Manibus</i>: Aux Mânes. Ce que le Baron appelle un cimetière romain, ce particulier l'appelle l'Élysée. Mais ce qui achève de caractériser la mélancolie nationale, c'est leur manière d'être dans ces édifices immenses et somptueux qu'ils ont élevés au plaisir. On y entendrait trotter une souris. Cent femmes droites et silencieuses s'y promènent autour d'un orchestre construit au milieu, et où l'on exécute la musique la plus délicieuse. Le Baron compare ces tournées aux sept processions des Égyptiens autour du mausolée d'Osiris. Ils ont des jardins publics qui sont peu fréquentés; en revanche le peuple n'est pas plus serré dans les rues qu'à Westminster, célèbre abbaye décorée des monuments funèbres de toutes les personnes illustres de la nation. Un mot charmant de mon ami Garrick, c'est que Londres est bon pour les Anglais, mais que Paris est bon pour tout le monde. Lorsque le Baron rendit visite à ce comédien célèbre, celui-ci le conduisit par un souterrain à la pointe d'une île arrosée par la Tamise. Là il trouva une coupole élevée sur des cotonnes de marbre noir, et sous cette coupole, en marbre blanc, la statue de Shakspeare. «Voilà, lui dit-il, le tribut de reconnaissance que je dois à l'homme qui a fait ma considération, ma fortune et mon talent.»

L'Anglais est joueur; il joue des sommes effroyables. Il joue sans parler, il perd sans se plaindre, il use en un moment toutes les ressources de la vie; rien n'est plus commun que d'y trouver un homme de trente ans devenu insensible à la richesse, à la table, aux femmes, à l'étude, même à la bienfaisance. L'ennui les saisit au milieu des délices, et les conduit dans la Tamise, à moins qu'ils ne préfèrent de prendre le bout d'un pistolet entre leurs dents. Il y a, dans un endroit écarté du parc de Saint-James, un étang dont les femmes ont le privilège exclusif: c'est là qu'elles vont se noyer. Écoutez un fait bien capable de remplir de tristesse une âme sensible. Le Baron est conduit chez un homme charmant, plein de douceur et de politesse, affable, instruit, opulent et honoré; cet homme lui paraît selon son cœur; l'amitié la plus étroite se lie entre eux; ils vivent ensemble et se séparent avec douleur. Le Baron revient en France; son soin le plus empressé, c'est de remercier cet Anglais de l'accueil qu'il en a reçu et de lui renouveler les sentiments d'attachement et d'estime qu'il lui a voués. Sa lettre était à moitié écrite lorsqu'on lui apprend que, deux jours après son départ de Londres, cet homme s'était brûlé la cervelle d'un coup de pistolet. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est que ce dégoût de la vie, qui les promène de contrée en contrée, ne les quitte pas; et qu'un Anglais qui voyage n'est souvent qu'un homme qui sort de son pays pour s'aller tuer ailleurs. N'en voilà-t-il pas un qui vient tout à l'heure de se jeter dans la Seine?

On l'a péché vivant; on l'a conduit au Grand-Châtelet, et il a fallu que l'ambassadeur interposât toute son autorité pour empêcher qu'on n'en fit justice. M. Hume nous disait, il y a quelques jours, qu'aucune négociation politique ne l'avait autant intrigué que cette affaire, et qu'il avait été obligé d'aller vingt fois chez le premier président avant que d'avoir pu lui faire entendre qu'il n'y avait dans aucun des traités de la France et de l'Angleterre aucun article qui stipulât défense à un Anglais de se noyer dans la Seine sous peine d'être pendu; et il ajoutait que, si son compatriote avait été malheureusement écroué, il aurait risqué de perdre la vie ignominieusement, pour s'être ou ne s'être pas noyé. Si les Anglais sont bien insensés, vous conviendrez que les Français sont bien ridicules.

Les Anglais ont, comme nous, la fureur de convertir. Leurs missionnaires s'en vont dans le fond des forêts porter notre catéchisme aux sauvages. Il y eut un des chefs de horde qui dit à un de ces missionnaires: «Mon frère, regarde ma tête; mes cheveux sont tout gris; en bonne foi crois-tu qu'on fasse croire toutes ces sottises-là à un homme de mon âge? Mais j'ai trois enfants. Ne t'adresse pas à l'aîné, tu le ferais rire; empare-toi du plus petit, à qui tu persuaderas tout ce que tu voudras.» Un autre missionnaire prêchait à d'autres sauvages notre sainte religion, et la prédication se faisait par un truchement. Les sauvages, après avoir écouté quelque temps, firent demander aux missionnaires qu'est-ce qu'il y avait à gagner à cela. Le missionnaire dit au truchement: «Répondez-leur qu'ils seront les serviteurs de Dieu.--Non pas, s'il vous plaît, répliqua le truchement au missionnaire; ils ne veulent être les serviteurs de personne.--Eh bien! dit le missionnaire, dites-leur qu'ils seront les enfants de Dieu.--Bon pour cela», reprit le truchement. En effet, la réponse fit plaisir aux sauvages.

Puisque j'en suis sur ce chapitre, encore un fait que je tiens de M. Hume, et qui vous apprendra ce qu'il faut penser de ces prétendues conversions cannibales ou huronnes. Un ministre croyait avoir fait un petit chef-d'œuvre en ce genre: il eut la vanité de montrer son prosélyte; il l'amena donc à Londres. On interroge le petit Huron; il répond à merveille. On le conduit à la chapelle; on l'admet à la cène, ou communion qui, comme vous savez, se fait sous les deux espèces; après la cène, le ministre lui dit: «Eh bien! mon fils, ne vous sentez-vous pas plus animé de l'amour de Dieu? La grâce du sacrement n'opère-t-elle pas en vous? Votre âme n'est-elle pas échauffée?--Oui, répondit le petit Huron, le vin fait fort bien; mais si l'on m'avait donné de l'eau-de-vie, je crois qu'elle aurait encore mieux fait.» La religion chrétienne est presque éteinte dans toute l'Angleterre. Les déistes y sont sans nombre; il n'y a presque point d'athées; ceux qui le sont s'en cachent. Un athée et un scélérat sont presque des noms synonymes pour eux. La première fois que M. Hume se trouva à la table de M de..., il était assis à côté de lui. Je ne sais à quel propos le philosophe anglais s'avisa de dire à M. de...qu'il ne croyait pas aux athées, qu'il n'en avait jamais m M. de..lui dit: «Comptez combien pas malheureux de pouvoir vous en compter quinze du premier coup: les trois autres ne savent qu'en penser[170].»

Un peuple qui croit que c'est la croyance d'un Dieu et non pas les bonnes lois qui font les honnêtes gens ne me paraît guère avancé.

Je traite l'existence de Dieu, relativement à un peuple, comme le mariage. L'un est un état, l'autre une notion excellente pour trois ou quatre têtes bien faites, mais funeste pour la généralité. Le vœu du mariage indissoluble fait et doit faire presque autant de malheureux que d'époux. La croyance d'un Dieu fait et doit faire presque autant de fanatiques que de croyants. Partout où l'on admet un Dieu, il y a un culte; partout où il y a un culte, l'ordre naturel des devoirs moraux est renversé, et la morale corrompue. Tôt ou tard, il vient un moment où la notion qui a empêché de voler un écu fait égorger cent mille hommes. Belle compensation! Tel a été, tel est, tel sera dans tous les temps et chez tous les peuples l'effet d'une doctrine sur laquelle il est impossible de s'accorder et à laquelle on attachera plus d'importance qu'à sa propre vie. Un Anglais s'avisa de publier un ouvrage contre l'immortalité de l'âme; on lui fit dans les papiers publics une réponse bien cruelle. C'était un remerciement conçu en ces termes: «Nous tous b..., catins, maq..., voleurs de grands chemins, assassins, traitants, ministres, souverains, faisons nos très-humbles remerciements à l'auteur du Traité contre l'immortalité de l'âme, de nous avoir appris que, si nous étions assez adroits pour échapper aux châtiments dans ce monde-ci, nous n'en avons point à redouter dans l'autre.»

Mais en voilà bien assez sur nos Anglais; ma fantaisie est à présent de vous dire un mot des Espagnols. Je le tiens du baron de Gleichen, qui a été ambassadeur de Danemark à Madrid, et qui est à présent ambassadeur de Danemark en France. Nous fîmes, il y a quelque temps, chez lui un de ces dîners élégants dont je vous ai parlé quelquefois. Après ce dîner élégant pour le service, délicat pour les mets, charmant pour les propos, nous eûmes la musique la plus agréable; après la musique la lecture des trois premiers chants d'un poëme dans le goût de l'Arioste; après la lecture, de la musique encore, puis de la conversation et de la promenade. À propos de la littérature espagnole, pour nous en donner une idée, le baron nous fit l'analyse d'une de leurs meilleures comédies saintes qu'il avait vu représenter. Le théâtre montrait un temple, une exposition du Saint-Sacrement et tout un peuple en prière.

La décoration changeait, et le théâtre montrait une faire avec des boutiques parmi lesquelles il y en avait trois dont une était la boutique de la Mort, la seconde la boutique du Péché, et entre ces deux dernières, la troisième, la boutique de Jésus-Christ. Chacun avait son enseigne; chacun appelait les chalands; le Péché n'en manquait pas, ni la Mort non plus; mais le pauvre marchand Jésus se morfondait dans la sienne; las de ne pas étrenner, l'humeur le prenait, la décoration changeait, et on le voyait armé d'un fouet avec la vierge Marie armée d'un autre fouet, tançant et chassant devant eux la Mort, le Péché et tous leurs chalands.

Le nonce actuel du pape s'imagina que ces sortes de pièces avilissaient la religion, et il en demanda la suppression au ministre public. Pour toute réponse, on le renvoya au parterre du théâtre, à la première représentation de la pièce dont je viens de vous parler. En effet, ajoutait le baron de Gleichen, les discours des peuples prosternés devant le Saint-Sacrement étaient du plus grand pathétique et de la plus haute éloquence; et les auditeurs fondant en larmes, pénétrés de repentir, se frappaient la poitrine à grands coups de poing: c'est que ce qui vous fait rire aujourd'hui a fait pleurer autrefois; et que ce qui fait pleurer l'Espagnol aujourd'hui, le fera rire un jour.

Qui est-ce qui croira que...que tout cela est la lettre d'un amant tendre et passionné à une femme qu'il aime? Personne. La chose n'en est cependant pas moins vraie.

Je vous croyais quitte de l'Angleterre et des Anglais, Je vous y ramène pourtant pour vous montrer combien un voyageur et un voyageur se ressemblent peu. Helvétius est revenu de Londres fou à lier des Anglais. Le Baron en est revenu bien désabusé. Le premier écrivait à celui-ci: «Mon ami, si, comme je n'en doute pas, vous avez loué une maison à Londres, écrivez-moi bien vite afin que j'emballe ma femme, mes enfants, et que j'aille vous trouver.» L'autre répondait: «Ce pauvre Helvétius, il n'a vu en Angleterre que les persécutions que son livre lui a attirées en France.»

Nous avons diné deux fois chez la chère sœur avec M. de Neufond. La première fois, il fut très-bien; il but, il rit, il plaisanta, il causa, il joua, il gagna, il fut gai; la seconde fois, il fût triste, mais triste comme il ne l'est point. Il ne parla point à table; sorti de table, il se tut; il alla se placer dans un coin, le dos tourné à la compagnie, la tête droite, fixée vers la porte, le visage enflammé et le regard comme furieux. Entendez-vous quelque chose à cela?

Pourriez-vous deviner à qui il en avait? Mlle Boileau prétend toujours qu'il est jaloux; la chère sœur en était même soucieuse; elle prétend qu'il était attristé de ma bonne humeur.

Voilà minuit qui sonne; bonsoir, mon amie, bonsoir. Quand est-ce donc qu'à la même heure je vous le dirai de plus près?

Je suis bien las de dormir si loin de vous toutes. Si cette lettre part demain, vous pourrez bien en recevoir quatre à la fois.

XCIV Ce 20 octobre 1765.

Il y aura dimanche huit jours que je ne suis sorti du cabinet: l'ouvrage avance; il est sérieux, il est gai; il y a des connaissances, des plaisanteries, des méchancetés, de la vérité; il m'amuse moi-même; j'en ai pris un goût si vif pour l'étude, l'application et la vie avec moi-même, que je ne suis pas loin du projet de m'y tenir. Tout se compense sans doute en société avec ses amis; une gaieté plus vive, quelque chose de plus intéressant, de plus varié; on se communique aux autres; ils vous tirent hors de vous; voilà le beau côté. Mais combien de fois l'amour-propre blessé, la délicatesse révoltée, et une infinité d'autres petits dégoûts! Rien de cela dans la retraite et la solitude.

Les voilà tout autour de moi, ceux dont je ne me suis jamais plaint.

Oui, chère sœur, j'ai fait presque tout ce que vous me demandez; j'ai vu l'abbé; j'ai vu M. Rodier; l'abbé ne peut être à vous d'un an; c'est le temps que doit encore durer son éducation; mais à la vérité c'est au plus. M. Rodier paraît aussi fâché que moi de prolonger à mes dépens la petite pension de cet enfant que j'ai fait à une femme que je n'ai jamais vue, bien par l'opération du Saint-Esprit; et je vous assure qu'il ne demande pas mieux que de m'en soulager, et qu'il n'y manquera pas. J'ai trouvé toutes sortes de protections auprès de M.

Dubucq; c'est lui dont le sort de mon petit cousin de Cayenne dépend.

Quelqu'un de ces jours, je dresserai un placet rempli de mensonges les plus honnêtes et les plus pathétiques, il sera présenté, et je vous chargerai de chercher mon absolution dans Suarès et dans Escobar. Ces gens-là auront apparemment décidé qu'il est permis de faire un petit mal pour un grand bien; et ma conscience sera tranquille.

À propos, je n'ai plus entendu parler de Lattré[171], ni du plan de Reims, ni de M. Le Gendre. Vous me recommandez, mon amie, le silence avec Vialet. Beau! vous y êtes bien! il sait tout, et sa tête a bien fait un autre chemin que la vôtre! Mes amies, portez-vous bien; jouissez pleinement du bonheur d'être à côté l'une de l'autre, récompensez-vous du temps perdu, et prenez des arrhes pour l'avenir.

Vous êtes folle, chère sœur, d'être inquiète du projet de prendre une maison. Premièrement, rien n'est plus incertain que ce projet ait lieu; laissez passer l'hiver; laissez venir le printemps, la campagne embellie; après la campagne embellie, la campagne intéressante et utile, et vous verrez comme l'année se passera, et comme la suivante lui ressemblera, et comme la troisième ressemblera aux deux autres. Et quand ce projet s'exécuterait, vous ne connaissez donc ni les enfants, ni les vieillards. La maison de la rue Sainte-Anne s'arrangera: elle sera charmante; votre mari vous réunira, et maman finira par venir demeurer à côté de vous. Si votre tête voulait bien laisser aux choses, qui n'en iront pas moins leur train, leurs cours simple, nécessaire et naturel, sans s'en mêler, elle n'aurait point eu de soucis; et tout s'arrangerait selon ses souhaits, parce que ses souhaits ne peuvent être que conformes au bien-être de tous. Damilaville est arrivé le col un peu gros encore, mais en train de guérir; pourvu que la vie de Paris ne s'y oppose, ni femme, ni veilles, ni table, ni vin! Cela est bien dur. C'est proposer à un homme de mourir cent fois pendant dix ans, pour l'empêcher de mourir une; c'est le mot d'un petit-maître et d'un grave philosophe, et qui prouve qu'un petit-maître ne dit pas toujours des sottises, ou qu'un grave philosophe peut en dire une.

Je ne l'ai pas encore vu; il a brûlé Paris, et sa chaise de poste l'a déposé tout de suite à la Briche, où il est depuis mardi, et d'où il ne reviendra que dans le courant de la semaine. Le travail de la journée m'avait donné le soir un appétit dévorant. J'ai voulu souper; une fois, deux fois, cela m'a bien réussi; mais la troisième a payé pour toutes.

J'ai fait l'indigestion la mieux conditionnée; avec de l'eau chaude, de la diète, des médecines de maman, on guérit tout; il faut encore y ajouter son tempérament et le mien. Présentez-lui mon respect et à Mme et à Mlle de Blacy. Embrassez-vous l'une et l'autre pour moi; c'est une commission qui ne vous sera pas désagréable et que j'aimerais bien autant faire moi-même. Il y en a une des deux que j'embrasserais bien deux fois. Devinez laquelle? «Voilà, dira la petite sœur, de ces coquetteries qu'il a sans cesse et que je ne lui passerais pas.--Eh!

madame, de quoi vous mêlez-vous? Ce n'est peut-être pas vous que je veux embrasser deux fois. Oh! pour une, il serait sûr que cela me ferait grand plaisir, et parce que quand on embrasse on est tout contre l'embrassée, et que cette fois-ci l'embrassée serait tout contre celle que j'aime. Si ce que je dis là pouvait la dépiter un peu! Adieu, mon âme; adieu, mon amie, ma vie, et tout ce qui m'est cher. Dimanche, attendez-vous encore à quelque billet.

XCV À Paris, le 10 novembre 1765.

Enfin, chère amie, m'en voilà quitte après quinze jours du travail le plus opiniâtre. Grimm, qui porte l'intégrité en tout, se reproche l'interruption de notre commerce qu'il regarde avec juste raison comme l'unique douceur qui nous reste; mon absence de la synagogue de la rue Royale où j'étais désiré par mes amis; le danger auquel il croit qu'il a exposé ma santé par une aussi longue solitude, et des tours de force qu'il prétend qu'on ne fait impunément à aucun âge, moins encore au mien et au sortir d'un travail de vingt années; au demeurant il est resté stupéfait. Il jure sur son âme, dans deux ou trois de ses lettres, qu'aucun homme sous le ciel n'a fait et ne fera jamais un pareil ouvrage sur cette matière. Quelquefois c'est la conversation toute pure comme on la fait au coin du feu; d'autres fois, c'est tout ce qu'on peut imaginer ou d'éloquent ou de profond. Je me trouve tiraillé par des sentiments tout opposés. Il y a des moments où je voudrais que cette besogne tombât du ciel tout imprimée au milieu de la capitale; plus souvent, lorsque je réfléchis à la douleur profonde qu'elle causerait à une infinité d'artistes qui ne méritent pas d'être si cruellement punis d'avoir fait des efforts inutiles pour mériter notre admiration, je serais désolé qu'elle parût. Je suis bien loin encore de garder dans mon cœur un sentiment de vanité aussi déplacé, lorsque j'imagine qu'il n'en faudrait pas davantage pour décrier et arracher le pain à de pauvres artistes qui font à la vérité de pitoyables choses, mais qui ne sont plus d'âge à changer d'état et qui ont une femme, et une famille bien nombreuse; alors je condamne à l'obscurité une production dont il ne me serait pas difficile de recueillir gloire et profit. C'est encore un des chagrins de Grimm que de voir enfermer dans sa boutique, comme il l'appelle, une chose qui certainement ne paraît pas avoir été faite pour être ignorée. Ç'a été une assez douce satisfaction pour moi que cet essai Je me suis convaincu qu'il me restait pleinement, entièrement toute l'imagination et la chaleur de trente ans, avec un fonds de connaissances et de jugement que je n'avais point alors; j'ai pris la plume; j'ai écrit quinze jours de suite, du soir au matin, et j'ai rempli d'idées et de style plus de deux cents pages de l'écriture petite et menue dont je vous écris mes longues lettres, et sur le même papier; ce qui fournirait un bon volume d'impression; j'ai appris en même temps que mon amour-propre n'avait pas besoin d'une rétribution populaire, qu'il m'était même assez indifferent d'être plus ou moins apprécié par ceux que je fréquente habituellement, et que je pourrais être satisfait, s'il y avait au monde un homme que j'estimasse et qui sût bien ce que je vaux. Grimm le sait, et peut-être ne l'a-t-il jamais su comme à présent! Il m'est doux aussi de penser que j'aurai procuré quelques moments d'amusement à ma bienfaitrice de Russie, écrasé par-ci, par-là, le fanatisme et les préjugés, et donné par occasion quelques leçons aux souverains, qui n'en deviendront pas meilleurs pour cela; mais ce ne sera pas faute d'avoir entendu la vérité, et de l'avoir entendue sans ménagement; ils sont de temps en temps apostrophés et peints comme des artisans de malheur et d'illusions, et des marchands de crainte et d'espérance. Cette longue retraite a intrigué M. Gaschon; il s'est donné la peine de venir chez moi. Il s'y est trouvé en même temps que M. Le Gendre. Vous ne tarderez pas à voir ce dernier. Pour moi, je vous apparaîtrai lorsque votre solitude sera complète et que le mauvais temps vous aura renfermée. Je vous arriverai avec les glaces, les neiges et les frimas. Bonjour, mon amie; continuez de vous bien porter.

Présentez mon respect à madame votre mère, et à tous ses enfants et petits-enfants. Je vous aime de tout mon cœur, et votre sœur aussi De quelque manière que vous entendiez cette dernière ligne, elle est vraie. Bonjour, bonjour.

XCVI Paris, le 17 novembre 1765.

Je n'entends rien à vos reproches; je vous proteste, mon amie, que, malgré l'agréable mais énorme besogne que je m'étais engagé à finir en quinze jours, je ne me suis jamais refusé le plaisir de vous écrire un petit mot aux jours accoutumés. Comptez mes feuilletons, et vous en trouverez quatre; et puis une longue et volumineuse lettre à l'ordinaire, toute pleine de mes radoteries et de celles de mes amis.

Après mon examen de conscience fait, et m'être bien dit à moi-même que vous m'êtes aussi chère que le premier jour, je vais continuer.

Je vous ai raconté, je crois, comme quoi M. Le Gendre et M. Gaschon s'étaient trouvés chez moi dans la même matinée. M. Gaschon ne s'assit point; le froid de mon âtre le fit sauver. M. Le Gendre ayant beaucoup d'affaires, et peu de temps à rester à Paris, nous sortîmes ensemble; il me conduisit à la porte des Tuileries; chemin faisant, il me dit qu'il était très-occupé à chercher un reste de bail. Le lendemain il m'apprit, par un petit billet, qu'il en avait trouvé un sur le Palais-Royal, où il comptait vous rassembler toutes, en attendant que la rue Sainte-Arme devînt habitable. Il ajoutait que M. Duval avait sa procuration à cet effet. Avec tout cela, je gagerais presque que cet arrangement n'aura pas lieu, soit par des difficultés imprévues qui surviendront, soit par une bonne et ferme résolution de madame votre mère à ne pas faire trois déménagements. Son projet était de me mener dîner chez M. Duval, mais c'était jour de synagogue; Grimm était venu de la Briche pour conférer avec moi sur la manière dont il userait de mes papiers; d'ailleurs il n'était guère possible de faire durer plus longtemps une éclipse qu'on ne cessait de lui reprocher. Ce fut ce jour-là que nous allâmes en corps entendre le Pantalone[172]. La Baronne nous prit, Grimm, M. de Sevelinges et moi, dans son carrosse; les autres suivirent en fiacre. Grimm lui fit quelques compliments sur la conquête de l'abbé Coyer. Il est vrai qu'elle avait été exposée pendant toute la soirée à sa galanterie, qu'elle appelait du miel de Narbonne gâté.

Dussé-je causer à Mlle Mélanie les regrets les plus offensants pour vous toutes, je ne puis m'empêcher de vous dire que je ne crois pas que la musique m'ait jamais procuré une pareille ivresse. Imaginez un instrument immense pour la variété des tons, qui a toutes sortes de caractères, des petits sons faibles et fugitifs comme le luth lorsqu'il est pincé avec la dernière délicatesse; des basses les plus fortes et les plus harmonieuses, et une tête de musicien meublée de chants propres à toutes sortes d'affections d'âme, tantôt grands, nobles et majestueux, un moment après doux, pathétiques et tendres, faisant succéder avec un art incompréhensible la délicatesse à la force, la gaieté à la mélancolie, le sauvage, l'extraordinaire à la simplicité, à la finesse, à la grâce, à tous les caractères rendus aussi piquants qu'ils peuvent l'être par leur contraste subit. Je ne sais comment cet homme réussissait à lier tant d'idées disparates; mais il est certain qu'elles étaient liées, et que vingt fois, en l'écoutant, cette histoire ou ce conte du musicien de l'antiquité qui faisait passer à discrétion ses auditeurs de la fureur à la joie, et de la joie à la fureur, me revint à l'esprit et me parut croyable. Je vous jure, mon amie, que je n'exagère point quand je vous dis que je me suis senti frémir et changer de visage; que j'ai vu les visages des autres changer comme le mien, et que je n'aurais pas douté qu'ils n'eussent éprouvé le même frémissement quand ils ne l'auraient pas avoué. Ajoutez à cela la main la plus légère, l'exécution la plus brillante et la plus précieuse, l'harmonie la plus pure et la plus sévère, et de la part de cet Osbruck une âme douce et sensible, une tête chaude, enthousiaste, qui s'allume, qui se perd, qui s'oublie si parfaitement qu'à la fin d'un morceau il a l'air effaré d'un homme qui revient d'un rêve. Si cet homme n'était pas né robuste, son instrument et son talent le tueraient. Oh! pour le coup je suis sûr qu'avec des cordes de boyau et de soie, des sons, et deux petits bâtons, on peut faire de nous tout ce qu'on veut.

À notre retour nous trouvâmes Suard tout seul devant le feu, enfoncé dans la plus profonde mélancolie. Il était resté, et vous en devinez la raison de reste. Vingt fois le petit salon où nous étions retentit d'exclamations; nous n'avions pas la force de causer en revenant; seulement de temps en temps, nous nous écriions encore: «Ma foi, cela était beau! Quel instrument! quelle musique! quel homme!» comme au retour d'une tragédie où l'âme violemment agitée conserve encore l'impression qu'elle a reçue; revenus chez le Baron, nous restâmes tous assis sans mot dire; nos âmes n'étaient pas remises des secousses qu'elles avaient éprouvées, et nous ne pouvions ni penser ni parler.

Voilà l'effet, selon Grimm, que les arts doivent produire, ou ne pas s'en mêler.

Je crains bien que le goût que j'ai pris pour la solitude ne soit plus durable que je ne croyais. J'ai passé le vendredi, le samedi les deux fêtes et le mardi sans sortir de la robe de chambre. J'ai lu, j'ai rêvé, j'ai écrit, j'ai nigaudé en famille; c'est un plaisir que j'ai trouvé fort doux. Aujourd'hui mercredi je suis sorti pour aller chez M.

Dumont chercher l'ouvrage dont il s'était chargé pour moi. J'en suis satisfait. Au sortir de là, ne sachant que devenir, je me suis fait conduire chez un galant homme que je ne vous nommerai pas, parce que je vais vous conter son histoire. Belle matière à causerie pour les vordes.

Une femme de votre connaissance, jeune tout à fait, mais tout à fait douce, honnête, aimable, c'est du moins ainsi que vous m'en avez parlé toutes, car pour moi je ne la connais presque point, est exposée par son état à se trouver sans cesse à côté d'un homme à peu près de son âge, froid de caractère, mais rempli de qualités très-estimables; de la sagesse, du jugement, de l'esprit, des connaissances, de l'équité, de la sensibilité même; c'était son ami, son confident, son conseil et son consolateur; car cette femme avait des peines domestiques. Il est arrivé à cet homme ce qui arrivera infailliblement à tout homme qui se chargera du soin indiscret et périlleux d'écouter la peine d'une femme jeune, aimable, et d'essuyer ses larmes; il en versera d'abord de commisération; puis il en versera d'autres qu'on laissera couler sans les essuyer, et qu'on essuiera. On essuya les siennes.

Cette passion a duré pendant deux ans. Après ce court intervalle, sans infidélité, sans mécontentement, sans aucune de ces raisons qui amènent communément la tiédeur et le dégoût, le sentiment tendre et passionné a dégénéré, de la part de l'homme seulement, en une amitié très-vraie et un attachement solide dont on a reçu et dont on reçoit en toutes circonstances les témoignages les moins équivoques. Mais il n'y a plus, plus d'amour. On se voit toujours, mais c'est comme un frère qui vient voir une sœur qui lui est chère. La femme n'a pas vu ce changement sans en éprouver la douleur la plus profonde. L'ami, le confident, le conseil, le consolateur qui lui restait, la soulageait de la perte de l'amour. Elle en était là lorsqu'un autre homme, qui était à mille lieues de soupçonner qu'elle eût jamais eu aucun engagement, simplement attiré par la jeunesse, l'esprit, la douceur, les charmes, les talents de la personne, et peut-être un peu encouragé par son indifférence pour son époux, qui certainement ne mérite pas mieux, s'est mis sur les rangs; c'est l'homme avec lequel j'ai dîné aujourd'hui. Il a de l'esprit, des connaissances, de la jeunesse, de la figure; c'est, sans aucune exception, l'enfant le plus sage que je connaisse. Il a trente ans; il n'a point encore eu de passion, et je ne crois pas qu'il ait connu de femmes, quoiqu'il ait le cœur très-sensible et la tête très-chaude. C'est une affaire de timidité, d'éducation et de circonstances. Il rend des assiduités; il fait tout ce qu'un honnête homme peut se permettre pour plaire; il se tait, mais toute sa personne et toute sa conduite parlaient si clairement que deux personnes l'entendirent à la fois; et voici ce qui lui arrive dans un même jour. Il va le matin faire sa cour à celle qu'il aime.

D'abord la conversation est vague; puis elle l'est moins, puis elle devient plus intéressante; et l'intérêt allant toujours croissant il vint un moment où, sans être ni fou, ni un étourdi, ni un impertinent, mon jeune homme se crut autorisé à se jeter à genoux, à prendre une main, à la baiser, à avouer qu'il ressentait la première passion qu'il eût ressentie de sa vie, et la plus violente qu'aucun homme eût peut-être connue. Cette femme, loin de retirer sa main, que mon jeune homme dévorait, le relève doucement, le fait asseoir devant elle, et lui montre un visage tout baigné de pleurs. Jugez quelle impression fit ce visage, où l'on voyait la douleur dans toute sa violence, sans le moindre vestige ni de colère, ni de surprise, ni de mépris, ni d'indifférence!

«Madame, lui dit mon jeune homme, vous pleurez?--Oui, je pleure.--Qu'avez-vous? Aurais-je eu le malheur de vous déplaire, de vous affliger?--De me déplaire! non; de m'affliger! oui. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour éloigner ce moment; croyez qu'il y a longtemps que je vois que vous m'aimez, et que je vois arriver votre peine à la mienne. Vous m'aimez?--Si je vous aime!--Eh bien! je crois que je vous aime aussi: mais de quoi peut vous servir cet aveu, après celui qui me reste à vous faire! Vous allez connaître du moins jusqu'à quel point je vous estime; une femme fait rarement une confidence telle que celle que je vais vous faire; il est plus rare encore que ce soit à un homme de votre âge. Mais je vous connais, et je vous connais bien.» Ensuite elle lui raconte toute son histoire; et tandis que mon jeune homme, plus surpris, plus affligé que je ne saurais vous dire, cherchait ce qu'il avait à lui répondre, elle ajouta: «Ce qui me désespère, c'est l'incertitude de ce cœur; vous y êtes, j'en suis sûre; mais je ne suis pas sûre que l'autre en soit exclu. C'est un embarras; une obscurité, une nuit, un labyrinthe où je me perds. Ce cœur est depuis un temps une énigme que je ne saurais expliquer. Il y a des moments où je voudrais être morte.» Et puis voilà des larmes qui se mettent à couler en abondance, une femme que ses sanglots étouffent et qui dit: «Que deviendrais-je, que deviendriez-vous, si je vous écoutais, et qu'après vous avoir écouté, cet homme allât reprendre ses premiers sentiments et les faire renaître en moi? Je suis enchantée de vous connaître; je voudrais ne vous avoir jamais connu; vous ne pouvez ni vous approcher d'une autre, ni vous approcher de moi, sans me causer une peine mortelle. J'ai souhaité cent fois que vous vous attachiez ailleurs; mais c'était le souhait de ma raison, et le serrement subit de mon cœur ne m'apprenait que trop qu'il désavouait ce souhait. Je suis folle; je ne me conçois pas; ce que je sais, c'est que je mourrais plutôt mille fois que de rien faire, tant que ce cruel état durera, qui puisse compromettre le bonheur d'un homme.» Je suivrai cette conversation beaucoup plus foin si je voulais, mais vous y suppléerez dans les vordes. Nos deux amants se séparèrent. Vous remarquerez que la femme n'avait point nommé l'objet de sa première passion, et que mon jeune homme aurait été indiscret à le demander.

Il s'en va, se trouvant très à plaindre, mais trouvant celle qu'il laissait peut-être plus à plaindre que lui; abîmé dans ses pensées, ne sachant où porter ses pas. Il était à peu près l'heure du dîner; il entre chez un ami; cet ami l'embrasse, l'accueille et lui dit: «Vous arrivez on ne saurait plus à propos. Tenez, voilà le billet que je vous écrivais, pour que vous vinssiez passer le reste de la