défaut dont il est bien pressé de se corriger. Bonjour, bonne amie; mon respect à maman.
C Paris, le 30 décembre 1765.
(<i>Le commencement de la lettre manque.</i>) Elle[181] est logée sur le Palais-Royal, et dans un très-bel appartement. J'ai eu le plus grand plaisir à la revoir, et à la revoir en santé. Nous avons fait déjà une ou deux causeries à perte de vue.
La première, ce ne fut que des caresses, de la joie, des questions sans fin sur elle, sur vous, sur madame votre mère. Le retour de don Diego les abrégea. La seconde, nous allions entamer des choses plus intéressantes, lorsque nous firmes interrompus par Mlle Boileau, qui me cribla de plaisanteries, moitié douces, moitié amères. Mais, Dieu merci m'en voilà quitte; à moins qu'avec le temps et les mêmes négligences je ne donne lieu aux mêmes reproches; ce qui pourrait bien arriver.
Je suis incorrigible sur les choses qui ne cadrent point avec mes principes, bons ou mauvais. Je lui ai fait lire votre rêve, à cette petite sœur, et elle trouve que vous rêvez avec plus de sens commun que les autres n'en ont éveillés; et puis nous étions en train de discuter l'affaire des maisons, lorsque M. de...arriva. Je crus qu'il était honnête de laisser ensemble des gens qui ne s'étaient vus depuis si longtemps, et qui devaient avoir beaucoup de choses à se dire, toutes celles qu'ils s'étaient écrites. J'allai voir Mme et Mlle de Blacy; elles m'ont paru se bien porter l'une et l'autre.
Vous savez sans doute que Fayolle s'est marié; je n'entends rien à cet enfant-là. Il a la meilleure conduite avec les indifférents, et la plus mauvaise avec ses parents. Tous les Cayennois, qui sont occupés est de retour. Croyez-vous que cette gibecière que nous vîmes partir avec Fayolle, si à contre-cœur, lui a été d'un grand secours? C'est M.
Aublet qui me l'a dit. Ces insulaires sont sots et ennuyés. Ils ont le plus grand besoin d'être amusés, et on les émerveille à peu de frais.
J'attends les ordres de Mme d'Holbach, qui m'a promis de me voiturer à Versailles où je trouverai M. Dubucq, premier commis de la marine pour les colonies, tout disposé à m'accorder ce que j'ai à lui demander pour le petit cousin. La première chose, c'est qu'il soit conservé dans son poste; la seconde, c'est qu'on lui donne un brevet d'écrivain. La première est de justice; l'autre est de grâce. Nous verrons. Par la même occasion, je tourmenterai M. Rodier pour cette Mme du Bois à qui j'ai fait un enfant sans l'avoir jamais vue. Songez à votre santé. La mienne est une de ces choses rares dans ce monde, dont on ne vient point à bout.
Je suis bien loin de vos camisoles et de vos flanelles. Tâchez de me persuader auparavant d'avoir du feu.
Ce logement sur le Palais-Royal est bien séduisant. Je ne vous conseille pas de le voir, si vous ne voulez pas l'habiter. Mais si, dans l'incertitude sur le temps où la rue Sainte-Anne sera habitable, on obtenait du propriétaire de prolonger le bail de six mois, et qu'on l'obtînt; si vous étiez maîtresse de la location; si, ce prix une fois fixé à votre volonté, on ne l'augmentait pas, quoique celui de la location totale fût de cinq mille francs; si l'on déterminait le principal locataire de Mme de Blacy à la garder neuf mois en lui payant le foyer d'un an! n'allez pas me dire qu'il serait malhonnête d'être logés, sans entrer à proportion dans le prix de la location entière. Ce serait une délicatesse bien mal entendue. Encore vaut-il mieux qu'il leur en coûte cinq mille cinq cents, moins quinze ou seize cents livres, que cinq mille cinq cents livres. Avec ces précautions, on risquerait un déménagement de moins, la rue Sainte-Anne s'arrangerait; on s'y établirait, ou l'on ne s'y établirait pas, selon que le logement plairait ou déplairait. Le gîte de Meudon m'est plus assuré que jamais. La robe de chambre tant plus que jamais. J'aime mon cabinet et mes livres plus que jamais; et nous sommes presque convenus, la petite sœur et moi, qu'elle ne m'arracherait à ma solitude que dans les cas urgents. Savez-vous quand elle n'aura qu'un cri après moi?
C'est lorsque les liens qui commencent à l'enlacer auront fait tant de tours autour d'elle, qu'il n'y aura presque plus moyen de l'en débarrasser.
Adieu, mon amie, portez-vous bien; recevez le serment que je vous renouvelle, de vous aimer tant que je vivrai Présentez pour moi à madame votre mère les mêmes souhaits que vous lui ferez en votre nom; c'est demain le dernier jour de l'an; c'est demain que je vous aurais accablée de baisers, c'est le jour de demain qui eût été un beau jour!
Mais ne pensons pas trop à cela: adieu, adieu, cela fait du mal.
CI Paris, le 18 janvier 1766.
Il me prend une bonne envie de vous gronder; comment! vous êtes quinze jours sans entendre parler de moi, et vous ne vous en plaignez pas?
Ah! mon amie, l'absence opère; vous m'aimez moins; vous vous souciez moins d'entendre parler de moi; vous me faites entrevoir un temps où vous pourriez vous en passer tout à M; et un peu plus éloigné où peut-être...Mon amie, ne vous affligez pas: je ne pense pas ce que je vous dis là. Vous avez de l'indulgence pour mes affaires. C'est ma situation seule que vous accusez, et vous avez la délicatesse de n'en pas accroître le désagrément par vos reproches. Vous attendrez toujours mes lettres avec impatience; vous les lirez toujours avec plaisir.
Ce sera la principale allégeance de votre ennui, dans l'exil où je vous vois condamnée à vivre. Qu'il est triste à présent, cet exil!
Endurez-le, mon amie; endurez-le encore un moment; bientôt celui qui vous aime, celui que votre cœur désire, vous apparaîtra, et sa présence dissipera toute la tristesse qui vous environne.
Nous avons passé trois jours de suite ensemble, la chère sœur et moi Elle avait été malade; elle commençait à recouvrer sa santé lorsqu'elle s'est avisée, par une complaisance assez déplacée, de fixer une indisposition qui tirait à sa fin. Don Diego avait invité douze personnes à dîner; elle descendit dans une petite salle à manger où elle fut exposée aux alternatives du froid et du chaud, et au bruit de la redoutable poitrine de Soufflot, qui ne cessa pas de tonner trois ou quatre heures de suite à ses oreilles délicates; elle remonta avec un mal de tête à devenir folle; la fièvre survint. La nuit fut abominable; la matinée ne fut pas meilleure; et il lui reste encore aujourd'hui un torticolis qui n'est guère moins douloureux qu'incommode. Comme si ce n'était pas assez que son indisposition, elle a encore trouvé le secret de se faire une tracasserie domestique. Oh! pour cette fois-ci, don Diego avait raison; et je trouve qu'elle s'est conduite ou comme une femme galante des plus lestes, ou comme une coquette qui a projeté de renverser la tête à son mari, ou comme une étourdie qui ne prévoit les conséquences de rien. Imaginez qu'elle avait envie de voir <i>le Philosophe sans le savoir</i>; c'est le titre de la pièce de Sedaine; elle avait donc chargé l'ami Gaschon de prendre une toge louée. Gaschon tombe malade de son côté, elle du sien, et la voilà occupée à chercher pratique pour ses billets. Elle y réussit. Le mercredi matin, jour de l'ouverture du théâtre, Mme Trouard, qui en avait pris deux, lui en M demander un troisième; elle pense en elle-même que M. de...n'en a pris un que par égard pour elle, et qu'il ne se soucie guère d'aller au spectacle, surtout un jour d'Académie, et la voilà qui écrit à M.
de...que peut-être il emploierait mieux sa soirée ailleurs que dans une loge, et que s'il voulait lui renvoyer son billet, ce serait un moyen pour elle de faire un heureux. M. de...renvoie son billet de toge, et vient passer la soirée avec la chère sœur; tandis que le mari, qui avait gardé le sien, se rend à l'extrémité de Paris, où il avait affaire; au spectacle, où il n'arrive que vers la fin du dernier acte, et où il n'aperçoit point le seul homme dont l'absence pouvait l'intriguer. Aussitôt les soupçons lui brouillent la cervelle; il revient; il apprend que M. de...a passé la soirée chez lui, et tout le reste. Jugez de sa belle humeur! Il ne manquait à cela qu'un hasard qui eût fait tomber le singulier billet à M. de...entre les mains du mari, et due le présent du mari le lendemain, lorsque la chère sœur faisant à Gaschon le petit dénombrement de ceux qui avaient occupé la loge, et lui nommant M. de.. Fanfan ajouta tout de suite: Il a bien mieux aimé venir prendre les mains à maman que d'aller à la comédie. En vérité, il n'était pas impossible que toutes ces circonstances se réunissent.
M. Suard est marié d'hier. Depuis environ un mois qu'il m'a confié cette folie qu'il vient de consommer, je porte un malaise dont je ne suis pas encore quitte. Suard est un homme que j'aime; c'est une des âmes les plus belles et les plus tendres que je connaisse; tout plein d'esprit, de goût, de connaissances, d'usage du monde, de politesse, de délicatesse. Qu'un Carmontelle, qu'un comte de Nesselrode, qu'un Grimm même se marient, je ne serai point inquiet de leur bonheur. Les premiers sont des pierres, et le dernier, quoique sensible, a tant de courage, de ressource, et de fermeté! Mais Suard, le triste, le délicat, le mélancolique Suard! S'il n'a pas le cœur blessé de cent piqûres avant qu'il soit un mois, il faut que sa femme soit capable d'une attention bien rare. Lorsqu'il me consulta, je lui tins deux propos bien effrayants ce me semble. «N'avez-vous pas été, lui dis-je, autrefois renfermé dans un cachot? Eh bien, mon ami, prenez garde de vous rappeler ce cachot et de le regretter.» J'ajoutai que je l'avais vu, il y a quelque temps, rôder sur les bords de la rivière; que, quoiqu'il me fût cher et que je fusse vivement touché de son état, il m'avait causé moins d'inquiétudes qu'aujourd'hui; car, après tout, ce n'était qu'un mauvais moment. Je l'invitai ensuite à venir passer une matinée chez moi où nous causerions plus à notre aise d'une affaire qui demandait d'autant plus de réflexion, qu'elle ne laissait à l'homme malheureux aucune ressource; il me promit, et ne vint pas.
J'ai entendu dire depuis qu'il y avait des raisons d'honneur et de maladresse. On ajoute que sa femme est très-jolie, et que, quand on était occupé à lui démontrer qu'on l'aimait, rien n'était plus facile que de pousser la démonstration trop loin. Mais j'ai l'âme malade.
Je n'ai pas le courage de plaisanter. Il a peu de fortune; ce qu'il a en est précaire; elle n'en a, elle, ni précaire ni autre. Il est paresseux, fastueux, élégant, généreux; elle est jeune, folle, gaie, dissipatrice, fastueuse, élégante. Les enfants viendront. Plus j'y réfléchis, plus cet homme me paraît perdu. Grimm prétend que s'il ne s'est pas noyé, ce n'est qu'une partie remise. Il y a quelques jours que je disais à la Baronne que ce maudit mariage était un de ses forfaits.
Il me semble que vous ne vous intéressez plus guère à mon jeune amoureux. Oh! il lui est arrivé une aventure à laquelle vous ne vous attendez guère, et qui était bien propre à nous rattacher à la vie.
La femme dont il s'agissait a une amie intime; cette amie, le jour de l'an, avait fait des comets de dragées qu'elle distribuait en étreinnes. Elle en offrit un à mon jeune amoureux. Mais savez-vous quel papier faisait son cornet? Ce papier était une lettre de sa déesse, où elle disait le diable de lui. Je l'ai vue, je l'ai tenue, cette lettre; et ce qu'il y a de singulier, c'est que cela ne s'est point fait de concert; qu'il n'y a que de l'étourderie, du hasard, nulle méchanceté. La preuve, c'est que les deux amies s'en sont arraché les yeux, et que l'étourdie en a été dans le plus grand désespoir. Nous pensions bien qu'on mettrait tout en œuvre pour replâtrer cela. On n'y a pas manqué. Nous, de notre côté, nous avons joué l'indignation, le mépris, la rupture, et nous continuons. Nous n'allons plus au rendez-vous; quand nous y allons, nous n'y restons qu'un moment. Plus de soupers; des égards, de l'honnêteté, de la politesse; mais pas un mot doux. Cependant on étouffe; on jette des mots que nous n'entendons pas; nous sommes d'un renchéri du diable. On fait semblant de se rejeter de l'autre côté; on cherche à nous donner de la jalousie que nous ne prenons pas, d'autant moins que l'autre côté a soupçonné sinon la chose, du moins quelque chose qui en approche, et qu'il ne se prête point du tout au rôle qu'on veut lui faire jouer. Celui-ci, parlant de lui, de mon jeune homme et du mari, disait à la dame: « Qu'avez-vous donc, madame? Vous rêvez; vous avez un air triste, désolé; on dirait d'un vaisseau battu par trois tempêtes.»
Bonsoir, mon amie. L'amour franc, honnête, vrai, tel que celui que nous nous portons, est le seul qui puisse être heureux. Aimons-nous comme toujours.
CII Paris, le 3 février 1766.
Je vous donne, à vous et à votre maman, à deviner en cent ce qui m'occupe maintenant. Les artistes m'ont chargé du projet du tombeau que le roi a ordonné pour le Dauphin[183]. Moi! moi! silence là-dessus. Il ne faut point gâter un service par une indiscrétion. J'en suis à ma troisième tentative. Vous me direz celle qui vous plaît le plus; il faut savoir d'abord que le monument doit être placé au milieu de la cathédrale de Sens, et qu'il doit avoir un rapport visible à la réunion des deux époux. Voici le premier: J'élève une couche funèbre. Sur cette couche funèbre, je suppose deux oreillers. L'un de ces oreillers reste vacant. La tête de l'époux repose sur l'autre. Il dort de ce sommeil doux et tranquille que la vertu et la religion ont promis à l'homme juste. Il a un de ses bras mollement étendu; de l'autre, il se presse doucement la cuisse, comme un époux qui s'est retiré le premier, et qui ménage une place à son épouse. Les anciens s'en seraient tenus à cette seule et unique figure sur laquelle ils auraient épuisé tout leur savoir. Mais les modernes veulent être riches; ils ne sentent pas que la richesse est la mort du sublime. Pour me plier à leur mauvais goût, j'enrichis donc; mais j'enrichis avec force, noblesse et grandeur. Je place au chevet du lit la Religion. Elle a un bras appuyé sur sa large croix. La main de ce bras montre le ciel de l'index. L'épouse est à côté d'elle, un bras appuyé sur la cuisse de la Religion, en disant de l'autre: <i>Voyez, il me fait place; il m'appelle.</i> L'Amour Conjugal, placé de l'autre côté, l'invite à se reposer auprès de son époux; mais la Religion interpose sa main, et lui dit: <i>J'approuve votre douleur; mais il faut attendre l'ordre d'en haut.</i> Cependant la France, assise aux pieds de la couche, et le dos tourné à la scène, médite sur la perte qu'elle vient de faire. Elle tient le plus petit des enfants caché dans son giron. L'un des deux autres a la main posée sur l'épaule de son père.
Il a la bouche ouverte; il crie; il l'appelle avec douleur et effroi L'aîné, debout, attache ses regards sur la Religion; il attend de sa bouche un mot qui lui conserve sa mère. J'ajoute que si l'on trouve le monument trop riche, on n'a qu'à supprimer la France et les trois enfants, et qu'il n'en sera que plus simple et plus beau. Je n'entre point dans le caractère, la position, les différents groupes, les vêtements, le mouvement; l'action de ces figures. J'ai donné toutes ces choses de technique: je ne vous expose que l'idée.
Ce premier monument montre le moment du sommeil. J'ai voulu montrer, dans le second, celui du réveil, le moment du triomphe de la vertu à la venue du grand jour. Je place au pied de la couche funèbre un grand ange qui sonne le réveil des morts. L'épouse et l'époux se sont, réveillés. Ils se reconnaissent avec une joie mêlée de surprise.
L'époux a un de ses bras jeté sur les épaules de sa moitié. Ils se disent: <i>Ah! c'est vous! Je vous revois, je ne vous perdrai plus!</i> Ils se sont relevés de dessus leurs oreillers. Ils sont assis au chevet du lit funéraire; du côté de l'épouse, c'est l'Amour Conjugal qui rallume ses flambeaux en les secouant l'un sur l'autre; du côté de l'époux, c'est la Religion, une main posée sur l'épaule de l'Amour Conjugal, son visage tourné et son second bras étendu vers une autre figure assise de son côté sur les bords de sa couche. Cette autre figure, c'est la Justice éternelle, les reins ceints du serpent qui se mord la queue, les pieds posés sur les attributs de la grandeur humaine éclipsée, ayant sur les genoux les balances où elle pèse les actions des hommes, et présentant à la Religion deux couronnes d'étoiles. Ou je me trompe fort, ou vous trouverez mes images grandes.
Voici le troisième monument que je propose. Imaginez un caveau.
Une figure effrayante s'élève de ce caveau; en s'élevant, elle soulève de l'épaule la pierre qui le couvre. Cette figure, c'est la Maladie: c'est celle dont le Dauphin est mort. Elle appelle; elle fait le signe impérieux de descendre. Le Dauphin, debout sur le bord du caveau entr'ouvert, ne la regarde ni ne l'écoute: il est tranquille; il a le visage tourné vers son épouse; il la console en lui montrant ses enfants. La Dauphine a un de ses bras entrelacé avec celui de son époux. Elle se couvre les yeux de son autre main; elle semble craindre de laisser tomber ses regards sur des objets qui peuvent l'attacher à la vie. Les enfants lui sont présentés par la Sagesse. Elle en a deux devant elle: ce sont les plus jeunes. L'aîné est par derrière, ses deux bras appuyés sur l'épaule de la Sagesse, et la tête penchée sur ses deux bras. Tout près de cet enfant, on voit la France prosternée vers les autels, et implorant le secours du ciel.
Choisissez, mesdames. Si aucun des trois ne vous convenait, proposez-moi vos difficultés. Faites mieux; s'il vous venait quelque nouvelle idée, dites-la-moi J'en rumine une quatrième, où je voudrais que l'époux dît aux hommes: <i>Apprenez à mourir</i>; et où l'épouse dît aux femmes: <i>Apprenez à aimer.</i> S'il vous venait quelques moyens de rendre ces deux mots sensibles, vous me feriez vraiment plaisir de me les communiquer, car la chose me paraît vraiment difficile.
Beau passe-temps, me direz-vous, que de promener son imagination parmi des tombeaux! Pardon, mesdames; mais aussi pourquoi êtes-vous des femmes fortes? je vous jure que je n'en connais pas deux autres au monde à qui j'eusse osé demander le même service; quoique ce genre de poésie auquel j'ai donné quelques instants ne m'ait point du tout attristé. À tout hasard, s'il m'est arrivé de jeter du noir dans vos têtes, l'abbé de Boufflers va m'aider à le dissiper. Voici des /$ Enfants de saint Benoît, sous la guimpe et le <i>froc</i>.
Du calice chrétien savourez l'<i>amertume</i>.
Vous, musulmans, suivez votre triste <i>coutume</i>: Buvez de l'eau, tandis que je vide mon <i>broc</i>.
Par vos raisonnements, moins ébranlé qu'un <i>roc</i>, Je crains peu cette mer de soufre et de <i>bitume</i> Où vos sots docteurs ont <i>coutume</i> De noyer les Césars et les rois de <i>Maroc</i>.
Quel que puisse être le <i>maroufle</i> Que vous nommez pape ou <i>mufti</i>, Je ne baiserai point son cul, ni sa <i>pantoufle</i>.
Prêtres noirs qui damnez Marc-Aurèle et <i>Zampti</i>, Par qui Confucius comme un lièvre est <i>rôti</i>.
Le diable qui les brûle est celui qui vous <i>souffle</i>.
$/ Ces diables, ce bitume, ces prêtres vous chiffonnent-ils encore l'imagination, et voulez-vous quelque chose de plus gai, de plus fou?
Voici une autre pièce adressée à sa sœur: /$ Vivons en famille: C'est le destin le plus doux De tous.
Nous serons, ma fille.
Heureux sans sortir de chez nous.
Les honnêtes gens Des premiers temps Avaient d'assez bonnes mœurs; Et sans chercher ailleurs, Ils offraient leurs cœurs À leurs sœurs.
Sur ce point-là nos aïeux N'étaient point scrupuleux.
Nous pourrions faire, Ma chère, Aussi bien qu'eux, Nos neveux[184].
$/ Les suivants ont été faits pour une jeune personne née le jour du solstice d'été: /$ On vous ébauchait en automne, On vous achève dans l'été.
Vous pourriez ressembler à Cérès ou Pomone; Mais, à dire la vérité, Vous tenez de plus près à Flore qu'à personne.
Tout l'univers fit son devoir, Au moment où vous êtes née.
Le soleil s'arrêta pour vous mieux recevoir, Et toute la terre étonnée A trouvé que les jours les plus longs de l'année Sont encor trop courts pour vous voir.
$/ En voilà dont la délicatesse demande grâce pour les précédents, et mérite de l'obtenir. Moi, je suis bon; je pardonnerais en leur faveur même aux quatre qui suivent. Ils ont été Ms et envoyés sur une carte à une femme qui avait engagé M. de Choiseul à écrire une satire contre lui: /$ Pour me déchirer quelque femme, Choiseul, t'a payé sûrement; Et je gagerais sur mon âme Qu'elle t'a payé largement.
$/ Mme Le Gendre prétend que vous n'entendrez pas ceux-là. Bonsoir, mon amie. Dites-moi donc que vous m'aimez comme vous me l'avez dit la dernière fois; cela me fait si aise! La chère sœur est toujours malade.
C'est bien sûrement la coqueluche qu'elle a prise de son fils.
CIII Paris, le 20 février 1766.
Vous aimeriez mieux qu'il n'y eût ni France ni enfants? Eh bien! c'est tout juste ce que je leur avais laissé la liberté d'ôter; quoique le plus jeune, caché entre les genoux de la France, pût un jour devenir une prophétie.
Mon amie, quand on compose ou quand on juge un monument religieux, il faut se prêter au système. Si vous étiez un peu conséquente, le premier, où l'on voit une Religion qui arrête la Tendresse conjugale en lui montrant le ciel, perdrait aussi son intérêt et son pathétique. Les anciens, qui savaient que la richesse est l'ennemie du sublime, s'en seraient tenus aux deux oreillers et à la seule figure de l'époux qui se range; car cette figure est vraiment sublime. Pour le sentir, supposez que vous soyez l'épouse, et que vous regardez cet homme qui dort, qui se presse doucement la cuisse et qui vous fait place.
Supposez seulement que ce soit ce frère si chéri!
Si vous considérez le second monument en place, cet ange qui annonce le grand jour, tourné vers la porte du temple; cette Justice éternelle, ceinte du serpent qui se mord la queue, ayant sur ses genoux la balance dont elle pèse les actions des hommes et les palmes dont elle couronne le juste, les attributs de la grandeur humaine éclipsée sous ses pieds; vous trouveriez cela beau, parce que cela est vrai, grand et beau.
Quand je dis vrai, c'est dans le système.
Le rapport du troisième avec celui de Pigalle est bien léger; d'ailleurs cette Maladie, qui pousse la pierre de son épaule, est terrible. Cet époux, qui ne la voit ni ne l'écoute, marque un bien parfait mépris de la vie; et ces enfants, présentés à l'épouse par la Sagesse, sont tout à fait touchants.
J'aurais bien rendu palpables les deux mots: <i>Apprenez à mourir, apprenez à aimer</i>; mais c'est par un moyen trop simple, trop au-dessus de notre goût pour être adopté; deux spectateurs, un homme debout qui regarderait l'époux avec un étonnement sérieux et pensif; une femme à ses pieds, qui regarderait l'épouse avec une admiration mêlée de douleur et de joie. J'y avais pensé.
Au reste, Cochin m'écrit de ces trois projets, que je lui ai envoyé trois enfants bien forts, bien beaux, bien vigoureux, mais bien difficiles à emmaillotter. Il ajoute que ce ne sera pas lui qui choisira; mais la cour, où il y a beaucoup de flatteurs et peu de gens de goût. Il craint que le mauvais goût, aidé de la flatterie, ne demande que ces figures soit ressemblantes; ce qui rendrait le monument plat et maussade. Je réponds que des ressemblances légères, dont la poésie disposerait à son gré, en donnant à la scène un caractère naturel et vrai, ne la rendrait que plus belle et plus pathétique; que les physionomies changent bien en dix ans, et que, quand elles resteraient ce qu'elles sont à présent, plus les figures seront grandes, nobles et belles, plus la flatterie les retrouvera ressemblantes.
Pour éviter cet écueil des ressemblances, Cochin a demandé qu'en conservant toujours la condition donnée de la réunion future des deux époux, je lui en imaginasse un quatrième où il n'y eût que des figures symboliques. Je l'ai fait, et le voici.
Élevez un mausolée. Placez-y deux urnes, l'une fermée et l'autre ouverte. Asseyez entre ces deux urnes la Justice éternelle qui pose d'une main la couronne et la palme éternelles sur l'urne fermée, et qui tient sur son genou, de l'autre main, la couronne et la palme éternelles dont elle couvrira un jour l'urne ouverte. Voilà ce que les anciens auraient appelé un monument.
Imaginez près de ce monument la Religion debout, foulant aux pieds la Mort et le Temps. La Mort, enveloppée de ses longs draps et la face tournée contre terre; le Temps, dans une attitude contraire, courroucé d'un monument élevé de nos jours à la tendresse conjugale, et le frappant de sa feux qui se met en pièces.
La Religion montre les urnes à la Tendresse conjugale, et lui dit: <i>Là repose sa cendre; là doit un jour reposer la vôtre, et les mêmes honneurs qu'il a reçus vous sont destinés.</i> La Tendresse conjugale, désolée, a le visage caché dans le sein de la Religion; elle a laissé tomber à ses pieds les deux flambeaux, dont l'un est éteint et l'autre brûle encore. Un bel et grand enfant tout nu, symbole de la famille, s'est saisi d'un de ses bras sur lequel il a la bouche collée.
Voilà celui qui plaît le plus à Cochin. L'idée des urnes lui paraît noble et ingénieuse; cette Mort foulée aux pieds par la Religion, et ce Temps courroucé contre le monument, deux figures parlantes; et ce grand et bel enfant tout nu forme, avec les deux autres figures, un groupe vraiment intéressant. Vous vous doutez bien que la feux brisée lui a tourné la tête.
J'en ai un cinquième; et celui-là, je l'appelle le mien. Peut-être ne sera-t-il pas le vôtre. Je n'en conclurai rien que la diversité de nos goûts. J'aime les impressions fortes, et le tableau que je vais vous décrire fait frémir.
Imaginez un mausolée au haut duquel on arrive par des degrés. Là, je suppose un cénotaphe ou tombeau creux où l'on n'aperçoit que le sommet d'une tête couverte d'un linceul, avec un grand bras nu qui pend au dehors.
La Tendresse conjugale a déjà franchi les premiers degrés et se hâte d'aller saisir ce bras.
La Religion l'arrête, en lui montrant le ciel; tandis qu'un grand enfant tout nu, sur lequel la Tendresse conjugale a tourné tendrement ses regards, la retient par un des pans de son vêtement.
L'enfant a la tête tournée vers le ciel et pousse des cris. À quoi sert, s'il vous plaît, que ces gens-là soufflent dans leurs palais le gladiateur qui expire, Niobé, les enfants de Laocoon percés de traits, et le Laocoon déchiré par des serpents, s'ils en détournent leurs yeux?
Pour moi, voilà ce que j'appelle de la sculpture.
Mais il faut dissiper ces images tristes par quelque chose de gai On disputait, il y a quelques jours, sur les vanités dont les hommes sont les plus entêtés. Quelqu'un prétendit qu'il n'y en avait aucune dont l'ivresse fut plus violente que celle de la vanité littéraire. Pour nous le prouver, il nous disait qu'à Rome les cardinaux ont des espions qui viennent leur rapporter tout ce qui se débite sur leur compte. Il faut supposer un de ces cardinaux à son bureau écrivant, et l'espion debout devant lui.
/# LE CARDINAL.
Eh bien! qu'est-ce qu'on dit?
L'ESPION.
Seigneur, on dit...on dit...LE CARDINAL.
Vous plairait-il d'achever? On dit...?
L'ESPION.
On dit que vous avez un page charmant qui se porte mal, et que c'est de votre faute.
LE CARDINAL, continuant d'écrire.
Cela n'est pas vrai. C'est moi qui suis malade, et c'est de la sienne.
L'ESPION.
On ajoute que le cardinal un tel a voulu vous enlever ce page charmant, et que vous l'avez fait assassiner.
LE CARDINAL, écrivant toujours.
Ce n'est pas du tout pour cela.
L'ESPION.
On parle de votre dernier ouvrage, et l'on assure qu'il est mauvais, et que c'est un autre qui l'a fait LE CARDINAL, cessant d'écrire et se levant avec fureur.
Eh! pourriez-vous, monsieur le maroufle, me nommer quelques-uns de ces gens-là?
#/ Avez-vous jamais entendu parler d'une demoiselle Basse, danseuse d'Opéra? Elle était entretenue et, qui pis est, aimée par un M. Prévôt que vous connaissez. Il se présente un grand parti pour ce jeune homme; de la beauté, de la jeunesse, de l'esprit, des talents: cela ne se refuse pas sans quelque raison secrète. Les parents suivent la conduite de leur fils. Ils découvrent l'intrigue. La mère du jeune homme s'adresse à Mlle Basse, et la conjure de fermer sa porte à son fils et de se joindre à une famille désespérée pour ramener son enfant. Elle le promet; mais pour un moyen qu'elle avait d'éloigner son amant, celui-ci en avait cent de se rapprocher d'elle. Elle finit par se mettre au couvent. Le jeune homme se marie. La mère va trouver Mlle Basse et lui présente un contrat. Mlle Basse le refuse, et dit à Mme Prévôt qu'elle avait plus de fortune qu'il ne lui en fallait pour le parti qu'elle avait résolu de prendre: le lendemain, en effet, elle se fait carmélite.
Nous avons achevé l'histoire de Mlle Basse. Nous prétendons qu'un de ces matins elle sautera par-dessus la clôture, et que Mme Prévôt ira lui porter, dans un grenier, le contrat qu'elle a refusé et qu'elle acceptera.
M. le marquis de Gouffier s'est entêté de Mlle d'Oligny. Il lui a fait faire les propositions les plus folles qu'elle a refusées. Il honteuse d'être sa maîtresse, et qu'il serait honteux d'être son mari. Le marquis, un de ces jours qu'au sortir de la Comédie elle s'en retournait chez elle avec sa mère, renverse la mère par terre, tandis que quatre estafiers, dont il était accompagné, se saisissent de la fille et la jettent dans un fiacre. La mère crie, la fille crie.
Le fiacre ne veut pas marcher. La garde vient; on arrête les ravisseurs. L'affaire est jugée à Versailles, et le marquis enfermé.
Êtes-vous encore parmi les tombeaux? Voyez-vous toujours cette tête couverte d'un linceul, et ce grand bras nu qui pend? Tâchons d'effacer de votre imagination les mausolées, en y élevant un autel, et en vous montrant devant cet autel les jeunes époux. J'avais autrefois un ami qui ne manquait pas un mariage. Pour peu que la mariée fut jolie, le gros Bouchant, c'est le nom de l'homme en question, disait, au moment de l'anneau, avec une mine et un ton d'humeur difficiles à rendre: Ah!
le bourreau!
Une mademoiselle Fiteau, fille d'un maître des comptes, était promise à un quidam qu'on ne nomme pas. Voilà le contrat passé, et le jour du sacrement venu. Le matin, l'époux futur se ravise. Il trouve qu'il manque trente mille francs à la dot de Mlle Fiteau; il en dit les raisons au père. Le père trouve ces raisons bonnes, et promet les trente mille francs. On conduit les époux à l'autel L'époux, interrogé s'il accepte mademoiselle pour sa femme, répond que oui, à condition que celui-ci se ressouviendra de la promesse qu'il lui a faite. La demoiselle, interrogée ensuite si elle accepte monsieur pour époux, répond: «Non, non non; je ne serai jamais à un homme qui se rappelle, dans ce moment-ci, un sentiment d'intérêt, et qui a l'indécence de le montrer à mon père.»
Le paragraphe qui suit est pour vous.
La santé de la petite sœur n'est guère meilleure: elle avait encore de la fièvre ce soir. Cependant la toux me semble un peu plus moelleuse.
Il est survenu depuis trois jours une diarrhée dont j'avais espéré plus de soulagement. Je crains que la poitrine ne s'affaisse, et le médecin le craint apparemment aussi, puisqu'il attend la cessation de la fièvre pour ordonner le lait de chèvre. L'époux est plein d'attentions; je ne ferais pas mieux à sa place. L'enfant est guéri. J'ai passé la soirée avec Vialet. Ah! je voudrais être à côté de vous. Je péris ici de chagrin, d'impatience et d'ennui.
CIV À Paris, ce 8 septembre 1767.
Vous ne faites rien du tout, tendre amie, de ce que je vous ai demandé.
Je voulais un détail circonstancié de votre voyage; vous me l'aviez promis; et vous vous croyez quitte en m'écrivant: «Nous sommes arrivées à deux heures du matin à Châlons. La belle dame a un peu dormi; maman a été tourmentée de sa colique.» Réparez ce laconisme-là, s'il vous plaît. Le jeudi matin, j'allai savoir de Mme de Blacy à quelle heure vous étiez parties; de là au Salon, où j'employai mon temps à louer un peu, à blâmer beaucoup, jusqu'à deux heures que je me rendis chez Mme Le Gendre; elle avait le cœur bien gros de vous savoir évadées sans l'en avoir prévenue, sans lui avoir dit adieu. «On trouve, disait-elle, toujours bien un moment à travers les embarras et les soins d'un départ; on l'aurait bien trouvé autrefois, mais l'on ne m'aime plus.» Je lui répondis qu'à neuf heures du soir, vous ne saviez pas encore si vous auriez des chevaux pour le lendemain, et que rien n'était plus incertain que le moment de votre départ; qu'il pouvait se faire à la minute ou être différé de deux ou trois jours.
Je lui ramenais Mme de Blacy qu'elle avait invitée et qui s'en était excusée. Nous dînâmes; nous dînâmes gaiement; nous passâmes tous ensemble une partie de la soirée: M. de...y était et nous nous aperçûmes, Mme de Blacy et moi, que le froid instituteur et la mère coquette faisaient bien du chemin en s'en apercevant ou sans s'en apercevoir. Nous nous séparâmes de bonne heure, parce qu'il fallut remettre à son couvent une amie de Mlle Le Gendre. Celle-ci est une jolie enfant et qui a le cœur beaucoup plus tendre qu'on ne l'imagine.
En arrivant, je la trouvai qui pleurait de ce qu'on différait trop à aller chercher son amie. La mère l'en grondait, et moi je lui en faisais compliment.
Le lendemain, c'était vendredi, autre séance aux tableaux où il y a quelques belles choses qui perdent à l'examen. Je sortis de là pour aller dîner au restaurateur de la rue des Poulies; on y est bien, mais chèrement traité. L'hôtesse est vraiment une très-belle créature.
Beau visage, plutôt grec que romain; beaux yeux, belle bouche, ni trop, ni trop peu d'embonpoint, grande et belle taille, démarche élégante et légère; mais vilains bras et vilaines mains[185].
De là, j'allai passer la soirée chez Van Loo, qu'on avait saigné du bras et qu'on a depuis saigné du pied pour un mal de tête violent dont la cause est une dartre rentrée. Cette grosse bête de Lamotte, son médecin, ne voit pas que tant que la maladie cutanée ne reparaîtra pas, il tirerait à son malade jusqu'à la dernière goutte du sang vicié, qu'il ne le guérirait pas.
J'allai souper rue Neuve-Saint-Augustin où nous parlâmes beaucoup de vous. C'est vraiment un amoureux de toute pièce. Il ne s'accommode pas de l'absence: il est triste, mélancolique, ennuyé et jaloux. Je m'amusai, avec ce sang-froid que j'ai quelquefois, à le désespérer, en mettant les choses au pis aller, et en ne voyant aucun inconvénient à ce que M. d'Estaing mît des conditions à l'avancement des deux frères de la belle dame, parce que chaque chose a son prix. Raphaël nous joua, une heure ou deux, de la harpe et du clavecin, et nous nous souhaitâmes le bonsoir à l'heure accoutumée.