dont ils fe feruent, eft caufe qu’ils peuûent parler de t(?utes.
De La Méthode.
■eschofes aufly hardiment que s'ils les fçauoient,&fou- [tenir tout ce qu'ils en difent contre les plus fubtils & les plus habiles, fans qu’on ait moyen de les'conuaincre: En quoy ils me femblent pareils a vn aueugle, qui pour fe battre fans defàuantage contre vn qui voit, l’auroit fait venir dans le fonds de quelque caue fort obfcure: Etie puis dire que ceux cy ont intereft que ie m’ahftiene de- publier les principes de la Philofophie dont ie me fors, car eftans très fimples & très cuidens, comme ils font, ie ferois quafi le melme en les publiant, que fi ifouurols quelques feneftres, & faifoi? entrer du iour dans cete ca^ ue où ils font dtffcendus pour le battre. Mais mefme les meilleurs écrits n’ont pas occafion de fouhaiter de les connoiftre: cars 'ils veulent fçauoir parler de toutes cho-* fès, & acquérir la réputation d’eftre do&es, ils y par- uiendront plus ayfement en fe contentant de la vray- femblance, qui peut eftretrouuée fans grande peine en toutes fortes de matières; qu’en cherchant la vérité, qui ne fe découure que peu a peu en quelques vues, • Scqui lorfqu'ileft queftionde parler des autres oblige a con- feffer franchement qu’on les ignore. Que s’ils préfèrent la connoiflance de quetque peu de veritez à la vanité dé paroiftre n’ignorer tien, comme fans douté elle eft bien préférable, & qu’ils vueilleot fuiurevn defTein fèmbla- bleau micb, ils n’ont pas befoin pourcelaquc ie lèuf die -<rien d’auantage que ce que i’ay défia dit en ce difeours. Cars’ils font capables de pafier. plus outre que ie n’ay ' fait, ils le feront aufly a plus forte raifon,de trouuer d’eux mefmes tout ce que ie penfe auoir trouué: D’autant que tfayaot ï amais-rien cxamiuéque par ordre, il eft certain, que.- 7* 'Discours.
que ce qui me refte encore a de'couurir eft de foy pins difficile &plus cache, que cequei’ay pû cy deuant ren- contrer, & ils auroicnt bien moins de plaifir a l’appren- dre de moy que d'eux mefmes: Outre que l’habitude, qu’ilsacquerront; en cherchant premièrement des cho- fes faciles, &paflantpeuapeupardegreza d'autres plus difficiles; leur feruira plus, que toutes mes inflru&ions ne fçauroient faire. Comme pour moÿie me perfuade, que fi on m'éuft enfeigné dés n\a ieunefle toutes les ve_ -ritez dont i’ay cherche’ depuis les demonftrations,& que ic n’eufle eu aucune peine a les apprendre, ie n'en aurois peuteftre iamais feeu aucunes autres, & du moinsque jamais ie n’aurois acquis l’habitude, & la facilite que ie * penfë auoir, d'cntrouuer toufiours de nouueltes, à me- fure que ic m'applique à les chercher. Et en vn mot s'il y a au monde quelque ouurage, qui ne puifle cftrc fi bien acheuc'par aucun autre, que parle mefme qui l’a com- mencé, c’eft celuy auquel ie trauaille.
II eft vray que pour ce qui eft des expériences qui peu- uent y fèruir, vn homme feul ne fçauroit fuffire a les fai. rc toutes: Mais il n'y fçauroit aulTy employer vtilement d’autres mains que les ficnes.finon celles des artifàns, ou telles gens qu’il pourrait payer, & a qui-l’efperahce du gain, qui eft vn moyen très efficace, ferait faire exacte- ment toutes les chofês qu’il leur preferiroit. Car pour les volontaires, qui par curiofite' ou defir d’apprendre s’offriraient peuteftre de luy ayder, outre qu’ils ont pour l’ordinaire plus de promelfesque d’eflfed:, & qu'ils ne font que de belles propoficions dont aucune iamais ne reüfiltjlis voudraient infalliblcment cftre payez par l'ex- plication.
De La Méthode. 7$ plication de quelques difficultez, ou du moins par des complimens& des entretiens inutiles, qui ne luy fçan- roieut coufter fi peu de Ion tems qu#il n y perdift.Et pour les expériences que les autres ont défia faite s, quand bien mcfme ils les luy voudroient communiquer, ceque ceux qui les nomment des fecrets neferoient iamais,elIesfont pour la plus part composes de tant de circonftances, ou d'ingrediensfuperflus, qu’il luy feroit très malayfé d’en déchiffrer la vérité: Outre qu’il les trouueroit prefque toutes fi mal expliquées, ou mefme fi faufles,à caufe que ceux qui les ont faites fe font efforcez de les faire paroi- ftre conformes a leurs principes, que s’il y en auoit quel- ques vncs qui luy ferniflenr, elles ne pourroient derechef valoir le tems qu’il luy faudroit employer a les choifir. De façon que s'il y auoit au monde quelqu’un, qu’on feeuft affurement eftre capable de trouuer les plus gran- des chofes, & les plus rtiles au public qui puiffent eftre, & <jue pour cete caufe les autres hommes s’efforçaffent par tous moyens de l’ayder a venir a bout de fes deffeins: le ne voy pas qu’ils peuffent autre chofe pour luy, finon fournir aux frais des expériences dont il auroit befoin, & du relie empefeher que fon loifir né luy fuft ofté'par l'importunitédeperfonne. M ais outre que ie ne prcfii- me pas tant de moymefme, que de vouloir rien promet- tre d’extrordinairej ny ne me repais point de penfees fi vaines, que de m’imaginer que le public fe doiue beau- coup interefler en mes deffeins: le n'ay pas auffy l’ame fi baffe, que ie voutuffe accepter de qui que ce fuft aucune faueur, qu'on pufteroyre que ie n’aurois pas méritée.
Toutes ces confiderations iointes enfemble furent 4 caufe 74 Discours eau fe il y a trois ans que ie ne voulu point diuulguer le traité qaei’auois entre les mains; Etmefme que iepris refolutiou de n’en faire voir aucun autre pendant ma vie, qui fuft fi general, ny duquel on pûft entendre les fon- demensdemaPhyfique:Maisilya eu depuis derechef deux autres raifons, qui m’ont oblige a mettre icy quel- ques edais particuliers; & a rendre au public quelque compte de mes actions, & de mes dedans. La première eft, que fi i’y manquois,plufieurs,qui ont feeu l’intention que i'auois eue cy deuant de faire imprimer quelques eferits, pourraient s imaginer que les caufes pour lefi. quelles ie m'en abfticns feraient plus a mon defauantage quelles ne font. Carbienqueien’ayraepas la gloire par excès j ou mefme, fi ie lofe dire,que ie la haïfle, en tant qué ie la iuge contraire au repos, lequel i’eftirae fur tou- tes chofes: Toutefois audyien’ayiamaistafchéde ca- cher mesa&ions comme des crimes, ny n’ay vfe de beau- coup de précautions pour eftre inconnu • tant à caufe que i’eude creu me faire tortj qu’à caufe que cela m'au- roit donne' quelque efpece d'inquietude, qui euft dere- chef elle contraire au parfait repos d’elprit que ie cher- che. Etpourcequem’eftant touliours ainfi tenu indif- ferent entre le foin d’eftre connu ou ne l’eltre pas,ie n’ay pu empefeher que ie n’acquide quelque forte de réputa- tion, i’ay penfe' que ie deuois faire mon mieux pour m'exempter au moins de l'auoirmauuaifeX’autre raifon qui.m’a oblige' a eferire cecy, eft que voyât tous les iours de plus en plus le retardement que foudre le dedein que i:ay dem’inftruire, àcaufe d’vue infinité d'experiences donti aybefoiu, & qu'il eft impodibleque ie face fans...' l’aydo De La Méthode» 75 i’ayde d’autruy, Bienque ie ne m^flatte pas tant que d'e- fpercrque le public prene grande part en mes interefts. Toutefois ie ne veux pasauffy me défaillir tant a moy- mefme, que de donner fuiet a ceux qui me furuiuront de me reprocher quelque iour, que i'euffe pu leur laffler plufieurs chofès beaucoup meilleures que ie n'auray fait, fi ien’eufle point trop neglige'de leur faire entendre en quoy ilspouuoient contribuer a mes dcfleins.
Et i’aypenfé qu’il m'eftoit ayfé de choifir quelques matières, qui fans eftre fuictes a beaucoup de controuer- fes, ny m'obliger a déclarer d'auantage de mes principes queienedefire,nelairroientpasde faire voir aflez clai- rement ce que ie puis, ou ne puis pas, dans les fciences. Enquoyienefçaurois dire fi i’ay reuffi, &: ie ne veux* point preuenir les iugemes de perfonne, en parlant moy- mefmedemesefcrits: Mais ie feraybien ayfe qu’on les examine, & affin qu'on en ait d'autant plus d’occafion.ie fiipplie tous ceux qui auront quelques obieétions a y fai- re de prendre la peine de les enuoyer a mon libraire, par lequel en eftânt auerti, ie tafeheray d'y ioindre ma re- fponfe en mefmc tems, & par ce moyen les le&enrs, voyant enfemble l’vn & lautre, iugeront d'autant plus ayfementdcla vérité Carie ne promets pas d’y faire ja- mais de longues refponfès, mais feulement d’auouër mes fautes fort franchement, fi ie les counois; oubien lue ne les puis aperceuoir, dedire Amplement ce que ie croyray eftre requis, pour la defence des chdlfes que i’ay eferites, fànsyadioufter l’expücation d’aucune nouuelle matiè- re, affin de no me pas engager fans fin de lvne en l'autre» # ^ a Que j6 Discours.
Que fi quelques vnês de celles dont i'ay pari d'au com- menceraét de la Dioptrique & des Meteores,chocquent d’abord, a caufe que ie les nomme des fuppofirions, & que ie ne femble pas auoir enuie de les prouuer, Qu o ait la patience de lire le tout aucc attention, & i’elpere qu’on s’en trouuera fathfait: Car il me femble que les raifonss’y entrefuiuent en telle forte, que comme les dernieresfontdemonftrées, par les premières qui font leurs cauleS] ces premières le font réciproquement, par les dernieres qui font leurs effets. Et on ne doit pas ima-, ginerqneie commette en- cecy la faute que les Logi- ciens nomment vn cercle; car l’expericnce rendant la plus part de ces effets très certains, les caufes dont ie les •déduits ne feruent pas tant à les prouuer qu’à les expli- quer; mais tout au contraire ce font elles qui font prou- nées par eux. Et ie ne les ay nommées des fuppofitions, qu'affin qu’on fçache que ie penfe les pouuoir déduire de ces premières veritez que i’ay cy deffus expliquées; Mais que i’ay voulu expreffement ne le pas faire, pour empe- feher que certains efprits, qui s’imaginent qu’ils fçauenc en vn iour tout ce qu’vn autre a penfe' en vingt années, fi toft qu'il leur en a feulement dit deux ou trois mots, 6ù qui font d’autant plus, fuicts à faillir, & moins capables de la vérité, qu’ils font plus penetrans & plus vifs, Ne puif- fent de là prendre occafion, de baftir quelque Philofo- phie #trauagante fur ce qu’ils croyront eftre mes prin- cipes, & quon m’emttribue la faute. Car pour les opi- nions qui font toutes micnes, ie ne les exeufe point com- me nouuclles, d’autantque fi on en confidere bien les rajfons,ie m’aflure qu’on lestrouucra fi fimples,& fi con- V formes- • De La Méthode. 77 formes an fcns commun, quelles fembleront moins ex- trordinaires, & moins eftranges, qu’aucunes autres qu’on puilTcauoirfurmefmesfuiets. Eticne me vante point auffy d’eftre le premier Inuentcur d’aucunes, mais bien qucie ne les ay iamais receues, ny pource qu’elles auoict efte' dites par d’autres, ny pourccqu’elles ne l’auoiêt point efte'.mais feulemêt pourceq; Jp raifô me les a perfuade'es.
Que fi les artifans ne peuuent fi toft exccuter l’inuen- tion qui eft expliquée en la Dioptrique, ie ne croy pas qu'on puifle dire pour cela quelle foit mauuaife: Car d’autant qu’il faut de l'adrefle & de l’habitude, pour fai- re, & pour aiufter, les machines que i’ay defcrites, fans qu’il y manque aucune circonftance, ie ne m’eftonne- rois pas moins s’ils rencontroient du premier coup, que fiquelqu'vn pouuoit apprendre en vn iour a iouer do luth excellemment, par cela feul, qu'on luy auroit don- ne' de la tablature qui lêroit bonne. Et fi i’eferis en Fran- çois, qui eft la langue de mon païs;p!utoft qu’en Latin, qui eft celle de mes Précepteurs; c’eft a.cauîe que i’efpe- rc que ceux quinefe feruent que de leur railbn naturelle toute pure iugeront mieux de mes opinions, que ceux qui ne croyent qu’aux liures anciens: Et pour ceux qui- ioignent le bon fens auec l’eftude, Iefquels feuis ie fou- haite pour mes iuges, ils ne feront point ie m’afleure, fi partiaux pour le Latin, qu’ils refiifent d’entendre mes raifons poureeque ie les explique en langue vulgaire.
Au refteie ne veux point parler icy en particulier des progrès, que i’ay efperance de faire a l’auenir dans les iciences, Ny m’engager enuers le public d'aucune pro- mené, que ie ne fois pas allure' d’accomplir: Mais ie diray 1 3 feule* I 78 Discours De La Méthode. feulement que i’ay refoIu,de n'employer le tems qui me rcfte à viure.à autre choie, qu'à tafcher d’acquérir quel- que conrioiflance de la Nature, qui foit telle, qu’on en puifle tirer des réglés pourlaMedecine, plus aflurdcs que celles qu’onaeuësiufquesa prefent; Et que mon inclination mefloigne fi fort de toute forte d’autres dek feins, principalement de#ccux qui ne fçauroicnt eftre vtiles aux vns qu’en nuiiànt aux autres, que fi quelques occafionsmecontraignoient de m’y employer, ie ne croy point que ie fiifle capable d’y reuflir. De quoyie fais icy vne déclaration, que ie içay bien nepouuoir fer- uir a me rendre confidcrable dans le monde; mais aufly n’ayie aucunement enuie de l ettré: Et ie me tiendray toufiours plus obligé^ ceux, par la faueur defqucls ie iouirayfànsempefchementdemonloifir; que ienefe- rois a ceux qui m offriroient les plus honorables emplois de la terre.
K.'
I L A IPTRIQVE Difcours Premier LA LVMIERE.
O u t b la conduite de noftre vie dépend de nos lêns, entre lcfquels celuy de la veüe eftant le plus vniuerfel & le plus noble, il n’y a point de doute, que les inuentions qui feruent a augmenter la puiflance, ncfoyent des plus vtiles qui puiflenteftre. Et ileft raalaifé d’en trouuer aucune qui l’augmente dauantage que celle de ces meroeilleufes lunettes, quin'eftanten vfiigequc depuis peu, nous ont défia decouuert de nouucaus aftres dans le ciel, & d’an- tres nouueaus obiets deffus la terre en plus grand nombre que ne font ceus, que nous y auions veus au- parauant: en forte que portant noftre veüe beaucoup plus loin que u’auoit court urne d’aller l'imagination de nosperes, elles femblent nous avoir ouuertle chemin, pour parvenir a vne connoiflance de la Nature beau- coup plus grande & plus parfaite, qu’ils ne l'ont eue. Mais a la honte de nos fciences, cette inuention fi vtile - & fi admirable, n'a premièrement efté trouuée que par l’experience & la fortune. Il y a enuiron trente ans, qu’vn nommé laques Metius de la ville d’Alcmar en Hollande, homme qui n'aucit iamais eftudie' bien qu'il euft vn pere & vn frere qui ont fait profelîton des ’ A mathez LaDioptrïqhe mathematiqucs,mais qui prenoir particulièrement plai- fir à faire des miroirs & verres brullans, en compolànt mefmc Niyuer aucc de la glace,ainfl que l'experience a monftré qu'ou en peut fairc; ayant à cote occafion plu- * } fleurs verres de diuerfès formes,s’auifa par bonheur de regarder au trauers dedeus, dont l'uneftoitvn peu plus efpais au milieu qu’aux extrémités, & l’autre au contrai- re beaucoup plus efpais aus extrémités qu’au milieu, & il les appliqua fl hcureulèment aus deux bouts d’un tu- yau, que la première des lunettes, dont nous parlons, en fut compofée. Et c’eft feulement fur ce patron, que toutes les autres qu’on a veiies depuis, ont efté faites, fans que perfonuc encore, que ie fçache, ait fuffifan- ment déterminé les figures que ces verres doiuentauoir. Car, bienqu’ily ait eu depuis quantité de bons elprits* qui ont fort cultiué cete matière, &ont trouuéà Ion occafion plufieurs choies en l'Optique qui valent mieux, que ce que nous en auoient IailTé les anciens, toutefois à caule que les inuentions vn peu malayfées u'arriuent pas à leur dernier degré de perfection du premiercoup,il eft encore demeuré alfés de difficultézen celle cy, pour me donner fujet d’en efcrire.Et d’autant que l’execution des chofes que ic diray, doit dépendre de l'induftrie des arti/àns,qui pour l’ordinaire n’ontpoint eftudié, ie ta- feheray de me rendre intelligible à tout le monde, & de ne rien omettre nyfuppofer, qu’on doiueauoir appris des autres fciences. C’eft pourquoy ie cômenceray par l’explication de la lumière & de fes rayons, puis ayant fait vnebrieuedefeription des parties de l'œil, ie diray particulieremêt en quelle forte fe fait la vifion;& en fuite I Discours Premier. 3 ayant remarqué toutes les chofes qui font capables delà rendre plus parfaite, i’enfeigneray comment elles ypeu- uent eftre adiouftées par les inueutions que ie de- feriray..
Or n’ayant icy autre occafion de parler de la lumière, que pour expliquer comment fes rayons entrent dans l’oeil»& comment ils peuuent eftre détournes par les di- vers cors qu’ils rencontrer.iln'eft pas befoin que i’entre- prene de dire au vray quelle eft fa nature, & ie croy qu'il fuffira que ie me ferue de deus ou trois comparaifbns, qui aydentalaconceuoirenla façon qui me femble la plus cômode, pour expliquer toutes celles de fes propriété'* » que l’experience nous fait connoiftre,& pour déduire en; fuite toutes 1a$ autres qui ne peuuent pas fi ayféraêt eftre remarquées, imitant en cecy les Aftronômes, qui, bienque leurs fuppofitions foyent prefque toutes fàufles ou incertaines, toutefois à caufe qu’elles fe rapportent à diuerfes obferuations qu’ils ont faites, ne laiflent pas d’en tirer plufieurs confequences très vrayes&tres aflureés.
Il vous eft bien fans doute arrivé quelque fois en mar- chât de nuit fans flambeau,par des lieux vn peu difficiles, qu’il falloir vous ayder d’vnbafton pour vous conduire, & vous aués pour lors pu remarquer, que vous fèntiés par i’entremife de ce bafton, les divers obie&s qui fè rencontroyent autour de vous, & mefrne que vous pour uiés diftinguer s’il y auoitdes arbres, ou des pierres, ou du fable, ou de l'eau, ou de l’herbe, ou de la boue, ou quelqu’autre chofcdeferablable. Il eft vray que cette forte de fentiment eft vn peu confufe & obfcure, en ceus, qui n'en ont pas vn long vfage: mais confiderés la A 2 en 4 La Dioptrioue en ceus, qui eftant nés aueugles, s'en font feruis toute leur vie, & vous l’y trouuerés fi parfaitte, & fi exaéte, qu'on pourroit quafi dire qu’ils voyent des mains,ou que leur bafton eft l’organe de quelque fixjefme lèns, qui leur a efté donné au defaut de la veuë. Et pour tirer vnc coraparaifon de cecy,ie defire que vous pcnfiés, que la lumière n’eft autre chofc dans les corps qu'on nomme lumineux, qu’vn certain mouuement, ou vne aélion fort promte, & fort viue, qui paflc vers nos yeux, par l'entremife de l'air & des autres corps tranfpa- rens en mefine façon que le mouuement ou la refiften- ce des corps, que rencontre cet aueugle, pafle vers fà main, par l'entremife de fon ballon. Ce qui vous empefchera d'abord de trouuer eftraugg,, que celle lumière puifle eftendre les rayons en vninllant, depuis le foleiljufques à nous: car vous fçaués que l’aétion, donr on meut l’vn des bouts d'vn ballon, doit ainly pafler en vn inllant iufques à l'autre, & quelle y deuroic pafler en mefme forte,encores qu'il yauroitplusdedi- ftance qu'il n’y en a depuis la terre iufques aux cieux. Vous ne trouverés pas ellrauge non plus, que par Ion moyen nous puiffions voir toutes fortes de couleurs; Et melme vous croyrés peutellre que ces couleurs ne font autre choie dans les corps qu'on nomme colorés, que les diuerfes façons, dout ces corps la reçoyuent & la renuo- yent contre nos yeux:fi vous confiderés que les différen- ces, qu’vn aueugle remarque entre des arbres, des pie- res, de l'eau, & chofeslêmbIabIes,parl’entremile de fon bafton, ne luyfembleut pas moindres, que nous font celles, qui font entre le rouge, le jaune, le vcrd, & tou- Discours Premier. jtes les autres couleurs; & toutefois que ces différences ne font autre chofe en tous ces corps, que les diuerfes façons de mouuoir, ou de refifter aux mouuemens de ce ballon. En fuite de quoy vous aurés occafion de iuger, qu’il n’eft pas befoin de fuppolèr qu'il pafle quelque choie de materiel, depuis les obieéls iufques à nos yeux, pour nous faire voir les couleurs & la lumière, nymef- me qu’il y ayt rien en ces obie&s, qui foit femblable aux idées, ou aux fentimens que nous en auons: tout de melme qu'il ne fort rien des corps, quefent vn aueugle, qui doiue palier le long de fon ballon iufques à là maiu,& que la refillence ou le mouuement de ces corps, qui eft la feule caufo des lèntimens qu’il en a, n'ell rien, de femblable Üux idées qu’il en conçoit. Et par ce mo- yen vollre efpritfera deliuré de toutes ces petites ima- ges voltigeantes par l'air, nommées des efpccesintentio- nelles, qui trauaillent tant l’imaginatiou desPhilofophes. Mefme vous pourrés aylement décider la quellion, qui eft entre eux, touchant le lieu d’ou vient I’adlion qui caulè le fentiment de la veüe. car comme noftre aueu- gle peut fentir les corps qui font autourdeluy, nonfèu- lementparl’a&iondeces corps, lors qu’ils le meuuent contre fon ballon, mais aulTy par celle de fa main, lors qu’ils ne font que luy relifter: ainfy faut il auoiier, que les obieéts de la veüe peuuent ellre lentis, non feulement par lgmoyende l’a&ion, qui e liant en eux, tend vers les yeux; mais aufly par le moyen de celle, qui ellant dans les yeux, tend vers eux. Toutefois pour ce que celle aétiou n’eft autre chofe que la lumière, il faut re- marquer qu’il n'y a que ceux qui peuuent voir pendant A 3 les 4$ La Dioptriq.uk les tenebres de la nuit,côme les chats» dans les yeux dç£ quels elle fe trouue: & que pour l'ordinaire des hommes» ils ne voyent que par l’aélion qui vient des obieéts; car l’expcriencc nous monfhe que ces obicdts doiuent dire lumineuxou illuminés pour eftre veus,& non point nos yeux pour les voir. Mais pour ce qu'il y a grade differece entre le baftondccetaueugle, & l’air ou les autres corps tranfparens, par l’entremife dcfquelsnous voyons; il faut que je me ferue encores icy d'vne autre comparaifon.
Voyés vne cuue au temps de vendange, toute pleine de raifins à demi foulés, & dans le fons de la quelle on ait faitvn trou ou deux, comme A & B, par ou le vin doux, qu'elle contient, puifle cou- 'ler. Puis penfés que n'y ayant point de vuide en la Nature, ainfy que préfque tous les Philofophes a- uouënt, &neantmoins y ayant plufieurs pores en tous lescorpsque nous aper- ceuons au tour de nous, ainfy que l’expe- rience peut môflrer fort clairement; île fl necef.
faire que ces pores foyent remplis de quelque matière fort fubtile & fort fluide, qui s'eftende fans interru- ption depuis les Aftres iufqties à nous. Or celle ma- tière fubtile eftant comparée auec le vin de ccûe eu- Discours Premier.. j ue, & les parties moins fluides ou plus groflieres tant de l'air, que des autres cors tranfparens, auec les grappes de raifins qui font parmi: vous entendras fa- cilement, que comme les parties de ce vin, qui /but par exemple vers C, teudent à defcendre en li- gne droite par le trou A, au mefme inltanc qu’il eltou- uert, & enfemblepar le trou B, & que celles qui fout vers D, & vers E, tendent aufly en mefme teins à def- cendre par ces deux trous, lins qu’aucune de ces actions loitempefchéeparles autres, ny aufly par la refiftence des grappes qui font en celle cuue; non obllant que ces grappes, citant fouteniiesl'vne par l’autre, ne tendent point du tout à defcendre par ces trous A & B, comme le vin; St^ïnefnie qu’elles puiflent cependat eltre meiies en pluficurs antres façons, par ceux qui les foulent. Ain- ly toutes le s parties de la matière fubtile, que touche le collé du Soleil qui nous regarde, tendent en ligne droite vers nos yenx au mefme inftant qu'ils font ou- uers, fans s'empefeher les vnes les autres, & mefme fans eltre empefehées pft les parties groflieres des cors tran- lparês,qui font entre deux: foit que ces cors fe meuuent en d’autres façons, comme l’air, qui elt prefque tou- fieurs agite' par quelque vent s foit qu’ils foyent fans mouueraeut, comme peut eltre le verre ou le criltal. Et remarqué icy qu'il faut diltingucr entre le mouuem en r, & l'aCtion ou inclination à le mouuoir. Car on peut fort bien conceuoir que les parties du vin, qui font par exem- ple vers C, tendent vers B, &enfemble vers A, non ob- llant quelles ne puiflent actuellement fe mouuoir vers ces deus collés en mefme temps* & qu’elles tendent ex- acte-