vf * vV DE L’ A ME, I. P A R TIE.' 7£ que nous voulons dire, cela fait que nous remuons la langue & les lèvres beaucoup plus promprcment & beaucoup mieux, que n nous pendons à les remuer en tou- tes les façons qui font requifes pour pro- férer les mêmes paroles: D’autant que l’habitude que nous avons acquife en ap- prenant à parler, a fait qu^ous avons joint l’a&ion de l’ame, qui par l’entremife de la glande peut mouvoir la langue & les lèvres, avec la lignification des paroles, qui fuivent de ces mouvemens, plutôt qu’avec les mouvemens mêmes.
* ( Article XLV.
Quel ejl le pouvoir de Tante au regard de {es payions.
N Os pallions ne peuvent pas aulfi di- rectement être excitées ni ôtées par l’aCtion de notre volonté } maisellcs peu- vent l’être indirectement par la représen- tation des chofes qui ont coutume d’être jointes avec les pallions que nous voulons avoir p &c qui font contraires à celles que nous voulons rejetter. Ainlî pour ex- citer en foi la hardieffe & ôter la peur, il ne Suffit pas d’en avoir la volonté, mais- il faut s’appliquer à confiderer les raifons, les objets ou les exemples, qui perfuadent G iiijv G iiijv lo • Des Passions. que le péril n’eft pas grand; qu’il y 1 roûjours plus de fureté en la défenfe qu’en la fuite} qu’on aura delà gloire & de la joyo d’avoir vaincu, au lieu qu’on rie peut at* tendre que du regret & de la honte d’a- voir fui, Sc chofes femblables.
Article X L V I.
Quelle eft la raifort qui empêche que Tarn» ne puijfe entièrement difpofer de fies pafic fions.
• N ET il y a une raifon particulière quî empêche l’ame de pouvoir prompte- ment changer ou arrêter fes pallions, la% quelle m’a donné fujet de mettre ci-defc lus en leur définition, qu’elles font non feulement caufées, maisaulli entretenues Sc fortifiées, par quelque mouvement par- ticulier des elprits. Cette. raifon eft qu’el- les font prcfque toutes accompagnées de quelque émotion qui fe fait dans le cœur, Sc par conlequent aulîî en tout le fang & les elprits, en forte que iufqu’à ce que ’cette émotion ait ccfte, elles demeurent prefentesà notre pen fcc, en même façon que les objets fenfibles y font prefens pen- dant qu’ils agiflent contre les organes de nos fens. Et comme l’ame en fe rendant fort attentive à quelque autre chofe peut de l’Ame, I. Partie. Ift S'empêcher d’oiiir un petit bruit ou de fentir une petite douleur, mais ne peut s’empêcher en même façon d’oui r le ton- nerre, ou de fentir le feu qui brûle la main: Ainfi elle peut aifément furmonter les moindres pallions, mais non' pas les plus violentes & les plus fortes, finon après que l’émotion du fang &C des efprirs eft appaiiée. Le plus que la volonté puille faire, pendant que cette émotion eft en fa vigueur, c’cft de ne pas confentir à fej effets, & de retenir pluficurs des mouve- mens aufquels elle difpofe le corps. Par exemple, n la colere fait lever la main pout frapper, là volonté peut ordinairement la retenir; fi la peur incite les jambes à fuir, la volonté les peut arrêter Sc ainfi des autres.
Article X L V 1 1' JE» quoi confijlent les combats qu'on a coü* tume ^imaginer entre la partie inferieur* & la fuperieure de l'ame. ■ ET ce n’eft qu’en la répugnance, qui eft entre les mouvemens que le corps par fes efprits, & l’ame par la volonté, tendent à exciter en même temps dans la glande, cjue confident tous les combats qu’on a coutume d’imaginer, entre la pare •fl Des Passions tie inferieure de l’ame, qu’on nomme fen* fîtive, 8c la fuperieure qui cft raifonna- ble j ou bien entre les appétits naturels 8c la volonté. Car il n'y a en nous qu’une feule ame, 8c cette ame n’a en foi aucune diverfité de parties; la même qui cft fen- fitivc eft raifonnable, 8c tous les appétits font des volontez. L’erreur qu’on a com- mife en lui faifant ioüer divers perfonna- çes } qui -font ordinairement contraires les uns aux autres, ne vient que de ce qu’on n’a pas bien diftingué les fon&ions d’avec celles du corps, auquel feul on doit attribuer tout ce qui peut être re- marqué en nous qui répugne à notre rai- fon. En forte qu’il n’y a point en ceci d’au- tre combat, finon que la petite glande qui eft au milieu du cerveau, pouvant être pouflée d’un côté par l’ame, 8c de l’autre par les efprits animaux, qui ne font que des corps ainfi que j’ai dit ci-deffus, il ar- rive fouvent que ces deux impulfions font contraires 8c que la plus forte empêche l’effet de l’autre. Or on peut diftinguer deux fortes de mouvemens, excitez par les efprits dans la glande •, les uns repre- fentent à l’amc les^objcts qui meuvent les fens, ou les impreflions qui fe rencontrent dans le cerveau, 8c ne lont aucun effort fur fa volonté -, les autres y font quelque effort, à fçavoir ceux qui caufent les paflions ou les mouvemens du corps qui les accompagnent. Et pour les premiers, en- core qu’ils empêchent fou vent les adtions de l’ame, ou bien qu’ils foient empêchez par elles, toutefois à caufe qu’ils ne font pas directement contraires, on n’y remar- que point de combats. On en remarque feulement entre les derniers 8c les volon- tez qui leur répugnent *, par exemple, entre l’effort dont les eiprits pouffent la glande pour caufer en l’ame fe defïr de quelque chofe j 8c celui dont l’ame la re- poufTe par la volonté qu’elle a de fuir la même chofe. Et ce qui fait principalement paroître ce combat, c’eft que la volonté n’ayant pas le pouvoir d’exciter directe- ment les pallions, ainfi qu’il a déjà été dit, elle efl contrainte d’ufer d’induftrie, &de s’appliquer à conflderer fucceflivement di- verfes chofes dont s’il arrive que l’une ait la force de changer pour un moment le cours des efprits, il peut arriver que celle qui fuit ne l’a pas, 8c qu’ils le re- prennent aufïi-tôt après, à caufe que la. nifpofition qui a précédé dans les nerfs, dans le cœur, 8c dans le fang n’eft pas changée: ce qui fait que l’ame fe fent pouf- fée prefque en même tems à defirer 8c ne defirer pas une même chofe: Et c’eft de-là qu’on a pris occafïon d’imaginer en elle deux puiflances qui fe combattent. Tou* Di #4 Des P assio ns tefois on peut encore concevoir quelque combat, en ce que fouvent la même eau- fe qui excite en. l’ame quelque paflîon, excite auffi certains mouvemens dans le corps, aufquels l’ame ne contribue point, & lefquels elle arrête ou tâche d’arrêter iï- tôt qu’elle les apperçoit: comme on éprou- .ve lorfque ce qui excite la peur, fait auffi que les efprits entrent dans les mufcles qui fervent à remuer les jambes pour fuir, & que la volonté qu’on a d’et-re hardi les arrête.
Article XLVIII.
En quoi on connott la force ou la foibltffi de) âmes, & quel efi le mal des plus foibles.
OR c’eft par le fuccès de ces coiribafi que chacun peut connoître la force ou la foiblelTe de fon ame. Car ceux en qui naturellement la volonté peut le plus aifément vaincre les pallions', & arrêter les mouvemens du corps qui les accompa- gnent, ont fans doute les âmes les plus fortes. Mais il y en a qui ne peuvent éprou- ver leur force, pource qu’ils ne font ja- mais combattre leur volonté avec fes pro- pres armes, mais feulement avec celles que. lui fournirent quelques pallions pous î5 1 t’A me, I. Partie if féfifter à quelques autres. Ce que je nom- me Tes propres armes, font des jugemens fermes 8c déterminez touchant la connoif- fance du bien 8c du mal, fuivant lefquels elle a refolu de conduire les délions de fa vie. Et les âmes les plus foibles de toutes, font celles dont la volonté ne fe détermine point ainfi à fuivre certains jugemens, mais fe laide continuellement emporter aux paflions prefentes, lefquelles étant fouvent contraires les unes aux autres, la tirent tour à tour à leur parti, 8c l’em- ployant à combattre contre elle-même, mettent l’ame au plus déplorable état qu’el- le puid'e être. Ainfi lorfque la peur re- prefente la mort comme un mal extrême, 8c qui ne peut être évité que par la fui- te, l’ambition d’autre côté reprefente l’in- famie de cette fuite, comme un mal pire 3ue la mort: Ces deux padîons agitent iverfement la volonté, laquelle obéïf- lànt tantôt à l’une, tantôt à l’autre, s’oppofe continuellement à foi -même, 8c ainfi rend l'ame efclave 8c malheu- reufç.
Digilized by Google TESTASSIONS. * Article XLIX.
t.
t J%ue la force de tame ne fujfit pas fans 14 connoijfance de la vérité.
JL eft vrai qu’il y a fort peu d’hommes Ci foibles St irrefolus, qu’ils ne veu- lent rien que ce que leur pamon leur diète. La plupart ont des jugemens déterminez, fuivant lefquels ils règlent une partie de leurs aétions. Et bien que fouvent ces ju-r gemens foient faux, & même fondez fur quelques pallions, par lefquels la volonté S’eft auparavant lai née vaincre ou féduirej toutefois à caufe qu’elle continue de les fu ivre, lorfque la paflion qui les a eau* fez eft abfente, on les peut conliderer comme fes propres armes, & penfer que les âmes font plus fortes ou plus foibles, à taifon de ce qu’elles peuvent plus ou moins fuivre ces jugemens, & rélifter aux paf- fions prefentes qui leur font contraires. Mais il y a pourtant grande différence en- tre les réfolutions qui procèdent de quel- que faulTe opinion, St celles qui ne font appuyées que fur la connoiflancede la vé- rité: d’autant que fi on fuit ces dernieres, on eft alTuré ae n’en avoir jamais de re- gret ni de repentir i au lieu qu’on en a toû- jours d’avoir fuivi les premières, lorfqu’on en découvre l’erreur.
* Article L.
puijfe, étant bien conduite, acquérir un pouvoir abfolufur fes pajftons.
ET il eft utile ici de fçavoir, que comme il a déjà été dit ci-deflus, encore que chaque mouvement de la glande femble avoir été joint par la nature à chacune de nos penfées dès le commencement de notre vie, on les peut toutefois joindre à d'autres par habitude, ainfi que l’expe- rience fait voir aux,paroIes, qui excitent des mouvemens en la glande, Iefquels, fé- lon l’inftitution de la nature, ne reprefen- tent à l’ame que leur fon Iorfqu’elles font I>roferées delà voix, ou la figure de leurs ettres lorfqu’ellcs font écrites, & qui nean- moins par l’habitude qu’on a acquife en penfant à ce qu’elles lignifient, lorfqu’on a oui leur fon, ou bien qu’on a vû leurs > lettres, ont coutume 'de faire concevoir cette lignification, plutôt que la figure de leurs lettres, ou bien le fon de leurs fyllabes. Il eft utile aulfi de fçavoir, qu’en- core que les mouvemens tant de la glande que des efprits & du cerveau, qui repré- sentent à l’arae certains objets, loient na- turellement joints avec ceux qui excitent *8 D ES Passi ons *8 D ES Passi ons en elles certaines paillons, ils peuvent toutefois par habitude en être feparez, & joints à d’autres fort différons j Et même que cette habitude peut être acquife par une feule action, 8c ne requiert point un furprife de cette rencontre peut tellement changer la difpofidon du cerveau- qu’on ne pourra plus voir par après de telle vian- de qu’avec horreur, au lieu qu’on la mangeoit auparavant avec plaifir. Et on peut remarquer la même chofe dans les bêtes; car encore cju’elles n’ayent point de raifon, ni peut-être auifi aucune pen- fée, tous les mouvemens des efprits 8c de la glande, qui excitent en nous les pallions, ne laiffant pas d’être en elles, & d’y lèr- vir à entretenir & fortifier, 8c non pas comme en nous les paillons, mais les mou- vemens des nerfs 8c des mufclcs, qui ont coutume de les accompagner. Ainfi lorf- qu’un chien voit une perdrix, il eft natu- rellement porté à courir vers elle, 8c lorf- qu’îl oit tirer un fuzil, ce bruit l’incite naturellement à s’enfuir: mais néanmoins on drefle ordinairement les chiens cou- chànsen telle forte, que la vue d’une per- drix fait qu’ils s’arrêtent, 8c que le bruit qu’ils oyent après, lorfqu’on tire fur elle.
purement quelque chofe de fort fale, en une viande qu’on mange avec appétit, la fait DE l’Amî, F. Partie. S? feit qu’ils y accourent: Or ces choies font utiles à fçavoir, pour donner le courage à un chacun d’étudier à regarder Tes paillons. Carpuifqu’on peut avec un peu d’induftrie changer les mouvemens du cerveau, dans les animaux dépourvus de raifon, il eft évi- dent qu’on le peut encore mieux dans les hommes; & que ceux-mêmes qui ont les plus foibles âmes, pourroient acquérir un empire très-abfolu fur toutes leurs pallions, fi on employoit allez d’induftrie à les dreller, ôc à les conduire.
H 50 LES PASSIONS DE L’AME, S E CO ND E PARTIE.
DT) NOMBRE ET D E L'ORDRE des PajJionSy & l'explication des fix primitives.
rticle L I. les premières caufes des pajfton s.
N connoît de ce qui a été dit ci-deffiis, que la derniere & olus prochaine caufe des par- iions de l’ame n’e/l autre que l’agitation, dont les efprits meuvent la petite glande qui eft au milieu du cerveau. Mais cela ne fuffit pas pour les pouvoir diftinguer les unes des autres: Il cil befoin de rechercher leurs four ces, & •j • •j • de l’Ame j II. Partie. 91 d’examiner leurs premières caufes. Or en- core qu’elles puiflent quelquefois être cau-> fées par l’aétion de l’ame, qui fe détermi- ne à concevoir tels ou tels objets; Et aufïl {>ar le feul tempérament du corps, ou par es imprêffions qui fe rencontrent fortui- tement dans le cerveau, comme il arrive lorfqu’on fe fent trifte ou joyeux fans en pouvoir dire aucun fujet; Il paroît néan- moins par ce qui a été dit, que toutes les memes peuvent aufli être excitées par les objets qui meuvent les fens, 8c que ces objets font leurs caufes les plus ordinaires 8c principales j D’où il fuit que pour les trouver toutes, ilfuflitde confiderer tous les effets de ces objets.
Article L 1 1.
Quel eft leur uf âge, & comment on les peut dénombrer.
JE remarque outre cela, que les objets qui meuvent les fens, n’excitent pas en nous diverfes paffions, à raifon de toutes les diverfitez qui font en eux, mais feule- ment à raifon des diverfes façons qu’ils nous peuvent nuire ou profiter, ou bien en general être importans * 8c que l’ufage déroutes les pafiions confifle en cela feul, qu’elle difpofe l’ame Vouloir les chofes W Hij L 'm\ Des Passions que la nature di&e nous être utiles, Sc à pcrfifter en cette volonté, comme auffi la même agitation des efprits, qui a coutu- me de les caufer, diipofe le corps aux mouvemens qui fervent à l’execution de ces chofes. C’eft pourquoi afin de les dé- nombrer, il faut feulement examiner par ordre, en combien de diverfes façons qui nous importent, nos fens peuvent être mûs par leurs objets. Et je ferai ici le dé- nombrement déroutes les principales paf- fions lclon l’ordre qu’elles peuvent ainfi ctre trouvées.
l'ordre et le dénombrement des Pajjlons, Article LIII.
V Admiration.
LOrfque la première rencontre de quel- que objet nous furprend, & que nous le jugeons être nouveau, ou fort diffe- rent cle ce que nous connoiflions aupara- vant, ou bien de ce que nous fuppofions qu’il devoit être, cela fait que nous l’ad- mirons & en fomrries étonnez. Et pour ce que cela peut arriver avant que nous con- jioilEons aucunen^t fi cet objet nous eft de l’Ame, II. Partie. convenable, ou s’il ne l’eft pas, il me fem- ble que l’admiration eft la première de toutes les pallions. Et elle n’a point de contraire, a caufe que Ci l’objet qui fe pre- fente n’a rien en foi qui nous iurprenne, nous n’en fommes aucunement émus, Sc nous le confiderons fans paiïion.
Article LIV.
L'Ejlime & le Mépris, la Generojîtê oft F Orgueil, & l' Humilité ou la Bajfejfe.
A L’admiration eft jointe l’eftime ou / le mépris, félon que c’eft la grandeur / d’un objet ou fa petitefte que nous admi- / rons. Et nous pouvons ainfinous eftimer! ou nous méprifer nous-mêmes: d’où vien-! nent les pallions1, écenfuitelcs habitudes de magnanimité ou d’orgueil, Sc d’humi-. lité ou de baftelïe.
Article LV.
La Vénération & le Dédain., MAis quand nous eftimons ou mc- prifons d’autres objets, que nous conlîderons comme des caufes libres, ca- pables de faire du bien ou du mal, de l’eftime vient la vénération, & duftmple mépris le dédain.
Des Passions H Article LVI.
V Amour & la Haine.
OR toutes les partions precedentes peuvent être excitées en nous, fans que nous appercevions en aucune façon fi l’objet qui les caufe cft bon ou mauvais. Mais lorfqu'une chofc nous eft prefentée comme bonne à notre égard, c’eft-àdire, comme nous étant convenable, cela nous fait avoir pour elle de l’amour; Et lorf- qu’clle nous eft reprefentée comme maü- vaife ou nuifible "> cela nous excite à la haine.
Article LVII.
Le Defir.
TpvE la même confideration du bien Sz I y du mal j naiflent toutes’ les autres paf- fions -, mais afin de les mettre par ordre, je diftingue les temps, & confiderant qu’elles nous portent bien plus à regarder l’avenir que le prefent ou le parte, je com- mence par le defir. Car non feulement loriqu’on defire acquérir un bien qu’on n’a pas encore, ou bien éviter un mal qu’on juge pouvoir arriver j mais aufli Iorfqu'on ne fouhaite que la confervation d’un bien, ou l'abfence d'un mal, qui eft tout ce à quoi fe peut étendre cette paffion, il eft évident quelle regarde toujours l’a- venir.
Article LVIII.
IL fuffit de penfer que l’acquifition d’un bien ou la fuite a’un mal eft poftible pour être incité à la defîrer. Mais quand on confidere outre cela, s’il y a beaucoup ou peu d’apparence qu’on obtienne ce qu’on deiîre, ce qui nou^reprefente qu’il y en a beaucoup, excite en nous l’efpcran- ee, & ce qui nous reprelente qu’il y en a peu, excite la crainte: dont la jaloufîe effc une efpece. Lorfque l’efperance eft ex- trême, elle change de nature, & fe nom- me fecuritc ou aflurance. Comme au con- traire l’extrême crainte devient defefpoir.
JS Irrefolution, le Courage, /<« Hardie f- fe, l'Emulation, fi* Lâcheté, & ÏE* pouvente. ‘ ET nous pouvons ainfi efperer Sc crain- dre, encore que l’évenement de ce que nousa ttendons ne dépende aucunement de nous: Mais quand il nous eft reprefenté, comme dépendant, il peut y avoir de la dif- ficulté en l’éle&ion des moyens, ou en l’execution. De la première, vient I’irréfo- ^îtion, qui nous difpofe à délibérer &c prendre confeil.A la derniere s’oppofe le courage ou la tiardiefle, dont l’emula- rioneft uneefpece. Et la lâcheté eft con- traire au courage, comme la peur ou l’é- jpouvente à la hardiefte.
Article LX.
Le Remords.
ET fi on s’eft déterminé à quelque a&ion, avant que l’irréfolution fût otee, cela fait naître le remords de con- fidence: lequel ne regarde pas le temps à ve- nir comme les pallions precedentes, mais le prefent ou le paûe.
Art., D t L’A ME, II. PARTIE. Jjf Article LXI.
La Joye & la Trifiejfe.
ET la considération du bien prefent ex- cite en nous de la joye, celle du mal de la triftefte, lorfque c’cft un bien ou un mal qui nous eft reprefentc comme nous ap- partenant.
Articie LXII.
La Moquerie, P Envie, la Pitié, MAis lorfqu’il nous eft reprefcntS comme appartenant à d’autres hom- mes *, nous pouvons les en eftimer dignes ou indignes: Et lorfque nous les en efti- mons dignes, cela n’excite pointen nous d’autre paillon que la joye, en tant que c’eft pour nous quelque bien de voir que les chofes arrivent comme elles doivent. Il y a feulement cette différence, que la joye qui vient du bien eft ferîeufe ) au lieu que celle qui vient dumal eft accompagnée de ris & de moquerie. Mais 11 nous les en eftimons indignes, le bien excite l’envie, & le maj la pitié, qui font des efpeces dç triftefte. Et il eft à remarquer que les mê- mes pallions qui fe rapportent aux bieni Digilized by Google pg Des Passions ou aux maux prefens; peuvent fouvenf aufli être rapportées à ceux qui font à ve- nir en tant que l’opinion qu’on a qu’ils adviendront, les reprefente comme pre- fens.
Article L XI 1 1.
JjO, Satisfaction de foi-même t & le Repentir.
NOus pouvons aufli confiderer la eau- fe du bien ou du mal, tant prefent que pafle. Et le bien qui a été fait par nous- mêmes, nous donne une fatisfaétion inté- rieure, qui eft la plus douce de toutes les pallions. Au lieu que le mal excite le repen- tir, qui eft la plus amere.
Article LXIV.
- '. t La Faveur la Reconnoijfance.
MAis le bien qui a été fait par d’au- tres, eft cauleque nous avons pour eux de la faveur, encore que ce ne foit point à nous qu’il ait été fait j & fi c eft a nous, à la faveur nous joignons la re- connoiflance.
Article L X V.
L'Indignation, & la Colere.
TOut de même le mal fait par d’autres,' n’étant point rapporté a nous, fait feulement que nous avons pour eux dé l’indignation; 8c lorfqu’il y eft rapporté* il émeut aufli la colere.
Article LXVI.
La Gloire & la Honte.
DE plus le bien qui eft:, ou qui a été en nous, étant rapporté à l'opinion que les autres en peuvent avoir, excite en nous de la gloire \ 8c le mal de la honte* Article LXVII.
« Le De go Ht, le Regret, & l' Aile greffe.
ET quelquefois la durée du bien caufe l’ennui ou le dégoût y au lieu que celle du mal diminue la triftefte. Enfin du bien pafl'é vient le regret, qui eft une efpece de triftefte; & du mal paüe vient l’allegreflc, qui eft une efpece de Joye.
ïij - _ * # tôt Des Passions Article LXVIII.
Pourquoi ce dénombrement des Pajflons efl different de celui qui efl communément ■Vf* VOilà l’ordre qui me fcmble être le meilleur pour dénombrer les pat- lions. En quoi je fçais bien que je m’éloi- gne de l’opinion de tous.ceux qui en ont ci-devant écrit j Mais ce n’eft pas fans fraude raifon. Car ils tirent leur dénom- rement decc qu’ils diftinguent en la par- tie fenlitive de l’ame deux appétits qu’ils nomment, l’un Concapifftble, l’autre Iraf- cible. Et pource que je ne connois en l’ame aucune diftin&ion de parties, ainfi que j’ai dit ci-delfus, cela xt»e ferable aie lignifier^ autre chofe, linon qu’elle a deuxfacultcz, l’une de dëfirér..,’ l’autre de fe ficher, &C àcaufe qu’elle a en même façon lesfacul- tez.d’admirer, d’aimer, d’efperer, dé crain- dre, & ainfi de recevoir en foi chacune des autres pallions, ou de faire les action# auxquelles ces pallions la poufl’ent, je ne vois pas pourquoi ils ont voillu les rappor- ter toutes à la concupifcence ou -à la co- lère. Outre que leur dénombrement ne comprend point ioutes les principales pal* £ons, comme je crois que fait cettui-cn T _ Jk k ' v * .Jügitized by Google Je parle feulement des principales, à caufe Îiu’on enpourroit encore diftinguer plu- îeurs autres plus particulières, & leu» nombre eft indéfini.
Article L X I X.
* Qu d n’y a que Jlx Pafjionsyrimirfoes.
MÀis le nombre dp celles qui fonC fimples & primitives n’eft pas fore £rand. Car en faifant une revûë fur tou- tes celles que j’ai dénombrées, on peut aifément remarquer' qu’il n’y en a qüe C\x qui foient telles -, à fçavoir l’Admiration, PAmour, la Haine, le Defir, là Joye, 8c la Trifteife j Et que routés les autres fonC compofées de quelques- ülies de ces fix, ou bien en font des éfpeces. C’eft pour-' quoi afin que leur multitude n’embaralle point les Lecteurs, jè traiterai ici fepa- rcment des fix primitives y &: par apres je ferai voir en quelle façon toutes les au-' très en tirent leur origine.
De F Admiration, fa définition & fa caufe.
L’Admiration cft une fubite furprife de l’amc, qui fait qu’elle fe porte à con- fiderer avec attention les objets qui lui femblent rares & extraordinaires. Ainfi elle cft cauféc premièrement par l’imprcf- fton qu’on a dans le cerveau, qui repre- fente l’objet comme rare &c par confequent digne d’être fort confideré j puis enfuite par le mouvement des efprits, qui font difpofezpar cette imprefiîonà tendre avec grande force vers l’endroit du cerveau cà elle cft pour l’y fortifier Sc conferver: comme aufii ils font difpofcz par elle à pafter de là dans les mufclcs, qui fervent à retenir les organes des feus en la même fituation qu’ils font, afin qu’elle foit en- core entretenue par eux, fi c’eft par eux qu’elle a étéformeé.
% Article LXXï. ‘ Qu’il ri arrive aucun changement dans le cœur ni dans le fang en Cette pajjfion.
t ET cette paillon a cela de particulier qu’on ne remarque point qu’elle foit accompagnée d’aucun changement qui ar- rive dans le cœur & dans le fang, ainiî que les autres pallions. Dont la raifon eft; que n’ayant pas le bien ni le mal pour objet, mais feulement la connoiiïance de lacho- fe qu’on admire, elle n’a point de rapport avec le cœur &c le iâng, defquels dépend tout le bien du corps, mais feulement avec le cerveau, où font les organes des fensqui fervent à cette connoiiïance.
Article LXXII, £n quoi conjijh la force de l' Admiration, CE qui n’empêche pas qu'elle n’aic beaucoup de force, à caule de la fur* prife, c’eft-à-dire, de l’arrivement fubic & inopiné de l’imprefllon qui change le mouvement des efprits, laquelle furprifc eft propre & particulière à cette paillon; en forte que lorfqu’elle fe rencontre en d’autres, comme elle a coutume de fe ren» ' I iiij * 1 * 1 104 Des Passions contrer prefque en toutes, & de les au- gmenter, c’eft que l’admiration eft jointe avec elles. Et la force dépend de deux chofes, à fçavoir de la nouveauté, & de ce que le mouvement qu’elle caufe, a dès fon commencement toute fa force. Car il eft certain qu’un tel mouvement a plus d’effet, que ceux qui étant foibles d’abord, & ne croiftant que peu à peu, peuvent aifément être détournez. Il eft certain auflt que les objets des fens qui font nouveaux, touchent le cerveau en certaines parties aufqueües il n’a point coutume d’être tou- ché, Sc que ces parties étant plus tendres, ou moins fermes, que celles qu’une agi- tation frequente a endurcies, cela augmen- te l’effet des mouvemens qu’ils y excitent. Ce qu’on ne trouvera pas incroyable, fi on confîdcre que c’eft une pareille railon qui fait que les plantes de nos pieds étant accoutumées à un attouchement allez ru- de, par la pefanteur du corps qu’elles por- tent, nous ne fentons que fort peu cet at- touchement quand nous marchons, au lieu qu’un autre beaucoup moindre Sc plus doux, dont on les châtoüille, nous eft prefque infupportablc, à caufc qu’il ne nous eft pas ordinaire.
Ce que c'efi que T Etonnement.
ET cette fur prife a tant de pouvoir; -pour faire que les cfprirs, qui fonc dans les cavitez du cerveau, y prennent leurs cours vers le lieu où eft l’imprellion de l’objet qu’on admire, qu’elle les y pouf- fe quelquefois tous, & fait «ju’ils font tel- lement occupez à conferver cette impref- fion?,. qu’il n’y en a aucuns qui paflent de là dans les mufcles, ni même qui fe dé- tournent en aucune façon des premières traces qu’ils ont lüivies dans le cerveau: ce qui fait que tout le corps demeure im- mobile comme une ftatuë, & qu’on ne peut appercevoir de l’objet que la première facç qui s’eft prefentée, ni par confequent en acquérir une plus particulière connoiflàn- ce. C’eft cela qu’on appelle communément être étonné j & l’étonnement eft un excès d’admiration, qui ne peut jamais être que mauvais.
^4?
A quoi fervent toutes les paffions> & a quoi elles nuifent.
OR il eft aifé à connoître de ce qui a été dit ci-defTus, que l’utilité de toutes les pallions ne confifte qu’en ce quelles fortifient & font durer en l’ame des penfées, lefquclles il eft bon qu’elle confer- ve,&qui pourroient facilement fans cela en être effacées. Comme auflî tout le mal qu’el- les peuvent caufer, confifte en ce qu’elles fortifient Sc confervent ces penfées plus qu’il n’eft befoin 5 ou bien qu’elles en for- tifient & confervent d’autres, aufquelles il a’ eft pas bon de s’arrêter.
Article LXXV, A quoi confifte particulièrement r Ad- miration.
ET on peut dire en particulier de l’ad- miration, qu’elle eft utile, en ce qu’elle fait que nous apprenons Sc rete- nons en notre mémoire les chofes que nous avons auparavant ignorées. Car nous n’ad- mirons que ce qui nous paroît rare Sc ex- traordinaire: Sc rien ne nous peut paroitre