SigPhi · Descartes

Le Monde (Traite de la Lumiere), avec Les Passions de l'Ame et La Geometrie

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atementvers le cœur, fans s’arrêter ; foye, & qui étant pouffé avec plus de force, que celui qui eft dans les autres parties du corps, il y entre en plus gran- de abondance, & y excite une chaleur plus forte, à caufe qu’il eft plus groflîer, que celui qui a déjà été raréfié plufieurs fois, en partant ôc repartant par le cœur. Ce qui fait qu’il envoyé auflî des efprits vers le cerveau, dont les parties font plus grofl'cs & plus agitées qu’à l’ordinaire: & ces el- prits fortifians i’impreflîon que la premiè- re penféede l’objet aimable y a faite, obli- gent l’ame à s’arrêter fur cette penfee; &c c’eft en cela que confifte la paffion d’a-, mour- Axticlr CI IL £« la Haine.

AU contraire en la haine, la prefhief e penfée de l’objet qui donne de l’aver- fion, conduit tellement les efprits qui font dans le cerveau vers les mufcîes de I’eftomach & des inteftins,qu’ils empêchent que le fuc des viandes ne le mêle avec le fang en rerterrant toutes les ouvertures par où il a coûtume d’y couler-; & elle les conduit ,aufli tellement vers les petits nerfs de la *3* Des Passions, rate, & de la partie inferieure du foyc, oS eft le réceptacle de la bile, que les parties du fang qui ont coutume d'être rejettées vers ces endroits-là, en forcent & coulent avec celui qui eft dans les rameaux de la veine cave vers le cœur ^ ce qui caufe beau- coup d’inégalirez en fa chaleur, d’autant que le fang qui vienrdc la rate ne s’échauf- fe 8c fé raréfié qu’à peine, & qu’au con- traire celui qui vient de 1» partie inferieu- re du fbye, où eft toujours le fiel, s’em- braze 8c fe dilate fort promptement. En fuite de quoi les efprits qui vont au cer- veau, ont aufli des parties fort inégales, 8c des mouvemens fort extraordinaires > d’où vient qu’ils y fortifient les idées de haine qui s’y trouvent déjà imprimées, & difpofent l’ame à des penlécs qui font plei- nes d’aigreur 8C d’amertume.

» • \ Article CIV.

En la J oyt.

EN la joyece ne font pas' tant les nerfs de la rate, du fbye, de l’cftomach, ou des inteftins, qui agiftent’, que ceux qui font en toutlereftedu corps; 8C par- ticulièrement celui qui eft autour des ori- fices du cœur, lequel ouvrant 8c élargif- fant ces orifices, donne moyen au fang 4 de l’âm-Ej II. Partie; ijf que les autres nerfs chaflent des veines vers le cœur, d’y entrer 8c d’en fortir en plus grande quantité que de coûtumc. Et pour- cc que le fang qui -entre alors dans le cœur, y a déjà paiTé 8c rcpalTé pluficurs ' fois, étant -venu des arteres <ians les vei- nes, il fe dilate fort aiférnent &c produit des efprits, dont les parties étant fort éga- les & lubtilcs, elles font propres à former 8c fortifier les imprelfions du cerveau, qui donnent à l’ame des penfées gayes 8c tran- quilles.

Article CV.

; ».

1 ■ * • • i AU contraire en la triftefle, les ou-' vertures du cœur font fort rétrécies par Je petit nerf qui les environne, & le fang des veines n ’elî: aucunement agité.j ce qui fait qu’il en va fort peu vers le cœur: & cependant les Dallages par où le fuc des viandes coule de l’eftomach 8c des inteftins vers le -foyc, demeurent ouverts y ce qui fait que l’appetit ne diminue point, ex- * cepté lorfque la haine, laquelle eft fou- ÿént jointe à la triftefle ylesfermç. — t « |, * l— 9 *.

Au Defir.

ENfin la paffion du defir a cela de pro* pre, que la volonté qu’on a d’obtenir quelque bien, ou de fuir quelque mal, envoyé promptement les efprits du cerveau vers toutes les parties du corps, qui peu- vent fervic aux allions rcquifes pour cet effet; & particulièrement vers le cœur, & les parties qui lui fourniffent le plus de fang, afin qu’en recevant plus grande abondance que de coutume, il envoyé pluj grande quantité d’efprits vers le cerveau, tant pour y entretenir fortifier l’idée de cette volonté, que pour pafTer de- là dans tous les organes des fens, & tous lesmuf- clcs qui peuvent ctre employez pour obtei nir ce qu’on defire.

Article CVII.

: ’ ' ' ' ' • J Quelle eflla caufe de fes mouvement eu ~ ‘ r Amour. * ET je déduis les raifons de tout ceci, de ce qui a été dit ci-deflus, qu’il y a tel- le liaifon entre notre ame & notre corps, que lorfque nous avons une fois joint quel-!

«ue aéfcion corporelle avec quelque pen- lée, l’une des deux nefe prelente point à nous par après, que l’autre ne s’y prefea- te auÂi. Comme on voit en ceux qui ont pris avec grande averfîon quelque breuva- ge, ctans malades, qu’ils ne peuvent rien boire ou manger par après, qui en appro- che du goût, fans avoir derechef la meme averfion j Et pareillement qu’ils ne peuvent penfer à l’averfion qu’on a des médecines, que le meme goût ne leur revienne en la penfee. Car il me fcmblc que les premiè- res pallions que notre ame a eues, lorf- qu’elle a commence d’être jointe à notre corps, ont dû être, que quelquefois le fang, ou autre fus qui entroit dans le cœur, ctoit un aliment plus convenable que l’or- dinaire, pour y entretenir la chaleur, qui cil le principe de la vie; ce qui étoit caufc que l’amc joignoit à foi de volonté cet ali- ment, c’cft-à-dire, l’aimoit; & en même temps lcsefprits coûtaient du cerveau vers les mufcles, qui pouvoient prelïer ou agiter les parties d’où il étoit venu vers le cœur, pour faire qu’elles lui en envoyaflent da- vantage i ces parties étoient l'eftomach & les intellins, dont l’agitation augmen- te l’appetit, ou bien auflî le foye & le poui-, mon, que les mufcles du diaphragme peu- vent prelTcr. C’cft pourquoi ce même mouvement des cfprits, a toujours accompagné depuis la paflion d’amour.

En la Haine.

/ Quelquefois au contraire il venoic cjuelquc fuc étranger vers le cœur, qui n’etoit j>as propre à entretenir la cha- leur, ou même qui la pouvoit éteindrez ce qui croit caufe que les efprits qui mon- toient du cœur au cerveau, cxcitoient en l’ame la paillon de la haine. Et en meme temps auHi ces elprits alloient du cerveau vers les nerfs, qui pouvoient poufler du fang de la rate, 8c des petites veines du foyevers le cœur, pour empêcher ce fuc nuifible d’y entrer & de plus vers ceux qui pouvoient repouflercc même lue vers les inteftins, &c vers l’ellomach, ou audi quelquefois obliger l’eftomach à le vomir. D’où vient que ces mêmes mouvemens onc r- coûtumc d'accompagner la paillon de la haine. Et on peut voir à l’œil qu’il y a dans le foye quantité de veines, ou conduits afi’cz larges, par où le fuc des viandes peut pallér de la veine porte en la veine cave, ÔC de-là au cœur, fans s’arrêter aucune- ment au foye: mais il y en a aulfi une infi- nité d’autres plus petites, où il peut s’ar- rêter, 8c qui contiennent toujours du fang de referve, ainfi que fait aulli la oate r>£ VA me j I T. Partie. rj-f cpael fang étant plus greffier que celui qur eft dans les autres parties du corps, peut mieux fervir d’aliment au feu qui eff dans lecteur, quand l’eftomach 8c les inteftins< manquent de lui en fournir.

Article CI X- \ • * t En la Joy?.

IL eff: auflî quclt^liefois arrivé au com- mencement de notre vie, que le fang contenu dans les veines étoit un aliment allez convenable pour entretenir la cha- leur du cœur, Sc qu’elles en contenoienc en telle quantité-, qu’il n’avoit point be~ foin de tirer aucune nourriture d’ailleurs- Ce qui a excité en l’ame la paffion de la» joye,&c a fait en même temps «que les orifi- ces du cœur fe font plus ouverts que de coutume; & que les cfprits coulans abon- damment du cerveau, non feulement dans les nerfs qui fervent à ouvrir des orifices:: mais aufli generalement en tous les autres qui pouffent le fang dûs veines vers 1er cœur, empêchent qu’il n’y en vienne de: nouveau du foye, de la rate, des inteftinsT" de l’eftomach. Çveft pourquoi-ces mê^r mes mouvemens accompagnent la joye^ - Des Passions Article CX.

13* En la Trijlejfc.

Quelquefois au contraire il eft arrive que le corps a eu faute de nourritu- re, 6c c’eft ce qui doit faire fentir à l’ame la première triftefle, au moins qui n’a point été jointe à la haine. Cela même a fait auf- fi que les orifices du dœur fe font étrécis, à caule qu’ils ne reçoivent que peu de fang*, & qu’une allez notable partie de fang eft venue de la rate à caufe qu’elle eft comme le dernier refervoir qui fert à en fournir au cœur, lorfqu’il ne lui en vient pas afléz d’ailleurs. C’eft pourquoi les mouvemens des efprits 8c des nerfs, qui fervent à étré- cirainfi les. orifices du cœur, &a y con- duire du fang de la rate, accompagnent toujours la triftefle.

Article CXI.

A h D*fîr' ENfin tous les premiers defirsque l’ame peut avoir eus, lorfqu’elle étoit nou- vellement jointe au corps, ont été de rece- voir les chofes qui lui étoient convenables, SCderepoufler celles qui lui étoient nuifi- » e t’ A me, IL Partis. r$f fibles. Et ç’a été pour ces mêmes effets, que les crprits ont commencé dès lors à mou- voir tous les mufcles 8c tous les organes des fens, en toutes les façons qu’ils les peuvent mouvoir. Ccquieft caufe que maintenant,. Iorfque l’ame deflre quelque chofe, tout le corps devient plus agile 8c plus difpofé à fc mouvoir, qu’il n’a coutume d’être fans ce- la. Etiorlqu’il arrive d’ailleurs que le corps cft ainfi cîilpofé, cela rend les deflrs de: famé plus forts 8c plus ardens.

Quels font les fignes extérieurs de cer pajfions.

CE que j’ai mis ici, fait aflez entendre la caufe des différences du pouls, Sc de toutes les autres proprietez que j’ai ci- defïus attribuées à ces pallions, fans qu’il foit befoin que je m’arrête à les expliquer davantage. Mais pource que j’ai feulement remarqué en chacune, ce qui s’y peutob- ferver lorfqu’elle eft feule, 8c qui fert à connoître les mouvemens du fang Sc des. cfprits qui les produifent, il me refte enco- re à traiter de plufîeurs lignes extérieurs,, qui ont coutume de les accompagner, 8c ui fe remarquent bien mieux lotfqu’elles nt mcléesplufteurs cnfemble, ainn qu’el- M i> l 140 ' Des Passions les ont coutume d’être, que lorfqu’elles font féparées. Les principaux de ces fi- gues font les allions des yeux & du vifa- ge, les changemens de couleur, les trem- tlemens, la langueur, la pâmoifon, les ris j les larmes, les gemiflemens & les foûpirs.

Article CXIII.

Des avions des yeux & du vifage.

IL n’y a aucune palïîtw que quelque par- ticulière a&ion des yeux ne déclaré: & ’ cela cft fi manifcfte en quelques-unes, que même les valets les plus ftupides peu- vent remarquer à l’œil de leurs maîtres, s’il cft fâche contre eux; ou s’il ne l’eft pas. Mais encore qu’on apperçoive aiié- ment ces allions des yeux, tk qu’on fçache ce qu’elles lignifient, il n’eft pas ailé pour cela de les décrire, à caufc que chacune eft compofée de pluficurs changemens •, qui arrivent au mouvement, & en la figure de l’œil, lefquels font fi particulières &c fi petites, cjue chacune d’elles ne peut être ap- perçuë icparément, bien que ce qui réfulte. de leur conjonction foit fort ailé à remar- quer. On peut dire quafi le même des actions du viiage, qui accompagnent aufli •ics pallions: car bien qu’elles Soient plus D E t*A M E, 1 1. P ART I E. I41 grandes que celles des yeux, il eit toute- fois mal-ailé de les diftinguer; Et elles font r (1 peu differentes, qu’il y a des hommes qui font prefque la même mine lorfqu’ils pleurent, que les atftres lorfqu’ils rient. Il eft vrai qu’il y en a quelques-unes qui font afl'cz remarquables, comme font les rides du front en la colere, ôc certains mouve- mens du nez éc des levres en l’indigna- tion, ôc en la mocquerie: mais elles ne femblent pas tant être naturelles que volon- taires. Et généralement toutes les adion^, tant du vilage que des yeux, peuvent être changées par l’ame, lorlque voulant ca- cher fa paillon, elle en imagine fortement une contraire: en forte qu’on s’en peut auffi bien fervir à diflimuier fes pallions, qu’à les déclarer.

' Article CXIV.

Des changemens de couleur.

ON ne peut pas lî facilement s’empê- cher de rougir ou de pâlir, ïorfque quelque paillon y difpofe: pource que ces changemens ne dépendent pas des nerfs St des mufcles, ainli que les prétedens, & qu’ils viennent pins immédiatement du. coeur, lequel on peur nommer la fource des pallions, en tant qu’il prépare le fang *4* I*ES Passions & les efprits à les produire. Or il eft cer* tain que la couleur du vifage ne vient que’ du fang, lequel coulant continuellement du cœur par les arteres en toutes les veines, & de toutes les veines dans le cœur, colo- re plus ou moins le vifage,.felon qu’il rem- plit plus ou moins les petites veines qui iont vers fa fuperficie.

Article CXV.

Comment la joye fait rougir.

AInfi la joye rend la couleur plus vi- ve 6c plus vermeille, pource qu’en ouvrant les eclufes du cœur, elle fait que le fang coule plus vîte en toutes les veines -r 6c que devenant plus chaud 6c plus fubtil y il enfle médiocrement toutes les parties du vifage, ce qui en rend l’air plus riant 8C plus gai.

Article CXVI.

Comment la trifejfe fait pâlir.

LA trifteffe au contraire, en étréci /Tant lesopiflces du cœur, fait que le fang coule plus lentement dans les veines, & que devenant plus froid 6c plus épais, il a De- foin d’y occuper moins de place, en forte del’ Ame, II. Parti i. 14^ <jue fe retirant dans les plus larges, qui lont les plus proches du cœur, il quitte les plus éloignées: dont les plus apparen- tes étant celles du vifage, cela le fait pa- roître pâle & décharné: principalement . lorfque I4 triftefle eft grande, ou qu’elle furvient promptement, comme on voit en l’épouvente, dont la furprife augmen- te l’adtion qui ferre le cœur.

, r Article CXVII.

•.

- Comment on rougit fouvent étant trifte.

MAis il arrive fouvent qu’on ne pâ- lit point étant trille, ôc qu’au con- traire on devient rouge. Ce qui doit être attribué aux autres pallions qui fe joignent à la triftclle, à fçavoir, ou au defir, & quelquefois auflî à la haine. Ces pallions échauffant ou agitant le fang qui vient du foye, des inteflins, & des autres parties in- térieures, le pouffent vers le cœur, & de là par la grande artere vers tes veines du vilage, lans que la triftelîe qui ferre de part & d’autre les orifices du cœur le puif- le empêcher, excepté lorfqu’elle eft fort ex- ceffive. Mais encore qu’elle ne foit que mé- diocre, elle empêche aifément que le fang ainfi venu dans les veines du vifage ne de£ cendc vers le cœur pendant que l’amout* le defir, ou la haine y en pouflent d’autreS des parties intérieures. C’eft pourquoi ce fane étant arrêté autour de la face, il la rend rouge 'y Et même plus rouge que pen- dant la joye, à caufe que la couleur du fang paroît d’autant mieux qu’il coule moins vîte, & aufli à caufe qu’il s’en peut ainfi aflembler davantage dans les veines de la face, que lorfque les orifices du cœur font plus ouverts. Ceci paroît principalement en la honte, laquelle eftcompofee de l’a- mour de foi-mcmc, 5c d’un defir prcfl'ant d’éviter l’infamie prefente •, ce qui faieve- nir le fang des parties intérieures vers le cœur, puis dé là par les arteres vers la face y 5c avec cela d’une médiocre triftefle, qui empêche ce i’ang de retourner vers le cœur. Le même paroît aufli ordinairement lorfqu’on pleure j car, comme je dirai ci- après j c’eft l’àmour jointe à la triftefle qui caufe la plupart des larmes. Et le même paroît en la colere, où fouvent un prompt defir de vengeance eft mêlé avec l’amour y la haine & la triftefle.,,.

Article C XVIII.

Des trcmblcmens*.

LEs tremblemens ont deux diVerfes caufes: l’une eft } qu’il en de l’Ame, II. Partie. 141 qucfois trop peu d’efprits du cerve.au dans les nerfs, êc l’autre qu’il y en vient quel- quefois trop, pour pouvoir fermer Dieu juftement les petits paflages des mufcles, 3ui fuivant ce qui a été dit en l’article XI.

oivent être fermez pour déterminer les mouvemens des membres. La première cau- fe paroît en la triftefle & en la peur -, com- me aufli lorfqu’on tremble de froid. Car ces pallions peuvent aulïi-bien que la froi- deur de l’air tellement épailîir lel'ang, qu’il ne fournit pas allez d’efprits au cerveau, pour en envoyer dans les nerfs. L’autre caufe paroît fouvent en ceux qui delîrenc ardemment quelque chofe, & en ceux qui font fort émus de colere; comme aufli en ceux qui font y vies: car ces deux pallions, aulli-bicn que le vin, font aller quelque- fois tant d’efprits dans le cerveau, qu'ils ne peuvent pas être reglement conduits da là dans les mufcles.

Article CX IX* De la langueur., LA langueur ell une difpolition à fe rç* lâcher, & être fans mouvement qui eft fentie en tous les membres. Elle vient, ainli que le tremblement, de ce qu’il ne Va pas allez d’efprits dans les nerfs, mais N 'Des Passions «l’une façon differente: car la caufe du tremblement eft qu’il n’y en a pas allez dans le cerveau, pour obéir aux détermi- nations de la glande, lorfqu’elle les poûffe vers quelque mufcle; au lieu que la lan- gueur vient de ce que la glande ne les dé- termine point à aller vers aucuns mufcles, plutôt que vers d’autres.

' Article C X X.

'Comment elle eft eau fée par F amour & par le deftr.

ET la pafTîon qui caufe le plus ordinai- rement cet effet eft l’amour, jointe au 'deftr d’une chofe dont l’acquifition n’cft pas imaginée comme poflible pour le temps • prefent. Car l' amour occupe tellement l’a- ' me à confiderer l’objet aimé, qu’elle em- ployé tous les efprits qui font dans le cer- veau à lui en reprefenter l’image, & arrê- te tous ’les mouvemens de la glande qui ne fervent point à cet effet. Et il faut re- marquer touchant le deftr que la propriété que je lui ai attribuée de rendre tout le ‘corps plus mobile, ne lui convient que lorlqu’on imagine l’objet defiré être tel, 'qu'on peut dés ce temps-là faire quelque • chofe qui fervé à l’acquérir. Car ft au con- traire çn imagine qu’il eft impoftîble pour de l’Ami, II. Partie. Ï47 lors de rien faire qui y foit utile, toute l’agitation du dcfir demeure dans le cer- veau, fans pafler aucunement dans les nerfs; & étant entièrement employée à jr fortifier l’idée de l’objet defiré, elle laiflq Je rcfte du corps langui fiant.

Article CXXI.

Quelle peut auffi itre caufèe par d'autres pajjlons.

IL eft vrai que la haine, la triftefle, 6c même la joye, peuvent caufer auffi quel- que langueur, lorfqu’elles font fort vio- lentes *, à caulè qu’elles occupent entière- ment l’ame à confiderer leur objet i princi- {>alement lorfque le defir d’une chofe, à ’acquifition de laquelle on ne peut rien contribuer au temps prefent, eft joint avec elle. Mais pource qu’on s’arrête bien plus •à confiderer les objets qu’on joint à foi de ^volonté, que ceux qu’on en fepare, 6c 3u’aucuns autres: & que la langueur ne épend point d’une furprife, mais a be-, foin de quelque temps pour être formée,' elle fe rencontre bien plus en l’amour ^u’ejj putes les autres pallions.

M Des Passions ■, Article CXXII, - J i ' t ' ". De la pâmotfon.. \ > LA pâmoifon n’cft pas fort éloignée de la mort: car on meurt lorfquç le feu qui eft dans le cœur s’éteint tout-à-fait; éc on tombe feulement en pâmoifon, lorf- •qu’il eft étouffé en telle forte qu’il demeure encore quelques telles de chaleur, qui peu-; vent par après le rallumer. Or il y a plu- sieurs indiîpofitions du corps, qui peuvent faire qu’on tombe ainfl en défaillance j mais entre les paillons il n’y a que l’cxtrê- -mc joyc qu’on remarque en avoir le pou- voir. Et la façon dont je crois qu’elle cau- ,{c cet effet, eft qu’ouvrant extraordi- nairement les orifices du cœur, le fang des veines y entre fi à coup, & en fi gran- de quantité, qu’il n’y peut être raréfié par la chaleur allez promptement, pour le- ver les petites peaux qui ferment les en- trées de ces veines > au moyen de quoi il -étouffe le fçu, lequel il a coutume d’entre- tenir, lorfqu’il n’entre dans le c<sur que jpar mefure» • ■ j - * * 4 de l’ Ame, II. Tàr tîi; *4$; Aaticle CXXIII.

Tour quoi on ne pâme point de trifiejfc.

IL femble qu’une grande trifteffe qui furvient inopinément, doit tellement ferrer les orifices du cœur qu’elle en peut auflï éteindre le feu, mais neanmoins on n’obfervç point que ceja arrive, ou s’il ar- rive, c’eft très-raremeut: dont je crois que la raifoneft, qu’il ne peut gueres y avoir fi peu defangdans le cœur, qu’il ne fuffife pour entretenir la chaleur, Iorfquefes ori- fices font prefque fermez.

Article CXXIV, Du ris.

LE ris confifie en ce que le fang qui vient de la cavité droite du cœur par ta veine arterieufe, enflant les poulmons fubitement 8c à diverfes reprifes, fairqua l’air qu’ils contiennent, eft contraint d’en fortir avèc impetuofité par le fiffîet, où il forme une voix inarticulée 6c éclatante -, 8c tant les poulmons en s'enflant, que cet air en fortant pouffe tous les mufcles du dia- phragme, de la poitrine 8c de la gorge, au, moyen dequoi ils font mouvoir -ceux N iij ïf* î) ES PASSIONS vifagc qui ont quelque connexion avetf eux. Et ce n’eft que cette a<ftion du.vifage, avec cette voix inarticulée 6c éclatante x qu’on nomme le fis.

Articie CXXV.

Tourquai il Raccompagne point les plut: grandes joyesK R encore qu’il femble que le ris foiÇ un des principaux lignes de la joye* elle ne |>eut toutefois le caufer que lorf* qu’elle eft feulement médiocre, & qu’il y a quelque admiration ou quelque haine mêlée avec elle. Car on trouvé par experien* ce, que lorfqu’on eft. extraor dinairemenc joyeux, jamais lcfujct de cette joye ne faic qu’on éclate de rire>& même on ne peut pas n aiiément y être invité par quelqu’autre çaufe, que lorfqu’on eft kîfcfs fon eft, que dans les grandes Joyes le pouf* mon eft toujours fi plein de fan g, qu’il n* mon eft de fang enflé par repaies* Article CXXV R ^.35* - - wm I 'Quelles font fesprincipates c aufesi i • • ' j _ ) T je ne puis remarquer que deux eau-’ fes qui raflent ainu enfler fubitemenÇ N be l’Ame, II. Partie; ïjt le poulmon. La première eft la furprife de l'admiration, laquelle étant jointe à la joye, peut ouvrir fi promptement les orifices du cœur, qu’une grande abondance de fang, entrant tout-à-coup en Ton côté droit par la veine cave, s’y raréfié, & paflant de là par la veine artericufe, enfle le poul- mon.. L’autre eft le mélange de quelque li- queur qui augmente la rarefa&ion du fang. Et je n’en trouve point de propre à cela * que la plus coulante partie de celui qui vient de la rate, laquelle partie du fang étant pouflee vers le cœur, par quelque legere émotion de haine, aidée ç>ar la fur- {>rife de l’admiration, & s’y mêlant avec e fang qui vient des autres endroits du corps, lequel la joye y fait entrer en abon- dance, peut faire que ce fang s’y dilate beaucoup plus que l’ordinaire. En meme ’ façon qu’on voir quantité d’autres li- queurs, s’enfler tout-à-coup étant fur le feu, lorfqu’on jette un peu de vinaigre dans levaifleau où elles font. Car la plus- coulante partie du fang qui vient de la rate, eft de nature femblable au vinaigre. L’exf>erienceaufli nous fait voir, qu’en toutes- es rencontres qui peuvent produire ce ris éclatant, qui vient du poulmon, il y a toujours quelque petit fujet de haine, oir du moins d’admiration. Et ceux dont la rate n’eft pas bien laine font fujcts à être N iiij ( f J» Des Pas sionsnon feulement plus triftes, mais auflî paf intervalles plus gays 5c plus difpofez à ri- re que les autres *, d’autant que la rate en- voyé deux fortes de fang vers le cœur, l’un fort épais &groflier qui caufe la trifteflê, l’autre fort fluide & fubtil, qui caufe la Joye. Et louvent après avoir beaucoup ri, On fe fent naturellement enclin à la triftefle, pourcequcla plus fluide partie du fang de la rate étant épuifée, l’autre plus groflie- fe ia fuit vers le cœur.

Article CXXVII.

Article CXXVII.

-. Quelle eft fa caufe en F indignation.

POur le ris qui accompagne quelque* fois l’indignation, il eft ordinairement artificiel 5c feint. Mais lorfqu'il eft natu- rel, il lemble venir de la joye qu’on a J de ce qu’on voit ne pouvoir être offenfé f>ar le mal dont il eft indigne, 5c avec ce- a de ce qu’on fc trouve furpris par la nou- veauté ou par la rencontre inopinée de ce mal; de façon que la joye, la haine 5c l’ad- miration y contribuent. Toutefois je veux croire qu’il peut auflî être produit fans au- cune joye, par le feul mouvement de l’a- verfion, qui envoyé du fang de la rate vers lecœur,cùil eft raréfié, 5c poufté de là dans le poulmonj lequel il enfle facilement, lorf* . I de L’A me. II. Partie 155 qu’il le rencontre prefque vuide.Et généra- lement tout ce qui peut enfler lubitement le poulmon cri cette façon, caufe l’aétion extérieure du ris, excepté lorfque latriftef- fc la change en celle de gemiflemens ôc des cris qui accompagnent les larmes. A propos de quoi Vives écrit de foi-même, que lorfqu’il avoit été lo#g-temps fans manger /les premiers morceaux qu’il met- toit en fa bouche l’obligeoient à rire: ce qui pouvoir venir de ce que fon poulmon vuide de fang par faute de nourriture, étoit promptement enflé par le premier fuc qui palToit de fon eftomach vers le cœur, & que la feule imagination de manger y pour- voit conduire, avant même que celui dos «viandes qu’il mangeoit y fût parvenu.

Article CXXVIII.

De r origine des larmes » COmme le ris n’efl: jamais caufé par le$ plus grandes joyes, ainfi les larmes reviennent point d’une extrême triftefle, mais feulement de celle qui cft médiocre, & accompagnée ou fuivie de quelque fen- timent d’amour, ou auffi de joye. Etpour bien entendre leur origine, il faut remar- quer que bien qu’il forte continuellement quantité de vapeurs de toutes les parties Des Passions