18 o' Des Passions que nous l’eftimons, ou le méprifons alors lans paillon. Et bien que fouvcnt l’eftime foit excitée en nous par t’amour, & le mé- pris par la haine, cela n’cft pas univcrfel, &c ne vient que de ce qu’on eft plus ou moins enclin à conlidercr la grandeur ou la petiteflc d’un objet, à raifon de ce qu’on a plus ou moins d’affeiftion pour lui.
Article CLI.
OR ces deux pallions fe peuvent gé- néralement rapporter à toutes fortes d’objets, mais elles font principalement remarquables quand nous les rapportons à nous même, c’eft-à-dire, quand c’eft notre propre mérité que nous eftimons ou méprilbns. Et le mouvement des e£> •prits qui les caufc eft alors fi manifefte,' 3u’il change même la mine, les geftes, la emarche, & gcneralement toutes les ac- tions de ceux qui conçoivent une meilleure ou une plus mauvaile opinion d’eux-mê^ mes qu’à l’ordinaire.
Article CLI I.
Pour quelle caufe or. peut s'eftimer.../U' J-'- -• ' ET pour ce que l’une des principales parties de la fagelfe t eft de fçavoir d e l’A me, III. Partie. 181' en quelle façon 8c pour quelle caufe cha-> cun fe doit eftimer ou mépriler, je tâche- rai ici d’en dire mon opinion. Je ne re- marque en nous qu’une feule chofc, qui nous puifle donner jufte raiion de nous eftimer, à fçavoir l’ufage de notre libre arbitre, 8c l’empire que nous avons fur nos volontez. Car il n’y a que les feules actions qui dépendent de ce libre arbitre, pour lesquelles nous puiflions avec raifon etre loüez ou blâmez, 8c il nous rend en quelque façon femblable à Dieu, en nous faiiant maîtres de nous mêmes, pour» vû que nous ne perdions point par lâche- té les droits qu’il nous donne.
Arti CLE CLII I.
En quoi conjtfie la generofitc, AInfl je crois que la vraye generofité,’ qui fait qu’un homme s’eftime au plus haut point qu’il fe peut légitimement eftimer, confifte feulement, partie en cç qu’il connoît qu’il n’y a rien qui veritar olement lui appartienne, que cette libre dilpofition de fes volontez, ni pourquoi il doive être loiié ou blâmé, linon pour ce qu’il en ufe bien ou mal; 8c partie en ce qu’il fent en loi -meme une ferme &C confiante pefolution à’ en bien ufer, c’eft* i i8i Des Passions à-dire, de ne manquer jamais de volonté, pour entreprendre 8c executer toutes les chofes qu’il jugera être les meilleures. Ce qui effc iuivre parfaitement la vertu.
Article XLIV.
Quelle empêche qu'on ne mèprife les autres, CEux qui ont cette connoiflance 8c ce fentiment d’eux-mêmes, fe perfua- dent facilement que chacun des autres hommes les peut aulïi avoir de foi, pour ce qu’il n’y a rien en cela qui dépende d’au- trui. C’eft pourquoy ils ne méprifent ja- mais perfonne: 8c bien qu’ils voyent fou- vent que les autres commettent des fautes, qui font paroître leur foibleffh, ils font toutefois plus enclins à les exeufer qu’à les blâmer, 8c à croire que c’eft plutôt par manque de connoiflance, que par man- que de bonne volonté, qu’ils les commet- tent. Et comme ils ne penfent point être de beaucoup inferieurs à ceux qui ont plus de biens, ou d’honneurs, ou même qui ont plus d’efprit, plus de fçavoir, plus de beauté, ou généralement qui les lurpaf- fent en quelques autres perfe'étions; auflî ne s’eftiment-ils point beaucoup au-deflus de ceux qu’ils furpafl’ent; à caufe que tou- tes ces chofes leur femblçnt être fort pci# »e l’Ame, III. Partie i8$ confidcrables, àcomparaifon delà bonne volonté pour laquelle feule ils s’eftiment, 8c laquelle ils fuppofent aufli être, ou du moins pouvoir être, en chacun, des autres hommes.
Article CLV.
En quoi c on fi fis l'humilité vertueufei AInfi les plus gencreux ont coutume d’être les plus humbles, 8c l’humi- lité vertueufe ne confifie qu’en ce que la reflexion que nous faifons fur l’infirmité de notre nature, 8c fur les. fautes que nous pouvons autrefois avoir commifes, ou lom- mes capables de commettre, qui, ne font pas moindres que celles qui peuvent être commifes par d’autres, cft caufe que nous ne nous preferi^ à perfonne, 8c q,ue nous penfons que les autres ayant leur libre ar* bitre aulu-bien que nous, ils en peuvent auflî-bien ufer. * Article CLVI, Quelles font les propriétés de la generoftèi & comment elle fert de remede contre tou { les dereglemeus des paffions, * ' CEux qui font genereux en cette façon,’ font naturellement portes à faire de ♦ r84 Des Passions grandes chofcs, 6c toutefois à ne rien en- treprendre dont ils ne fe Tentent capables; • 6c pour ce qu’ils n’eftiment rien de plus grand que de taire du bien aux autres hom- mes, 6c de méprifer Ton propre interet, pour ce fujet ils font toûjours parfaitement k courtois, affables &c officieux envers un chacun. Et avec cela, ils font entièrement maîtres de leurs pallions -, particulièrement des defirs, de la jaloufie, &del’envjc, à caufc qu’il n’y a aucune chofe dont l’ac- quifition ne depende pas d’eux, qu’ils penlent valoir affiez pour mériter d’être beaucoup fouhaitee; 5ç de la haine en- vers les hommes, à caufc qu’ils les efti- ment tous; 6c de la peur, à caufe que la confiance qu’ils ont en leur vertu les af- faire, & enfin de la colère, à caufe que n’clfimant que fort peu jjfeutcs les chofes qui dépendent d’autrui, jamais ils ne don-s nent tant d’avantage à leurs ennemis, que <lc reconnoî tre qu’ils en font offenfez.
Article CLVII.
De l' Orgueil, TOusceux qui conçoivent bonne opi- nion d’eux-mêmes pour quelqne autrea Caufe, telle quelle puifle être, n’ont pa^ Vne yraye generofitc, mais feulement un; prgüçil * D E l’A M E, III. P A RTÏE l8j orgueil qui eft toujours fort vicieux, en- core qu’il le foit d’autant plus, que la caufe pour laquelle on s’eftime eft plus injufte. Et la plus injufte de toutes eft, * lorfqu’oncft orgueilleux fans aucun fujet, c’cft-à-dire, fans qu’on penfe pour cela qu’il y ait erf foi aucun mérité, pour le- quel on doive être prifé: mais feulement pour ce qu’on ne fait point d’état du mé- rité, &c que s’imaginant que la gloire n’eft autre chofe qu’une ufurpation, l’on croit que ceux qui s’en attribuent le plus en ont le plus. Ce vice eft fi déraifonnable & fi abfurde, que j’aurois de la peine à croire qu’il y eût des hommes qui s’y laif- fafient aller, fi jamais perfonne n’étoit loüé injuftement > mais la flatterie eft 11 commune par tout, qu’il n’y a point d’homme n défectueux, qu’il ne fevoye fouvent eftimer pour des chofes qui ne méritent aucune loüange, ou même qui méritent du blâme •, ce qui donne occa- fion aux plus ignorans &c aux plus ftupi- ■alcs, de tomber en cette efpece d’orgüeil.
Article CLVIII.
Article CLVIII.
Que fes effets font contrains a ceux de la generofité.'
MAis quelle que puifle être la caufe pour laquelle on s’eftime, fi elle eft Q.
i8f Des Pas s ions autre que la volonté qu’on fent en foi-' meme, d’ufer toujours bien de Ton libre arbitre, de laquelle i’ai dit que vient la gencrofité, elle produit toujours un or- güeil tres-blâmable, & qui eft fi different’ de cette vraye generofite, qu’il a des ef- fets entièrement contraires. Car tous les autres biens, comme l’cfprit, la beauté, les richeffcs, les honneurs, &c. ayant coutume d’être d’autanr plus eftimez, qu’ils le trouvent en moins de perfonnes, même étant pour la plûpart de telle na- ture, qu’ils ne peuvent être communi- quez à plufieurs, cela fait que les orgueil- leux tâchent d’abaiffer tous les autres hom- mes, & qu’étant efclaves de leurs defirs, ils ont l’ame incelfamment agitée de haine, d’envie, dejaloulie, ou de colère.
Articli CLIX.
De P humilité vicieufe.
POur la baflelTe ou humilité vicieufe elle confiftc principalement en ce qu’on fe fent foible ou peu refolu, & que, comme fi on n’avoit pas l’ufage entier de fon libre. arbitre, on ne fe peut empêcher de faire des chofes, dont on fçait qu’on fe repentira par après y puis auffi en ce qu’on croit ne pouvoir fubfifter par foide l’A xf e, ÎII. Partie. 187 même, ni fe pafl’er de plufieurs chofes * dont l’acquifition dépend d’autrui. Ainfi elle • eft directement oppofée à la généra- lité, ôc il arrive fouvent que ceux qui onc l’efprit le plus bas, font les plus arrogans ' ôc luperbes, en même façon que les plus genereux font les phis modeftes Ôc les plus humbles. Mais au lieu que ceux qui onc l’efprit fort Ôc genereux, ne changent point d’humeur pour les profperitez ou adver- fitez qui leur arrivent, ceux qui l’ont foi- ble ôc abjedt ne font conduits que par la fortune *, Ôc la profperité ne les enne pas moins que l’advernté les rend humbles. Même on voit fouvent qu’ils s’abaiflent honteufement, auprès de ce#x dont ils at- tendent quelque profit ou craignent quel- que mal, ôc qu’au même-tems ils s’élè- vent infolemment, au-defius de ceux def- quels ils n’efperent ni ne craignent aucune chofe.
- Article CLX.
/ - Article CLX.
/ Quel eft le mouvement des efprits en ces paftlons.
AU refte il eft ailé à connoître que l’orgüeil ôc la balfelTe ne font pas feulement des vices, mais aufli des paf- fions, à caufe que leur émotion paroît fort à l’cxtefieur en ceux qui font iubitement ' 9Ji *38 Des Passions enflez ou abatus par quelque nouvelle oc- caflon. Mais on peut douter fi la genero- fité & l’humilité, qui font des vertus, peu- vent aufli être des paillons, pour ce que leurs mouvemens paroiflent moins, & qu’il femble que la vertu ne fymbolife Ças tant avec la paflion, que fait le vice.
'outefois je ne vois point de raifon, qui empêche que le même mouvement des ef- prits, qui fert à fortifier une penfée, lorf- qu’clle a un fondement qui eft mauvais, ne la puifléaufli fortifier, lorfqu’elle en a un qui eft jufte. Et pour ce que l’orgiieil de la generofité,nc confiftent qu’en la bonne opi- nion qu’on a de foi-même, & ne different qu’en ce que cette opinion eft injufte en l’un de jufte en l’autre, il me femble qu’on les peut rapporter «à une même paflion, la- quelle eft excitée par un mouvement com- pofé de ceux de l’admiration, de lajoye, & de l’amour, tant de celle qu’on a pour foi, que de celle qu’on a pour la chofe qui fait qu’on s’eftime. Comme au con- traire le mouvement qui excite l’humilité, foit vertueufe, foit vicieufe, eft compofé de ceux de l’admiration, de la triftefle, £e de l’amour qu’on a pour foi - même, meflée avec la haine qu’on a peur les dé- fauts, qui font qu’on te meprife -, Se toute la différence que je remarque en ces mou- yemens, eft que. celui de l’adnflration a i de l’Ame, III. Partie. 189 deux proprietez; la première que la fur- prife le rend fort dès l'on commencement; 8c l’autre, qu’il eft égal en fa continua- tion, c’eft - a - dirte, que les efprits con- tinuent à fe mouvoir d’une même teneur dans le cerveau. Defquelles proprietez la première fe rencontre bien plus en l’or-, giicil 8c en la baftefle, qu’en la généra- lité en l’humilité vertueufe; 8c au con- traire la derniere fe remarque mieux en celles-ci qu’aux deux autres. Dont la rai- . fon eft, que le vice vient ordinairement de l’ignorance, 8c que ce font ceux qui fe connoiftent le moins, qui font les plus fujets à s’énorgueillir, 8c à s’humilier plus qu’ils ne doivent, à caufe que tout ce qui leur arrive de nouveau les furprend, 8c fait que fe l’attribuant à eux-mêmes ils s’admirent, 8c qu’ils s’eftiment ou fe mé- prifent, félon qu’ils jugent que ce qui leur arrive eft à leur avantage ou n’y eft pas. Mais pour ce que fouvent après une cho- fe qui les a enorgueillis, il en furvient une autre qui les humilie, le mouvement de leurs pallions eft véritable. Au contraire il n’y a rien en la généralité, qui ne foit compatible avec l’humilité vertueufe, ni rien ailleurs qui les puilfe changer; ce qui fait que leurs mouvemens font fermes, conjftans, 8c toujours fort fcmblables à eux- mêmes. Mais ils ne viennent^tts tant de 199 Des Passions furprife, pour ce que ceux qui s’eftiment en cette façon connoiflent allez quelles font les caufes qui font qu’ils s’eftiment. Toutefois on peut dire que ces caufesfonC •fï merveilleuies ( à fçavoir la puiflance d’ufer de fon libre arbitre, qui fait qu’on fc prife foi-même, & les infirnûtez dufujec en qui eft cette puifTance, qui font, qu’on ne s’cftime pas trop ) qu’à toutes les fois qu’on fe les reprefente de nouveau, elles donnent toûjours une nouvelle admira- tion.
Article CLXI.
Comment la generofitc peut être acquife.
TJ T il faut remarquer que ce qu’on C nomme communément des. vertus, font des habitudes en l’ame qui la dilpo- fent à certaines penfees, en forte qu’elles font differentes de ces penfees, mais qu’el- les les peuvent produire, & réciproque- ment être produites par elles. Il faut re- marquer aufli que ces penfees peuvent être produites par l’ame feule, mais qu’il ar- rive fouvent que quelque mouvement des elprits les fortifie, & que pour lors elles font des a&ions de vertu, & enfemble des pallions de l’ame, ainfi encore qu’il n’y ait point cfe vertu, à laquelle il lemble que la bonnq^aiflance contribue tant, qu’à Digitize de l’Ame, III. Partie, i yt celle qui fait qu’on ne s’eftime que félon fa jufte valeur; 8c qu’il foit aife à croire que toutes les âmes que Dieu met en nos corps, ne font pas egalement nobles & fortes, ( ce qui cft caufe que fai nommé cette vettu generofité, fuivant l’ufage de notre langue, plûtôt que magnanimité, fuivant l’ufage de l’école, où elle n’cft: pas fort connue ) il eft certain neanmoins que la bonne inftitution fert beaucoup, pour corriger les défauts de la nailfance; & que fi on s’occupe Ibuvcnt à confidercr ce que c’efl: que le libre arbitre, 8c com- bien font grands les avantages qui vien- nent de ce qu’on a une ferme refolution d’en bien uler: comme aufiî d’autre côté, * combien font vains 8c inutiles tous les foins qui travaillent les ambitieux j on peut exciter en foi la paflîon, 8c en fuite acquérir la vertu de generofité, laquelle étant comme la clef de toutes les autres vertus, 8c un remede general contre tous les dereglemens des pallions, il me femble que cette confidcration mérité bien d’être remarquée.
*• ri Des P ass io ns Article CLXII.
De la Vénération.
1. inclination de l’ame, non feulement à eftimer l’objet qu’elle revere, mais aufïi à fe (oûmettre à lui avec quelque crainte, pour tâcher de fe le rendre favorable. De façon que nous n’avons de la vénération que pour les caufes libres, que nous ju- geons capables de nous faire Faire du bien ou du mal, fans que nous fçaehions le- 3uel des deux elles Feront. Car nous avons e l’amour & de la dévotion, plutôt qu’une limplc vénération pour celles de qui nous n’attendons que du bien, Ôc nous avons de la haine pour celles de qui nous n’attendons que du mal; & û nous ne ju- geons point que la caufe de ce bien ou de ce mal foit libre nous ne nous foûmettons point à elle pour tâcher de l'avoir favora- ble. Ainfi quand lesPayens avoient de la vénération pour des bois, des fontaines, ou des montagnes, ce n’étoit pas proprement ces choies mortes qu’ils reveroient, mais les divinitez qu’ils penfoient y prefider. Et le mouvement des efprits qui excite l’admiration, 8c de celui qui exite la crain- te, de laquelle je parlerai ci- après.
f Article Article CLXIII.
Du Dédain.
TOut de même ce que je nomme le dé- dain, eft l’inclination qu’a l’ame à mcprifer une caulc libre, en jugeant que bien que de fa nature elle foit capable do faire du bien & du mal, elle eft nean- moins fi fort au-deflous de nous, qu’elle ne nous peut faire ni l’un ni l’autre. Et le mouvement des efprits qui l’excite, eft compofc de ceux qu’excitent l’admiration, Sc la fecurité, ou la hardiefle.
Article CLXIV.
ET c’eft la generofité, & la foibltlïc de Pefprit ou la bafteffe, qui deter- minenr le bon 5c le mauvais ufage de ces deux pallions. Car d’autant qu'on'a l’amc . ' plus noble 5c plus genereufe, d’autant a- . t’on plus d’inclination à rendre à chacun ce qui lui appartient *, 5c ainfi on n’a pas feulement une tres-profonde humilité au regard de Dieu, mais au 111 on rend fans répugnance tout l’honneur Sc le refpeét qui eft dû aux hommes, à chacun félon 1© • R 3 194 Des Passions rang & l’autorité qu’il a dans le monde Se on ne méprife rien que les vices. Au contraire ceux cpii ont l’efprit bas & foi- ble, font lu jets a pecher par excès, quel- uefois en ce qu’ils reverent & craignent es chofes qui ne font dignes que de mé- pris, & quelquefois en ce qu’ils dédai- gnent infôlemment, celles qui méritent le plus d’être reverées. Et ils pafïent fou- Vent fort promptement de l’extrême im- piété à la fuperftition $ puis de la fiiperfli? tion à l’impieté, en forte qu’il n’y a au- cun vice ni aucun dereglemenc d’efptiç dont ils ne foient capables.
* Article CLXV.
De rEfperance & de la crainte, L’Efperance eft une difpofîtion de l’ame à le pcrfuadpr que ce qu’elle defire adviendra, laquelle eft caufée par un mou- vement particulier dçs efprits, à.fçavoir par cqjui de la joye & du defir méfiez en- tenable. Et la crainte eft une autre difpo- jition de l’ame, qui lui perfuade qu’il n’ad- viendra pas. Et il eft à remarquer que bien que ces deux paillons foient contraires, on les peut neanmoins avoir toutes deux fem- blables, à fçavoir lorfqu’on fe reprefente çn mêmc-tçmps diverfçs raifpns, dont lej» £>e l’Ame, III. Partie. ijj unes font juger que l’accompliffement du defir eft facile, les autres le font paroître difficile.
Article CLXVI.
* • Di la fecurité, & du defefpoir.
ET jamais l’une de ces paffions n’ac- compagne. le défit, qu’elle ne laiflc quelque place à l’autre. Car torique l’ef- perance eft fi forte, qu’elle chaffc entiè- rement la crainte, elle change de nature, & fe nomme fecurité ou affeurance. Et "quand on eft affeuré que ce qu’on defirc adviendra, qu’on continué à vouloir qu’if advienne, on cefl’e neanmoins d’être agité de la paflion du defir, qui en faifoit re- chercher l’évenement avec * inquiétude^ Tout de même lorfque la crainte eft fi extrême, qu’elle ote tout lieu à l’efpcran- ce, elle fe convertit en defefpoir: &c ce defefpoir reprefentant la chofe comme im~ pofïîble, éteint entièrement le defir, le- quel ne fe porte qu’aux chofes poflibles.
Article CLXVI I..
De la J aloujit.
LA jaloufie eft une cfpece de crainte, qui fc rapporte au defir qu’on a de fe?
H i j rx Des Passions.
conferver la poflefllon de quelque bien,' 8c elle ne vient pas tant de la force des rai- fons, qui font juger qu’on le peut perdre, que de la grande eftime qu’on en fait, la- quelle eft caufe qu’pn examine jufqucs aux moindres fujets de foupçon, & qu'on les prend pour des raifons fort confiderablçs.
Axticee CLXVIII.
En quoi cette pajfîon peut être honnête.
ET pour ce qu’on doit avoir plus de foin de conferver les biens qui font for* grands, que ceux qui font moindres, cette paillon peut être jufte & honnête en quelques occafions. Ainfipar exemple, un (Capitaine qui garde une place de grande importance, a droit d’en être jaloux, c’eft- à-airé, de le defier de tous les moyens par lefquels elle pourroit être furprife *, & une honnête femme n’eft pas blamce d’ê- tre jaloufe de fon honneur, c’eft-à-dire, de ne fe tarder pas feulement de malfaire, mais aulîi d’éviter jufques aux moindres fujets de medifanec.
Articbe CLXIXi En quoi elle eft blâmable.
MAis on fe mocque d’un avaricicux, lorfqu'il eft jaloux de Ton tréfor, c’eft-à-dire, lorfqu’il le couvre des yeux, & ne s’en veut jamais éloigner, de peur qu’il lui foi't dérobé: car l’argent ne vaut pas la peine d’être gardé avec tant de foin. Et on méprife un homme qui eft jaloux de fa femme, pour ce que c’eft un témoigna- ge qu’il ne l’aime pas de la bonne forte, 8c qu’il a mauvaife opinion de foi ou d’elle. Je dis qu’il ne l’aime pas de la bonne forte*, car s’il avoit une vraye amour pour elfe, il n’auroit aucune inclination a s’en dé- fier. Mais ce n’eft pas proprement elle qu’il aime, c’eft feulement le bien qu’il imagine confifter à en avoir fcul la pof- feftîon, 8c il ne craindroit pas de perdre Ce bien, s’il ne jugeoit qu’il en eft indigne, ou bien que fa femme eft infidellc. Au refte Cette paillon ne fe rapporte qu’aux foup- çons 8c aux défiances: car ce n’eft pas pro- prement être jaloux, que de tâcher d’évi- ter quelque mal, lorfqu’on a jufte fujet de le craindre.
De rirrt faim ion.
L’Irrefolution eft aufli une éfpece d<f crainte, qui retenant l’ame comme en balance, entre plu fleurs aftions qu’el- le peut faire, eft caufe qu’elle n’en execute aucune, Sc ainfi qu’elle a du temps pour choifir avant que de fe déterminer. En quoi véritablement elle a quelque ufage qui eft bon. Mais lorfqu’elle dure plus qu’il ne fa,ut, & qu’elle fait employer à délibérer, le temps qui eft requis pour agir, elle eft fort mauvaiie. Or je dis qu’elle eft .une efpece de crainte, nonobftant qu’il puifle arriver, lorfqu’on a le choix de plu- sieurs chofes, dont la bonté paroit fort égale, qu’oniiemeurc incertain & irrefolu, fans qu’on ait pour cela aucune crainte. Car cette forte d’irrefolution vient feule- ment du fujet qui fe prefente, & non point d’aucune émotion des efprits; c’eft pour- quoi elle n’eft pas une paflion, fi ce n’eft aue la crainte qu’on a de manquer en fon choix, en augmente l’incertitude. Mais cette crainte eft fi ordinaire & fi forte en quelques-uns,<que fouvent encore qu’ils n’ayent point à choifir, & qu’ils ne voyentt quufte feule chofe à prendre ou à laiffer, Î)E 1* A\*ï, îlï. î*ART!ï. elle les retient, Sc fait qu’ils s’artêtent inu- tilement à en chercher d’autres. Et lors c’eft un eXcei d’irrefolution, qui vient d’un trop grand defir de bien faire $ Si d’une foiblefte de l’entendement, lequel n’ayant point de notions claires Sc diftinc- tes, en a feulement beaucoup de confufes. C’eft pourquoi le remede contre cet excès, eft de s’accoûtumer à former des juge- mens certains Sc déterminez * touchant toutes les cbofes qui fe prefentent, Sc à croire qu’on s’acquitte toujours de fon de- voir lorfqu’on fait ce qu’on juge être le meilleur, encore que peut-être on juge tres-rnal.
Article C L X X ï..
Du tour Age & de ta hardiejfe,. • LE courage, lorfque c’eft une paillon 9 Sc non point une habitude ou inclir tiation naturelle, eft une certaine chaleur cru agitation, qui difpofe l’ame a fe porter fmiflamment à l’execution des cbofes qu’el- e veut faire, de quelle nature qu’elles foient. Et la hardie (le eft une efpece de courage, qui difpofe l’ame à l’execution des chofes qui font les plus dangereufes.
De [‘Emulation.
* r • • i ' ET l’émulation en eft auflî une cfpece, mais en un antfe fens. Car on peut confîderer le courage comme un genre, 3ui fe divifc en autant d’efpeces qu’il y a objets diflerens, & en autant d’autres flu’il a de caufes, en la première façon la hardiefle cft une cfpece, en l’autre l’é- mulation. Et cette derniere n’eft autre chofe qu’une chaleur, qui difpofe l’ame à entreprendre des chofes, qu’elle et Î’cre lui pouvoir réü/fir pour ce qu’elle es voit réüflir à d’autres j & ainü.c’eft une efpece de courage, duquel la caufe externe eft l’exemple. Je dis la caufe ex- terne, pour ce qu’il doit outre cela y en avoir toujours une interne, qui confifte en ce qu’on a le corps tellement difpofé, que le defir & l’efperance ont plus de for- ce à faire aller quantité de lang vers le cœur, que la crainte ou le defefpo'ïr à l’em- pécher.
Article CLXXIII.
Comment la hardiejf: dépend de f efperance.
CAr il cft à remarquer que bien que l’objet de la hardiefle foitla difficulté.
DE IAA m e, III. Partie, mi de laquelle fuit ordinairement la crainte, ou même le defefpoir, en forte que c’eft: dans les affaires les plus dangereules &c les plus defefperées, qu’on employé le plus de hardiefle & de courage; il eft bcioiil neanmoins qu’on efpere, ou meme qu’on foit afleuré que la fin qu’on fe.propofe réiiffira, pour s’oppofer avec vigueur aux difficultcz qu’on rencontre. Mais cette fin eft differente de cet objet. Car on ne fçau- roit être afleuré &c defcfpcrc d’une même chofe, en même-temps. Ainfi, quand les Decies fe jettoient au travers des ennemis, & couroient à une mort certaine, l’objet de leur hardiefle étoit la difficulté de con- ferver leur vie pendant cette action, pout laquelle difficulté ils n’avoient que du de- fefpoir; car ils éroient certains de mou- rir; mais leur fin étoit d’animer leurs fol- dats par leur exemple, & de leur faire gagner la victoire, pour laquelle ils avoient de I’efperance; ou bien apfli leur fin étoit d’avoir de la gloire après leur mort, de laquelle ils étoient affurez.
A rticie CLXXIV.
De la lâcheté & de la -peur.
LA lâcheté eft directement oppofée ait courage, & c’eft une langueur ou froi* loi DêsPasSJOICS deur qui empêche l’ame cîe le porter à l’execution des chofcs qu’elle feroit, fi elle étoit exempte de cette paillon. Et là peur ou l’efpouvante, qui elt contraire à la hardielle, n’eft pas feulement une froi* deur, mais auflî un trouble & un éton- nement.de l’ame, qui lui ôte le pouvoir de refifter aux maûxqu’elle penfe être proches.
Article CLXXV.
De l’ufage det la lâcheté.
• » OR encore que je ne me puilTe perfua» der que la nature ait donné aux hommes quelque paillon qui foit toujours vicieufc, 8c n’ait aucun ufage bon 8c loüa- ' blc, j’ai toutefois bien de la peine à de* viner à quoi ces deux peuvent fervir. Il me fembîe feulement que la lâcheté a quel- que ufage, lorfqu’elle fait qu’on eft exempt des peines, qu’on pourroit être incité à prendre par de% raifons vrai-femblables, fi d’autres taifons plus certaines, qui les ont fait juger inutiles, n’avoient excité cette palîion. Car outre qu’elle exempte l’ame de ces peines, elle fert aufli alors pour le corps, en ce que retardant le mouve- ment des efprits elle empêche qu’on ne dilïipe fes forces. Mais ordinairement elle efl: très-nuilîble /à caufe qu’elle détourné la volonté des aétions utiles. Et pour c* DE l’A M £, III. P A R TI E 10 j qu’elle ne vient que de ce qu’on n’a pas allez d’efperance ou de defir, il ne faut qu’augmenter en foi ces deux paillons, pour la corriger.
Article CLXXVI.
De l’ufa^e de la peur.
POur ce qui eft de la peur ou de l’ef- pouvante, jene vois point qu’elle puif- fe jamais être loüable ni utile,;jauilî n’eft- ce pas une paillon particulière, c’cft feu- ment un excez de lâcheté, d’étonnement, & de crainte, lequel eft toujours vicieux 5 ainil que la bardieiïe eft un excez de cou- rage, qui eft toujours bon, pourveu que la fin qu’orr fe propofe foit bonne. Et pour ce que la principale caufe de la peur eft la furprife, il n’y a rien de meilleur pour s’en exempter, que d’ufer de prémé- ditation, & de fe préparer à tous les éve- mens, la crainte defquels la peut caufer. _ Articlb CLXXVII.
Du remords.
LE remords de confcience eft une ef- pece de' trifteiïc, qui vient du doute qu’on a qu’une chofe qu’on fait ou qu’on a faite, n’eft pas bonne. Et il prefuppofe *04 Des Passions, neceflairément le doute. Car fi on croit en- tièrement afl’euré que ce qu’on fait fiat mauvais, on s’abftiendroit de le faire; d’autant que la volonté ne fie porte qu’au t chofes qui ont quelque apparence de bonté. Et fi on étoit afleurc que Ce qu’on a déjà fait fut mauvais, on en auroit du repentir non pas feulement du remords. Or l’üfaeede cette pamon,cft de rairc qu’on examine il la chofe dont on doute eft bonne ou non, ou d’empêcher qu’on ne la fafle une autre- ' fois j pendant qu’on n’eft pas afleuré qu’el- le foit bonne. Mais pour ce qu’elle prefup- pofç le mal, le meilleur feroit qu’on n’eut jamais fujet de la fentir -, 8c on la peut pré- venir par les mêmes moyens, par lcfqucls ©n fe peut exempter de l’irrefolution.
Article CLXXV1II.
De la Moquerie.
LA derifionou moquerie eft une efpece de joye mêlée de haine, qui vient de ce qu’on apperçoit quelque petit mal en une perfonne, qu’on en penfe être digne, On a de la haine pour ce mai, on a de la joye de la voir en celui qui en eft digne, * 8c lorfque cela furvient inopinément, la furprife de l’admiration eft caufe qu’on .s’éclate de rire * fuivant ce qui a été dit cy- \ de l’Ame, III. Partie, îoj deflus de la nature du ris. Mais ce mal doit être petit: car s’il eft grand, on nie peut croire que celui qui l’a, en foit digne. Ci ce n’eft qu’on foit de fort mauvais na- turel, ou qu’on lui porte beaucoup de haine.
Article CLXXIX.
Pourquoi lis plus imparfaits ont coutume cCctre les plus mocqueurs.
ET on voit que ceux qui ont des de- fauts fort apparens par exemple qui font boiteux, borgnes, boifus, ou qui ont receu quelque affront en public, font par- ticulièrement enclins à la mocquerie. Car délirant voir tous les autres aufli difgra- ciez qu’eux, ils font bien aifes des maux 3ui leur arrivent, & ils les en eftiment ignés.
Article CLXXX.
De Cufage de la raillerie.
Our ce qui eft de la raillerie modefte,