T' Outefois il y en a quelques uns A qui paliflent, au lieu de pleu- rer, quand ils font fafehez: ce qui peut tefmoigner en eux un juge- ment, & un courage extraordinai- re; à fçavoir lors que cela vient de ce qu’ils conliderent la grandeur du mal, & Ce préparent à une forte reliftance, en meûne façon que ceux qui font plus âgez. Mais c’eft plus ordinairement une mar- que de mauvais naturel: à fçavoir lors que cela vient de ce qu’ils font enclins à la Haine, ou à la Peur; car ce font des pallions qui dimi- nuent la matière des larmes. Et on voit au contraire que ceux qui M pieuïyS Des Passions pleurent fort ayfement,• font en- clins à l’Amour, & à la Pitié.
Article CXXXY.
' • i Des Soupirs.
T A caufe des Soupirs, èft fort ' differente de celle des larmes, encore qu’ils prefuppofent comme elles la Trifteffe. Car au lieu qu’on eft incité à pleurer quand les pou- mons font pleins de fang j on eft incité à foupircr quand ils en font prefque vuides, & que quelque imagination d’efperanceou de joy e ouvre l’orifice de l’artere veneufe, que la Trifteffe avoir étréci; Pour- ce qu’alors le peu de fang qui refte dans les poumons, tombant tout à coup dans le cofté gauche du cœur par cette artere veneufe, y eftant pouffé par le Defir de par- venir à cette Ioye, lequel agite en mefme temps tous les mufcles du diaphragme & de la poitrine, l’air Seconde Partie. 179 eft pouffé promptement par la bouche dans les poumons, pour y remplir la place que laide ce fàng. Et c’efl: cela qu’on nomme foupirer.^ Article CXXXVI.
D’oit vienent les effets des Partons qui font particuliers à certains hommes.
A V refte affin de fupleer icy en peu de mots, à tout ce qui pourroit y eftre adjoufté touchant les divers effets, ou les diverfes caufes des pallions, je me conten- teray de repeter le principe fur le- quel tout ce que j’en ay efcriteft appuyé: à fçavoir qu’il y a telle liai- fbn entre noftre ame &c noftre corps, que lors que nous avons une fois joint quelque adion cor- porelle avec quelque penfée, l’une des deux ne fe prefente point à nous par apres, que l’autre ne s’y M z pre* M z pre* 180 Des Passions prefente auflî *, &: que ce ne font pas tousjours les mefmes actions qu’on joint aux mefmes penfées. Car cela fufRt pour rendre raifon de tout ce qu’un chacun peut re- marquer de particulier, en foy ou en d’autres, touchant cette ma- tière, qui n’a point efté icy expli- qué. Et, pour exemple, il eft ayfé de penfer, que les eftranges aver- fions de quelques uns, qui les cm- pefehent de fouffrir l’ odeur des rofès, ou la prefence d’un chat, ou chofes femblables, ne vienent que de ce qu’au commencement de leur vie ils ont efté fort offenfez par quelques pareils objets, ou bien qu’ils ont compati au fentiment ' de leur mere qui en a efté offenfée eftant grofle. Car il eft certain qu’il y a du rapport entre tous les mouvemens de la mere, & ceux de l’enfant qui eft en fon ventre, en forte que ce qui eft contraire à l’un nuit à l’autre. Et l’odeur des ro fes Seconde Partie. 181 rofes peut avoir caufé un grand mal de telle à un enfant, lors qu’il eftoit encore au berceau; ou bien un chat le peut avoir fort efpou- vanté, fans que perfonne y ait pris garde, ny qu’il en ait eu apres au- cune mémoire; bien que l’idée de l’Averfion qu’il avoit alors pour ces rofes, ou pour ce chat, demeu- re imprimée en fon cerveau juf* ques à la fin de fa vie.
Article CXXXVII.
Ve tu fige des cinq PaJJtons icy explires avoir donné les définitions de l’Amour, de la Hai- ne, du Defir, de la Ioye, de la Tri- ftefïe; & traité de tous les mouve- mens corporels qui les caufent ou les accompagnent, nous n’avons plus içy à confiderer que leur ulà- ge. Touchant quoy il elt à remarèfitées, en tant quelles fi rap- portent au corps.
M 3 quer, 182, Des Passions quer, que félon l’in ftitution delà Nature elles fe rapportent toutes au corps, & ne font données à fa- mé qu’entant qu’elle eft jointe a- vec luy: en forte que leur ufage naturel eft d’inciter l’ame, à con- fentir & contribuer aux a&ions qui peuvent fervir à conferverle torps, ou à lerendîe en quelque façon plus parfait. Et en ce fens la Triftefle &: la Ioye font les deux premières qui font employées. Car l’ame n’eft immédiatement avertie des chofes quinuifent au corps, que par le fentiment qu’elle a de la douleur, lequel produit en elle premièrement la paffiondc laTri- ftefle, puis en fuite la Haine de ce qui caufe cette douleur, & en troi- fiefmc lieu le Dcfir de s’en déli- vrer. Comme auffi l’ame n’eft im- médiatement avertie des chofes utiles au corps, que par quelque forte de chatouillement, qui exci- tant en elle de la Ioye, fait en fuite naiftre naiftre Seconde Partie. 185 naiftre l’amour de ce qu’on croit en eftre la caufe 3 & en fin le defir d’acquérir ce qui peut faire qu’on continue en cette Ioye, ou bien qu’on jouïfiè encore apres d’une femblablc. Ce qui fait voir qu’el- les font toutes cinq tres-utiles au regard du corps j‘ & mefme que > la Trifteffe eft en quelque façon première & plus neceflaire que la Ioye, & la Haine que l’Amour: à caufe qu’il importe davantage de • repoulfer lés chofcs qui nuifent & peuvent deftruire, qued’acquc- . rir celles qui adjouftent quelque perfe&ion fans laquelle on peut > fubfifter.
Article CXXXVIII.
, leurs defauts & des moyens de les corriger.
* * Ais encore que cet ufàge des palfions foit le plus naturel qu’elles puiflent avoir, & que tous M 4 les e r L 184 Des Passions' ' les animaux fans raifon ne condui- fent leur vie que par des mouve- mens corporels, femblables à ceux qui ont couftume en nous de les fuivre, & aufcjuels elles incitent noftre ame à confentir. Il n’eft pas neantmoins tousjours bon, dou- tant qu’il y a plufieurs chofes nuifï- bles au corps, qui ne caufent au commencement aucune Triftefle, ou mcfme qui donnent de la Ioye; & d’autres qui luy font utiles, bien- que d’abord elles foient incommo- des. Et outre cela elles font pa- roiftre prefque tousjours, tant les Jbiens que les maux qu’elles repre- fentent, beaucoup plus grands & plus importans qu’ils ne font j en forte qu’elles nous incitent à re- chercher les uns & fuir les autres, avec plus d’ardeur & plus de foin qu’il n’eft convenable.comme nç>us voyons aufli que les beftes font fou- vent trompées par les apas, & que pour éviter de petits maux, elles Seconde Partie. i8f fe précipitent en de plus grands. C’eft pourquoy nous devons nous fervir de l’experience & de la rai- fon, pour diftinguec le bien d’avec le mal, & connoiftre leur jufte va- leur, affin de ne prendre pas l’un pour l’autre, & de ne nous porter a rien avec exces.
Article CXXXIX.
Article CXXXIX.
De Vufage des me fine s Pajfiôns, entant quelles app amènent à tame j & premièrement de C Amour.
/^E qui fuffiroit, fi nous n’avions en nous que le corps, ou qu’il fût noftre meilleure partie; mais d’autant qu’il n’eft que la moindre, nous devons principalement con- fiderer les Pâmons entant quelles appartienent à lame, au regard de laquelle l’Amour & la Haine vie- nent delà connoiflance > & pre- cedent la Ioye & la Triftefle \ ex- M 5 cepte L Des Passions ceptélors que ces deux dernieres tienent le lieu de la connoiflance, dont elles font des efpeces. Et lors que cett;e connoiflance eft vraye, c’eft adiré que leschofes qu'elle nous porte à aymer font vé- ritablement bonnes, & celles qu’el- le nous porte à haïr font véritable- ment mauvaifes, l’Amour efl: in- comparablement meilleure que la Haine, elle ne fçauroit eftre trop grande j & elle ne manque jamais de produire la Ioye. le dis que cet- te Amour efl: extrêmement bon- ne, pource que joignant à nous de vrays biens, elle nous perfe- ’ âionne d’autant. le dis aufli qu’el- le ne fçauroit eftre trop grande; car tout ce que la plus exceflive peut faire, ceft de nous joindre fi parfaitement à ces biens, que l’A- mour que nous avons particuliè- rement pour nous mefmes n’y mette aucune diftin&ion; ce que je croy ne pouvoir jamais eftre maumau- Seconde Partie. 187 mauvais. Et elle eft neceftairement fuivie delà Ioye, à caufe qu’elle nous reprefente ce que nous ay- mons, comme un bien qui nous appartient.
Article CXL.
De la Haine.
T A Haine au contraire, ne fçau- "^roit eftre fi petite quelle ne nuife, & elle n’eft jamais fans Tri- flefle. le dis qu’elle ne fçauroit é- tre trop petite, à caufe que nous nefommes incitez àaucunea&ion par la Haine du mal, que nous ne le puiflions eftre encore mieux par l’Amour du bien auquel il eft con- traire: au moins lorsque ce bien & ce mal font aflez connus. @ar j’avoue que la Haine du mal qui n’eft manifefté que par la douleur, eft neceflaire au regard du corps; mais je ne parle içy que de celle qui vient d’une connoiflance plus claire, claire, 188 Des Passions claire, & je ne la rapporte qu’à l’â- me. le dis auffi qu’elle n’eft jamais fans TrifteiTe, àcaufeque le mal n’eftant qu’une privation, il ne peut eftre conceu fans quelque fujet reel dans lequel il foit, & il n’y a rien de reel qui n ait en foy quelque bonté j de façon que la Haine qui nous éloigne de quel- que mal, nous éloigne par mefme moyen du bien auquel il eft joint, & la privation de ce bien eftant re- prefentée à noftre ame, comme un defaut qui luy appartient, exci- te en elle la Triftefle. Par exem- ple, la Haine qui nous éloigne des mauvaifes mœurs de quelqu’un, nous éloigne par mefme moyen de fà conversation, en laquelle nous pourrions (ans cela trouver quel- que bien, duquel nous fommes fa- fchez d’eftre privez.Et ainfi en tou- tes les autres Haines, on peut re- marquer quelque fujet de T riftefle.
Vu Vefir, de U Ioye de l<t Trijtejfe.
P Our le Ddir, il eft évident que lors qu’il procédé d’une vrayc connoifl'ance,il ne peuteftre mau- vais, pourvu qu’il ne foit point ex- ceflif, &: que cette connoiflance le réglé. Il eft évident aufli que la Ioye ne peut manquer d’eftre bon- ne, ny la Triftefte d’eftre mauvai- fe, au regard de l’ame j pource que c’eft en la derniere que confifte toute l’incommodité que l’ame re- çoit du mal, & en la première que confifte toute lajoüifl'ancedu bien qui luy appartient. De façon que Il nous n’avions point de corps, j’oferois dire quenous ne pourrions trop nous abandonner à l’Amour & à la Ioye, ny trop éviter la Hai- ne & la Triftefte. Mais lesmou- vemens corporels qui les accom- pagnent, r jur L ipo Des Passions pagnent, peuvent tous eftre nuifi- blés à la fanté lors qu’ils font fort violens j & au contraire luy eftre utiles lors qu’ils ne font que mo- dérez.
Article CXLII.
De la Ioye & de t Amour, comparée s • avec la TriJleJJe dr la Haine.
A V reftc puisque la Haine & la Trifteiîe doivent eftre reje- tées par l’ame, lors mefme qu’el- les procèdent d’une vrayc con- noiflance, elles doivent 1 eftre à plus forte raifon lorsqu’elles vie- nent de quelque faufle opinion. Mais on peut douter fi l’Amour & la Ioye font bonnes ou non, lors . qu’elles font ainfi mal fondées; & il me fomble que fi on ne confide- re precifement que ce qu’elles font en elles mefmes, au regard de fa- mé, on peut dire que bien que la Ioye foit moins folide, & l’Amour moins moins Seconde Partie. i<>i moins avantageufe, que lors qu el- les ont un meilleur fondement, elles ne laiflent pas d’eftre préfé- rables à la Triftefte &àla Haine aufli mal fondées: En forte que dans les rencontres de la vie, ou nous ne pouvons éviter le hafard d’eftre trompez, nous faifons tou- jours beaucoup mieux de pancher vers les pallions qui tendent au bien, que vers celles qui regardent leitial, encore que ce ne ïoitque pour l’eviter: Et melme fouvent une faulle Ioye, vaut mieux quune Triftefle dont la caule eft vraye. Mais je n’ofe pas dire le mefmc de l’Amour, au regard delà Haine, car lors que la Haine eft jufte, elle ne nous éloigne que du fujet qui contient le mal dont il eft bon d’eftre leparé; au lieu que l’A- mour qui eft injufte, nous joint à des chofcs qui peuvent nuire, ou du moins qui ne méritent pas d’e- ftre tant conliderées par nous qu’elles 19 i Des Passions qu’elles font, ce qui nous avilit, & nous abailfe.
Articlje CXLIII.
Des mefines Tajjtons, entant quelles fe rapportent au Defir.
E T il faut exactement remar- quer, que ce que je vien de di- re de ces quatre pallions, n a lieu que lors qu elles font confiderécs precilèment en elles mefmesî 8c qu’elles ne nous portent à aucune aCtion. Car entant quelles exci- tent en nous le Defir, par 1 en- tremife duquel elles règlent nos mœurs, il ell certain que toutes celles dont la caufe elt faufie peu- vent nuire, 8c qu au contraire tou- tes celles dont la caufe elt jufte peuvent lervir; Et mefme que lors quelles font également mal fon- dées, la Ioye eft ordinairement plus nuifible que laTriftefle,pour- ce que celle cy donnant de la re- , çenue Seconde Partie. 193 tenue &: de la crainte, dilpofe en quelque façon à la Prudence, au’ lieu que l’autre rend inconliderez & temeraires ceux qui s’abandon- nent à elle.
Article CXLIV.
is pource que ces Pallions ne nous peuvent porter à au- cune a&ion, que par l’entremife du Defir qu’elles excitent, c’eft par- ticulièrement ce Defir que nous devons avoir foin de regler, & c’eft en cela que confifte la principale utilité delà Morale. Or comme j’ay tantoft dit, qu’il eft tousjours bon lors qu’il fuit une vraye con- noiflance, ainfi il ne peut man- quer d’eftre mauvais, lors qu’il eft fondé fur quelque erreur. Et il me femble que l’erreur qu’on commet le plus - ordinairement touchant Des Defir s dont tevenement ne dépend que de nom.
N les Î94 • D £ S -P A s S 1 ° N S les Defirs, eftqu’on ne diftinguç ‘pas aflez les chofes qui dépendent; entièrement de nous, de celles qui n’en dépendent point. Car pour celles qui ne dépendent que de nous, c’eft à dire de noftre libre arbitre, il fuffit de fçavoir quelles font bonnes, pour ne les pouvoir defirer avec trop d’ardeur j à cauifè que c’eft fuivre la vertu, que 'de faire les chofes bonnes qui dépen- dent de nous, àç il eft certain qu’on ne fçauroit avoir un Defir trop ar? dent pour la vertu, outre que ce que nous délirons en cette foçon ne pouvant manquer de iious reüfc ftr,puis que c’eft de nous feids qu’H dépend » nous en recevonsi.tous- jours toute la fàtisfa&ion que nous en ayons, attendue.. Mais la faute qu’on acouftume de' commettre • en cecy, n’eft jamais qu’on délire trop 5 c’eft feulement qu’on délire trop peu. Et le fouverain remede contre cela, eftdefe délivrer l’efprit.
-.Sec.onde Partie, i ^ /prie i autant qu’il fe peut, de tou- tes fortes d’autres Delïrs moins u- tiles, puis de tafeher de connoi- ftre bien clairement, & de confï- derer avec attention, la bonté de ce qui eft à defirer.
Dec eux qui ne dépendent que des au- tres caufes j Et ce que c'ejl que la Fortune.
pOur les chofes qui ne depen- dent aucunement de nous, tant bonnes quelles puiflent eftte, on ne les doit jamais defirer avec Paflion, non feulement à caufe quelles peuvent n’arriver pas, &: par ce moyen nous affliger d’au r tant plus que nous les aurons plus fouhaitées: mais principalement à caufe qu’en occupant noftrepen- fée i elles nous détournent de por- ter noftre affe&ion à d’autres cho- fes, dont l’acquifition dépend de N z nous.
i D es Passions nous. Et il y a deux remedes ge- § neraux contre ces vains Defirs j Le premier eft la Generofité, de laquelle je parleray cy apres; Le fécond eft que nous devons fou- vent faire reflexion fur la Provi- dence divine, àc nous reprefenter quil eft impoflible, qu’aucune chofe arrive d’autre façon, qu’elle a efté déterminée de toute éterni- té par cette Providence; en forte qu’elle eft comme une fatalité ou une necefïité immuable, qu’il faut oppofer à la Fortune, pour la de- ftruire, comme une chimere qui ne vient que de l’erreur de noftre entendement. Car nous ne pou- vons deflrer que ce que nous efti- mons en quelque façon eftre poffi- ble; àc nous ne pouvons eftimer poflibles les chofes qui ne dépen- dent point de nous, qu’entant que nous penfons quelles dépen- dent de la Fortune, c’eft à dire que nous jugeons qu’elles peuvent arrife *i arrife *i Seconde Partie. 15*7 arriver, & qu’il en eft arrivé autre- fois de femblables. Or cette opi- nion n’eft fondée que fur ce que nous ne connoiflans pas toutes les caufes, qui contribuent à chaque effeét. Car lors qu’une choie que nous avons eftimée dépendre de la Fortune n’arrive pas, cela tef- moigne que quelqu’une des caufes qui eftoient neceflaires pour la produire a manqué, & par conlè- quent qu’elle eftoit ablolument impoflible; & qu’il n’en eft jamais arrivé defemblable, c’eft adiré, à la produdion de laquelle une pareille caufe ait aufli manqué: en ïbrte que fi nous n’eüiïions point ignoré cela auparavant, nous ne l’euflions jamais eftimée poftible, ny par confequent ne l’euflion$ defirée.
N 3 A r* À-RTldLE CXLVIii: De ceux qui dépendent de nom &.
d'autruy.
I L faut donc entièrement rejetter l’opinion vulgaire, qu’il y à hors de nous tine Fortune, qui fait que les chofes arrivent ou n’arrivent pas félon fon plaifîr; & fçavoirque tout cft conduit par la Providence divine, dont le decret etétnèl eft tellement infallible & immuable, qu’excepté les chofes qùe ce mefc me décret a voulu dépendre de rioftre libre arbitre, nous devons penfer qu a noftre egard il n’ârrive rien qui ne foit necelfaire, &: com- me fatal, en forte que nous ne pouvons fans erreur delirer quil arrive d’autre façon. Mais pour- ceque la plus part denosDefirs s’eftendent à des chofes, qui ne dépendent pas toutes de nous, ny toutes d’autruy, nous devons Seconde Partie. 199 exa&ement diftinguer en elles ce qui ne dépend que de nous y. affin de.n’eftendre noftre defir qua ce- la feul. Et pour le furplus, encore que nous en devions eftimcr le fucces entièrement fatal & im- muable, aftin que noftre Defir rie s’y occupe point > nous ne devons pas laifter de conftderer les ràiforis qui le font plus ou moins eiperer, v affin qu’elles fervent à regler riôs avions.' Car pàr exemple * fi nous . avons affaire en quelque lieu, ou nous puiflioris aller par deux di- vers chemins, l’un defquels ait couftume d’eftre beaucoup plus feur que l’autre, bien que peut e- ftre le decret de la Providence foit tel, que fi nous allons par le che- min qu’on eftime le plus feur, nous ne manquerons pas d’y eftre vo- lez, & qu’au contraire nous pour- rons pafl'er par l’autre iâns aucun danger,.nous ne devons pas pour cela cftrc indifferens à choifir l’un .N 4 ou .N 4 ou aoo Des Passions ou l’autre; ny nous repafer fur la fatalité immuable de ce decret, mais la raifon veut que nous choi- fiftions le chemin qui a couftumc d’eftre le plus feur j & noftre Defir doit eftre accompli touchant cela, lors que nous l’avons fuivi,quelque mal qui nous en foit arrivé; à, cau- fe que > ce mal ayant efté à noftre egard inévitable, nous n’avons eu aucun fujet de fouhaiter d’en eftre exems, mais feulement de faire tput le mieux que noftre entende- ihent a pu connoiftre, ainfî que je fuppofe que nous avons fait. Et il eft certain que lors qu’on s’exerce à diftinguer ainfi la Fatalité, de la Pomme, on s’accouftume ayle- ment à régler fes Defirs en telle •forte, que d’autant que leur ac- çompliflement ne dépend que de *ious j ils peuvent tousjours nous donner une entière fatisfaction.
Seconde Partie. 201 Article CXLVII.
\Des Emotions intérieures de Came.
t - '. * 1 ». r _ T’Adjoufteray feulement efteore x icy une coniideration, qui me femble beaucoup fervir, pour nous empefeher de recevoir aucune in- commodité des Paillons j c’eil que noftre bien & noftre mal, dépend principalement des émotions in- térieures, qui ne font excitées en lame que par lame meime; en- quoy elles different de ces pa£ lions, qui dépendent tousjours de quelque mouvement des efprits. Et bien que ces émotions de famé, foient fouvent jointes avec les pa£ lions qui leur font femblables, el- les peuvent fouvent aufli fe ren- contrer avec d’autres, & meime naiftre de celles qui leur font con- traires. Par exemple, lors qu’un mary pleure fa femme morte, la- quelle (ainü qu’il arrive quelque- N y fois) N y fois) 202 Des Passions fois) ilferoit fafché de voir refufci- tée 5 il fe peut faire que fon cœur eft ferré par la Triftefle, que f ap- pareil des funérailles, & l’abfence d’unê perfonne, à la converfation de laquelle il eftoit accouftumé, excitent en luy; & ilfepeut faire que quelques reftes d’amour ou de pitié, qui fe prefentent à fon ima- gination, tirent de véritables lar- mes de fes yeux,. nonobftant qu’il fente cependant une Ioye fecrete, dans le plus* intérieur de fon amc,; l’émotion ^de: laquelle a tant de pouvoir, que la TrifteiTe &z les lar- jpies qui Raccompagnent ne peu- vent rien diminuer de fa force. Et lors que nous lifons des avantures eftranges dans un livre ou que nous les voyons reprefenter fur un theatre, cela excite quelquefois en nous la TrifteiTe, quelquefois la Ioye, ou l’Amour, pu la Haine, &: généralement toutes les Paflions, felon la diverfitc.des objets qui . s’offrent Seconde Partie. 105 s’offrent à noftrë imagination mais avec cela nous avons du plai- fir, de les fcntir exciter en nous, & ceplaifir efl: une Ioye intclle&uel- le, qui peut aulïi bien naiftrede la Triftefle, que de toutes les autres PalFions. - v i; Article CXLVIII.
J^ue F exercice delà vertu cfi un Jou* verain remede contre les Pajftons.
R d’autant que ces émotions intérieures nous touchent de plus près, & ont par confeqüent beaucoup plus de pouvoir fur noiis, que les Pallions dont elles diffe- rent, qui fe rencontrent avec elles, il eft certain que pourvu que no- ftre ame ait tousjours dequoy le contenter en fon intérieur, tous les troubles qui vienent d’ailleurs n’ont aucun pouvoir de luy nuire, mais plutoft ils fervent à augmen- •a ao4 Des Pass. Sec. Part^ ter là joye, en ce que voyant qu el- le ne peuteftre ofFenfée par eux, cela luy fait connoiftre fa perfe- ction. Et affin que noftre ame ait ainfi de quoy eftre contente, elle n’a befoin que de fuivre exacte- ment la vertu. Car quiconque a vefcu en telle forte, que fa con- fidence ne luy peut reprocher qu il ait jamais manqué à faire, toutes les chofes quil a jugées eftre les meilleures (qui eft ce que je nom- me icy fuivre la vertu) il en reçoit une (àtisfaétion, qui eft fi puiflan- te pour le rendre heureux, que les plus violens efFors des Pallions, n’ont jamais alfez de pouvoir pour troubler la tranquillité de fon amc.
iOf LES PASSIONS DE L’AME.
T RO I S 1 E S ME PARTIE, Des Paffions particulières.
Article CXLIX.
ZV P Ejlime & du Mejprù.
Près avoir expliqué les fix Pallions primitives, qui font comme les gen- res dont toutes les au- tres font des efpeces, je remarque- rày icy fuccinâement ce qu’il y a de particulier en chacune de ces autres, & je retiendray le mefme ordre fuivant lequel je les ay cy- dcffus dénombrées. Les deux pre- mières font l’Eftime & le Mefpris. Car bien que ces nous ne lignifient *. ordizo 6 Des Passions ordinairement, que les opinions qü’on a fans paillon delà valeur de chaque chofe 3 toutefois à caufe que de ces opiniohsiilnaiftfouvenc des Pallions, aulquelles on n’a point donné de noms particuliers, il me femble que ceux-cy leur peu- vent eftre attribuez. Et TEftimc, entant qu’elle eft une Paillon, eft une inclination qu a l’ame à fere- prcfenter la valeur delà choie efti- mée, laquelle inclination eft cau- fée par un mouvement particulier: dqs efprits 3 tellement conduit^., dans fe cerveau, qu’ils y fortifient - les imprelfions qui fervent à ce fii- jet. Gptnmc au contraire la Pa£ lion du Mefpris eft une inclina? tien qu’a l’.ame, à conlidercjrla bal- fefiTéou petitefle de ce quelle mefe prife > icajufée par le mouvement des efprits qui fortifie l’idée do cette petitefle. -, ‘ Troisiesme Partie.
207 Artiç le. C L.
J%ue ces deux Pajfions ne fini que des ejpeces d Admiration.
Jnfl ccs deux Pallions * ne font que des efpcce^ <l? Admira- tion. Car lors que nous n admi- rons point la grandeur ny la pe- tiiefle d’un objet, nous n’en fai- fons nyplusny moins d’eftac que la raifon nous diale ique nous en devons faire; de façon que noi* i eftimonsiou letnelprifons alors fans paillon* Et bien que louvenr l’Efticne iok ' excitée en nous par l’Amour 9 Âc le Melpris parla Hai- ne i.ceia n’elt pas jiniyerfel, & ne vient que» de ce.qu’on cft plus ou moins enclin à conlidererlagraiv- deurou lapetitefle d’un objet, à I.
guon feut a'eftimer ou mefirifer . fiy ntejme.
:/^vR ces deux Pallions fe peu- vent generalement rapporter à toutes fortes d’objets; mais elles font principalement remarqua- bles, quand nous les rapportons à nous lüeûne-, e’eft à dire, quand c’eft noftre propre mérité quènous cftimons ou mefprifons.Et le mou- vement des efpridsqui les caufe, eft aloft fi manifèfte, qu’il change mefme la mine, les geftes, la de- marche, & generalement toutes les a&ions de cçux, qui conçoi- vent une meilleure ou plus mau- vaife opinion d’eux mefme qu’à l’ordinaire.
D •JI. k A R* Troisiesme Partie. 10 $ Article. CLI I, Pour quelle, catijë on peut sejlimer.
p T? pource que l’une des prinei- : •. pales parties de la fagelfe, eft de fçavpir en quelle façon & pour quelle caiife chacun fe doit eitâmer ou meiprifer* je tafeheray icy d’en dire rnon opinion. le ne remar- que en nous qu’une feule choie, qui nous puiile cjonnerjuile raiion dç nous eilimer, à fçavoir l’uiage denqftre libre arbitre, & l’empire que nous avons fug nos volontez. Car il n; y a que les feules actions qui dépendent de ce libre arbitre, pour lefquelles nous puiflions avec raiion cftrc louez ou blafmez: &c il nou$ rend en quelque façon ièm- blables à Dieu, en, nous fàifant maiftres de nous mefmes, pourvu que nous ne perdions point parla; cheté les droits qu’il nous donne# O A R» Y cdT* no Des Passions Article CLIII. En ' cjucy confiftc U Generofité.
A Infi je croy que la vraye Gene- rofité, qui fait qu’un homme s’eftime au plus haut point qu’il fe peut légitimement eftimer,con- fiftc feulement, partie en ce qu’il connoift qu’il n’y a rien qui vérita- blement luy appartiene, que cette libre difpofition de fes volontez, ny pourquoy il doive eftre loüé ou blafmé, ftnon pource qu’il enufe bien où mal j & partie en ce qu'il fent en fby mefme une ferme ôc confiante refolution d’en bien u- fer, c’eft à dire de ne manquer ja- mais de volonté, pour entrepren- dre & exécuter toutes les chofes qu’il jugera eftre les' meilleures. Ce qui eft fuivre parfaitement la vertu.
Quelle emfefche qu'on ne mejprifi Us autres.
ux qui ont cette connoitfance & ce fentiment cTeux raefr mes, Te perfuadent facilement que chacun des autres hommes les peut aufli avoir de foy, pource qu’il n’y a rien en cela quidepen? de d’ autruy. C’eft pourquoy ils ne melprifent jamais perfonne: & bien qu’ils voyent fou vent que les autres commettent des fautes, qui font paroiftre leurfoiblefle,ils font toutefois plus enclins à les exeufor qu’à lesblaûner, & à croire que c’eft pluftoft par manque de con- noiflance,.que par manque dç bonne volonté, qu’ils les commet- tent. Et comme ils ne penfeoc point.fiftre.de beaucoup inferieurs à ceux qui ont plus de biens * ou d’honneurs, ou mefme qui ont / O z plus i iî2, Des Passions : plus d’efpric, plds de fçavoir, plus de beauté, du généralement qui les forpaiïent en quelques autres pcrj^élions; auftî ne s’cftiment ils point beaucoup au deftus de ceux qu ils furpaflent; à caüfe que toutes ces chofes leur femblent eftre fort peu confiderables, à comparaifon de la bonne volonté pour laqtiellc feule ils s’eftiment, & laquelle ils fuppofent aufli eftre, ou du moins pouvoir eftre, en chacun des au- tres hommes.