SigPhi · Descartes

Les Passions de l'Ame

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A lnfi les plus gencreuxontcou- fturtie d’eftr'é Its plus hum- bles, & l’humilité vertueufe né •confifte qu'cti ce que la rèflexîôh que nous failbns fur l’infirmitc de iioftre nature, &: fur les fâütes cjnë nous pouvons autrefois avoir cbrti- «mifes, ou foin mes capables dé .1 v A, • coin- Troisiesme Partie. commette, qui nç font p^s moin. drcs que celles qui peuvent cftrç commifes par d’autres, eft cauic que nous ne nous préférons à per- sonne? S>c que nous penfonsque les autres ayant leur libre arbitre aufli bien que nous, ils. en peuvent auflî bien ufer,,.

Quelles font les propriétés de U Qene J» roJUe'ïdr comment elle firt de re- mede contre tous les dere - *:> vi _ I /7' Eux qui fpnt Genereux en çct-» X< ~ >J te façon, /ont naturellement portez à faire de grandes choies, Çc toutefois à ne rien entrepren- dre dont ils ne fe Sentent capables; Et pource qu’ils neftiment rien de plus grand que de faire du bien aux autres hommes, & de mcS* prifer Son propre intereft pour ce Sujet, ils Sont tousjours parfaite- O 5 nienç.

O 5 nienç.

2,i4 Des Passions ment courtois, affables & offi- cieux envers un chacun. Et avec cela ils font entièrement maiftres de leurs Paffions; particulièrement des Defirs, delà Ialoufie, & de l’Envie, à caufe qu’il n’y a aucune chofe dont l’acquifition ne dépen- de pas d’eux, qu’ils penfent valoir affez pour mériter d’eftre beau- coup fouhaitéej & de la Haine en- vers les hommes, à caufe qu’ils les eftiment tous; & de la Peur, à cau- fê que la confiance qu’ils ont en leur vertu les affine; & en fin de la Colere,à caufe que n’eftimant que fort peu toutes leschofesqui dé- pendent d’autruy, jamais ils ne donnent tant d’avantage à leurs ennemis, que de reconnoiftre qu’ils en font offencez.

A R- Troisiesme Partie, u y Article CLVII.

Dé? Orgueil.

TT Ous ceux qui conçoivent bon- ^ neopinion d’eux mefmes pour quelque autre caufe, telle qu’elle puiflc cftre, n’ont pas une vraye generofité,mais feulement un Or- gueil, qui eft tousjours fort viticux, encore qu’il le foit d’autant plus, que la caule pour laquelle on s’e- ftime eft plus injufte. Et la plus injufte de toutes eft, lors qu’on eft orgueilleux fans aucun fujet, c’cft à dire fans qu’on penfe pour cela qu’il y ait en foy aucun mérité, pour lequel on doive eftre prifé: mais feulement pourçe quon ne fait point d’eftat du mérité > & que s’imaginant que la gloire n’eft au- tre chofe qu’une ufurpation, l’on croit que ceux qui s’en attribuent le plus en ont le plus. Ce vice eft ft dçraifonnable & fiabfurd, que" O 4 j au- ±U> D ES P ASS IOÎÏS j’aurois de la peine à croire qu’il y cuft des hommes qui s y Iaiflaflent aller, fi jamais perfonne n eftoit loüé injuftcment; mais la flatterie efl: fi commune par tout, qu’il n y a point d’homme fi defetîpeipî, qu’il ne fe voye fouvent eftimer pour des choies qui ne méritent aucune loüange, ou mefme qui méritent du blafmc; ce qui donne occafion aux plus ignorans ôc aux plus ftupides, de tomber en cette eipece d’Orguefl, Article CL VIII*- > J^ue fes effets font contraires à ceux ctâ U Generofité* Vyf Ais qucllequc puifle eftre la caufe pour laquelle on s’efti- me, fi elle efl: autre que la volônté qu’on fent en foy mefme, d’ufêr tausjours bien de fon libre arbitre, de laquelle j’ay dit que Vient la Gc- perofité j elle produit tousjours un :0 c-* i Troisiesme Partie. 117 Orgueil très blafmable,& qui eft li different de cette vraye Generofi- té, qu’il a des effets entièrement contraires. Car tous les «autres biens, -comme l’efprit, la beauté, les richeffes, les honneurs, &c. ayant couftume d’eftre «d’autant plus eftimez, qu’ils fe trouvent en moins de perfonnes, & mefine eftant pour la plus part de telle na- ture, qu’ils ne peuvent eftrc com- muniquez à plufïeurs, cela fait que les Orgueilleux tafehent d’abaiffer tous les autres hommes, &qu’e- liant efclaves de leurs Defirs, ils ont l’ame inceflamment agitée de Haine, d’Envie,de Ialoulie, ou dcColere* t: ARTICLE CL IX,: * Del Humilité vitieufe, T) Our là BafTefTe ou Humilité VÎy A tieufoelle conftftc principale- ment en ce qu’on fc fent foible ou 1 r -* Gj peu il 8 Des Passions 1 .peu refolu, 8c que, comme fi on n’avoit pas l’ufage entier de Ton li- bre arbitré > on ne fepeut empe- fcher de faire des chofes, dont on jfçaic qu’on fc repentira par apres; * Puis aufli en ce qu’on croit rte pou- voir fubfifter par foy mefme, ny fo pàfler de «plufieurs chofes, dont l’acquifition dépend d’autruy. Ain- fi elle eft dire&ement oppofée à la Generofité, 8c il arrive -fouvent que ceux qui ont l’efprit le plus bas, font les plus arrogans 8c fu- perbes, en mefme façon que les plus gencreux font les plus mode- fles 8c les plus humbles. Mais au lieu que ceux qui ont l’elprit fort 8c genereux, ne changent point d’humeur pour les profpcritez ou adverfitez qui leur arrivent, ceux qui l’ont fbible 6c abjet ne font conduits que par la fortune; 8c la profperitc ne les enfle pas moins que l’adverfité les rend humbles, Mefme on void fouvent qu’ils s’abaiflenc Troisiesme Partie. 219 baillent honteufement, auprès de ceux dont ils attendent quelque profit ou craignent quelque mal, & qu’au mefmc temps ils s’élè- vent infolemment, au defliis de ceux defquels ils n’efperent ny ne craignent aucune chofc.

Article CLX.

J^uePefl le mouvement des écrits en ces Pajjions.

A V refte il eft ayfé à connoiftrç que TOrgueil & la Barteflc ne font pas feulement des vices, mais aufft des Partions, à caufe que leur émotion paroift fort à l’exterieur, en ceux qui font fubitement en- flez ou abatus par quelque nouvel- le occafion. Maison peut douter fi la Generofité & l’Humilité, qui font des vertus, peuvent aufli eftrc des Pallions, pourcc que leurs mouvemcîis parodient moins qu’il femble que la vertu ne fymbolife 2Z0 Des P a ssions bolife pas tant avec la Paflion, que fait le vice. Toutefois je ne voy point de raifon, qui empefehe que le mefme mouvement des e- fprits, qui fert à fortifier une pen- fée, lors qu’elle a un fondement qui eft mauvais, ne.la puifl'e aufli fortifier, lors qu’elle en a un qui eft jufte.Et pource que l’Orgueil 8C la Generofité, ne confiftennqu’cn la bonne opinion qu’on a de foy mefme, & ne different qu’en ce que cette opinion eft injufte en l’un 8c jufte çn l’autre, il me fem- ,ble qu’on les peut rapporter à une mefme Paflion, laquelle eft exci- tée par un mouvement çompofe de ceux de l’Admiration, de la loye, 8c de l’Amour, tant de celle qu’on a pour foy, que de celle qu’on a pour la chofe qui fait qu’on s’e- ftimei Gomme au contraire fo mouvement qui excite l’Humili- té, foit vertueufe foit vitieufe, eft compofé de ceux de l’Admiration,.../ ‘ ' de Troîsiesme Partie. zz ï de la TtiftefTc, &: da TA moût qu’on a pour foy mcfmcv mcflce avec la Haine qu’on a pour les de- fauts, qui font qu’on fe melprife.

Et toute la différence que je re- marque en ces mouvemens, eft que celuy de l’Admiration a deux proprietez; la première que la fur- prife le rend fort des fon commen- cement, & l’autre, qu’il eft égal en (à continuation, c’eftà dire que les elprits continuent à fe mouvdir d’une mefme teneur dans le cèr- veau. Defquelles proprietez la pre- mière fe rencontre bien plus cii . l’Orgueil & en la Baflèfle, qu’en k Generofité & en l’Humilité ver- ^ tueufe; & au contraire la derniere fè remarque mieu^c en celles cv qu’aux deux autres. Dont là rai- foneft, que le vice vient ordinai- rement de l’ignorance, & que ce font ceux qui fe connoiflent le moins, qui font les plus füjets à s’enorgueillir r &c à s’humilier plus ) ) 212, Des Passions qu’ils ne doivent; à caufe que toiic ce quikur arrive de nouveau les furprendj&fait que fe l’attribuant à eux mefmes ils s’admirent, & qu’ils s’eftiment ou fe mefprifent, félon qu’ils jugent que ce qui leur arrive eft à leur avantage ou n’y eft pas. Mais pource que fouvent apres une chofe qui lés a enorgueillis, il en furvient une autre qui les hu- milie, le mouvement de leur Paf- lion eft variable. Au contraire il n’y a rien en la Generoiité, qui ne jfoit compatible avec l’humilité vertueufe, ny rien ailleurs qui les puiflç changer j ce qui fait que leurs mouvemens font fermes, con- ftans, & tousjours fort femblables à eux mefmes. Mais ils ne vienent pas tant de furprife, pource qu£ ceux qui s’eftiment en cette façon connoiftent aflez quelles font les caufes qui font qu’ils s’eftiment. Toutefois on peut dire que ces caufes font ft merveilleufes (àfça- i voir Troisiesme Partie, k il j voir la puiflance d’ufer de fo n li- bre arbitre, qui fait qu’on Ce prife fo y mefme, & les infirmitez du fu- jet en qui eft cette puiflance, qui font qu’on ne s’eftime pas trop ) qu’a toutes les fois qu’on felesrc- prefente de nouveau, elles don- nent tousjoucs une nouvelle Ad- miration.

♦ Article C LXL Comment la Generofitc peut . * ‘ • ejlre aequtft, p T il faut remarquer que ce quon nomme communément des vertus, font des habitudes en l’ame qui la difpofentà certaines penfées,en forte quelles font diffe- rentes de ces penfées, mais quelles les peuvent produire, & récipro- quement eftre produites par elles. Il faut remarquer aufli que ces pen- fées peuvent eftre produites par l’ame feule, mais qu’il arrive fou - vent 224 Des Pa ssions' Vent que quelque mouvement des efprits les fortifie, & que pour lors elles' font des - aétions, de vertu,* & enfçmble des paffions de l ame. Ainfi encore qu’il n’y ait point de vertu* à laquelle- il femble que la bonne naiflànce contribue tant-, qu’a celle qui fait quonne s’efti- me que félon fa jufte valeur* & qu’il foit ayfé à croyre, que toutes les âmes que Dieu met en nos corps,.ne font pas egalement no- bles & fortes, (ce qui eft caufe que j’ay nommé cette vertu Generofi- té, fuivant fu/àge de noftre 4ak T gue, plutoft que. Magnanimité, lüivant l’ufage de l’efcole, on elle n’eft pas. fort connue) il eft cçrtajn neantmoins que la bonne inftitii- ‘ tion fert beaucoup, pour corriger lés defauts de la naiftançe y Et que fi on, s’occupe fou vent àconfidercÿ ce que c’cft que le libre arbitre, 8c combien font grands les avanta- ges qui vienent de ce qu’on a une ferme ferme Troisiesme Partie. ferme refolution d’en bien ufer; comme aufli d’autre cofté, com- bien font vains & inutiles tous les foins qui travaillent les ambitieux; on peut exciter en foy la Palîion, & en fuite acquérir la vertu de Gé- néralité, laquelle eftant comme la clef de toutes les autres vertus, un remede general contre tous les dereglemens des Pallions, il me femble que cette conlideration mérité bien d’eftre remarquée.

Article CLXIL' De la Vénération.

L A Vénération ouïe Refpeét, eft une inclination de lame, non feulement à eftimer l’objeét qu’elle revere, mais aulft à fe fou- metre à luy avec quelque crainte i pour tafcher de fe le rendre favo- rable* De façon que nous n’avons delà Vénération que pour les cau- fes libres, que nous jugeons capa- P blés / P blés / ii 6 Des Passions blés de nous faire du bien ou du mal, fans que nous fçachions le- quel des deux elles feront. Car nous avons de l’Amour & de la dé- votion, plutoft qu’une fimple Vé- nération, pour celles de qui nous n’attendons que du bien, & nous avons delà Haine pour celles de qui nôus n’attendons que du mal; & fi nous ne jugeons point que la caufe de ce bien ou de ce mal foit libre 3 nous ne nous foiimetons point à elle pour tafeher de l’avoir favorable. Ainfi quand les Payens avoient de la Vénération pour des bois, des fontaines, ou des montai gnes, ce n’eftoit pas proprement ces chofes mortes qu’ils reve- roient, mais les divinitez qu’ils penfoient y prefider. Et le mou- vement des efprits qui excite cette Paflion, eft compofé de celuy qui excite l’Admiration, &c de celuy qui excite la Crainte, de laquelle je parleray cy-apres.

A R- Troisiesme Partie, ny Article CLXIII, Du Dédain.

% j Out de mefme ce que je nom- me le Dédain, efl: l’inclination qu’a l’ame à mefprifer une caufè libre, en jugeant que bien que de fa nature elle foit capable de faire du bien & du mal, elle eft néant- moins fi fort au deffousde nous, qu’elle ne nous peut faire nyl’un ny l’autre. Et le mouvement des efprits qui l’excite, efl compofé de ceux qui excitent l’Admiration, ôc la Securité, ou la HardiefTe.

Article CLXIV.

De /* ufage de ces deux Pafjions.

c’eft la Generofité, & la Foiulefle de l’efprit ou la BafTeffe, qui déterminent le bon & le mau- vais ufage de ces deux Pafîions.

P 2, noble 22.8 Des Passions noble & plus genereufe, d’autant a t? on plus d’inclination à rendre à chacun ce qui luy appartient; &: ainfi on n’a pas feulement une tres- profonde Humilité au regard de Dieu, mais aufli on rend fans ré- pugnance tout l’Honneur & le Re- îped qui eft deu aux hommes, à chacun félon le rang & l’authorité qu’il a dans le monde, & on ne mefprife rien que les vices. Au contraire ceux qui ont l’efprit bas &: foible, font fujets à pecher par excès, quelquefois en ce qu’ils re- verent & craignent des chofes qui ne font dignes que de mefpris, &C quelquefois en ce qu’ils dédai- gnent infolemment, celles qui mé- ritent le plus d’eftre reverées. Et ils paifent (ouventfort prompte- ment, de l’extreme impiété à la fuperftition, puis de la fuperftition à l’impiété, en forte qu’il n’y a au- cun vice ny aucun dereglement d’elprit dont ils ne foient capables.

A R- Troisiesme Partie. 119 Article CLXY.

De CEJperana à* de U Crainte.

erance eft une difpofition uc famé à fe perfuader que ce quelle délire aviendra, laquelle eft caufée par un mouvement par- ticulier des efprits, àfçavoir par celuy de la Ioye & du Delir niellez enlèmble. Et la Crainte cft une autre difpolition de l ame, qui luy perfuade qu’il n’aviendra pas. Et il eft à remarquer que bien que ces deux Pallions foient contraires, on les peut neantmoins avoir tou- tes deux enlemble, àfçavoir lors qu’on fe reprefente en mefme temps diverfes raifons, dont les unes font juger que l’accomplilTe- ment du Delir elt facile, les autres le font paroiftre difficile.

130 Des Passions Article CLXYI.

De U Securité fr du Desej]?oir.

■p T jamais l’une de ces Pallions ^ n’accompagne le Defir, qu’el- le ne laifie quelque place à l’autre. Car lors que l’Efperance eft li for- te 3 qu’elle chalTe entièrement la Crainte, elle change de nature, &C fe nomme Securité ou Alïurance. Et quand on eft alluré que ce qu’on déliré av tendra, bien qu’on conti- nue à vouloir qu’il aviene, on celle neantmoins d’eftre agité de la paf- bon du Delir, qui en faifoit re- chercher l’èvenement avec inquié- tude. Tout demefmelors que la Crainte eft li extreme, qu’elle ofte tout lieu à l’Efperance,elle fe con- vertit en Desefpoir: & ce Des- efpoir reprefentant la chofe com- me impoftible,efteint entièrement le Delir, lequel ne fe porte qu’aux chofes polîibles.

A R- £ Troisiesme Partie. 231 Article CLXVII. - De U Inloufie.

T A Ialoufie eft une efpece de Crainte, qui fe rapporte au Defir qu’on a de fe conferver lat pofïeffion de quelque bien j & elle ne vient pas tant de la force des raifons,qui font juger qu’on le peut perdre, que de la grande eftime qu’on en fait, laquelle eft caufè qu’on examine jufques aux moin- dres fujets de foupçon, & qu’on les prend pour des raifons fort considérables.

Article CLXVIII.

En cjuoy cette Paffton peut ejlre honnejle.

■p T pource qu’on doit avoir plus ^ de foin de conferver les biens qui font fort grands, que ceux qui font moindres > cette Paffton peut P 4 eftrc i$i Des Passions eftre jufte & honnefte en quelques occafions. Ainfi par exemples un capitaine qui garde une place de grande importance, a droit d’en dire jaloux j c’eft à dire de fe de- fier de tous les moyens par lefquels elle pourroit eftre fiirprifç; ôc une honnefte femme n’eft pas blafmée d’eftre jaloufe de fon honneur, c’eft à dire de ne fe garder pas feu- lement de mal faire, mais aufli d’eviter jufques aux moindres fu^ jets de medifance.

deux, lors qu’il eft jaloux de fon trefor, c’eft à dire lors qu’il le couve des yeux, & ne s’en veut ja- mais éloigner, de peur qu’il luy foit dérobé: car l’argent ne vaut pas la peine d’eftre gardé avec tant de foin. Et on melprife un homme Article CLXIX.

En quoy elle ejl blafinable.

Vis on fe mocque d’un avari Troisiesme Partie. 233 qui eft jaloux de fa femme, pour- ce que c’eft un tefmoignage qu’il ne l’ayme pas de la bonne forte, & qu’il a mauvaifo opinion de foy ou d’elle. le dis qu’il ne l’ayme pas de la bonne forte; car s’il avoit une vraye Amour pour elle, il n’auroic aucune inclination à s’en defier. -Mais ce n’eft pas proprement elle qu’il ayme, c’eft feulement le bien qu’il imagine confiftcràen avoir feul la pofleftion; & il ne crain- droit pas de perdre ce bien, s’il ne jugeoit qu’il en eft indigne, ou bien que fa femme eft infidelle. Au re- lie cette Paflion ne fe rapporte qu’aux foupçons &c aux défiances: car ce n’cft pas proprement eftre jaloux, que de tafeher d’ éviter quelque mal, lors qu’on a jufte fu- jet de le craindre.

254 Des Passions Article CLXX.

De t Irrefolntion. ’Irrefolution eft aufïï une cfpe ce de Crainte, qui retenant Pâme comme en balance, entre - plulieurs a&ions quelle peut faire, efteaufe quelle n’en execute au-* cune, &ainfi quelle a du temps pour choifir avant que de fe dé- terminer. En quoy véritablement elle a quelque ufage qui eft bon. Mais lors qu’elle dure plus qu’il ne faut, & qu’elle faut employer à dé- libérer le temps qui eft requis pour agir, elle eft fort mauvaise. Or je dis qu’elle eft une efpece de Crain- te, nonobftant qu’il puifle arriver, lors qu’on a le choix de plufieurs chofes, dont la bonté paroift fort égale, qu’on demeure incertain & irrefolu, fans qu’on ait pour ce- la aucune Crainte. Car cette forte d’irrefolution vient feulement du fujec fujec Troisiesme Partie. 23 j fujct qui fe prefente, & non point d’aucune émotion des efprits; c’eft pourquoy elle n’eft pas une Paf. fion, fi ce n’eft que la Crainte qu’on a de manquer en Ton choix, en augmente l’incertitude. Mais cette Crainte eft fi ordinaire & fi forte en quelques uns, que fou- vent encore qu’ils n’ayent point à choifir, & qu’ils ne voyent qu’u- ne feule chofe à prendre ou à laif. fer, elle les retient, &: fait qu’ils s’arreftent inutilement à en cher- cher d’autres. Et alors c’eft un ex- cès d’Irrefolution, qui vient d’un trop grand defir de bien faire, & d’une foiblefle de l’entendement, lequel n’ayant point de notions claires & diftin&es,en a feulement beaucoup de confufes. C’eft pour- quoy le remedc contre cet excès, eft de s’accouftumer à former des jugemens certains & déterminez, touchant toutes les chofes qui fe prefentent, & à croire qu’on s’acquite Google ±36 Des Passions quite tousjours de fbn devoir, lors quon fait ce quon juge eftre le meilleur, encore que peut eftre on juge tres-mal.

Article CLXXI., Du Cour Age à* de la HardieJJè, T E Courage > lors que c’eft une ^ Paflion, &: non point une ha- bitude ou inclination naturelle, eft une certaine chaleur ou agitation, qui difpofe lame à fe porter puif- famment à l’execution des cho- ies qu’elle veut faire, de quelle na- ture qu elles foicnt. Et la Hardiefïe eft une efpece de Courage, qui di- fpofe l ame à l’execution des cho- fes qui font les plus dangereufes.

Article CLXXI L De L'Emulation.

T l’Emulation en eft aufïi une efpece, mais en un autre fcns.

Car E V » » Troisiesme Partie. 2,37 Car on peut confiderer le Courage comme un genre, qui fe divife en autant d’efpeces qu’il y a d’objets differens, & en autant d’autres qu’il a de caufes: en la première façon la Hardiefle en eft une elpe- ce, en l’autre l’Emulation. Et cet- te derniere n’eft autre chofe qu’u- ne chaleur, qui difpofe l’ame à en- treprendre des chofes, quelle e- fpere luy pouvoir reüftir, pource quelle les voit reüftir à d’autres; & ainfi c’eft une efpece de coura- ge, duquel la caufe externe eft 1 exemple. le dis la caufe externe, pource qu’il doit outre cela y en avoir tousjours une interne, qui confifte en ce qu’on a le corps tel- lement difpofé, que le Defir & l’Efperance ont plus de force à fai- re aller quantité de (an g vers le cœur, que la Crainte ou le Dcse- fpoir à l’empefcher.

A R- 2,38 Des Passions Article CLXXIII.

• •* j ' Comment la HardieJJe dépend de fEJperance.

' Ar il eft à remarquer que bien ; que l’objet de la Hardieffe ' {bit la difficulté, de laquelle fuit ordinairement la Crainte, ou mefi- me le Desefpoir, en forte que c’eft dans les affaires les plus dangereu- fes & les plus desefperées, qu on employé le plus de Hardieffe & de Courages II eft befoin neantmoins qu’on efpere, ou mefme qu’on foit affuré, que la fin qu’on fe propofe < reüffira, pour s’oppofer avec vigeur aux difficultez qu’on rencon- tre. Mais cette fin eft differente de cet objeét. Car on ne fçauroit eftre affuré & desefperé d’une mef- me chofe, en mefme temps. Ainft quand les Dccies fe jettoient au travers des ennemis, & couroient aune mort certaine, l’objet de leur Har- V Troisiesme Partie. 259 Hardieftc eftoit la difficulté de conforver leur vie pendant cette a&ion, pour laquelle difficulté ils n’avoient que du Desefpoir, car ils eftoient certains de mourir; mais leur fin eftoit d’animer leurs fol- dats par leur exemple, & de leur faire gaigner la vi&ôire, pour la- quelle ils avoient de l’Efperance; ou bien auffi leur fin eftoit d’avoir de la gloire apres leur mort, de laquelle ils eftoient aflurez.

__ Article CLXXIV.

* A Lafcheté eft dirc&ement oppofée au Courage, & c’eft une langueur ou froideur, qui empefche l’ame de fe porter à l’exe- cution des chofos qu’elle feroit, lï elle eftoit exempte de cette Paf. lion. Et la Peur ou l’Eipouvantc, qui eft contraire à la Hardieftc, n eft pas feulement une froideur > mais ,-rï' 240 Des Passions mais aufli un trouble & un efton- nement de l’ame, qui luy ofte le pouvoir de refifter aux maux quel- le penfe eftre proches.

Article CLXXV.

De P ufage de la Lafcheté.

f\R encore que je ne me puifle perfuader que la nature ait donné aux hommes quelque Paf- • flon qui foit tousjours vitieufe, n’ait aucun ufage bon & loüable y j’ay toutefois bien de la peine a de- viner à quoy ces deux peuvent 1er- vir. Il me. femble feulement que la Lafcheté a quelque ufage lors qu’elle fait qu’on eft exempt des peines, qu’on pourroit eftre incité à prendre par des raifons vrayfem- blables,fi d’autres raifons plus cer- taines, qui les ont fait juger inu- tiles, n’avoient excité cette Paf- fion. Car outre qu’elle exempte l’ame de ces peines, elle fert aufli alors ‘V Troisiesme Partie. 241 alors pour le corps, en ce que re- tardant le mouvement des efprits, elle empefehe quon ne diflipe Tes forces. Mais ordinairement elle eft tres-nuifible,à caufe qu’elle dé- tourné la volonté des actions uti- les. Et pource qu? elle ne vient que de ce qu’on n’a pas aflez d’Efpe- rance ou de Defir, il ne faut qu’au- gmenter en foy ces deux Paillons, pour la corriger.

Article CLXXVI.

De P ufage de U Peur.

T) Our ce qui eft de la Peur ou de l’Efpouvante, je ne voy point qu’elle puifte jamais eftre loüable ny utile, auili n’eft ce pas une Pafi fion particulière, c’eft feulement un exces de Lafcheté,d’Eftonnement> & de Crainte, lequel eft tousjours vitieux; ainii que la Hardieife eft un exces de Courage, qui eft tous- jouts bon, pourvu que la fin qu’on Qw & z/\.z Des Passions fe propofefoit bonne. Etpource que la principale caufe de la Peur eft la furprife, il n’y a rien de meil- leur pour s’en exempter, que d’ufer de préméditation, & de fe prépa- rer à tous les evenemens,la crainte defquels la peut caufer.

Article CLXXYII.

Du Remors.

T E Remors de confcience eft une efpece de Triftefte, qui vient du doute qu’on a qu’une cho- fe qu’on fait, ou qu’on a faite, n’eft pas bonne. Et il prefuppofc ne- cefl'airement le doute. Car fi on eftoit entièrement affuré que ce qu’on fait fuft mauvais, on s’ab- ftiendroit de le faire j d’autant que la volonté ne fe porte qu’aux cho- fesqui ont quelque apparence de bonté. Et fi on eftoit aftiiréque ce qu’on a desja fait fût mau- vais, on en auroit du repentir, non pas 9 [ pas 9 [ Troisiesme Partie. 245 pas feulement du Remors. Or-l’u- fage de cette Paflion, eft de fai* re qu’on examine filachofe dont on doute eft bonne ou non, de d’empefcher qu’on ne la face une autre fois, pendant qu’on n’eft pas afturé qu’elle foit bonne. Mais pource qu’elle prefuppofe le mal, le meilleur feroit quon n’euft ja- mais fujet de la (entir; de on la peut prévenir par les mefmcs moyens, .par lelquels on fe peut exempter de l’Irrefolution.

Article CLXXVIIL De la Moquerie.

T A Derifion ou Moquerie eft ■ une efpece de Ioye meflée de Haine, qui vient de ce qu’on aper- çoit quelque petit mal en une per- fonne, qu’on penfc en eftre digne. On a de la Haine pour ce mal, de on a de la Ioye de le voir en celuy qui en eft digne, de lors que cela CL* \ 244 Des Passions furvient inopinément, lafurprifo de l’Admiration eft caufe qu’on s’e- fclate de rire, fuivant ce qui a efté dit cy deffus de la nature du ris. Mais ce mal doit eftre petit: car s’il eft grand, on ne peut croire que celuy qui l’a en Toit digne, fi ce n’eft qu’on foit de fort mauvais naturel, ou qu’on luy porte beau- coup de Haine.

Article CLXXIX.

me d'ejlre les plut moqueurs. on voit que ceux qui ont des uefauts fort apparens, par ex- ■ emple qui font boiteux, borgnes, bofllis, ou qui ont receu quelque, affront en public, font particuliè- rement enclins à la moquerie. Car defirant voir tous les autres auffi difgraciez qu’eux, ils font bien ay- fes des maux qui leur arrivent, àc ils les en eftiment dignes.

Pourquoy les plus imparfaits ont coujlu - A R- Troisiesme Partie. 245 Article CLXXX. Det'ufage de la Raillerie.

Our ce qui eft de la Raillerie modefte, qui reprenr utile- ment les vices en les faifant paroi- lire ridicules, fans toutefois qu’on en rie iby mcfme, ny qu’on tefmoi- gne aucune haine contre les per- Tonnes, elle n’eil pas une Paillon, mais une qualité d’honncfte hom- me, laquelle fait paroiftre la gaye- té de ion humeur, & la tranquilli- té de fbn ame ^ qui font des mar- ques de vertu j & fouvent auili l’a- dreife de fon eiprit, en ce qu’il fçait donner une apparence agréa- ble aux chofes dont il fe moque.

Article CLXXXL De tuf âge du Ris en la raillerie.

T il n’eft pas deshonnefte de ■ rire lors qu’on entend les raileu lerics.

146 Des Passions leries d’un autre j mefme elles peu- vent eftre telles, que ce ferait eftre chagrin de n’en rire pas. Mais lors quon raille foy mefme, il eft plus feant de s’en abftenir, âffin de ne fembler pas eftre furpris par les chofes qu’on dit, ny admirer l’adrelfe qu’on a de les inventer; Et cela fait qu’elles furprenenç d’autant plus ceux qui les oyent, », Article CLXXXII, De F Envie, E qu’on nomme commune- ment Envie, eft un vicpqui confifte en une perverfité de natu- re, qui fait que certaines gens fe fafchent du bien qu’ils voyent ar- river aux autres hommes. Mais je me fers icy de ce mot, pour ligni- fier une Paflion qui n’eft pas tous- jours vicieufe. L’Envie donc en- tant qu’elle eft une Palfion, eft une çfpeçe de Triftelfe meflée de Haï- Troisiesme Partie. 147 ne > qui vient de ce qu’on voit ar- river du bien à ceux qu’on penfe en eftre indignes. Ce qu’on ne peut penfer avec raifon, que des biens de fortune. Car pour ceux de l’ame, ou mefme du corps, en- tant qu’on les a de naiflance, c’eft allez en eftre digne, que de les avoir receus de Dieu avant qu’on fût ca- pable de commetre aucun mal.

Article CLXXXIII. Comment elle p eut eftre jnfte ou injufte.

Xyf Ais lors que la fortune envoyé L des biens à quelqu’un, dont il cft véritablement indigne, &: que l’Envie n’eft excitée en nous, que pource qu’aymant naturelle- ment la juftice, nous fommes fa- fehez qu’elle ne (bit pas obfervée en la diftribution de ces biens, c’eftun zelequi peut eftre excu- fable; principalement lors que le bien qu’on envie à d’autres, eft de 0.4. telle 248 Des Passions telle nature qu’il fe peut convertir en mal entre leurs mains: comme fi c’eft quelque charge ou office, en l’exercice duquel ils fe puiffent mal comporter. Mefme lors qu’on defire pour foy le mefme bien, & qu’on eft empefché de l’avoir, par ce que d’autres qui en font moins dignes le poffedent, cela rend cetr te paffion plus violente j &: elle ne laide pas d’eftre excufable, pour- vûque la haine qu’elle contient, fe rapporte feulement à la mauvai- fe diftribution du bien qu’on en- vie,^ non point aux pcrfonnes qui le poffedent, ou le diftribuent. Mais il y en a peu qui foient il ju- ftes, ôc Ci genereux, que de n’avoir point de Haine pour ceux qui les previenent, en l’acquifition d’un bien qui n’eft pas communicable à plufieurs, &: qu’ils avoient defiré pour eux mefmes, bien que ceux qui font acquit en foient autant, ou pjus dignes, Et cç qyi eft ordir Troisiesme Partie. 24$ mirement le plus envié, c’eft la gloire. Car encore que celle des autres n’empcfche pas que nous n y puiffions afpirer, elle en rend toutefois l’accçs plus difficile, ôc en renchérit le prix.

Article CLXXXIV, D'où •vient que les Envieux font Jùjets à avoir le teint plombé.

A V refte il n’y a aucun vice qui nuife tant à la félicité des hommes, que celuy de f envie. Car outre que ceux qui en font enta- chez s’affligent eux mefmes, ils troublent auffi de tout leur pou- voir le plaifîr des autres. Et ils ont ordinairement le teint plombé, ç’eft à dire pale, méfié de jaune &c de noir, & comme de fang meur- tri.d’où vient que l’Envie efl: nom- mée livor en latin. Ce qui s’accor- de fort bien avec ce qui aeftédic cy deffus, des mouvemens du fang 0,5 «« 0,5 «« î.p Des Passions en la Triftefle & en la Haine. Car celle cy fait que la bile jaune, qui vient de la partie inferieure du foye, & la noire qui vient delà rate, fe refpandent du cœur par les arteres en toutes les venes; & celle la fait que le fang des venes a moins de chaleur, & coule plus lentement qu a Tordinaire, ce qui fuffit pour rendre la couleur livide. Mais pource que la bile tant jaune que noire, peut auiïi eftre envoyée dans les venes par plufieurs autres caufes, & que 1* Envie ne les y poulie pas en allez grande quanti- té pour changer la couleur du teint, li ce n’eft quelle foit fort grande & de longue durée, on ne doit pas p enfer ‘que tous ceux en qui on voit cette couleur y foient enclins.

De la Pitié.

T A Pitié eft une efpecedeTri- ^ ftefTe, meflée d’ Amour ou de bonne volonté envers ceux à qui nous voyons fouffrir quelqué mal, duquel nous les eftimons indignes, Ainfî elle eft contraire à l’Envie à raifon de Ton objet, & à la Moque- rie, à caulè quelle le conlidere d’autre façon.

Article CLXXXVI.

J$ui font les fins pitoyables.

/^Eux qui Ce Tentent fort foibles, & fort fujets aux adverfitez de la fortune, femblent eftre plus en- clins à cette Paflion que les autres, à caufe qu’ils fe reprefentent le mal d’autruy comme leur pouvant arriver; & ainfi ils font emeus à la Pitié, pluftoft par l’Amour qu’ils Ce M 2J2, Des Passions fe portent à eux mefmes, que par celle qu’ils ont pour les autres.

Article CLXXXVIh Comment les plus gener eux font touchez», de cette Pajfton.

’ Ai s neantmoins ceux qui font les plus genereux, & qui ont l’efprit le plus fort, en forte qu'ils ne craignent aucun mal pour eux, & fe tienent au delà dit pouvoir de la fortune, ne font pas exemts de Compaflion,lors qu’ils voyent l’in- firmité des autres hommes, &c qu’ils entendent leurs plaintes. Car c’eft une partie de la Gene- rofité, que d’avoir de la bonne vo- lonté pour un chacun. Mais la Triftefle de cette Pitié n’eft pas amcre; & comme celle que cau- sent les a&ions funeftes qu’on voit repreiènter fur un theatre, elle eft plus dans l’exterieur & dans le fens, que dans l’interieur de lame, la- quelle