Troisiesme Partie. 233 quelle a cependant la fatisfa&ion de penfer, qu’elle fait ce qui eft de fon devoir, en ce qu’elle compa- tit avec des affligez. Et il y a en cela de la différence, qu’au lieu que le vulgaire a compafflon de ceux qui fe plaignent, àcaufe qu’il penfe que les maux qu’ils (buffrent font fort fafeheux, le principal objet de la Pitié des plus grands hommes, eft la foibleffe de ceux • qu’ils voyent fe plaindre: à caufc qu’ils n’eftiment point qu’aucun accident qui puiffe arriver, foit un fi grand mal, qu’eft la Lafcheté de ceux qui ne le peuvent fouffrir avec conftance. & bien qu’ils haïffent les vices, ils ne haïffent point pour cela ceux qu’ils y voyent fti- jets; ils ont feulement pour eux de Ja Pitié.
s.
< I ^ ES Passions Article CLXXXVIIL Jgui font ceux qui rien font foint touchez.
Xyf Ais il n’y a que les efprits ma- lins & envieux, qui haïflent naturellement tousdes hommes, ou bien ceux qui font fi brutaux, àc tellement aveuglez par la bonne Fortune, ou desefperez par la mau- vaifo, qu’ils ne penfent point qu’au- cun mal leur puifle plus arriver, qui foientinfenfibles à la Pitié* Article CLXXXIX.
, Pourquoy cette Pajfton excite à fleurer.
A Y refte on pleure fort àyfoment en cette Paflion, à caufe que l’amour envoyant beaucoup de fong vers le cœur, fait qu’il fort beaucoup de vapeurs par les yeux; Sc que la froideur de la Triftefle, retardant l’agitation de ces va- peurs, i Troisiesme Partie, zyj peurs, fait qu’elles fe changent en larmes, fuivant ce qui aefté dit cy dcflus.
Article CXC.
Ve la Satisfaction de fey mefine.
jours ceux qui fuivent con- ftamment la vertu, eft une habi- tude en leurame, quife nomme tranquillité & repos de confcien- ce. Mais celle qu’on acquiert de nouveau, lors qu’on a franche- ment fait quelque aébion qu’on penfe bonne, eft une Paffion, à fçavoir une efpece de Ioye, laquel- le je croy eftre la plus douce de tou- tes, pource que fa caufe ne dépend que de nous mefmes. Toutefois lors que cette caufe n’eft pas jufte, c’eft à dire lors que les a&ions dont on tire beaucoup de fatisfadion, ne font pas de grande importance, oumefme qu’elles font vicieufos.
elle elle Dës Passions elle eft ridicule, & ne fert qu a pro- duire un orgueil & une arrogance impertinente. Ce qu on peut par- ticulièrement remarquer en ceux, qui croyant eftre Dévots, font feu- lement Bigots &■ fuperftitieux > c’eft à dire qui fous ombre qu’ils vont fouvent à l’Eglifo, qu ils reci- tent force prières > qu’ils portent les cheveux courts, qu’ils jeufnent, qu’ils donnent l’aumofne, penfent eftre entièrement parfaits, & s’i- maginent qu’ils font figransamis de Dieu, qu’ils ne fçauroient rien faire qui luy deplaife, que tout ce que leur di£te leur Paftïon eft un bon zele; bien quelle leur di- cte quelquefois les plus grans cri- mes qui puiflent eftre commis par des hommes, comme de trahir des villes, de tuer des Princes, d’exterminer des peuples entiers, pour cela foui qu’ils ne fuivent pas leurs opinions.
I Troisiesme Partie. 257 Article CXCI.
Du Repentir.
Repentir eft dire&emenc contraire à la Satisfa&ion de fo y mefrae; & c’eft une efpece de TriftefTe, qui vient de ce qu’on croit avoir fait quelque mauvaife a£lion; & elle eft* tresamere, pour- ce que faveaufe ne vient que de nous. Ce qui n’empefche pas neantmoins qu’elle ne {oit fort uti- le, lors qu’il eft vray que l’a&ion dont nous nous repentons eft mau- vaife, & que nous en avons une connoiftance certaine, pource qu’elle nous incite à mieux faire une autre fois. Mais il arrive fou- vent, que les efprits foibles fe re- pentent des chofcs qu’ils ont fai- tes, fans fçavoir afluremenr qu’el- les foient mauvaifesi ilsfeleper- fuadent feulement à caufe qu’ils le craignent, & s’ils avoient fait le t R con- 258 Des Passions contraire, ils s’en repentiroient en mefme façon: ce qui eft en eux une imperfection cligne de Pitié. Et les remedes contre ce defaut, font les mefmes qui fervent à ofter l’Irrefolution.
; Article CXCII.
De la Faveur.
T A Faveur eft proprement un ' Defir de voir arriver du bien à quelqu’un, pour qui on a de la bonne volonté: mais je me fers icy de ce mot, pour fignifier cette vo- lonté, entant qu’elle eft excitée en nous, par quelque bonne aétion de ccluy pour qui nous 1 avons. Car nous fommes naturellement portez à aymer ceux, qui font des chofes que nous eftimons bonnes, encore qu’il ne nous en reviene au- cun bien. La Faveur en cette li- gnification eft une efpece d’A- inour, non point de Defir, encore que Troisiesme Partir. que le Defir de voir arriver du bien à celuy qu’on favorife, l’accompa- gne tousjours. Et elle eft ordinai- rement jointe à la Pitié, à caufe que les difgraces que nous voyons arriver aux malheureux/ont caufe * que nous faifons plus de reflexion fur leurs mérités.
Article CXGIII.
De U Reconnoifjmce.
TA Reconnoiflance eft aufli une e/pece d’ Amour, excitée en nous par quelque aélion de celuy pour qui nous l’avons, & par la- quelle nous croyons qu’il nous a fait quelque bien, ou du moins qu’il en a eu intention. Ainfi elle contient tout le mefme que la Fa- veur, & cela de plus qu’elle eft fondée fur une a&ion qui nous touche, & dont rçous avons Defir de nous revancher.C’eftpoürquoy elle a beaucoup plus de force, R z prinz 6 o Des Passions principalement dans les âmes tant foie peu nobles de Genereufes.
Article CXCIV.
De P Ingratitude.
P Our l’Ingratitude, elle n’eft pas une Paflion; car la nature n’a mis en nous aucun mouvement des efprits qui l’excite: mais ellç eft feulement un vice directement oppofé à la reconnoiflance, en tant que celle cy eft tousjours ver- tueufe, de l’un des principaux liens de la focieté humaine. C’eft pour- quoy ce vice n’appartient qu’aux hommes brutaux', &fottcment ar- rogans, qui penfent que toutes chofes leur font deuës; ou aux ftu- pides j qui ne font aucune refle- xion fur les bienfaits qu’ils reçoi- vent; ou aux foibles de abjets, qui (entant leur infirmité de leur be- foin, recherchent baflement le fecours des autres, de apres qu’ils l’ont l’ont Troisiesme Partie. 161 l’ont receu ils les haïflent; pour- ce que n’ayant pas la volonté de leur rendre la pareille 3 du desefpc-, rant de le pouvoir, s’imaginant que tout le monde eft mercenaire comme eux, & qu’on ne fait au- cun bien qu’avec efpcrance d’en eftrc recompenfé } ils penfent les avoir trompez.
Article CXCV.
De /’ Indignation.
T Indignation eft une efpece dé ^ Haine ou d’averfion, qu’on a naturellement contre ceux qui font quelque mal, de quelle natu- re qu’il foit. Et elle eft fouvent meflée avec l’envie, ou avec la pi-* tié j mais elle a neantmoins un ob- jet tout different. Car on n’eft in- digné que contre ceux qui font du bien, ou du mal, aux perfonnes qui n’en font pas dignes > mais on porte envie à ceux qui reçoivent R 3.ce i 6 z Des Passions ce bien,8c on a Pitié de ceux qui reçoivent ce mal. Il eft vray que c’eft en quelque façon faire du mal, que de pofteder un bien dont on n’cft pas digne. Ce qui peut e- lire la caufe pourquoy Ariftote, &c fes fuivans, fuppofant que l’Envie eft tousjours un vice, ont appelé du nom d’indignation celle qui n’eft pas vitieufe.
Article CXCVI.
Potirquoy elle ejl quelquefois jointe a la, Pitié 3 & quelquefois à la Moquerie.
/^’Eft aufli en quelqüè façon r è- cevoir du mal, que d’en faire: d’ou vient que quelques uns joi- gnent à leur Indignation la Pitié; & quelques autres la Moquerie; félon qu’ils font portez de bonne ou de mauvaife volonté, envers ceux aulquelsils voyent comme- tte des fautes. Et c’eft ainfï que le • ris Troisiesme Partie. 16 $ ris de Democrire, & les pleurs d’Heraclite, ont pu procéder de mefme caufe.
Article CXCVII.
Quelle ejl feuvent accompagnée d' Ad- miration -, & n ' e ft pM incompa- tible avec la Ioye, T Indignation eft fouvent aulli ^ accompagnée d’ Admiration. Car nous ayons couftutnede fup- pofer que toutes chofes feront Fai- tes, en la façon que nous jugeons quelles doivent eftre, c eft à dire en la façon: que nous cftimons bonne, c’eft pourquoy lors qu’il eti arrive autrement, cela nous fur- prent, & nous l’admirons. Elle n’eft pas incoinpàtiblé âitfli avec la Ioye, bien qu’elle foit plus ordU nairemcnt jointe à laTriîtefle.Car lors que le mal dont nous fommes indignez ne nous peut nuire, Zt que nous confiderons que nous R 4 n’en i<j4 Des Passions n’en voudrions pas faire de fèm- blable, cela nous donne quelque plaifir; &: c’eft peut eftre lune des caufes du ris, qui accompagne quelquefois cette Paillon.
Article CXCVIII.
Defonufage.
A V refte l’Indignation fe rcmar- “*■ ^ que bien plus en ceux qui veu- lent paroiftre vertueux, quen ceux qui le font véritablement. Car bien que ceux qui aymentla ver-? tu, nepuiflent voir fans..quelque averfion les vices des autres, ils ne fepaffionent que contre les plus grands &: extrordinaires. C’eft: eftre difficile &: chagrin, que d’a- voir beaucoup d’indignation pour des chofes de peu d’importance; c’eft eftre injufte, que d’en avoir pour celles qui ne font point blaf- mables 3 & c’eft eftre impertinent & abfurd, de ne reftreindre pas cette Troisiesme Partie. 26$ cette Paflion aux actions des hom- mes, & de l’eftendre julques aux œuvres de Dieu, ou de la Nature: ainfi que font ceux, qui n’eftant jamais contans de leur condition ny de leur fortune, ofent trouver à redire en la conduite du monde* & auxfecrets de la Providence.
0 Article CXCIX.
De U Colere.
T A Colere eft aufli une cfpecc de Haine ou d’averfion, que nous avons contre ceux qui ont fait quelque mal, ou qui ont tafehé de nuire, non pas indifféremment à qui que ce foit, mais particuliè- rement à nous. Ainfi elle contient tout le mefme que flndignation, &: cela de plus qu’elle eft fondée fur une action qui nous touche, 6 c dont nous avons Defir de nous vanger. Car ce Defir l’accompa- gne prefque tousjours, Scelle eft R 5 direz 66 Des Passions dire&cment oppofée à la. Recon- noiftance, comme l’Indignation à la Faveur. Mais elle eft incompa^ rablement plus violente que ces trois autres Pallions, à caufe que le Deûr de repoufter les chofes nuifibles,& de fe vanger, eft le pius preflant de tous. C’eft ce Delir* joint à l'Amour qu’on a pour foy mefme, qui fournit à la Colere toute l’agitation du fang, que le Courage & la Hardiefle peuvent caufer; & la Haine fait que c’eft principalement le fang bilieux qui vient de la rate, &.des petites vei- llés du foy6j qui reçoit cétte agi- tation y &c entré dans le cœur j oit à caufe de fon abondance, & de la nature de là bile dont il eft meflé, il excite ühe chaleur plus afpre & plus ardtnte, que n’eft celle qui peut y eftre excitée par l’Amour > ou par la Ioye.
Troîsiesme Partie. 267 Article CC.
Vourquoy ceux qu'elle fait rougir, font moins à craindre, que ceux les lignes extérieurs de cettè îalfion font difterens, félon les divers temperamens des per- Tonnes, de la diverlîté des autres Pallions, qui la cômpôfènt ou le joignent à elle. Aihlî on eh voit qui palilTent, ou qui tremblent, lors qu’ils fe mettent en colere; de on en voit d’autres qui rougilfent, ou mefme qui pleurent. Et on jugé ordinairement que la Colere de ceux qui palilTent eft plus à crain- dre, que n’eft la Colere de ceux qui roügiïTenf. Dont là railôft eft, que lors qu’on ne veut, ou qu’on ne peut, fe vanger autrement que de mine de de paroles, on employé toute fa chaleur de toute fa force des le commencement qu’on eft quelle fait pallir.
emeu, 2.68 Des Passions cmeu; ce qui eftcaufe qu’on de- vient rouge: outre que quelque- fois le regret &: la pitié qu’on a de * foy mefme> pource qu’on ne peut fe venger d’autre façon j eft caufc qu’on pleure. Et au contraire ceux qui fc refervent &£ fe déterminent à une plus grande vengeance, dc- vicnent triftes, de ce qu’ils pen- fent y eftre obligez par l’adion qui les met en colere; & ils ont aufli quelquefois de la crainte 3 des maux qui peuvent fuivre delare- folution qu’ils ont prife; ce qui les * rend d’abord pales, froids 3 ôc tremblans. Mais quand ils vienent apres à executer lpur vengeance, ils fe rechauffent d’autant plus > qu’ils ont efté plus froids au com- mencement: ainfi qu’on voit que les heures qui commencent par froid, ont couftume deftre les plus fortes.
££nily a deux fortes de Colere, & que ceux qui ont le plus de bonté' font les plus fujets à la première.
/^Ecy nous avertit qu’on peut diftinguer deux efpeccs de Colere; lune qui eft fort prom- pte, & femanifefte fort à l’extc- rieur, mais neantmoins qui a peu d’effed, &peut facilement eftre appaifée; l’autre qui ne paroift pas tant à l’abord, mais qui ronge da- vantage le cœur & qui a des effets plus dangereux. Ceux qui ont be- aucoup de bonté & beaucoup d’A- mour, font les plus fujets à la pre- mière. Car elle ne vient pas d’une profonde Haine,mais d’une prom- pte averfion qui les furprent, à caufe qu’eftant portez à imaginer, que toutes chofes doivent aller en la façon qu’ils jugent eftre la meil- leure.
.Des Passions leure, fi toft qu’il en arrive autre- ment ils l’admirent, & s’en offen- çent, fouvent mefme fans que la chofe les touche en leur particu- lier, à caufe qu’ayant beaucoup d’affe&ion, ils s’intereffent pour ceux qu’ils ayment, en mefme fa- çon que pour eux mefmes. Ainfi ce qui ne fèroit qu’un fujet d’indi- gnation pour un autre, eft pour eux un fujet de Colere. Et pour- çe que l’inclination qu’ils ont à * aymer, fait qu’ils ont tousjours beaucoup de chaleur & beaucoup de fang dans le cceur 3 l’ayerfion qui les furprend ne peut y pouffer fi peu de bile, que cela ne caufe d’abord une grande- émotion dans ce fang. Mais cette émotion ne dure gueres, à caufe que la force de la furprife ne continue pas, que fi toft qu’ils s’aperçoivent, que le fujet qui les a fafehez ne les de- voit pas tant émouvoir, ils s’en re- pentent.
- ( • A R- Troisiesme Partie. iyi Haï: Article CCII.
Sue ce fini les âmes foibles & bajfis, qui fi laijfint le fins empor- ter k £ autre.
( Autre efpece de Colere, en la- quelle predoipine la Haine & la Triftefle, n’eft pas fi apparente d’abord, finon peut eftre en ce quelle fait pâlir le vifage. Mais fit force eft: augmentée peu à peu, pat 1 agitation qu’un ardent Defir de fe vanger excite dans le fang, lequel citant méfié avec la bile qui eil pouilée vers le cœur, de la partie inferieure du foye & de la rate, y excite une chaleur fort afpre êc fort piquante. Et comme ce font les âmes les plus genereufes qui ont le plus de reconnoifiance, ainfi ce font celles qui ont le plus d’orgueil,& qui font les plus baffes & les plus infirmes, qui fe laiflent le plus emporter à cette efpece de Ço- / 4 k 27 i Des Passions Colere. Car les injures paroiffent d’autant plus grandes, que 1 or- gueil fait qu’on s’eftime davanta- ge; & aufïi d’autant qu’on eftime davantage les biens qu elles o fient, lefquels on eftime d’autant plus qu’on a lame plus foible & plus baffe, à caufe qu’ils dépendent: d’autruy.
' Article CCIII.
JÇue h Gencrofité fert de remede contre fis exces.
A V refte encore que cette Pa£ fîon foit utile, pour nous don- ner de la vigueur à repouffer les in- jures, il n’y en a toutefois aucune, dont on doive éviter ks exces avec plus de foin; pource que troublant le jugement, ils font fbuvcnt com- mettre des fautes, dont on a par apres du repentir, & mefme que quelquefois ils empefchent qu on ne repouffe fi bien ces injures, qu’on Troïsiesme Partie. quon pourroit faire, fi on avoit moins d’emotion. Mais comme il n y a rien qui la rende plus excef- five que l’orgueil, ainfi je croy que la Generofîré eft le meilleur rémé- ré qu’on puifle trouver contré fés exces: pource que faifant quoiï eftimefort peu tous lesbiens qui * peuvent eftre oftez, & qu’au con- traire on eftime beaucoup la liber- té, & l’empire, abfolu fur foy mef- me, qu’on celle d’avoir lors qu^oii peut eftre ofïbnfé par quelcun, elle fait qu’on n’a que du mefpris, ou tout au plus de l’indignation, pou* les injures dont les autres ont cou- ftume de s’offenfen Article CCIV.
De la Gloire.
**’• # • que /appelé icy du nom dô ; Gloire, eft une efpece de Ioye^ • fondée fur l’Amour qu’on a poui? fby rnefme, & qui vient de ropi- S nion 0T 274 Des Passions nion ou de l’efperance quon a d'e- lire lotie par quelques autres. Ain- lï elle effc differente de la fatisfa- étion intérieure, qui vient de l'o- pinion qu'on a d’avoir fait quelque bonne action. Car on eft quelque- fois loüé pour des chofes qu'on ne croit point eftre bonnes, & blaf- mé pour celles qu’on croit eftre * meilleures. Mais elles font l’une &: l’autre des efpeçes de l’eftime qu’on fait de foy mefme, aufli bien que des efpeces de lôye. Car c'eft un fujet pour s'eftimer, que de voir qu’on eft eftimé par les autres.
Article C C_V.
Delà Honte.
T A Honte au contraire eft une efpece de Triftefle, fondée aufli fur l'Amour de foy mefme, &: qui vient de l’opinion ou de la crainte qu’on a d’eftre blafmé. El- le eft outre cela une efpece de mo« deftie Troisiesme Partie. 275 deftie ou d’Humilité, & de fiance de (b y mefme. Car lors qu’on s’e- ^ ftime fi fort, qu’on ne fe peut ima- giner d’eftre mefprifé par perfon- ne, on ne peut pas ayfement eftre honteux.
Article CCVI.
De P ufige de ces deux Pajjiow.
/^R la Gloire & la Honte ont mefme ufage, en ce qu’elles nous incitent à la vertu, l’une par l’efperance, l’autre par la crainte. Il eft feulement befoin d’inftruire Ton jugement, touchant ce qui eft: véritablement digne de blaftnc ou de louange, affin de n’ eftre pas hônteux de bien faire, &ne tirer point de vanité de fes vices, ainfi qu’il arrive à plufieurs.Mais il n’eft pas bon de fe dépouiller entière-. ment de ces Pallions, ainfi que' faifoicnt autrefois les Cyniques. Car encore que le peuple juge tres- S 2 mal.
2,y6 Des Passions mal, toutefois à caufe que nous ne pouvons vivre fans luy, & qu’il nous importe d’en eftre efti- mez, nous devons fouvent fuivre {es opinions, pluftoft que les no- ftres, touchant l’exterieur de nos •avions,.
Article 'CCYII* Del Impudence.
T Impudence ou l’Effronterie > ■*— ' qui eft un mefpriy de honte* Se fouvent aufh de gloire, n eft pas unePaffion, pource qu’il ny a ert nous aucun mouvement particu- lier des efprits qui l’excite: mais c’eft un vice oppofé à la Honte, de aufh à la Gloire, entant que l’une Se l’autre font bonnes: ainfî que l’Ingratitude eft oppofée à la re- connoiftance; Se la cruanté à la Pitié. Et la principale caufe de l’effronterie, vient de ce qu’on a reeeu plufieurs fois de grans afr ,, frons* î ^ — \ ) î ^ — \ ) Troisiesme Partie. Z77 frons. Car il n’y a perfonnc qui ne s’imagine eftant jeune, que la lou- ange eft un bien, &: l’infamie un mal, beaucoup plus important à la vie qu’on ne trouve par expe- ' riçncç qu’ils font, lors qu’ayant re- çeu quelques affrons ftgnalez, on fe voit entièrement privé d’hon- neur, & mefprifé par un chacun, c’eftpourquoy ceux la devienent effrontez, qui ne mefurant le bien & le mal que par les commoditez du corps, voyent qu’ils en jouïflent apres cçs afïrons, toutaufli bien qu’auparavant, ou mefme quel- quefois beaucoup mieux, à caufe qu’ils font déchargez de plufteurs contraintes, aufquelles l’honneur les obligeoit; & que Ci la perte des biens eft jointe à leur diigracej il fe trouve des perfonnes chanta^ blés qui leur en donnent.
Vu Vegouft.
T E Degouft eft une efpece de ^ Triftefl'e, qui vient de la mef- me caufe dont la Ioye eft venue auparavant. Car nous fommes tel- lement cômpofez, que la plus part des chofes dont nous jouïflbns, ne font bonnes à noftre egard que pour un temps, de devienent par apres incommodes. Ce qui pa- roift principalement au boire de au manger, qui ne font utiles que pendant qu’on a de l’appetit, de i qui font nuifibles lors qu’on n’en a plus; & pource qu’elles ceflent alors d’eftre agréables au gouft, on a nommé cette Paflion le Degouft.
Du Regret.
T E Regret eft auffi une efpece ^ de Trifteffe, laquelle a une particulière amertume, en ce qu’el- le eft: tousjours jointe à quelque Desefpoir, & à la mémoire du plai- fir que nous a donné la Iouïffance. Car nous ne regretons jamais que les biens dont nous avons joüy, & qui font tellement perdus, que nous n’avons aucune efperance de les recouvrer au temps & en la fa- çon que nous les regretons.
Article C C X.
De r Allegrejfe.
"Tp Nfm ce que je nomme Alle- ^ greffe, eft: une efpece de Ioye, en laquelle il y a cela de particu- lier, que fa douceur eft augmentée par la fouvenance des maux qu’on S 4 a foufjr < \ i 280 Des Passions a foufferts, & defquels on fe fcnt allégé, en mefme façon que fi on fe fentoit déchargé de quelque pe- fant fardeau, quon euft long temps porté fur fes efpaules. Et je ne vay tien de fort retnarquable en ces trois pallions; aufli ne les ay-je mi- fes icy, que pour fuivre l’ordre du dénombrement que j’ay fait cy def- fus. Mais il me femble que ce de- * nombrement a efté utile, pour fai- re voir que nous n’enometions au- cune qui fufl: digne de quelque particulière çonfideration.
Article CCXI.
Vn remede general contre les Pa fftons.
jp T maintenant que nous les connoidons toutes, nous avons beaucoup moins de lujet de les craindre, que nous n’avions au- paravant. Car nous voyons quel- les font toutes bonnes de leur na- ture, & que nous n’ayons rien à ,. cvitçr Troisiesme Partie. *a8r éviter que leurs mauvais ufages,ou leurs excès; contre lefquels les remedcs que j’ay expliquez pour- roient fuffire, fi chacun avoir aflez de loin de les pratiquer. Mais pource que j’ay mifc entre ces re- medes la préméditation, & l’in- duftrie par laquelle on peut corri- ger les defauts de fbn naturel, en s’exerçant à feparer en foy les mouvemens du fang & des elprits, d’avec les penfées aulquelles ils ont couftume d’eftre joins. I’a- vouë qu’il y a peu de perfonnesqui fe foient aflez préparez en cette façon, contre toutes fortes de ren- contres; & que ces mouvemens excitez dans le fang, par les objets des Paflions, fuivent d’abord fi promptement des fei^les impref- fions qui fe font dans le cerveau, & de la diipofition des organes, encore que l’ame n’y contribue en aucune façon, qu’il n’y a point de fogefle humaine qui ioic capable S y dç S y dç i$i Des P a s s ion s de leur rcfifter, lors qu’on n’y eft pas aflez préparé. Ainfi plufieurs ne fçauroient s’abftenir de rire e- ftant chatouillez, encore qu’ils n’y prenent point de plaifir. Car l’im- prelïion de la Ioye &c de la furpri- fe, qui les a fait rire autrefois pour mefme fujet, eftant reveillée en leur fantaifie, fait que leur pou- mon eft fubitement enflé malgré eux, par lefang que lecœurluy envoyé. Ainfi ceux qui font fort portez de leur naturel aux émo- tions de la Ioye, ou de la Pitié, ou de la Peur, ou de la Colere,ne peuvent s’empefcher de pafmer, ou de pleurer, ou de trembler, ou d’avoir le fàng tout emcu, en mef- me façon que s’ils avoient la fiè- vre, lors que leur phantafie eft for- tement touchée par l’objet de quelcune de ces Paffions. Mais ce qu’on peut tousjours faire en telle occafion, & que je penfe pouvoir mettre icv comme le remede le 0 4 plus % Digttized by.( Troisiesme Partie. *8$ plus general, & le plus ayfé à pra- tiquer, contre tous les exces des Pallions, c’eft que lors qu’on fe fenc le fang ainiï emeu, on doit eftre averti, & fe fouvenir que tout ce qui fe prefente à l’imagination, > tend à tromper l’ame, & à luy fai- re paroiftre les raifons, qui fervent à perfuader l’objet de fa Paifion, beaucoup plus fortes quelles ne font, & celles qui fervent à la dif- fuader, beaucoup plus foibles. Et lors que la Paillon ne perfuade que des chofes, dont l’execution fouf- fre quelque delay, il faut s’abftenir d’en porter fur l’heure aucun ju- gement j & fe divertir par d’autres penfées, jufques à ce que le temps & le repos ait entièrement appaifé l’emotion qui eft dans le fang. Et enfin lors quelle incite à des a- ftions, touchant lefquelles il eft neceflaire qu’on prene refolution fur le champ, il faut que la volonté fe porte principalement à coniidcrcr dcrcr 284 Des Passions derer & à fuivre, les raifons qui font contraires à celles que la Paf- £on reprefente, encore qu elles paroiflent moins fortes. Comrrfe lors qu’on eft inopinément atta r qué par quelque ennemi, l’occa- lion ne permet pas qu’on employé aucun temps à délibérer; mais ce qu’il me femble que ceux qui font accouftumez à faire reflexion fur leurs a&ions peuvent tousjours, c ’efl: que lors qu’ils fe fendront fai- fisde la Peur, ils tafcheront à de-t tourner leur penfée de la confide- ration du danger, en fe reprefen- tant les raifons pour lefquelles il y a beaucoup plus de feureté & plus d’honneur, en la reflftance qu’en la fuite; Et au contraire lors qu’ils fendront que le Defir de vengcan- çe & la çolere les incite,, à courir inconfiderement vers ceux qui les attaquent, ils fe fouviendront de penfer, quec’efl: imprudence de fe perdre, quand on peut fans des- Troisiêsme Partie. i&j honneur Te fauves & que fi la par- tie eft fort inégalé, il vaut mieux faire une honnefte retraite ou E rendre quartier, que s’expofei* rutalement à une mort certaine!.
Article CCXII.
J$ue cejl d'elles feules que dépend tout le bien & le mal de cette vie.
A Vrefte famé peu t avoir fesplai- "^firs à part: Mais pour ceux qui luy font communs avec le.£orps, ils dépendent entièrement des Pa£ fions, en forte que les hommes qu elles peuvent le plus émouvoir, font capables de goufter le plus de douceur en cette vie. Il eft vray qu’ils y peuvent aufli' trouver le plus d’amertume, lors qu’ils ne les içavent pas bien employer, & que la fortune leur eft contraire. Mais la Sagefle eft principalement uti- le en ce point, quelle enfeigne à s’en ( - i Des Pass* Trois. Part. s'en rendre tellement maiftre, & à les mefnager avec tant d’adrefle, que les maux qu elles caufent fcmt fort fupportables, & mefme qu'on tire de la Ioye de tous..
F, I N.
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