Cependant, si nous n'avions constaté ce rapport que dans nos sociétés actuelles et au moment précis de leur histoire où nous sommes arrivés, on pourrait se demander s'il n'est pas dû à des causes temporaires et peut-être pathologiques. Mais nous venons lie voir que, plus un type social est rapproché du nôtre, plus le droit coopératif devient prédominant; au contraire, le droit pénal occupe d'autant plus de place qu'on s'éloigne de notre organisation actuelle. C'est donc que ce phénomène est lié, non à quelque cause accidentelle et plus ou moins morbide, mais à la structure de nos sociétés dans ce qu'elle a de plus essentiel, puisqu'il se développe d'autant plus qu'elle se détermine davan- tage. Ainsi la loi que nous avons établie dans notre précédent chapitre nous est doublement utile. Outre qu'elle a confirmé les principes sur lesquels repose notre conclusion, elle nous permet d'établir la généralité de cette dernière.
Mais de cette seule comparaison nous ne pouvons pas encore déduire quelle est la part de la solidarité organiipie dans la cohésion générale de la société. En effet, ce qui fait que l'indi- vidu est plus ou moins étroitement fixé à son groupe, ce n'est pas seulement la multijilicilé plus ou moins grande des points d'attache, mais aussi l'intensité variable des forces (|ui l'y tien- nent attaché. Il pouiTail donc se faire que les liens qui lésullent de la division du travail, tout en étant plus nombreux, fussent plus faibles que les autres, et (jue l'énergie supérieure de ceu.x-ci 160 LIVRE I. — LA FONCTION.
compensât leur infériorité numérique. Mais c'est le contraire qui est la vérité.
En effet, ce qui mesure la force relative de deux liens sociaux, c'est l'inégale facilité avec laquelle ils se brisent. Le moins résistant est évidemment celui qui se rompt sous la moindre pression. Or, c'est dans les sociétés inférieures, où la solidarité par ressemblances est seule ou presque seule, que ces ruptures sont le plus fréquentes et le plus aisées. « Au début, dit M. Spen- cer, quoique ce soit pour l'homme une nécessité de s'unir à un groupe, il n'est pas obligé de rester uni à ce même groupe. Les Kalmoucks et les Mongols abandonnent leur chef quand ils trouvent son autorité oppressive, et passent à d'autres. Les Abi- pones quittent leur chef sans lui en demander la permission et sans qu'il en marque son déplaisir, et ils vont avec leur famille partout où il leur plaît (^). » Dans l'Afrique du Sud, les Balondas passent sans cesse d'une partie du pays à l'autre. Mac Culloch a remarqué les mômes faits chez les Koukis. Chez les Germains, tout homme qui aimait la guerre pouvait se faire soldat sous un chef de son choix. «Rien n'était plus ordinaire et ne semblait plus légitime. Un homme se levait au milieu d'une assemblée; il annonçait qu'il allait faire une expédition en tel lieu, contre tel ennemi; ceux qui avaient confiance en lui et qui désiraient du butin l'acclamaient pour chef et le suivaient...Le lien social était trop faible pour retenir les hommes malgré eux contre les tentations de la vie errante et du gain (-). » Waitz dit d'une manière générale des sociétés inférieures que, même là où un pouvoir directeur est constitué, chaque individu conserve assez, d'indépendance pour se séparer en un instant de son chef, « et se soulever contre lui, s'il est assez puissant pour cela, sans qu'un tel acte passe pour criminel» {^). Alors même que le gou- vernement est despotique, dit le même auteur, chacun a toujours O Fuslul de Coulanf,^es, Histoire des Institutions politiques de l'ancienne la liberlo de faire sécession avec sa famille. La règle d'après laquelle le lioiiiaiii, fait inisoiinier par les ennemis, cessait de faire par]i^_de la cité, ne s'expiiquerail-elle pas aussi par la facilité avec laquelle le lien social pouvait alors se rompre?
Il en est tout autrement à mesure que le travail se divise. Les différentes parties de l'agrégat, parce qu'elles remplissent des fondions dilTérenles, ne peuvent pas être facilement séparées- « Si, dit M. Spencer, on séparait du Middlesex ses alentours, toutes ses opérations s'arrêteraient au bout de quelques jours, faute de matériaux. Séparez le district où Ton travaille le coton d'avec Liverpool et les autres centres, et son industrie s'arrêtera, puis sa population périra. Séparez les populations houillères des populations voisines qui fondent les métaux ou fabriquent les draps d'habillement à la machine, et aussitôt celles-ci mourront socialement, puis elles mourront individuellement. Sans doute, quand une société civilisée subit une division telle qu'une de ses parties demeure privée d'une agence centrale exerçant Tautoi-ité, elle ne tarde pas à en faiie une autre; mais elle court grand risque de dissolution, et, avant que la réorganisation reconstitue une autorité suffisante, elle est exposée à rester pendant long- temps dans un état de désordre et de faiblesse (^). » C'est pour cette raison que les annexions violentes, si fréquentes autrefois, deviennent de plus en plus des opérations délicates et d'un succès incertain. C'est qu'aujourd'hui, arracher une province à un pays, c'est retrancher un ou plusieurs oi'ganes d'un organisme. La vie de la région annexée est profondément troublée, séparée (lu'elle est desorganes essentiels dont elle dépendait; or, de telles mutila- lions et de tels troubles déterminent nécessairement des douleurs durables dont le souvenir ne s'efface pas. Même pour l'individu isolé, ce n'est pas chose aisée de changer de nationalité, malgré la similitude plus grande des différentes civilisations (*).
(') On verra du mcMno, dans li? clia|)itr(' VII, qiio le lien qui rattaclie l'inili- vidu à sa famille est d'ant int plus lorl, plus dil'Ucile à briser, que le travail domestique est plus divisé.
It L'expérience inverse ne serait pas moins démonstrative. Plus la solidarité est faible, c'est-à-dire plus la trame sociale est relâ- chée, plus aussi il doit élre facile aux éléments étrangers d'être incorporés dans les sociétés. Or, chez les peuples inférieurs, la naturalisation est l'opération la plus simple du monde. Chez les Indiens de l'Amérique du Nord, tout membre du clan a le droit d'y introduire de nouveaux membres par voie d'adoption. « Les captifs pris à la guerre ou sont mis à mort, ou sont adoptés dans le clan. Les femmes et les enfants faits prisonniers sont régulié- l'oment l'objet da la clémence. L'adoption ne confère pas seule- ment les droits de la gentilité (droits du clan), mais encore la nationalité de la tribu ('). » On sait avec quelle facilité Rome, à l'origine, accorda le droit de cité au>L gens sans asile et aux peu- ples qu'elle conquit {-). C'est d'ailleurs par des incorporations de ce genre que se sont accrues les sociétés primitives. Pour qu'elles fussent aussi pénétrables, il fallait qu'elles n'eussent pas de leur unité et de leur personnalité un sentiment très fort (3). Le phé- nomène contraire s'observe là où les fonctions sont spécialisées. L'étranger, sans doute, peut bien s'introduire provisoirement dans la société, mais l'opération par laquelle il est assimilé, à savoir la naturalisation, devient longue et complexe. Elle n'est plus pos- sible sans un assentiment du groupe, solennellement manifesté et subordonné à des conditions spéciales {^).
On s'étonnera peut-être qu'un lien qui attache l'individu à la communauté au point de l'y absorber puisse se rompre ou se nouer avec cette facilité. Mais ce qui fait la rigidité d'un lien social n'est pas ce qui en fait la force de résistance. De ce que (*) Denys d'Ilalicar., I, 9. — Cf. Accarias, Précis de droit romain, I, §51.
(3) Ce fait n'est pas du tout inconciliable avec cet autre que, dans ces socié- tés, l'étranger est un oijjet de répulsion. Il inspire ces sentiments tant qu'il reste étranger. Ce que nous disons, c'est qu'il perd facilemenl celte qualité d'étranger pour être nationalisé.
(*) On veri'a de même, dans le chapitre YII, que les intrusions d'étrangers dans la société familiale sont d'autant plus faciles que le travail domestique .est moins divisé.
les parties de Fngr^^gal, ({iiaiid elles sont unies, ne se meuvent qu'ensemble, il ne suit pas qu'elles soient obligées ou de rester unies, ou de périr. Tout au contraire, comme elles n"ont pas besoin les unes des autres, comme chacun porte en soi tout ce qui fait la vie sociale, il peut aller la transporter ailleurs, d'autant plus aisément que ces sécessions se font généralement par bandes; car Tindividu est alors constitué de telle sorte qu'il ne peut se mouvoir qu'en groupe, môme pour se séparer de son groupe. De son côté, la société exige bien de chacun de sesmem bres, tant qu'ils en font partie, Tuniformité des croyances et des pratiques; mais, comme elle peut perdre un certain nombre de ses sujets sans que l'économie de sa vie intérieure en soit trou- blée, parce que le travail social y est peu divisé, elle ne s'oppose pas fortement à ces diminutions. De même, Kà où la solidarité ne dérive que des ressemblances, quiconque ne s'écarte pas trop du type collectif est sans résistance incorporé dans l'agrégat. Il n'y a pas de raisons pour le repousser, et môme, s'il y a des places vides, il y a des raisons pour l'attirer. Mais, là où la société forme un système de parties différenciées et qui se complètent mutuel- lement, des éléments nouveaux ne peuvent se greffer sur les anciens sans troubler ce concert, sans altérer ces rapports, et, par suite, l'organisme résiste à des intrusions qui ne peuvent pas se produire sans perturbations.
II Non seulement, d'une manière générale, la solidarité méca- nique lie moins fortement les hommes que la solidarité orga- nique, mais encore, à mesure qu'on avance dans l'évolution sociale, elle va de plus en plus en se relâchant.
En effet, la force des liens sociaux qui ont cette origine varie en fonction des trois conditions suivantes: 1'^ Le rapport entre le volume de la conscience commune et IGi LIVUK I. — LA FONCTION, celui de la conscience individuelle. Ils ont d'autant plus d'énergie que la première recouvre plus complètement la seconde; 2° L'intensité moyenne des états de la conscience collective. Le rapport des volumes supposé égal, elle a d'autant plus d'action sur l'individu qu'elle a plus de vitalité. Si, au contraire, elle n'est faite que d'impulsions faibles, elle ne l'entraine que fai- blement dans le sens collectif. Il aura donc d'autant plus de facilité pour suivre son sens propre et la solidarité sera moins forte; 3° La détermination plus ou moins grande de ces mêmes états. En effet, plus les croyances et les pratiques sont défmies, moins elles laissent de place aux divergences individuelles. Ce sont des moules uniformes dans lesquels nous coulons tous uni- formément nos idées et nos actions; le consensus est donc aussi parfait que possible; toutes les consciences vibrent à l'unisson. Inversement, plus les règles de la conduite et celles de la pensée sont générales et indéterminées, plus la réilexion individuelle doit intervenir pour les appliquer aux cas particuliers. Or, celle-ci ne peut s'éveiller sans que les dissidences éclatent; car, comme elle varie d'un homme à l'autre en qualité et en quantité, tout ce qu'elle produit a le même caractère. Les tendances centri- fuges vont donc en se multipliant aux dépens de la cohésion sociale et de l'harmonie des mouvements".
D'autre part, les étals forts et défmis de la cdnscience com- mune sont les racines du droit pénal. Or, nous allons voir que le nombre de ces dernières est moindre aujourd'hui qu'autrefois, et qu'il diminue progressivement à mesure que les sociétés se rapprochent de noire type actuel. C'est donc que Tintensilé moyenne et le degré moyen de détermination des étals collectifs ont eux-mêmes diminué. De ce fait, il est vrai, nous ne pouvons pas conclure que l'étendue totale de la conscience commune se soit rèlrécie; car il peut se faire que la région à laquelle corres- pond le droit pénal se soit contractée et que le reste, au contraire, se soit dilaté. Il peut y avoir moins d'étals forts et définis, et en revanche un idiis ginnd nombre (Tniilres. Mais cel accroissemenf, s'il est réel, est loiil an plus ré(|nivalont do cliii (|iii s'est pro- duit dans la conscience individuelle; car celle-ci s'est poui- le moins agrandie dans les mêmes proportions. S'il y a plus de choses communes à tous, il y en a aussi beaucoup plus qui sont personnelles à chacun, il y a môme tout lieu de croire que les dernières ont augmenté jilus que les autres, car les dissem- blances entre les hommes sont devenues ])lus prononcées à mesure qu'ils se sont cultivés. Nous venons de voir que les acti- vités spéciales se sont plus développées que la conscience com- mune; il est donc pour le moins probable que, dans chaque conscience particulière, la sphère personnelle s'est beaucoup plus agrandie que l'autre. En tout cas, le rapport entre elles est tout au plus resté le même; par conséquent, de ce point de vue, la solidarité mécanique n'a rien gagné, si tant est qu'elle n'ait rien perdu. Si donc, d'un autre côté, nous établissons que la conscience collective est devenue plus faible et plus vague, nous pourrons être assurés qu'il y a un aiïaiblissement de cette solidarité, puisque des trois conditions dont dépend sa puissance d'action deux au moins perdent de leur intensité, la troisième restant sans changement.
Pour faire cette démonstration, il no nous servirait à rien de comparer le nombre des règles à sanction répressive dans les différents types sociaux, car il ne varie pas exactement comme celui des sentiments (ju'elles représentent. Un même sentiment peut en efï'el être froissé de plusieurs manières dinérentes et donner ainsi naissance à plusieurs règles sans se diversifier pour cela. Parce qu'il y a maintenant plus de manières d'accpiérir la propriété, il y a aussi plus de manières de voler; mais le senti- ment du respect de la propriété d'autrui ne s'est pas multiplié pour autant. Parce que la personnalité individuelle s'est déve- loppée et comprend plus d éléments, il \ a jiliis d'altonlal-^ jios- sibles contre elle; mais le sentiment (pi'ils offensent e4 toujours le même. Il nous faut dune, non pas noiiibi'ei- les régies, mais les grouper en classes et en sous-classes, suivant qu'elles se rappor- tent au même sentiment ou à des sentiments différents, ou à des variétés différentes d'un même sentiment. Nous constituerons ainsi les types criminologiques et leurs variétés essentielles dont le nombre est nécessairement égal à celui des états forts et définis de la conscience commune. Plus ceux-ci sont nombreux, plus aussi il doit y avoir d'espèces criminelles, et, par conséquent, les variations des unes reflètent exactement celles des autres. Pour fixer les idées, nous avons réuni dans le tableau suivant les prin- cipaux de ces types et les principales de ces variétés qui ont été reconnus dans les différentes sortes de sociétés. Il est bien évi- dent qu'une telle classification ne saurait être ni très complète, ni parfaitement rigoureuse; cependant, pour la conclusion que nous voulons en tirer, elle est d'une très suffisante exactitude. En efl'et, elle comprend certainement tous les types crimino- logiques actuels; nous risquons seulement d'avoir omis quel- ques-uns de ceux qui ont disparu. Mais comme nous voulons justement démontrer que le nombre en a diminué, ces omis- sions ne seraient qu'un argument de plus à l'appui de notre proposition.
Règles prohibant d6,s actes contraires à des sentiments collectifs I AYANT DKS OBJETS GÉNÉRAUX f Positifs (Imposant la pratique de la religion).
^., l Relatifs aux ciovances touchant le divin.
Sentiments } i (*) Los sentiments que nous appelons positifs sont ceux qui imposent des actes positifs, comme la pratique de la foi; les sentiments négatifs n'imposent f[ue rahslention. Il n'y a donc entre eux que des ditrérences de désirés. Elles sont piiurlant importantes, car elles marquent deux moments de leur df'velopilCIIH'Ilt.
IG7 Seiiliiurnts\ Positifs (Oblir^atiDiis civiques positives). iiatioiiaK.r.} Xégatifs (Traliisoii, guerre civile, etc.).
Sentiments 1 relatifs ' an travail.!
Paternels et llliinix. Conjugaux. De parenté en général. Négatifs. — Les mêmes.
/ Inceste. Unions prohibées ' Sodomie.
' Mésalliances. Prostitution. Pudeur |)ub!ique. Pudeur des mineurs.
Mendicité.
Vagabondage.
Ivresse (').
Réglementation pénale du travail.
Sentiments Ira- Rclatifs à certains usages professionnels. à la sépulture, à la nourriture. ditionnels ] — au costume.
au cérémonial.
à des usa^res de toutes sortes.
divers.
/ En tant qu ils sonti ^,,,, ■ i. •.• i Outrages, violencoscontrel autorité, relatifs \ i Empiétements des particuliers sur à Vo: (janc j i les fonctions publiques, — Usurde la j l pations, — Faux publics.
conscience, t,.,,, ) Forfaitures des fonctionnaires et dicommune. verses fautes iirofessionneiles.
Fiaudcs au détriment de l'Etat. Désobéissances de toutes sortes (con- traventions administratives).
(') Nous riiMjieoiis sdus i(!tl(j ruluiqu»; li's actes qui du! vcnl leur caraclèro ciiuiiiicl au pouvoir de réactiitii propre à l'organe de la conscience eoiuiiuiiie, du luoiiis L'u |)arlie. L'ne séparation exacte (;nli"<; ci;s doux sous-classes est «railli-ni's hicii dilïicilc à faire.
II AYANT DES OBJETS INDIVIDUELS Sentiments 1 Meurtres, blessures, — Suicide.
relatifs I ( Physique.
à la \ Liberté individuelle. | Morale (Pression dans l'exercice des de! ^ „ \ Injures, calomnies.
rinchvulu.,\ / Faux témoignages.
iVols, — Escroquerie, abus de confiance. Fraudes diverses.
Sentiments relatifs à une! Faux-monnayage, — Banqueroute. généralité d'individus,\ Incendie. soit dans leurs person-j Brigandage, — Pillage. nés, soit dans leurs biens. \ Santé publique.
III Il suffit de jeter un coup d'œil sur ce tableau pour reconnaître qu'un grand nombre de types criminologiques se sont progressi- vement dissous.
Aujourd'liui, la réglementation de la vie domestique presque tout entière a perdu tout caractère pénal. Il n'en faut excepter que la prohibition de Tadultère et celle de la bigamie. Encore l'adultère occupe-t-il dans la liste de nos crimes une place tout à fait exceptionnelle, puisque le mari a le droit d'exempter de la peine la femme condamnée. Quant aux devoirs des autres mem- bres de la famille, ils n'ont plus de sanction répressive. Il n'en était pas de même autrefois. Le décaloguo fait de la piété filiale une obligation sociale. Aussi le fait de frapper ses parents (*) ou de les maudire (-), ou de désobéir au père (^), était-il puni de moi t.
(1) Exode, XXI, -17. — Cf. Dénier., XXVII, IC.
ciiAPiTiîK V. — pROGiiKS DR i.A soLiDAniii': onc AMOli:. IGD Dans la cité alliénienne qui, loul en appartenant an même type que la cité romaine, en représente cependant une variété plus primitive, la législation sur ce point avait le même carac- tère. Les manquements aux devoirs de famille donnaient ouverture à une plainte spéciale, lavpxs-r; v.t/.mzimz. «Ceux qui maltraitaient ou insullaienl leurs parents ou leurs ascendants, qui ne leur fournissaient pas les moyens d'existence dont ils avaient besoin, qui ne leur procuraient pas des funérailles en rapport avec la dignité de leurs familles...pouvaient être pour- suivis par la vpxçr, -/.r/.wcrEt.); (*). » Les devoirs des parents envers l'orphelin ou l'orpheline étaient sanctionnés par des actions du même genre. Cependant, les peines sensiblement moindres qui frappaient ces délits témoignent que les sentiments correspon- dants n'avaient pas à Athènes la même force ou la même déter- mination qu'en Judée (^).
A Rome^. enfin, une régression nouvelle et encore plus accusée se manifeste. Les seules obligations de famille que consacre la loi pénale sont celles qui lient le client au patron et réciproquement {'). Quant aux autres fautes domestiques, elles ne sont plus punies que disciplinairemenl par le père de famille. Sans doute, l'autorité dont il dispose lui permet de les réprimer sévèrement; mais, quand il use ainsi de son pouvoir, ce n'est pas comme fonctionnaire public, comme magistral chargé de faire respecter dans sa maison la loi générale de l'État, c'est comme particulier qu'il agit (*). Ces sortes d'infractions tendent donc à devenir des alTaires purement privées dont la société se désintéresse. C'est ainsi que peu à peu les sentiments domesti- (1) Thonissen, Droit pi-nal de. la RépiihHiiur athrnionn-, \>. 2^.
(') La pt.'ino n'était pas déterminée, mais scinljlc avoir consisté dans l.T dé-îradation. (V. Tlionisst;n, op. cit., j». 2!M.)
(') Patroniis, si clienti fraudem fecerit, sncer esta, dit la loi ties XII Ta- l)los. — A rorif,'inc' de la cité, le droit pénal était nioiiis éliaii;;er à la vie domestique. Uiie lex reijia, que la tradition fait remonter à Romulus. mau- dissait l'enfant qui avait exercé des sévices contre ses parents, (l-'estus. p. 230, s. V. Plornre.)
ques sont sortis de la partie centrale de la conscience com- mune (').
Telle a été révolution des sentiments relatifs aux. rapports des sexes. Dans le Pentateuque, les attentats contre lés mœurs occupent une place considérable. Une multitude d'actes sont traités comme des crimes que notre législation ne réprime plus: la corruption de la fiancée (Deutéronome, XXII, 23-27), l'union avec une esclave (Lévitique, XIX, 20-22), la fraude de la jeune lille déflorée qui se présente comme vierge au mariage (Deutéro- nome, XXII, 13-21), la sodomie (Lévitique, XYIII, 22), la bestia- lité (Exode, XXII, 19). la prostitution (Lévitique, XIX, 29), et plus spécialement la prostitution des filles de prêtres {Ibid., XXI, 19); l'inceste, et le Lévitique (ch. XVII) ne compte pas moins de dix-sept cas d'inceste. Tous ces crimes sont de plus frappés de peines très sévères: pour la plupart, c'est la mort. Ils sont déjcà moins nombreux dans le droit atbénien, qui ne réprime plus que la pédérastie salariée, le proxénétisme, le commerce avec une citoyenne bonnéte en deboi's du mariage, enfin l'inceste, quoique nous soyons mal renseignés sur les caraclères constitutifs de l'acte incestueux. Les peines étaient aussi généralement moins élevées. Dans la cité romaine, la situation est à peu prés la même, quoique toute cette partie de la législation y soit plus indéterminée: on dirait qu'elle perd de son relief. «La pédérastie, dans la cité primitive, dit Rein, sans être prévue par la loi, était punie par le peuple, les censeurs ou le père de famille, de mort, d'amende ou d'infamie {').» Il en était à peu près de même du (') On s'ôtonncra peut-;"'tre que l'on puisso parler d'une l'éyression des sen- timents domestiques à Rome, le lieu d'élection de la famille patriarcale. Nous ne pouvons que constat(!i' les faits; ce qui les explique, c'est que la formation de la famille patriarcale a eu pour effet do retirer de la vie publique une foule d'éléments, de constituer une sphère d'action privée, une sorte do for inté- rieur. Une source d(! variations s'est ainsi ouverte qui n'existait [)as jusque-là. Du jour où la vie de familh; s'est soustraite à l'action sociale |iiiur se renftir- mer dans la maison, elle a varié de maison (>n maison, el les sentiments domestiques ont perdu de leur uniformité et de leur di'ici'iiiinalion.
stui»'!!!)! ou coinnierco ill(^gilime avec une innli'one. Le iièi'O avait le (lioit de iiunirsa lille; le jieuple punissail d'une amende ou d'exil le même crime sur la plainte des édiles ('). Il semble bien que la répression de ces délits soil en partie déjà chose domestique et privée. Enfin, aujourd'hui, ces sentiments n'ont plus d'écho dans le droit pénal ([ue dans deux cas: quand ils sont offensés publiquement ou dans la personne d'un mineur, incapable de se défendre (-).
La classe des l'ègles pénales que nous avons désignées sous la rubrique traditions diverses représente en réalité une multitude de types criminologiques distincts, correspondant à des senti- ments collectifs différents. Or, ils ont tous, ou presque tous, progressivement disparu. Dans les sociétés simples, où la tradition est toute-puissante et où presque tout est en commun, les usages les plus puérils deviennent par la force de l'habitude des devoirs impératifs. Au Tonkin, il y a une foule de manquements aux convenances qui sont plus sévèi'ement réprimés que de graves attentats contre la société C). En Chine, on punit le médecin qui n"a pas régulièrement rédigé son ordonnance ('). Le Pentaleuque est rempli de prescriptions du même genre. Sans parler d'un très grand nombre de pratiques semi-religieuses dont l'origine est évidemment hisloriiiue et dont toute la fo;'ce vient de la tradition, l'alimentation (^), le costume (•'), mille détails de la vie économique y sont soumis à une réglementation très étendue (J). 11 en était encore de même jusqu'à un ceitain point (-) Nous ne ranj^'iîons sous cuU(! luhriquo ni li' niiil, ni lo viol, où il cnliv d'autres ôlomonts. Ce sont des actes de vioit-nce plus que d'impudeur.