d'enlre eux ne repiuduiscnt que des sociétés d'un type très infé- rieur, la structure segmentaire restera très prononcée et, par suite, Torganisalion sociale peu élevée. Un agrégat même immense de clans est au-dessous de la plus prlile société orga- nisée, puisque celle-ci a déjà jiarcouru des stades de révolution en deçà desquels il est resté. De même, si le chifTre des unités sociales a de l'inlluence sur la division du travail, ce n"est pas par soi-même et nécessairement, mais c'est que le nombre des relations sociales augmente généralement avec celui des indi- vidus. Or, pour que ce résultat soit atteint, ce n'est pas assez que la société compte beaucoup de sujets, mais il faut encore qu'ils soient assez intimement en contact pour pouvoir agir et réagir les uns sur les autres. Si, au contraire, ils sont séparés par des milieux opaques, ils ne peuvent nouer de rapports que rarement et malaisément et tout se passe comme s'ils étaient en petit nombre. Le croît du volume social n'accélère donc pas toujours les progrès de la division du travail, mais seulement quand la masse se contracte en même temps et dans la même mesure. Par suite, ce n'est, si l'on veut, qu'un facteur additionnel; mais, quand il se joint au premier, il en amplifie les effets par une action qui lui est propre et, par conséquent, demande à en être distingué.
Nous pouvons donc formuler la proposition suivante: La duision du travail varie en raison directe du volume et de la densité des sociétés, et, si elle progresse d'une manière continue au cours du développement social, c'est que les sociétés deviennent régulièrement [jIus denses et très généralement plus volumineuses.
En tout temps, il est vrai, on a bien compris qu'il y avait une relation entre ces deux ordres de faits; car, pour que les fonc- tions se spécialisent davantage, il faut qu'il y ait plus de coopé- raleurs et qu'ils soient assez rapprochés pour pouvoir coopérer. Mais, d'ordinaire, on ne voit guère dans cet état des sociétés que le moyen par lequel la division du travail se développe, et non la cause de ce développement. On fait dépendre ce dernier l'J d'aspirations intlividuelles vers le bien-être et le bonheur, qui peuvent se satisfaire d'autant mieux que les sociétés sont plus étendues et plus condensées. Tout autre est la loi que nous venons d'établir. Nous disons, non que la croissance et la con- densation des sociétés permettent, mais' qu'elles nécessitent une division plus grande du travail. Ce n'est pas un instrument par lequel celle-ci se réalise; c'en est la cause déterminante (').
Mais comment peut-on se représenter la manière dont cette double cause produit son elîet?
II Suivant M. Spencer, si l'accroissement du volume social a une influence sur les progrès de la division du travail, ce n'est pas qu'il les détermine; il ne fait que les accélérer. C'est seulement une condition adjuvante du phénomène. Instable par nature, loute masse homogène devient forcément hétérogène, quelles qu'en soient les dimensions; seulement, elle se différencie plus complètement et plus vite quand elle est plus étendue. En effet, (') Sur ce point encore nous pouvons nous appuyer sur l'autorité de Comte. (' Je dois seulement, dit-il, indiquer maintenant la condensation progressive do notic espèce comme un dernier élément général concourant à régler la vitesse effective du mouvement social. On peut donc d'abord aisément recon- naître que cette inlluence contribue beaucoup, surtout à l'origine, à déter- miner dans l'ensemble du travail liumain une division de plus en plus spéciale, nécessairement incompatible avec un petit nombre de coopérateurs. En outre, par une proprléld plus intime et moins connue, quoique encore plus capitale, une telle condensation stimule directement, d'une manière très puissante, au développement plus rapide de l'évolution sociale, soit en poussant les individus à tenter de nouveaux efTorts pour s'assurer par des moyens plus raffinés une existence qui, autiement, deviendrait plus dillieile, soit aussi en obligeant la société à réagir avec une énergie plus opiniàlre et mieux concertée pour lutter plus opiniâtrement contre l'essor plus puissant des dive 'gences particulières. A l'un et à laulre titre on voit qu'il ne s'agit point ici de l'augmentation absolue du nombre des individus, mais surtout do leur concours plus intense sur un espace donné. » {Cours, IV, 45.5.)
comme celle liélérogénéilé vienl de ce que les dilîerenles parlies de la masse sonl expos<^es à raclion de forces diflérenles, elle esl d'aulanl plus grande qu'il y a plus de pnnics diversemenl siluées. C'esl le cas pour les sociélés: « Quand une communnulé, devenant forl populeuse, se répand sur une grande étendue de pays el s'y élablil si bien que ses membres vivent et meu- rent dans leui's districts respectifs, elle maintient ses diverses sections dans des circonstances physiques dill'érenles, et alors ces sections ne peuvent plus rester semblables par leurs occupations. Celles qui vivent dispersées continuent à chasser el à cultiver la terre; celles qui s"étendent sur le bord de la mer s'adonnent à des occupations maritimes; les habitants de quelque endroit choisi, peut-être pour sa position centrale, comme lieu de réu- nions périodiques, deviennent commerçants, et une ville se fonde...Une différence dans le sol et dans le climat fait que les habitants des campagnes, dans les diverses régions du pays, ont des occupations spécialisées en partie et se distinguent en ce qu'ils produisent des boeufs, ou des moulons, ou du blé ('). j> En un mot, la variété des milieux dans lesquels sont placés les indi- vidus produit chez ces derniers des aptitudes différentes qui déterminent leur spécialisation dans des sens divergents, el, si cette spécialisation s'accroît avec les dimensions des sociétés, c'esl que ces dilTérences externes s'accroissent en même temps. Il n'est pas douteux que les conditions extérieures dans les- quelles vivent les individus ne les marquent de leur empreinte et que, étant diverses, elles ne les différencient. Mais il s'agit de savoir si celte diversité, qui sans doute n'est pas sans rapports avec la division du travail, suflil à la constituer. Assurémenl, on s'expli(iue que, suivant les propriétés du sol et les conditions du climat, les h.ibitaiits produisent ici du blé, ailleurs des moulons ou des bu.'ufs. Mais les différences fonctionnelles ne se réduisent pas toujours, comme d;ins ces exemples, à do simples nuances; 292 LIVIU: II. — CALSKS ET CONMiITIONS.
elles sont parfois si Irancliées que les individus entre lesquels le travail est divisé forment comme autant d'espèces distinctes et même opposées. On dirait qu'ils conspirent pour s'écarler le plus possible les uns des autres. Quelle ressemblance y a-t-il entre le cerveau qui pense et l'estomac qui digère? De même, qu'y a-t-il de commun entre le poète tout entier à son rêve, le savant tout entier à ses recherches, l'ouvrier qui passe sa vie à tourner des tètes d'épingles, le laboureur qui pousse sa charrue, le marchand derrière son comptoir? Si grande que soit la variété des conditions extérieures, elle ne présente nulle part des diffé- rences qui soient en rapport avec des contrastes aussi fortement accusés, et qui, par conséquent, puissent en rendre compte. Alors même que Ton compare, non plus des fondions très éloi- gnées l'une de l'autre, mais seulement des embranchements divers d'une même fonction, il est souvent tout à fait impossible d'apercevoir à quelles dissemblances extérieures peut être due leur séparation. Le travail scientifique va de plus en plus en se divisant. Quelles sont les conditions climatériques, géologiques ou même sociales qui peuvent avoir donné naissance à ces talents si différents du mathématicien, du chimiste, du natura- liste, du psychologue, etc.?
Mais, là même où les circonstances extérieures inclinent le plus fortement les individus à se spécialiser dans un sens défini, elles ne suffisent pas à déterminer cette spécialisation. Par sa constitution, la femme est prédisposée à mener une vie différente de l'homme; cependant, il y a des sociétés où les occupations des sexes sont sensiblement les mêmes. Par son âge, par les rela- tions de sang qu'il soutient avec ses enfants, le père est tout indiqué pour exercer dans la famille ces fonctions directrices dont l'ensemble constitue le pouvoir paternel. Cependant, dans la famille maternelle, ce n'est pas à lui qu'est dévolue cette auto- rité. Il parait tout naturel que les différents membres de la famille aient des attributions, c'est-à-dire des fonctions diffé- rentes suivant leur degré de parenté; que le père et l'oncle, le frère et le cousin iraient ni les mêmes droits, ni les mêmes devoirs. Il y a cependant des types familiaux, où tous les adultes jouent le mémo rôle et sont sur le mC'me pied crégalité, quels que soient leurs rapports de consanguinité. La situation infé- lieure qu'occupe le prisonnier de guerre au sein d'niu' trilm victorieuse semble le condamner — si du moins la vie lui est conservée — aux fondions sociales les plus basses. Nous avons vu pourtant qu'il est souvent assimilé aux. vainqueurs et devient leur égal.
C'est qu'en eiïet, si ces différences rendent possible la division du travail, elles ne la nécessitent pas. De ce qu'elles sont don- nées, il ne suit pas forcément qu'elles soient utilisées. Elles sont peu de cbose, en somme, à côté des ressemblances que les hommes continuent à présenter entre eux; ce n'est qu'un germe à peine distinct. Pour qu'il en résulte une spécialisation de l'ac- tivité, il faut qu'elles soient développées et organisées, et ce développement dépend évidemment d'autres causes que la variété des condilions extérieures. Mais, dit M. Spencer, il se fera de lui-même parce qu'il suit la ligne de la moindre résistance et que toutes les forces de la nature se portent invinciblement dans cette direction. Assurément, si les hommes se spécialisent, ce sera dans le sens marqué par ces dilférences naturelles, car c'est de celte manière qu'ils auront le moins de peine et le plus de profit. Mais pourquoi se spécialisent-ils? Qu'e>l-ce qui les détermine à pencher ainsi du côté par où ils se distinguent les uns des autres? M. Spencer explique assez bien de quelle manière se produira l'évolution, si elle a lieu; mais il ne nous dit pas quel est le re.ssort qui la produit. A vrai dire, pour lui, la question ne se pose mémo pas. Il admet en elfet que le bonheur s'accroit avec la puissance productive du travail. Toutes les fois donc qu'un moyen nouveau est donné de diviser davantage le travail, il lui parait impossible que nous ne nous en saisissions pas. Mais nous savons que les choses ne se passent pas ainsi. En réa- lilé, ce moyen n'a de valeur pour nous que si nous en avons besoin, et comme l'homme primitif n'a aucun besoin de tous ces produits que l'homme civilisé a appris à désirer et cju'une orga- nisation plus complexe du travail a précisément pour effet de lui fournir, nous ne pouvons comprendre d'où vient la spécialisa- tion croissante des tâches que si nous savons comment ces besoins nouveaux se sont constitués.
III Si le travail se divise davantage à mesure que les sociétés deviennent plus volumineuses et plus denses, ce n'est pas parce que les circonstances extérieures y sont plus variées, c'est que la lutte pour la vie y est plus ardente.
Darwin a très justement observé que la concurrence entre deux organismes est d'autant plus vive qu'ils sont plus analo- gues. Ayant les mêmes besoins et poursuivant les mêmes objets, ils se trouvent pai'tout en rivalité. Tant qu'ils ont plus de res- sources qu'il ne leur en faut, ils peuvent encore vivre côte à côte; mais si leur nombre vient à s'accroître dans de telles pro- portions que tous les appétits ne puissent plus être sufTisammenl satisfaits, la guerre éclate, et elle est d'autant plus violente que celte insulTisance est plus mai-quée, c'est-à-dire que le nombre ûe» concurrents est plus élevé. Il en est tout autrement si les individus qui coexistent sont d'espèces ou de variétés diflêrentes. Gomme ils ne se nourrissent pas de la même manière et ne mènent pas le même genre de vie, ils ne se gênent pas mutuel- lement; ce qui fait prospérer les uns est sans valeur pour les autres. Les occasions do conflits diminuent donc avec les occa- sions de rencontre, et cela d'autant plus (jue ces espèces ou var'iètés sont pins distantes les unes des autres. « Ainsi, dit Darwin, dans une région peu étendue, ouverte à l'immigration et où, par conséciuent, la lutte d'individu à individu doit être 1res vive, on remarque loiijoui's une liés gramlc diversité clans les espèces qui riiabilent. J'ai trouvé qu'uiie surface gazonnée <le trois pieds sur quatre, qui avait été exposée pendant de lon- gues années aux mômes conditions de vie, nourrissait vingt espèces de plantes aiipai'teniinl à dix-huit genres et à huit ordres, ce qui montre combien ces plantes dilTéraient les unes des autres (^). » Tout le monde, d'ailleurs, a remarqué que, dans un même champ, à côté des céréales, il peut pousser un très grand nombre de mauvaises herbes. Les animaux, eux aussi, se tirent d'autant plus facilement de la lutte qu'ils ditrèrent davantage. On trouve sur un chêne jusqu'à deux cents espèces d'insectes qui n'ont les unes avec les autres que des relations de bon voisinage. Les uns se nourrissent des fruits de l'arbre, les autres des feuilles, d'autres de Técorce et dos racines. « Il serait, dit Ilaeckel, absolument impossible qu'un pareil nombre d'individus vécût sur cet arbre, si tous appartenaient à la même espèce, si tous, par exemple, vivaient aux dépens de Técorce ou seulement des feuilles (-). » De même encore, à l'intérieur de l'organisme, ce qui adoucit la concurrence entre les ditîérents tissus, c'est qu'ils se nourrissent de substances dilTérentes.
Les hommes subissent la même loi. Dans une même ville, les professions différentes peuvent coexister sans être obligées de se nuire réciproquement, car elles poursuivent des objets différents. Le soldat recherche la gloire militaire, le prêtre l'autorité morale, l'homme d'État le pouvoir, l'industriel la richesse, le savant la renommée scientifique; cliacun d'eux peut donc atteindre son but sans empêcher les autres d'atteindre le leur. 11 en est encore ainsi même quand les fondions sont moins éloignées les unes des autres. Le médecin oculiste ne fait pas concurrence à celui qui soigne les maladies mentales, ni le cordonnier au cli.ipt'Iiei', ni le maron à l'ébéniste, ni le physicien au cliimisle, etc. Coinino {^) Histoire de la Ci'éjtlou naliirelU', '240 ils rendent des services différents, ils peuvent les rendre paral- lèlement.
Cependant, plus les fonctions se rapprochent, plus il y a entre elles de points de contact, plus, par conséquent, elles sont expo- sées à se combattre. Comme, dans ce cas, elles satisfont par des moyens différents des besoins semblables, il est inévitable qu'elles cherchent plus ou moins à empiéter les unes sur les autres. Jamais le magistrat ne concourt avec l'industriel; mais le bras- seur et le vigneron, le drapier et le fabricant de soieries, le poète et le musicien s'efforcent souvent de se supplanter mutuellement. Quant à ceux qui s'acquittent exactement de la même fonction, ils ne peuvent prospérer qu'au détriment les uns des autres. Si donc on se représente les différentes fonctions sous la forme d'un faisceau ramifié, issu d'une souche commune, la lutte est h son minimum entre les points extrêmes, tandis qu'elle augmente régulièrement à mesure qu'on se rapproche du centre. Il en est ainsi non pas seulement à l'intérieur de chaque ville, mais dans toute retendue de la société. Les professions similaires situées sur les différents points du territoire se font une concurrence d'autant plus vive qu'elles sont plus semblables, pourvu que la difficulté des communications et des transports ne restreigne pas le cercle de leur action.
Cela posé, il est aisé de comprendre que toute condensation de la masse sociale, surtout si elle est accompagnée d'un accrois- sement de la population, détermine nécessairement des progrès de la division du travail.
En effet, représentons-nous un centre industriel qui alimente d'un produit spécial une certaine région du pays. Le développe- ment qu'il est susceptible d'atteindre est doublement limité, d'abord par l'étendue des besoins qu'il s'agit de satisfaire ou. comme on dit, par l'étendue du marché, ensuite par la puissance des moyens de production dont il dispose. Normalement, il ne produit pas plus qu'il ne faut, encore bien moins produit-il plus qu'il ne peut. Mais, s'il lui est impossible de dépasser la limite qui est ainsi marquée, il s'elïorce de l'alleindie; car il est dans la nature d'une force de développer toute son énergie tant que rien ne vient Tarrèter. Une fois parvenu à ce point, il est adapté à ses conditions d'existence; il se trouve dans une position d'équilibre qui no peut changer si rien ne change.
Mais voici qu'une région, jusqu'alors indépendante de ce centre, y est reliée par une voie de communication qui supprime partiellement la dislance. Du même coup, une des barrières qui arrêtaient son essor s'abaisse ou du moins recule; le marché s'étend, il y a maintenant plus de besoins à satisfaire. Sans doute, si toutes les entreprises particulières qu'il comprend avaient déjà réalisé le maximum de production qu'elles peuvent atteindre, comme elles ne sauraient s'étendre davantage, les choses resteraient en l'état. Seulement, une telle condition est tout idéale. En réalité, il y a toujours un nombre plus ou moins grand d'entreprises qui ne sont pas arrivées à leur limite et qui ont par conséquent de la vitesse pour aller plus loin. Comme un espace vide leur est ouvert, elles cherchent nécessairement à s'y répandre et à le remplir. Si elles y rencontrent des entre- prises semblables et qui sont en état de leur résister, les secondes contiennent les premières, elles se limitent mutuellement et, par suite, leurs rapports mutuels ne sont pas changés. Il y a sans doute plus de concurrents; mais, comme ils se partagent un marché plus vaste, la part de chacun des deux camps reste la même. Mais s'il en est qui présentent quelque infériorité, elles devront nécessairement céder le terrain qu'elles occupaient jusque-lcà et où elles ne peuvent plus se maintenir dans les con- ditions nouvelles où la lutte s'engage. Elles n'ont plus alors d'autre alternative que de disparaître ou de se transformer, et cette transformation doit nécessairement aboutir à une spéciali- sation nouvelle. Car si, au lieu de créer immédiatement une spécialité de plus, les plus faibles préféraient adopter une autre profession, mais qui existait déjà, il leur faudrait entrer en con- currence avec ceux qui l'ont exercée jusqu'alors. La lutte ne serait donc plus close, mais seulement déplacée, et elle produi- rait sur un autre point ses conséquences. Finalement, il faudrait bien qu'il y eût quelque part ou une élimination, ou une nou- velle dilïérenciation. Il n'est pas néce.ssaire d'ajouter que, si la société compte effectivement plus de membres en même temps qu'ils sont plus rapprocbés les uns des autres, la lutte est encore plus ardente et la spécialisation qui en résulte plus rapide et plus complète.
En d'autres termes, dans la mesure où la constitution sociale est segmentaire, cbaque segment a ses organes propres qui sont comme protégés et tenus à distance des organes semblables par les cloisons qui séparent les différents segments. Mais, à mesure que ces cloisons s'effacent, il est inévitable que les organes simi- laires s'atteignent, entrent en lutte et s'efforcent de se substituer les uns aux; autres. Or, de quelque manière que se fasse cette substitution, il ne peut manquer d'en résulter quelque progrès dans la voie de la spécialisation. Car d'une part, l'organe seg- mentaire qui triomphe, si l'on peut ainsi parler, ne peut suffire à la tâche plus vaste qui lui incombe désormais que par une 1)1 us grande division du travail, et d'autre part, les vaincus ne peuvent se maintenir qu'en se consacrant à une partie seulement de la fonction totale qu'ils remplissaient jusqu'alors. Le petit patron devient contremaître, le petit marchand devient em- ployé, etc. Cette part peut d'ailleurs être plus ou moins considé- rable suivant que rinfériorité est plus ou moins marquée. Il arrive même que la fonction primitive se dissocie simplement en deux fractions d'égale importance. Au lieu d'entrer ou de rester en concurrence, deux, entreprises semblables retrouvent l'équilibre en se partageant leur tâche commune; au lieu de se subordonner l'une à l'autre, elles se coordonnent. Mais, dans tous les cas, il y a appaiiiion de spécialités nouvelles.
Quoique les exemples qui précèdent soient suitout empruntés à la vie économi(iue, cette explication s'applique à toutes les fonctions sociales indistinctement. Le travail scientifique, aiiislique,elo.,ne se divise pas iKune autre luaniùre ni pour d'autres raisons. C'est encore en vertu des miMnes causes «lue, comme nous Tavons vu, l'appareil régulateur cenlial absorbe en lui les organes régulateurs locaux et les réduit au rôle d'auxiliaires spéciaux.
De tous ces changements résulto-l-il un accroissement du bonheur moyen? On ne voit pas à quelle cause il sérail du. I/intensité plus grande de la lutte implique de nouveaux et pénibles efforts qui ne sont pas de naluie à rendre les hommes plus heureux. Tout se passe mécaniquement. Une rupture d'équilibre dans la masse sociale suscite des conflits qui ne peu- vent être résolus que par une division du ti-avail plus développée: tel est le moteur du progrès. Quant aux circonstances extérieures, aux combinaisons variées de l'hérédité, comme les déclivités du terrain détei'minent la direction d'un courant, mais ne le créent pas, elles marquent le sens dans lequel se fait la spécialisation là où elle est nécessaire, mais ne la nécessitent pas. Les dillé- i-ences individuelles qu'elles produisent resteraient à Tétai de virtualité si, pour faire face à des difficultés nouvelles, nous n'étions contraints de les mettre en saillie et de les développer.
La division du travail est donc un résultat de la lutte pour la vie; mais elle en est un dénouement adouci. Grâce à elle, en effet, les rivaux ne sont pas obligés de s'éliminer mutuellement, mais peuvent coexister les uns à côlé des autres. Aussi, à me- sure qu'elle se développe, elle fournit à un plus grand nomlu-e d"iu(lividus (jui, dins des sociétés plus homogènes, seraient condamnés à disparaître, les moyens de se maintenir et de sur- vivre. Chez beaucoup de peuples inférieurs, tout organisme mal venu devait fatalement périr, car il n'était utilisable pour aucune fonction. Parfois, la loi, devançant et consacrant en quehjue sorte les résultats de la sélection naluivlle, condamnait à mort les nouveau-nés inlirmes ou f;iibl"S,, etAri^loto lui-méni(M') 300 Livnii: ti. — causi-s kt conditions.
trouvait cet usage naturel. Il en est tout autrement dans les sociétés plus avancées. Un individu cliétif peut trouver dans les cadres complexes de notre organisation sociale une place où il lui est possible de rendre des services. S'il n'est faible que de corps et si son cerveau est sain, il se consacrera aux travaux de cabinet, aux fonctions spéculatives. Si c'est son cerveau qui est débile, « il devra, sans doute, renoncer à atTronter la grande concurrence intellectuelle; mais la société a dans les alvéoles secondaires de sa ruche des places assez petites qui l'empêchent d'être éliminé ('). » De même, chez les peuplades primitives, l'ennemi vaincu est mis à mort; là où les fonctions industrielles sont séparées des fonctions militaires^ il subsiste à côté du vain- queur en qualité d'esclave.
Il y a bien quelques circonstances où des fonctions différentes entrent en concurrence. Ainsi, dans l'organisme individuel, à la suite d'un jeûne prolongé, le système nerveux se nourrit aux dépens des autres organes, et le même phénomène se produit si l'activité cérébrale prend un développement trop considérable. 11 en est de même dans la société. En temps de famine ou de crise économique, les fonctions vitales sont obligées, pour se maintenir, de prendre leurs subsistances aux fonctions moins essentielles. Les indusli-ies de luxe périclitent, et les portions de la fortune publique qui servaient à les entretenir sont absorbées par les industries d'alimentation ou d'objets de première nécessité. Ou bien encore il peut airiver qu'un organisme parvienne à un degré d'activité anormal, dispropoi'lionné aux besoins, et que, pour subvenir aux dépenses causées par ce développement exa- géré, il lui faille prendre sur la part qui retient aux autres. Par exemple, il y a des sociétés où il y a trop de fonctionnaires, ou trop de soldats, ou trop d'officiers, ou trop d'intermédiaires, ou trop de prêtres, etc.; les autres professions souffrent de celte liypertrophie. Mais tous ces cas sont pathologiques; ils sont dns (I) lioiiliiM', Vie (lis Sociélrs, 4.").
à ce que la luilillioii do l'organisme ne se lait pas réguliéremeul un à ce (jne réiiuilibre lonclionnel est rompu.
Mais une objection se présente à Tcsprit.
Une industrie ne peut vivre que si elle répond à quelque besoin. Une fonction ne peut se spécialiser que si cette spéciali- .>alion correspond à quelque besoin de la société. Or, toute spé- cialisation nouvelle a pour résultat d'augmenter et d'améliorer la production. Si cet avantage n'est pas la raison d'être de la division du travail, c'en est la conséquence nécessaire. Par conséquent, un progrés ne peut s'établir d'une manière durable que si les individus ressentent réellement le besoin de produits plus abondants ou de meilleure qualité. Tant que l'industrie des transports n'était pas constituée, chacun se déplaçait avec les moyens dont il disposait et on était fait à cet état de choses. Pourtant, pour qu'elle ait pu devenir une spécialité, il a fallu que les hommes cessassent de se contenter de ce qui leur avait suflî jusqu'alors et devinssent plus exigeants. Mais d'où peu- vent venir ces exigences nouvelles?