Elles sont un elïet de cette même cause qui délei'mine les progrés de la division du travail. Nous venons de voir en elTet qu'ils sont dus à l'ardeur plus grande de la lutte. Or, une lutte plus violente ne va pas sans un plus grand déploiement de forces et, par conséquent, sans de plus grandes fatigues. Mais, pour que la vie se maintienne, il faut toujours que la réjiaralion soit proportionnée à la dépense; c'est pourquoi les aliments qui jusqu'alors suffisaient à restaurer l'équilibre organique sont désormais insuffisants. Il faut une nouriiture plus abondante et plus choisie. C'est ainsi que le paysan, dont le travail est moins épuisant que celui de l'ouvrier des villes, se soutient tout aussi bien quoi(iue avec une alimentation plus pauvre. Celui-ci ne peut se contenter d'une nourriture végétale, et encore, même dans ces conditions, a-t-il bien du mal à compenser le déficit qirun travail intense el continu creuse chaque jour dans le budget de son organisme (')• D'autre pari;, c'est surlout le système nerveux central qui supporte tous ces frais (2); car il faut s'ingénier pour trouver des moyens de soutenir la lutte, pour créer des spécialités nou- velles, pour les acclimater, etc. D'une manière générale, plus le milieu est sujet au changement, plus la part de l'intelligence dans la vie devient grande; car elle seule peut retrouver les conditions nouvelles d'un équilibre qui se rompt sans cesse, et le restaurer. La vie cérébrale se développe donc en môme temps que la concurrence devient plus vive, et dans la même mesure. On constate ces progrès parallèles non pas seulement chez l'élite, mais dans toutes les classes de la société. Sur ce point encore, il n'y a qu'à comparer Touvrier avec l'agriculteur; c'est un fait connu que le premier est beaucoup plus intelligent malgré le caractère machinal des tâches auxquelles il est souvent consacré. D'ailleurs, ce n'est pas sans raison que les maladies mentales marchent du même pas que la civilisation, ni qu'elles sévissent dans les villes de préférence aux campagnes, et dans les grandes villes plus que dans les petites (^). Or, un cerveau plus volumi- neux et plus délicat a d'autres exigences qu'un encéphale plus grossier. Des peines ou des privations que celui-ci ne sentait môme pas ébranlent douloureusement celui-là. Pour la même raison, il faut des excitants moins simples pour alfecter agréable- ment cet organe, une fois qu'il s'est allinô, el il en faut davan- tage, parce qu'il s'est en même temps développé. Enfin, plus que tous les autres, les besoins proprement intellectuels s'ac- croissent ('*); des explications grossières ne peuvent plus satis- faire des esprits plus exercés. On réclame des clartés nouvelles (!) Y. Bordier, op. cit., IGG et suiv.
(') Viré, Dégénérescence et CyiminuHlc, 8K.
{^)N. -àvl. Aliénatio)i tncntale, dans le Diclionnalre encyclopédique des Sciences médicales.
(') Co liôveloppiiinent de la vie piopreincnt intellectuelle ou scicnlifique a encore une autre cause que nous verrons au chapitre suivant.
et la science entretient ces aspirations en même temps qu'elle les satisfait.
Tous ces changements sont donc prodiiils niôcaniiiuement par lies causes nécessaires. Si notre intelligence et notre sensibilité se développent et s'aiguisent, c'est que nous les exerçons davan- tage; et si nous les exerçons plus, c'est que nous y sommes contraints par la violence plus grande de la lutte que nous avons à soutenir. Voilà comment, sans l'avoir voulu, l'humanilé se trouve apte à recevoir une culture jilus intense et plus variée.
Cependant, si un autre facteur n'intervenait, cette simple prédisposition ne saurait susciter elle-même les moyens de se satisfaire; car elle ne constitue qu'une aptitude à jouir et, sui- vant la remarque de M. Bain, « de simples aptitudes à jouir ne provoquent pas nécessairement le désir. Nous pouvons être cons- titués de manière à prendre du plaisir à cultiver la musique, la peinture, la science, et cependant à ne pas le désirer, si on nous en a toujours empêchés (•). » Même quand nous sommes poussés vers un objet par une impulsion héréditaire et très forte, nous ne pouvons le désirer qu'après être entrés en rapports avec lui. L'adolescent qui n'a jamais entendu parler des relations sexuelles ni des joies qu'elles procurent, peut bien éprouver un malaise vague et indôfmissable; il peut avoir la sensation que (jnelquc chose lui manque, mais il ne sait pas quoi et, par conséquent, n'a pas de désirs sexuels proprement dits; aussi ces aspirations indé- terminées peuvent-elles assez facilement dévier de leurs lins natu- relles et de leur direction normale. Mais, au moment même où l'homme est en état de goûter ces jouissances nouvelles et les appelle même inconsciemment, il les trouve à sa portée, parce que la division du travail s'est en même temps développée et qu'elle les lui fournit. Sans (lu'il y ait à cela la moindre har- monie préétablie, ces deux ordres de faits se rencontrent, tout sinijjicnionl parce qu'ils sont des efTets d'une même cause.
(*) Émotions et Volonté, 41'J.
304 LlVr.K II. — CAUSES ET CONDITIONS, Voici coinme on peut concevoir que se fait celte rencontre. L'atlrait de la nouveauté suffirait déjà à pousser Tliomme à expérimenter ces plaisirs. Il y est même d'autant plus naturel- lement porté que la richesse et la complexité plus grandes de ces excitants lui font trouver plus médiocres ceux dont il s'était jusqu'alors contenté. 11 peut d'ailleurs s'y adapter mentalement avant d'en avoir fait l'essai; et comme en réalité ils correspon- dent aux changements qui se sont faits dans sa constitution, il pressent qu'il s'en trouvera bien. L'expérience vient ensuite confirmer ces pressentiments; les besoins qui sommeillaient .s'éveillent, se déterminent, prennent conscience d'eux-mêmes et s'organisent. Ce n'est pas à dire toutefois que cet ajustement soit, dans tous les cas, aussi parfait; que chaque produit nou- veau, dû à de nouveaux progrés de la division du travail, cor- responde toujours à un besoin réel de notre nature. Il est au contraire vraisemblable qu'assez souvent les besoins se contrac- tent seulement parce qu'on a pris l'habitude de l'objet auquel ils se rapportent. Cet objet n'était ni nécessaire ni utile; mais il s'est trouvé qu'on en a fait plusieurs fois l'expérience, et on s'y €st si bien fait qu'on ne peut plus s'en passer. Les harmonies qui résultent de causes toutes mécaniques ne peuvent jamais être qu'imparfaites et approchées; mais elles sont suffiantes pour maintenir l'ordre en général. C'est ce qui arrive à la division du travail. Les progrés qu'elle fait sont, non pas dans tous les cas, mais généralement, en harmonie avec les changements qui .se font chez l'homme, et c'est ce qui leur permet de durer.
Mais, encore une fois, nous ne sommes pas pour cela plus heureux. Sans doute, une fois que ces besoins sont excités, ils ne peuvent rester en souiïrance sans qu'il y ait douleur. Mais notre bonheur n'est pas plus grand parce qu'ils sont excités. Le point de repère par rapport auquel nous mesurions l'intensité relative de nos plaisirs est déplacé; il en résulte un bouleverse- ment de toute la graduation. Mais ce déclassement des plaisirs n'implique pas un accroissement. Parce que le milieu n'est plus le même, nous avons dû changer et ces changements en ont déterminé d'antres dans notre manière d'être heureux; mais (]ui dit changements ne dit pas nécessairement progrès. On voit combien la division du travail nous apparaît sous un aulie aspect qu'aux économistes. Pour eux, elle consiste essentielle- ment à produire davantage. Pour nous, cette productivité plus grande est seulement une conséquence nécessaire, un contre-coup du phénomène. Si nous nous spécialisons, ce n'est pas pour produire plus, mais c'est pour pouvoir vivre dans les conditions nouvelles d'existence qm nous sont faites.
IV Un corollaire de tout ce qui précède, c'est que la division du travail ne peut s'effectuer qu'entre les membres d'une société déjà constituée.
En effet, quand la concurrence oppose des individus isolés et étrangers les uns aux autres, elle ne peut que les sépai-er davan- tage. S'ils disposent librement de l'espace, ils se fuiront; s'ils ne peuvent sortir de limites déterminées, ils se différencieront, mais de manière à devenir encore plus indépendants les uns des autres. On ne peut citer aucun cas où des relations de pure hostilité se soient, sans l'intervention d'aucun autre facteur, transformées en relations sociales. Aussi, comme onlie les individus d'une môme espèce animale ou végétale il n'y a géné- ralement aucun lien-, la guerre qu'ils se font n'a-t-elle d'autre résultat que de les diversifier, de donner naissance à des variétés dissemblables et qui s'écartent toujours plus les unes dos auti-es. C'est cette disjonction progressive que Darwin a appelée la loi de la divergence des caractères. Or, la division du travail unit en môme temps qu'elle oppose; elle fait converger les activités qu'elle dilTérencie; elle rapproche ceux qu'elle sépare. Puis- 30(î MVIU' II. — r.AUSKS KT CONDITIONS.
que la concurrence ne peut pas avoir déterminé ce rapproche- ment, il faut bien qu'il ait préexisté; il faut que les individus entre lesquels la lutte s'engage soient déjà solidaires et le sentent, c'est-à-dire appartiennent à une même société. C'est pounjuoi là où ce sentiment de solidarité est trop faible pour résister à l'inlluenco dispersive de la concurrence, celle-ci en- gendre de tout autres effets que la division du travail. Dans les pays où l'existence est trop difTicile par suite de l'extrême den- sité de la population, les habitants, au lieu de se spécialiser, se retirent définitivement ou provisoirement de la société; ils émigrent dans d'autres contrées.
Il suffit, d'ailleurs, de se représenter ce qu'est la division du li-avail pour comprendre qu'il n'en peut être autrement. Elle consiste en effet dans le partage de fonctions jusque-là com- munes. Mais ce pai-tage ne peut être exécuté d'après un plan préconçu; on ne peut dire par avance où doit se trouver la ligne de démarcation entre les lâches, une fois qu'elles seront sépa- rées; car elle n'est pas marquée avec une telle évidence dans la nature des choses, mais dépend au contraire d'une multitude de circonstances. Il faut donc que la division se fasse d'elle-même et progressivement. Par conséquent, pour que, dans ces condi- tions, une fonction puisse se partager en deux fractions exacte- ment complémentaires, comme l'exige la nature de la division du travail, il est indispensable que les deux parties qui se spé- cialisent soient, jiendant tout le temps que dure cette dissocia- lion, en communication constante; il n'y a pas d'autre moyen pour que l'une reçoive tout le mouvement (pie l'autre abandonne et (ju'elles s'adaptent l'une à l'autre. Or, de -même (|u'une colonie animale dont tous les membres sont en continuité de tissu constitue un individu, tout agrégat d'individus, qui sont en contact continu, forme une société. La division du travail ne peut donc se produire qu'au sein d'une société préexistante. Par là, nous n'entendons pas dire tout simplement que les indi- vidus doivent adhérer matériellement les uns aux autres; mais il faut oncore qu'il y ail entre eux des liens moraux. D'abord, la continuité matéi'ielle, à elle seule, donne naissance à des liens de ce genre pourvu qu'elle soit durable: mais, de plus, ils sont directement néce.^^saires. Si les rapports qui com- mencent à s'établir dans la période des tâtonnements n'étaient soumis à aucune règle, si aucun pouvoir ne modérait le conflit des intérêts individuels, ce serait un chaos d'où ne pourrait sortir aucun ordre nouveau. On imagine, il est vrai, que tout se passe alors en conventions privées et librement débattues; il semble donc que toute action sociale soit absente. Mais on oublie que les contrats ne sont possibles que là où il existe déjà une réglementation juridiiiue et, par consé(iuent, une société.
C'est donc à tort qu'on a vu parfois dans la division du travail le fait fondamental de toute vie sociale. Le travail ne se partage pas entre individus indépendants et déjà dilïérenciés (jui se réunissent et.s'associent pour mettre en commun leurs diffé- rentes aptitudes. Car ce serait un miracle que des différences, ainsi nées au hasard des circonstances, pussent se raccorder aussi exactement de manière à former un tout cohérent. lîien loin qu'elles précèdent la vie collective, elles en dérivent. Elles ne peuvent se produire qu'au sein d'une société et sous la pression de sentiments et de besoins sociaux; c'est ce qui fait qu'elles sont e.ssentiellement harmoniques. Il y a donc une vie sociale en dehors de toute division de travail, mais que celle-ci suppose. C'est en elTet ce que nous avons directement établi en faisant voir qu'il y a des sociétés dont la cohé.sion est essen- tiellement due à la communauté des croyances et des sentiments, et que c'est de ces sociétés que sont sorties celles dont la division du travail assure l'unité. Les conclusions du livre précédent et celles auxquelles nous venons (r.niJVLM- peuvent donc servir à se contrôler et à se conhrmer mutuellement. La division du travail physiologi(|uc est elle-même soumise à cette loi: elle n'apparait jamais iiu'au sein de ma.sses polycellulaires qui sont déjà douées d'une certaine cohésion.
Pour nombre de théoriciens, c'est une vérité par soi-même évidente que toute société consiste essentiellement dans une coopération. ^ Une société, au sens scientifique du mot, dit M. Spencer, n'existe que lorsqu'à la juxtaposition des indi- vidus s'ajoute la coopération (^). » Nous venons de voir que ce prétendu axiome est le contre-pied de la véi'ité. Il est au con- traire évident, comme le dit Auguste Comte, « que la coopé- ration, bien loin d'avoir pu produire la société, en suppose nécessairement le préalable établissement spontané (-). » Ce qui rapproche les hommes, ce sont des causes mécaniques et des forces impulsives comme rafTinité du sang, rattachement h un même sol, le culte des ancêtres, la communauté des habi- tudes, etc. C'est seulement quand le groupe s'est formé sur ces bases que la coopération s'y organise.
Encore, la seule qui soit possible dans le principe est-elle tel- lement intermittente et faible que la vie sociale, si elle n'avait pas d'autre source, serait elle-même sans force et sans conti- nuité. A plus forte raison, la coopération complexe qui résulte de la division du travail est-elle un phénomène ultérieur et dérivé. Elle résulte de mouvements intestinaux qui se développent au sein de la masse, quand celle-ci est constituée. Il est vrai qu'une foisqu'elleestapparue, elle resserre lesliens sociauxetfait de la société une individualité plus parfaite. Mais cette intégra- tion en suppose une autre qu'elle remplace. Pour que les unités sociales puissent se différencier, il faut d'abord qu'elles se soient attirées et groupées en vertu des ressemblances qu'elles présen- tent. Ce procédé de formation s'observe, non pas seulement aux origines, mais à chaque stade de révolution. Nous savons en effet que les sociétés supérieures résultent de la réunion de sociétés inférieures du même type: il faut d'abord que ces der- nières soient confondues au sein d'une seule et môme conscience collective pour que le processus do différenciation puisse comi^) Sociolorjir, iir, 3:ii.
(}) Cours de l'Inlos. poslt., IV, 'rl\.
mencer ou recommencer. C'est ainsi que les organismes plus complexes se forment par la répétition d'organismes plus simples, semblables entre eux, qui ne se dilïérencient «prune fois associés. En un mut, Tassociation et la coopération sont deux faits dis- tincts, et si le second, quand il est développé, réagit sur le pre- mier et le transforme, si les sociétés humaines deviennent de plus en plus des groupes de coopéraleurs, la dualité des deux phénomènes ne s"évanouit pas pour cela.
Si cette vérité importante a été méconnue par les utilitaires, c"est une erreur qui lient à la manière dont ils conçoivent la genèse de la société. Ils supposent à Torigine des individus isolés et indépendants, qui, par suite, ne peuvent entrer en rela lions que pour coopérer; car ils n"ont pas d'autre raison pour franchir l'intervalle vide qui les sépare et pour s'associer. Mais cette théorie, si répandue, postule une véritahle création ex ni kilo.
Elle consiste en elïet à déduire la société de l'individu; or, rien de ce que nous connaissons ne nous autorise à croire à la possibilité d'une pareille génération spontanée. De l'aveu de M. Spencer, pour tiue la société puisse se former dans cette hypothèse, il faut que les unités primitives «passent de l'élat d'indépendance parfaite à celui de dépendance mutuelle » ('). Mais (|u'est-ce qui peut les avoir déterminées à une si complète transformation? La perspective des avantages qu'offre la vie sociale? Mais ils sont compensés et au delà par îa perte de l'in- dépendance; car, pour des êtres qui sont nés pour une vie libre '■t solitaire, un pareil sacrifice est le plus intolérable. Ajoutez à • ela que, dans les premiers types sociaux, il est aussi absolu que possible, car nulle part l'individu n'est plus complètement absorbé dans le groupe. Commcnl riiuiiime, s'il était né indivi- dualiste, comme on le suppose, aurait-il pu se résigner à une existence ([iii froisse aussi violemment son penchant fonda- 310 LIVRE II. — CAUSES ET CONDITIONS.
mental? Combien rulililé problématiijue de la coopéralion devait lui paraître pâle cà côté d'une telle déchéance! D'individualités autonomes comme celles qu'on imagine il ne peut donc rien sortir que d'individuel, et, par conséquent, la coopération elle- même, qui est un fait social soumis à des règles sociales, n'en peut pas naître. C'est ainsi que le psychologue qui commence à s'enfermer dans son moi n'en peut plus sortir pour retrouver le non-moi.
La vie collective n'est pas née de la vie individuelle, mais c'est au contraire la seconde qui est née de la première. C'est à cette condition seulement que l'on peut s'expliquer comment l'individualité personnelle des unités sociales a pu se former et grandir sans désagréger la société. En effet, comme dans ce cas elle s'élabore au sein d'un milieu social préexistant, elle en porte nécessairement la marque; elle se constitue de manière à ne pas ruiner cet oidre collectif dont elle est solidaire; elle y reste adaptée tout en s'en détachant. Elle n'a l'ien d'antisocial parce qu'elle est un produit de la société. Ce n'est pas la personnalité absolue de la monade, qui se suITit ta soi-même et pourrait se passer du reste du monde, mais celle d'un organe ou d'une partie d'organe qui a sa fonction déterminée, mais ne peut, sans courir des chances de mort, se séparer du reste de l'organisme. Dans ces conditions, la coopération devient non seulement possible, mais nécessaire. Les utilitaires renversent donc Tordre naturel des faits et rien n'est moins surprenant que celte interversion; c'est une illusti-alion particulière de cette vérité générale que ce ((ui est premier dans la connaissance est dernier dans la réalité. Précisément parce que la coopération est le fait le plus récent, c'est elle qui frappe tout d'abord le regard. Si donc on s'en lient aux apparences, comme l'ait le sens commun, il est inévitable qu'on y voie le fait primaire de la vie morale et sociale.
Mais, si elle n'est pas toute la morale, il ne faut pas davantage la mettre en deliors de la morale, comme font certains mora- lislcs. Tout comme les utilitaires, ces idéalistes la font consister exclusivement dans un svsléme de rapports économiques, d'ar- rangements privés dent Pégoïsme est le seul ressort. En réalité, la vie morale circule à travers toutes les relations qui la consti- tuent, puisqu'elle ne serait pas possible si des sentiments sociaux, et par conséquent moraux, ne présidaient à son élaboration.
On objectera la division internationale du travail; il semble évident que, dans ce cas du moins, les individus entre lesquels le travail se parlage n'appartiennent pas à la même société. Mais il faut se rappeler qu'un groupe peut, tout en gardant son indi- vidualité, être enveloppé par un autre, plus vaste et qui en contient plusieurs du même genre. On peut affirmer qu'une fonction économique ou autre ne peut se diviser entre deux sociétés que si celles-ci participent à quelques égards à une même vie commune et, par conséquent, appartiennent à une même société. Supposez, en elTet, que ces deux consciences collectives ne soient pas par quelque point fondues ensemble, on ne voit pas comment les deu.x agrégats pourraient avoir le contact continu qui est nécessaire ni, par suite, comment l'un d'eux pourrait abandonner au second Tune de ses fonctions. Pour qu'un peuple so laisse pénétrer par un autre, il faut (lu'il ail cessé de s'enfermer dans un patriotisme exclusif et qu'il en ail appris un autre, plus compréliensif.
Au reste, on peut directement observer ce rapport des faits dans l'exemple le plus frappant de division internationale du trav.iil ([ue nous ollre l'iiistoire. On peut dire, en elTet, qu'elle ne s'est jamais vraiment produite qu'en Europe et de notre temps. Or, c'est à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci qu'a commencé à se former une conscience commune des sociétés européennes. * Il y a, dit.M. Sorol, un iiiéjiigé (huit il importe de se défaire. C'est de se représenter l'Europe de l'ancien régime comme une société d'Etats régulièrement constituée, où chacun conformait sa conduite à des principes reconnus de tous, où le respect du droit établi gouveinait les liansaclions el dictait les traités, où la bonne foi en dirigeait l'exécution, oîi le sentiment de la solidarité des monarchies assurait avec le main- tien de Tordre public la durée des engagements contractés par les princes...Une Europe où les droits de chacun résultent des devoirs de tous était quelque chose de si étranger au\ hommes d'état de l'ancien régime qu'il fallut une guerre d'un quart de siècle, la plus formidable qu'on eût encore vue, pour leur en imposer la notion et leur en démontrer la nécessité. La tentative que l'on fit au congrès de Vienne et dans les congrès qui suivirent pour donner à l'Europe une organisation élémentaire fut un progrès, et non un retour vers le passé ('). » Si cependant, dans certains cas, des peuples qui ne tiennent ensemble par aucun lien, qui même parfois se regardent comme ennemis ('^), échangent entre eux des produits d'une manière plus ou moins régulière, il faut ne voir dans ces faits que de simples rapports de mutualisme qui n dni rien de commun avec la divi- sion du travail (^). Car, parce que deux organismes dilïérents se trouvent avoir des propriétés qui s'ajustent utilement, il ne s'ensuit pas qu'il y ait entre eux un partage de fonctions ('*).
(') LEurope et la Révolution française, l, 9 et; 10.
(^) V. Kulischer, De*' Handcl auf den prUnïtiven Cidturstufen (Ztsch. /'. Voelkcrjtaycholoyie, X, 1877, p. 378), et Schrader, Linguistisc/i-lilsto- rische Forscitungen zur Haudelsgeschichle. loua, 1886.
(') Il est vrai que le mulualisine se pioduit yéin'ialement enlrc individus d'espèces dilî'éi'entes, mais le phénomène reste identique, alors mènu' qu'il a lieu entre individus de même espèce. (V. sur le nuitualisme Kspinas, Sociétés animales, et Giraud, Les Sociétés chez les animaux.)
(*) Nous rappelons en terminant que nous avons seulement étudié dans ce chapitre comment il se fait qu'en liénéral la division du travail va de plus en plus en progressant, et nous avons dit les causes déterminantes de ce progrès. Mais il peut très bien se faiie que dans une société (;n particulier une certaine division du travail et, notamment, la division du travail économique, soit très développée quoique le type segmentaire y soit encore assez fortement pro- noncé. Il semble bien que c'est le cas de l'Angleterre. La grande industrie, le grand commerce paraissent y être aussi développés que.sur le continent, (luoiijue le système alvéolaii'e y soit encore très mar(iué, comme le prouvent ft l'autonomie de la vie locale et l'autorité qui y conserve la tradition. (La valeur symptomatiqiie de ce dernier fait s(!ra déterminée dans le «'hapitre suivant.)
C'est qu'en ellet la division du travail étant un phénomène dérivé et secon CIÎ.VPITKF. ni LKS FACTEURS SKCOXD AIRES L INUIiTi:R>riN\TION l'HOGRESSIVE DE LA GONSCIICNCE COMMUNE ET SES CAUSES