la plus uniforme dans la série des générations antérieures, du moins dans colles qui snnl assez prnriies pour faire sentir ellicacemenl leur action. C'est grâce à celte constance qu'il acquiert une fixité qui en fait le centre de gravité de l'influence hérédi- taire. Les caractères qui le constituent sont ceux qui ont le plus do résistance, qui tendent à se transmettre avec le plus de force et de précision; ceux au contraire qui s'en écartent ne survivent que dans un état d'indétermination d'autant plus grande que l'écart est plus considérable. Yuilà pourquoi les déviations qui se produisent ne sont jamais que passagères et ne parviennent môme à se maintenir pour un temps que d'une manière très imparfaite.
Toutefois, cette explication même, d'ailleurs un peu différente de celle qu'a proposée M. Galton lui-même, permet de conjec- turer que sa loi, pour être parfaitement exacte, aurait besoin (l'être légèrement rectifiée. En effet, le type moyen de nos ascendants ne se confond avec celui de notre génération que dans la mesure où la vie moyenne n'a pas changé. Or, en fait, des variations se produisent d'une génération à l'autre qui entraînent des changements dans la constitution du type moyen. Si les faits recueillis par M. Galton semblent néanmoins confirmer sa loi telle qu'il l'a formulée, c'est qu'il ne l'a guère vérifiée que pour des caractères pliysi(iues qui sont relativement immuables, comme la taille ou la couleur des yeux. Mais si l'on observait d'après la même méthode d'autres propriétés, soit organiques, soit psychiques, il est certain qu'on s'apercevrait des efi'ets de l'évo- lution. Par consè(iucnt, à jtarler à la rigueur, les caractères dont le degré de tiansmissibilitô est maximum ne sont pas ceux dont l'ensemble constitue le type moyen d'une génération donnée, mais ceux que Ton obtiendrait en i)renant la moyenne entre les types moyens des générations successives. Sans cette i-ectificalion, d'ailleurs, on ne saurait s'expliquer comment la moyenne du gi'oupe peut progresser; car si l'on prend à la lettre la propo- sition de M. Galton, les sociétés seraient toujours et invincible- ment ramenées au même niveau puisque le type moyen de deux générations, même éloignées l'une de l'autre, serait identique.
3G4 LIV1U-: II. — CAUSES et conuihons.
Or, bien loin que celle idenlilé soil la loi, on voil, au contraire, même des caraclères physiques aussi simples que la taille moyenne ou la couleur moyenne des yeux changer peu à peu, quoique très lentement (^). La vérité, c'est que, s'il se produit dans le milieu des changements qui durent, les modifications organiques et psychiques qui en résultent finissent par se fixer et s'intégrer dans le type moyen qui évolue. Les variations qui s'y produisent chemin faisant ne sauraient donc avoir le même degré de transmissibilité que les éléments qui s'y répètent cons- tamment.
Le type moyen résulte de la superposition des types indivi- duels et exprime ce qu'ils ont le plus en commun. Par consé- quent, les traits dont il est formé sont d'autant plus définis qu'ils se répètent plus identiquement chez les différents membres du groupe; car, quand cette identité est complète, ils s'y retrouvent intégralement avec tous leurs caractères et jusque dans leurs nuances. Au contraire, quand ils varient d"un individu à Faulre, comme les points par où ils coïncident sont plus rares, ce qui en subsiste dans le type moyen se réduit à des linéaments d'autant plus généraux que les différences sont plus grandes. Or, nous savons que les dissemblances individuelles vont en semulLipliant, c'est-à-dire que les éléments constitutifs du type moyen se diver- sifient davantage. Ce type lui-même doit donc comprendre moins de traits déterminés et cela d'autant {ilus que la société est plus différenciée. L'homme moyen prend une physionomie de moins en moins nette et accusée, un aspect plus schématique. C'est une abstraction de plus en plus difficile à fixer et à délimiter. D'autre part, plus les sociétés appartiennent à une espèce élevée, plus elles évoluent rapidement, puisque la tradition devient plus souple, comme nous l'avons établi. Le type moyen change donc d'une génération à l'autre. Par conséquent, le type doublement composé qui l'ésulte de la superposition de tous ces t\pes moyens est encore plus abslrail nue chacun d'eux et le devient toujours davantage. Puisque donc c'est riiérédité de ce type qui constitue l'hérédilé normale, on voit que, selon le mot de M. Perrier, les conditions de celte dernière se modifient profon- dément. Sans doute, cela ne veut pas dire qu'elle transmette moins de choses d'une manière absolue; car si les individus présentent plus de caractères dissemblables, ils présentent aussi plus de caractères. Mais ce qu'elle transmet consiste de plus en plus en des prédispositions indéterminées, en des façons générales de sentir et de penser qui peuvent se spécialiser de mille manières dilTérentes. Ce n'est plus comme autrefois des mécanismes complets, exactement agencés en vue de fins spéciales, mais des tendances très vagues qui n'engagent pas définitivement l'avenir. L'héritage n'est pas devenu moins riche, mais il n'est plus tout entier en biens liquides. La plupart des valeurs dont il est composé ne sont pas encore réalisées, et tout dépend de l'usage qui en sera fait.
Cette flexibilité plus grande des caractères héréditaires n'est pas due seulement à leur état d'indétermination, mais à rèbran- lement qu'ils ont reçu par suite des changements par lesquels ils ont passé. On sait en effet qu'un type est d'autant plus instable qu'il a déjà subi plus de déviations. « Parfois, dit M. de Quatrefages, les moindres causes transforment rapidement ces organismes devenus pour ainsi dire instables. Le bœuf suisse, transporté en Lombardie, devient un bœuf lombard en deux générations. Deux générations suffisent aussi pour que nos abeilles de Bourgogne, petites et brunes, deviennent dans la Bresse grosses et jaunes (^). » Pour toutes ces raisons, l'hérédité laisse toujours plus de champ aux combinaisons nouvelles. Non seulement il y a un nombre croissant de choses sur lesquelles elle n'a pas prise, mais les propriétés dont elle assure la conti- nuité deviennent plus plastiques. L'individu est donc moins (') Art. Races in Diclionnaire encijclupL'diqiie das sciences nicdicak'S, fortement enchaîné à son passé; il lui est plus facile de s'adapter aux circonstances nouvelles qui se produisent et les progrès de la division du travail deviennent ainsi plus aisés et plus rapides (*).
(') Ce qu'il paraît y avoir de plus solide dans les théories de Weismanu pourrait servir à confirmer ce qui précède. Sans doute il n'est pas prouvé (pie, comme le soutient ce savant, les variations individuelles soient radi- calement intransmissibles par l'hérédité. Mais il semble bien avoir fortement établi que le type normalement transmissible est, non le type individuel, mais le type générique, qui a pour substrat organique, en quelque sorte, les éléi^ients reproducteurs; et que ce type n'est pas aussi facilement atteint qu'on l'a parfois supposé par les variations individuelles. (Y. Weismann, Essais sur Vhérédltc; trad. franc., I^aris, 1892, notamment le troisième Essai,— et Bail, Hérédité et Exercice; trad. franc., Paris, 1891.) Il en résulte que plus ce type est indéterminé et plastique, plus aussi le facteur individuel gagne de terrain.
A un autre point de vue encore, ces théories nous intéressent. Une des conclusions de notre travail auxquelles nous attachons le plus d'importance est cette idée que les phénomènes sociaux dérivent de causes sociales et non da causes psychologiques; que le type collectif n'est pas la simple générali- sation d'un type individuel, mais qu'au contiaire celui-ci est né de celui-là- Dans un autre ordre de faits, Weismann démontre de même que la race n'est pas un simple prolongement de l'individu; que le type spécifique, au point de vue physiologique et anatomique, n'est pas un type individuel qui s'est per- pétué dans le temps, mais qu'il a son évolution propre, que le second s'est détaché du premier, loin d'en être la source. Sa doctrine est, comme la nôtre, à ce qu'il nous semble, une protestation contre les théories simplistes qui réduisent le composé au simple, le tout à la partie, la société ou la race l'individu.
CHAPITRE V CONSÉQUENCES DE CE QUI PRÉCÈDE Ce qui précède nous permet de mieux comprendre la manière dont la division du travail fonctionne dans la société.
A ce point de vue, la division du travail social se distingue de la division du travail physiologique par un caractère essentiel. Dans l'organisme, chaque cellule a son rôle défini et ne peut en changer. Dans la société, les tâches n"ont jamais été réparties d'une manière aussi immuable. Là même où les cadres de l'or- ganisation sont le plus rigides, l'individu peut se mouvoir à l'in- térieur de celui où le sort l'a fixé, avec une certaine liberté. Dans la Rome primitive, le plébéien pouvait librement entre- prendre toutes les fonctions qui n'étaient pas exclusivement réservées aux patriciens: dans l'Inde même, les carrières attri- buées à chaque caste avaient une suffisante généralité (}) poui- laisser la place à un certain choix. Dans tout pays, si Tennemi s'est emparé de la capitale^ c'est-à-dire du cerveau même de la nation, la vie sociale n'est pas suspendue pour cela, mais, au bout d'un temps relativement court, une autre ville se trouve en état de remplir cette fonction complexe à laquelle pourtant i-ien ne l'avait préparée.
A mesure que le travail se divise davantage, cette souplesse et (,) Lois du Manon, I, 87-Ui.
;j()3 LIVRE II. — CAUSliS ET CO.Min IONS, celte liberté deviennent plus grandes. On voit le même individu s'élever des occupations les plus humbles aux plus importantes. Le principe d'après lequel tous les emplois sont également accessibles à tous les citoyens ne se serait pas généralisé à ce point s'il ne recevait des applications constantes. Ce qui est plus fréquent encore, c'est qu'un travailleur quitte sa carrière pour la carrière voisine. Alors que l'activité scientifique n'était pas spécialisée, le savant, embrassant à peu près toute la science, ne pouvait guère changer de fonction, car il lui eût fallu renoncer à la science elle-même. Aujourd'hui, il arrive souvent qu'il se consacre successivement à des sciences différentes, qu'il passe de la cbiniie à la biologie, de la physiologie à la psychologie, de la psychologie à la sociologie. Celte aptitude à prendre succes- sivement des formes très diverses n'est nulle part aussi sensible que dans le monde économique. Comme rien n'est plus variable que les goûls et les besoins auxquels répondent ces fondions, il faut que le commerce et l'industrie se tiennent dans un per- pétuel état d'équilibre instable, afin de pouvoir se plier à tous les changements qui se produisent dans la demande. Tandis qu'au- trefois l'immobilité était l'état presque naturel du capital, que la loi même empêchait qu'il se mobilisât trop aisément, aujourd'bui on peut à peine le suivre à travers toutes ses transformations, tant est grande la rapidité avec laquelle il s'engage dans uno entreprise, s'en relire pour se reposer ailleurs où il ne se fixe que pour quelques instants. Aussi faut -il que les travailleurs se tiennent prêts à le suivre et, par conséquent, à servir dans des emplois différents.
La nature des causes dont dépend la division du travail social explique ce caractère. Si le rôle de chaque cellule est lï\é d'une manière immuable, c'est qu'il lui est imposé par sa naissance; elle est emprisonnée dans un système d'habitudes héréditaires qui lui marquent sa voie et dont elle ne peut se défaire. Elle ne peut môme les modifier sensiblement, parce qu'elles ont affecté trop profondément la substance dont elle est formée. Sa strucliire prédétermine sa vie. Nous venons de voir qu'il n'en est pas de même dans la société. L'individu n'est pas voué par ses origines à une carrière spéciale; sa constitution congénitale ne le prédestine pas nécessairement à un rôle unique en le rendant incapable de tout autre, mais il ne reçoit de riiérôdité que des prédispositions très générales, partant très souples, et qui peuvent pi-endre des formes différentes.
Il est vrai qu'il les détermine lui-même par l'usage qu'il en fait. Comme il lui faut engager ses facultés dans des fonctions particu- lières et les spécialiser, il est obligé de soumettre à une culture plus intensive celles qui sont plus immédiatement requises pour son emploi et laisser les autres s'atropliier en partie. C'est ainsi qu'il ne peut développer au delà d'un certain point son cerveau sans perdre une partie de sa force musculaire ou de sa puissance reproductrice; qu'il ne peut surexciter ses facultés d'analyse et de réflexion sans affaiblir l'énergie de sa volonté et la vivacité de ses sentiments^ ni prendre l'habitude de l'observation sans perdre celle de la dialectique. De plus, par la force même des choses, celle de ses facultés qu'il intensifie au détriment des autres est nécessitée à prendre des formes définies, dont elle devient peu à peu prisonnière. Elle contracte l'habitude de cer- taines pratiques, d'un fonctionnement déterminé, qu'il devient d'autant plus difficile de changer qu'il dure depuis plus longtemps. Mais, comme cette spécialisation résulte d'efforts purement indi- viduels, elle n'a ni la fixité, ni la rigidité que seule peut produire une longue hérédité. Ces pratiques sont plus souples parce qu'elles sont d'une plus récente origine. Comme c'est l'individu qui s'y est engagé, il peut s'en dégager, se reprendre pour en •contracter de nouvelles. Il peut même réveiller des facultés •engourdies par un sommeil prolongé, ranimer leur vitalité, les remettre au premier plan, quoique, à vrai dire, cette sorte de résurrection soit déjà plus difficile.
On est tenté, au premier abord, de voir dans ces faits des phénomènes de régression ou la preuve d'une certaine infériorité, 370 LIVIŒ II. — CAUSES ET CONDITIONS.
(oui au moins l'état transitoire d'un être inachevé en voie de formation. En efîet, c'est surtout chez les animaux inférieurs que les difTérentes parties de l'agrégat peuvent aussi facilement chan- ger de fonction et se substituer les unes aux autres. Au contraire, à mesure que l'organisation se perfectionne, il leur devient de plus en plus impossible de sortir du rôle qui leur est assigné. On est ainsi conduit à se demander si un jour ne viendra pas où la société prendra une forme plus arrêtée, où chaque organe, chaque individu aura une fonction définie et n'en changera plus. C"élait, à ce qu'il semble, la pensée de Comte ('); c'est certaine- ment celle de M. Spencer ('-). L'induction pourtant est préci- pitée; car ce phénomène de substitution n'est pas spécial aux èlrcs très simples, mais on l'observe également aux degrés les plus élevés de la hiérarchie, et notamment dans les organes supérieurs des organismes supérieurs. Ainsi, « les troubles consé- cutifs à l'ablation de certains domaines de l'écorce cérébrale disparaissent très souvent après un laps de temps plus ou moins long. Ce phénomène peut seulement être expliqué par la suppo- .silion suivante: d'autres éléments remplissent par suppléance la fonction des éléments supprimés. Ce qui implique que les éléments suppléants sont exercés à de nouvelles fonctions...Un élément qui, lors des rapports normaux de conduction, effectue une sensation visuelle, devient, grâce à un changement de condi- tions, facteur d'une sensation tactile, d'une sensation musculaire ou de l'innervation motrice. IJien j)lus, on est presque obligé de supposer que, si le réseau central des filets nerveux a le pouvoir de transmettre des phénomènes de diverses natures à un seul et même élément, cet élément sera en état de réunir dans son intérieur une pluralité de fonctions différentes ('). » C'est ainsi encore que les nerfs moteurs peuvent devenir centri- pètes et que les nerfs sensibles se transforment en centri- (') Cours de pliil. posit., VI, 505.
OSociol, II,. 57.
fuges (1). Enfin, si une nouvelle répartilion de toutes ces lunctions peut s'elTectiier quand les conditions de transmission sont modifiées, il y a lieu de présumer, d'après M. Wundt, que, « même à Tétat normal, il se présente des oscillations ou variations qui dépendent du développement variable des indi- C'est qu'en efi'et une spécialisation rigide n'est pas nécessai- rement une marque de supériorité. Bien loin qu'elle soit bonne en toutes circonstances, il y a souvent intérêt à ce que l'organe ne soit pas figé dans son rôle. Sans doute, une fixité même très gi'ande est utile là où le milieu lui-même est fixe; c'est le cas, par exemple, des fonctions nutritives dans l'organisme individuel. Elles ne sont pas sujettes à de grands changements pour un même type organique; par conséquent, il n'y a pas d'inconvé- nient, mais tout intérêt, à ce qu'elles prennent une forme défini- tivement arrêtée. Voilà pourquoi le polype, dont le tissu interne et le tissu externe se remplacent l'un l'autre avec tant de facilité, est moins bien armé pour la lutte que les animaux plus élevés chez qui cette substitution est toujours incomplète et presque impossible. Mais il en est tout autrement quand les circonstances dont dépend l'organe changent souvent: alors il faut changer soi-même ou périr. C'est ce qui arrive aux fonctions complexes et qui nous adaptent à des milieux complexes. Ces derniers en elïet, à cause de leur complexité même, sont essentiellement instables: il s'y produit sans cesse quelque rupture d'équilibre, quelque nouveauté. Pour y rester adaptée, il faut donc que la fonction, elle aussi, soit toujours prête à changer, à se plier aux situations nouvelles. Or, de tous les milieux qui existent, il n'en est pas de plus complexe que le milieu social; il est donc tout naturel que la spécialisation des fonctions sociales ne soit pas définitive comme celle des fonctions biologiques, et puisque cette com- (1) Voir 1 expérience de Kiihnc el de Paul Bert, rapportée par Wundt.
plexité augmente à mesure que le travail se divise davantage, cette élasticité devient toujours plus grande. Sans doute, elle est toujours enfermée dans des limites déterminées, mais qui recu- lent de plus en plus.
En déllnitive, ce qu'atteste cette flexibilité relative et toujours croissante, c'est que la fonction devient de plus en plus indépen- dante de l'organe. En efl"el, rien n'immobilise une fonction comme d'être liée à une structure trop délinie; car, de tous les arrange- ments, il n'en est pas de plus stable ni qui s'oppose davantage aux cbangements. Une structure, ce n'est pas seulement une certaine manière d'agir; c'est une manière d'être qui nécessite une cer- taine manière d'agir. Elle implique non seulement une certaine façon de vibrer, particulière aux molécules, mais un arrange- ment de ces dernières qui rend presque impossible tout autre mode de vibrations. Si donc la fonction prend plus de sou- plesse, c'est qu'elle soutient un rapport moins étroit avec la forme de l'organe; c'est que le lien entre ces deux termes de- vient plus lâche.
On observe en effet que ce relâchement se produit à mesure que les sociétés et leurs fondions deviennent plus complexes. Dans les sociétés inférieures, où les tâches sont générales et simples, les différentes classes qui en sont chargées se distinguent les unes des autres par des caractères morphologiques; en d'au- tres termes, chaque organe se distingue des autres anatomique- ment. Comme cluique caste, chaque couche de la population a sa manière de se nourrir, de se vêtij-, etc., et ces dilïérences de régime entraînent des différences physiques. «Les chefs fidjiens sont de grande taille, bien faits et fortement musclés; les gens de rang inférieur offrent le spectacle d'une maigreur qui provient d'un travail écrasant et d'une alimentation chétive. Aux îles Sandwich, les chefs sont grands et vigoureux et leur extéiieur l'emporte tellement sur celui du bas peuple qu'on les dirait de race différente. Ellis, confirmant le récit de Cook, dit que les chefs tahïliens sont, presque sans exce])tion, aussi au-dessus du paysan par la force pliysiqiio qu'ils le sont par le rang et les richesses. Erskine remarque une diiïérence analogue chez les naturels des iles Tonga ('). « Au contraire, dans les sociétés supérieures, ces contrastes disparaissent. Bien des faits tendent à prouver que les hommes voués aux. différentes fonctions sociales se distinguent moins qu'autrefois les uns dos autres par la forme de leur corps, par leiii-s traits ou leur tournure. On se pique même de n'avoir pas l'air de son métier. Si, suivant le vœu de M. Tarde, la statistique et l'anthropométrie s'appli- quaient ta déterminer avec plus de précision les caractères cons- titutifs des divers types professionnels, on constaterait vraisem- hlablementqu'ils différent moins que par le passé, surtout si l'on tient compte de la dillérenciation [ilus grande des fonctions.
Un fait qui confirme celte présomption, c'est que l'usage des costumes professionnels tombe de plus en plus en désuétude. En effet, quoique les costumes aient assurément servi à rendre sen- sibles des différences fonctionnelles, on ne saurait voir dans ce rôle leur unique raison d'être, puisqu'ils disparaissent à mesure que les fondions sociales se difféi-encient davantage. Ils doivent donc correspondre à des dissemblances d'une autre nature. Si d'ailleurs, avant l'institution de celte pratique, les hommes des différentes classes n'avaient déjà présenté des dilTérencessomati- ques apparentes, on ne voit pas comment ils auraient eu l'idée de se distinguer de celte manière. Ces marques extérieures d'origine conventionnelle ont dû n'être inventées qu'à l'imita- tion de marques extérieures d'origine naturelle. Le costume ne nous semble pas être autre chose que le type professionnel qui, pour se manifester même à travers les vêtements, les marque de son empreinte et les différencie à son image. C'en est comme le prolongement. C'est surtout évident pour ces distinctions qui jouent le même rôle que le costume et viennent certainement des mêmes causes, comme l'habitude de porlei' la barbe coupée {*) Spencer, Social., III, 'lOfi.
374 LIVItE II. — CALISIÎS ET CONDITIONS.
de telle ou telle manière, oq de ne pas la porter du tout, ou d'avoir les cheveux ras ou longs, etc. Ce sont des traits mêmes du type professionnel qui, après s'être produits et constitués spontanément, se reproduisent par voie d'imitation et artificiel- lement. La diversité des costumes symbolise donc avant tout des di.Térences morphologiques; par conséquent, s"ils disparaissent, c'est que ces différences s'elïacent. Si les membres des diverses professions n'éprouvent plus le besoin de se distinguer les uns des autres par des signes visibles, c'est que celte distinction ne correspond plus à rien dans la réalité. Pourtant, les dissemblances fonctionnelles ne font que devenir plus nombreuses et plus pro- noncées; c'est donc que les types morphologiques se nivellent. Cela ne veut certainement pas dire que tous les cerveaux sont indifféremment aptes à toutes les fonctions, mais que leur indif- férence fonctionnelle, tout en restant limitée, devient plus grande. Oi', cet affranchissement de la fonction, loin d'être une mar- que d'infériorité, prouve seulement qu'elle devient plus com- plexe. Car s il est plus difficile aux éléments constitutifs des tissus de s'arranger de manière à l'incarner et, par conséquent, à la retenir et à l'emprisonner, c'est parce qu'elle est faite d'agencements trop savants et trop délicats. On peut même se demander si, à partir d'un certain degré de complexité, elle ne leur échappe pas définitivement, si elle ne finit pas par déborder tellement l'organe qu'il est impossible à celui-ci de la résorber complète- ment. Qu'en fait elle soit indépendante de la forme du substrat, c'est une vérité depuis longtemps établie par les naturalistes; seulement, quand elle est générale et simple, elle ne peut pas rester longtemps dans cet état de liberté, parce que l'organe se l'assimile facilement et, du même coup, l'enchaîne. Mais il n'y a pas de raison de supposer que cette puissance d'assimilation soit indéfinie. Tout fait piésumer au contraire que, à partir d'un certain moment, la disproportion devient toujours plus grande entre la simplicité des arrangements moléculaires et la com- plexité des arrangements fonctionnels. Le lien entre les seconds