SigPhi · Emile Durkheim

De la division du travail social (1893)

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Tout d'abord, ils s'affranchissent de plus en plus du joug de l'organisme. L'animal est placé presque exclusivement sous la dépendance du milieu physique; sa constitution biologique pré- détermine son existence. L'homme, au contraire, dépend de causes sociales. Sans doute, l'animal forme aussi des sociétés; mais, comme elles sont très restreintes, la vie collective y est très simple; elle y est en même temps stationnaire parce que l'équilibre de si petites sociétés est nécessairement stable. Pour ces deux raisons, elle se fixe facilement dans l'organisme; elle n'y a pas seulement ses racines, elle s'y incarne tout entière au point de perdre ses caractères propres. Elle fonctionne grâce à un système d'instincts, de réflexes qui ne sont pas essentiellement distincts de ceux qui assurent le fonctionnement de la vie organi- que. Ils présentent, il est vrai, cette particularité qu'ils adaptent l'individu au milieu social et non au milieu physique, qu'ils ont pour causes des événements de la vie commune; cependant, ils ne sont pas d'une autre nature que ceux qui déterminent dans certains cas, sans éducation préalable, les mouvements néces- saires au vol et à la marche. Il en est tout autrement chez l'homme parce que les sociétés qu'il forme sont beaucoup plus vastes; même les plus petites que l'on connaisse dépassent en étendue la plupart des sociétés animales. Étant plus complexes, elles sont aussi plus changeantes, et ces deux causes réunies font que la vie sociale dans l'humanité ne se fige pas sous une forme 25 386 LIVRE II. — CAUSES ET CONDITIONS.

biologique. Là même où elle est le plus simple, elle garde sa spécificilé. Il y a toujours des croyances et des pratiques qui sont communes aux hommes sans être inscrites dans leurs tissus. Mais ce caractère s'accuse davantage à mesure que la matière et que la densité sociales s'accroissent. Plus il y a d'associés et plus ils réagissent les uns sur les autres, plus aussi le produit de ces réactions déborde l'organisme. L'homme se trouve ainsi placé sous l'empire de causes siii generis dont la part relative dans la constitution de la nature humaine devient toujours plus consi- dérable.

Il y a plus: l'influence de ce facteur n'augmente pas seulement en valeur relative, mais en valeur absolue. La même cause qui accroît l'importance du milieu collectif, ébranle le milieu orga- nique de manière à le rendre plus accessible à l'action des causes sociales et à l'y subordonner. Parce qu'il y a plus d'indi- vidus qui vivent ensemble, la vie commune est plus riche et plus variée; mais, pour que cette variété soit possible, il faut que le type organique soit moins défini afin de pouvoir se diversifier. Nous avons vu en effet que les tendances et les aptitudes trans- mises par l'hérédité devenaient toujours plus générales et plus indéterminées, plus réfractaires par conséquent à se prendre sous forme d'instincts. Il se produit ainsi un phénomène qui est exactement l'inverse de celui que l'on observe aux débuts de l'évolution. Chez les animaux, c'est l'organisme qui s'assimile- les faits sociaux et, les dépouillant de leur |nature spéciale, les- transforme en faits biologiques. La vie sociale se matérialise.. Dans riiumanité, au contraire, et surtout dans les sociétés supé- rieures, ce sont les causes sociales qui se substituent aux causes organiques. C'est l'organisme qui se spiritualise.

Par suite de ce changement de dépendance, l'individu se transforme. Comme celte activité qui surexcite l'action spéciale des causes sociales ne peut pas se fixer dans Torganisme, une vie nouvelle, sui generis elle aussi, se surajoute à celle du corps. Plus libre, plus complexe, plus indépendante des organes qui la.

CHAPITRE V. — CONSÉQUEiNCES DE CE QUI PRÉCÈDE. 387 supportent, les caractères qui la distinguent s'accusent toujours davantage à mesure qu'elle progresse et se consolide. On recon- naît à celle description les traits essentiels de la vie psychique. Sans doule, il serait exagéré de dire que la vie psychique ne commence qu'avec les sociétés; mais il est certain qu'elle ne prend de l'extension que quand les sociétés se développent. Voilà pourquoi, comme on Ta souvent remarqué, les progrès de la conscience sont en raison inverse de ceux de l'instinct. Quoi qu'on en ail dit, ce n"est pas la première qui dissout le second; rinslinct, produit d'expériences accumulées pendant des géné- rations, a une trop grande force de résistance pour s'évanouir par cela seul qu'il devient conscient. La vérité, c'est que la conscience n'envahit que les terrains que l'instinct a cessé d'oc- cuper ou bien ceux où il ne peut pas s'établir. Ce n'est pas elle qui le fait reculer; elle ne fait que remplir l'espace qu'il laisse libre. D'autre part, s'il régresse au lieu de s'étendre à mesure que s'étend la vie générale, la cause en est dans l'importance plus grande du facteur social. Ainsi, la grande différence qui sépare l'homme de l'animal, à savoir le plus grand développement de sa vie psychique, se ramène à celle-ci: sa plus grande sociabilité. Pour comprendre pourquoi les fonctions psychiques ont été portées, dès les premiers pas de l'espèce humaine, à un degré de perfectionnement inconnu des espèces animales, il faudrait d'abord savoir comment il se fait que les hommes, au lieu de vivre solitairement ou en petites bandes, se sont mis à former des sociétés plus étendues. Si, pour reprendre la définition clas- sique, l'homme est un animal raisonnable, c'est qu'il est un animal sociable, ou du moins infiniment plus sociable que les autres animaux (').

Ce n'est pas tout. Tant que les sociétés n'atteignent pas cer- taines dimensions ni un certain degré de concentration, la seule (t) La dùrniition de M. de Quatrefagcs ([ui l'ait de l'iioiiime un animal reli- gieux est uti cas particulier de la précédente; car la relij,Mosité de l'hoinnie est une cuiiséqueuce do sou émineute sociabilité. — V. supra, p. 182 et suiv.

388 LIVRK H. — CAUSES ET CONDITIONS, vie psycllique qui soil vraiment développée est celle qui e>l commune à tous les membres du groupe, qui se retrouve iden- tique chez chacun. Mais à mesure que les sociétés deviennent plus vastes et surtout plus condensées, une vie psychique d'un genre nouveau apparaît. Les diversités individuelles, d'abord perdues et confondues dans la masse des similitudes sociales, s'en dégagent, prennent du relief et se multiplient. Une multi- tude de choses qui restaient en dehors des consciences parce qu'elles n'afleclaient pas l'être collectif, deviennent objets de représentations. Tandis que les individus n'agissaient qu'en- traînés les uns par les autre-, sauf les cas où leur conduite était déterminée par des besoins physiques, chacun d'eux devient une source d'activité spontanée. Les personnalités particulières se constituent, prennent conscience d'elles-mêmes, et cependant cet accroissement de la vie psychique de l'individu n'alïaiblit pas celle de la société, mais ne fait que la transformer. Elle devient plus libre, plus étendue, et, comme en définitive elle n'a pas d'autres substrats que les consciences individuelles, celles-ci s'étendent, se compliquent et s'assouplissent par contre-coup.

Ainsi, la cause qui a suscité les dilïérences qui séparent l'homme des animaux est aussi celle qui l'a contraint à s'élever ' au-dessus de lui-même. La distance toujours plus grande qu'il y a entre le sauvage et le civilisé ne vient pas d'une autre source. Si de la sensibilité confuse de l'origine la faculté d'idéation s'est peu à peu dégagée; si l'homme a appris à former des concepts et à formuler des lois; si son esprit a embi-assé dos poi'tions de plus en plus étendues de l'espace et du temps; si, non content de retenir le passé, il a de plus en plus empiété sur l'avenir; si ses émotions et ses tendances, d'abord simples et peu nombreuses, se sont multipliées et diversifiées, c'est parce que le milieu social a changé sans intci-ruption. En effet, à moins que ces transfor- mations ne soient nées de rien, elles ne peuvent avoir eu pour causes que des transformations correspondantes des milieux ambiants. Or, l'homme ne dépend que de trois sortes de milieux: Torganisme, le monde extérieui', la société. Si Von fait abstrac- tion des variations accidentelles dues aux combinaisons de l'hé- rédité, — et leur rôle dans le progrès luimain n'est certainement pas très considérable, — l'ûrganisme ne se modilie pas spontané- ment; il faut qu'il y soit lui-môme contraint par quelque cause externe. Quant au monde physique, depuis les commencements de l'histoire il est resté sensiblement le même, si du moins on i>e tient pas compte des nouveautés qui sont d'origine sociale(i). Par conséquent, il n'y a que la société qui ait assez changé pour pouvoir expliquer les changements parallèles de la nature indi- viduelle.

Il n'y a donc pas de témérité à affirmer dés maintenant que, quelques progrès que fasse la psycho-physiologie, elle ne pourra jamais représenter qu'une fraction de la psychologie, puis(]ue la majeure partie des phénomènes psychiques ne dérivent pas de causes organiques. C'est ce qu'ont compris les philosophes spiri- tualistes, et le grand service qu'ils ont rendu à la science a été de combattre toutes les doctrines qui réduisent la vie psychique à n'être qu'une eftlorescence de la vie physique. Ils avaient le très juste sentiment que la première, dans ses manifestations les plus hautes, est beaucoup trop libre et trop complexe pour n'être (ju'un prolongement de la seconde. Seulement, de ce qu'elle esl en pai'lie indépendante de l'oi-ganisme, il ne s'ensuit pas qu'elle ne dépende d'aucune cause naturelle et qu'il faille la mettre en dehors de la nature. Mais tous ces faits dont on ne peut trouver l'explication dans la constitution des tissus dérivent des pro- priétés du milieu social: c'est du moins une hypothèse qui tii-e de ce qui précède une très grande vraisemblance. Or, le règne social n'est pas moins naturel que le règne organique. Par con- séquent, de ce qu'il y a une vaste région de la conscience dont la genèse est inintelligible par la seule psycho-pliysiologie, on ne doit pas conclure qu'elle s'est formée toute seule et qu'elle (') transformations du sol, (Jus cours treau, par l'art des ngricultiMirs, dos ingénieurs, etc.

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est, par suite, réfractaire à l'investigation scientifique, mais seulement qu'elle relève d'une autre science positive qu'on pourrait appeler la socio-psychologie. Les phénomènes qui en constitueraient la matière sont en efïet de nature mixte; ils ont les mêmes caractères essentiels que les autres faits psychiques, mais ils proviennent de causes sociales.

Il ne faut donc pas, avec M. Spencer, présenter la vie sociale comme une simple résultante des natures individuelles, puis- qu'au contraire c'est plutôt cellesci qui résultent de celle-là. Les faits sociaux ne sont pas le simple développement des faits psychiques, mais les seconds ne sont en grande partie que le prolongement des premiers à l'intérieur des consciences. Cette proposition est fort importante, car le point de vue contraire expose à chaque instant le sociologue à prendre la cause pour l'effet, et réciproquement. Par exemple, si, comme il est arrivé souvent, on voit dans Torganisation de la famille l'expression logiquement nécessaire de sentiments humains inhérents à toute conscience, on renverse Tordre réel des faits; tout au contraire, c'est l'organisation sociale des rapports de parenté qui a déter- miné les sentiments respectifs des parents et des enfants. Ceux-ci eussent été tout autres si la structure sociale avait été difTérenle, et la preuve, c'est qu'en elïet l'amour paternel est inconnu dans une multitude de sociétés ('). On pourrait citer bien d'autres exemples de la même erreur (-j. Sans doute, c'est une vérité évidente qu'il n'y a rien dans la vie sociale (jui ne soit dans les consciences individuelles; seulement, presque tout ce qui se trouve dans ces dernières vient de la société. La majeure partie de nos états de conscience ne se seraient pas produits chez des (1) C'est lo cas dos sociétés où régne la famille maternelle.

(2) Pour n'en citer qu'un exemple, c'est le cas de la religion que l'on a expliquée par des mouvements de la sensibilité individuelle, alors que ces mouvements ne sont que le prolongement chez l'individu des états sociaux qui donnent naissance aux religions. Nous avons donné quelques développc- monls sur ce point dans un article de la Revue plillosophvjne, Etudes de science sociale, juin I8<S(J.

CIlAniP.F: V. — CONSÉQUENCES DE CE QUI PHÉCÈDE. 391 êlres isolés et se seraient produits tout autrement chez des êtres groupés d'une autre manièic. Ils dérivent donc, non de la nature psychologique de l'homme en général, mais de la façon dont les hommes une fois associés s'alïectent mutuellement, suivant qu'ils sont plus ou moins nomhi'eux, plus ou moins rapprochés. Produits de la vie en groupe, c'est la nature du groupe qui seule les peut expliquer. Bien entendu, ils ne seraient pas possihles si les constitutions individuelles ne s'y prêtaient; mais celles-ci en sont seulement les conditions lointaines, non les causes déter- minantes. M. Spencer compare quelque part (>) l'œuvre du sociologue au calcul du mathématicien qui, de la forme d'un certain nomhre de boulets, déduit la manière dont ils doivent ^tre combinés pour se tenir en équilibre. La comparaison est inexacte et ne s'applique pas aux faits sociaux. Ici, c'est bien plutôt la forme du tout qui détermine celle des parties. La société ne trouve pas toutes faites dans les consciences les bases sur lesquelles elle repose; elle se les fait à elle-même {-).

(1) Introduction à la science sociale, cli. I.

(-) En voilà assez, pensons-nous, pour répondre à ceux qui croient prouver que tout est individuel dans la vie sociale, parce que la société n'est faite que (["individus. Sans doute, elle n'a pas d'autre substrat; mais parce que les indi- vidus forment une société, des piiénomènes nouveaux se produisent qui ont pour cause l'association et qui, réagissant sur les consciences individuelles, les forment en grande partie. Voilà [)Ourquoi, quoique la société ne soit rien sans les individus, chacun d'eux est beaucoup plus un pi'oduit de la société qu'il n'en est l'auteur.

LIVRE III LES FORMES ANORMALES LIVRE III Les Formes anormales CHAPITRE I LA DIVISION DU TRAVAIL ANOMIQUE Jusqu'ici, nous n'avons étudié la division du travail que comme un phénomène normal; mais, comme tous les faits sociaux el, plus généralement, comme tous les faits biologiques, elle présente des foi-mes pathologiques qu'il est nécessaire d'analyser. Si, normalement, la division du travail produit la solidarité sociale, il arrive cependant qu'elle a des résultats tout différents ou même opposés. Or il importe de rechercher ce qui la fait ainsi dévier de sa direction naturelle; car, tant qu'il n'est pas établi que ces cas sont exceptionnels, la division du travail pourrait être soupçonnée de les impliquer logi(|nement. D'ailleurs, l'étude des formes déviées nous permettra de mieux déterminer les conditions d'existence de l'état normal. Quand nous connaîtrons les circonstances dans lesquelles la division du travail cesse d'engendrer la solidarité, nous saurons mieux ce qui est nécessaire pour qu'elle ait tout son effet. La pathologie, ici comme ailleurs, est un précieux auxiliaire de la physiologie.

On pourrait être tenté de ranger parmi les formes ii-régulières 396 LIVRE 111. — FORMES ANORMALES.

de la division du travail la profession du criminel et les autres professions nuisibles. Elles sont la négation même de la soli- darité, et pourtant elles sont constituées par autant d'activités spéciales. Mais, à parler exactexTient, il n'y a pas ici division du travail, mais différenciation pure et simple, et les deux termes demandent ta n'être pas confondus. C'est ainsi que le cancer, les tubercules accroissent la diversité des tissus organiijues sans qu'il soit possible d"y voir une spécialisation nouvelle des fonc- tions biologiques ('). Dans tous ces cas, il n'y a pas partage d'une fonction commune: mais, au sein de l'organisme, soit individuel, soit social, il s'en forme un auli-e qui cberclie à vivre aux dépens du premier. 11 n'y a même pas de fonction du tout; car une manièi-e d'agir ne méi'ite ce nom que si elle concourt avec d'autres à renlrelien de la vie générale. Cette question ne rentre donc pas dans le cadre de notre reclierche.

Nous ramènerons à trois types les formes exceptionnelles du phénomène que nous étudions. Ce n'est pas qu'il ne puisse y en avoir d'autres; mais celles dont nous allons parler sont les plus générales et les plus graves.

Un premier cas de ce genre nous est fourni par les crises industrielles ou commerciales, par les faillites qui sont autant de ruptures partielles de la solidarité organique; elles témoignent en ellel que, sur certains points de l'organisme, certaines fonctions sociales ne sont pas ajustées les unes aux autres. Or, à mesure que le travail se divise davantage, ces phénomènes semblent devenir (') C'pst uno distinction que ne fait pas M. Spencor; il semble que pour lui les deux termes soient synonymes. Cependant la dilléronciation qui désintègre (eancei', inicndji!, criminel) est Ijien dilli'rente ile celle (jui concentre les i'oices vitales (division du travail).

CHAPITRE I. — DIVISION DU TIIAVAII. ANOMIOUE. 397 plus fréquents, au moins dans certains cas. De 18'to à 18G9, les faillites ont augmenté en France de 70 0/0(i). Cependant on ne saurait attribuer ce fait à raccroissemont de la vie économique; car les entreprises se sont beaucoup plutôt concentrées qu'elles ne se sont multipliées.

L'antagonisme du travail et du capital est un autre exemple, plus frappant, du même phénomène. A mesure que les fonctions industrielles se spécialisent davantage, la lutte devient plus vive, bien loin que la solidarité augmente. Au moyen âge, Pouvrier vil partout à côté de son maitre, paitngeant ses travaux « dans la même boutique, sur le même établi « {'). Tous deux faisaient partie de la même corporation et menaient la même existence. « L'un et rautre étaient presque égaux: quiconque avait fait son apprentissage pouvait, du moins dans beaucoup de métiers, s'établir s'il avait de quoi (3).. Aussi les connits étaient-ils tout à fait exceptionnels. A partir du xv« siècle les choses commen- cèrent cà changer. « Le corps de métier n'est plus un asile commun; c^est la possession exclusive des maitresqui y décident seuls de toutes choses...Dès lors, une démarcation profonde s'établit entre les maîtres et les compagnons. Ceux-ci formèrent pour ainsi dire un ordre à part; ils eurent leurs habitudes, leur- régies, leurs associations indépendantes (*). » Une fois que cette séparation fut elTectuée, les querelles devinrent nombreuses « Dès que les compagnons croyaient avoir à se plaindi-e, ils se mettaient en grève ou frappaient d'interdit une ville, un patron et tous étaient tenus d'obéir au mot d'ordi-e...La puissance de l'association donnait aux ouvriers le moyen de lutter à armes égales contre leurs patrons O.. Cependant les choses étaient loin d'en être venues dés lors « au point où nous les vovons à pré- sent. Les compagnons se rebellaient pour obleiiii- un salaire plus (') V. Dlock, Statistique de lu France.

(♦) Ibid.

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fort OU tel autre changement dans la condition du travail, mais ils ne tenaient pas le patron pour un ennemi perpétuel auquel on obéit par contrainte. On voulait le faire céder sur un point et on s'y employait avec énei'gie, mais la lutte n'était pas éternelle; les ateliers ne contenaient pas deux races ennemies: nos doc- trines socialistes étaient inconnues (*). » Enfin, au xvii« siècle, commence la troisième phase de cette histoire des classes ouvriè- res: Tavènement de la grande industrie. L'ouvrier se sépare plus complètement du patron. « Il est en quelque sorte enrégi- menté. Chacun a sa fonction, et le système de la division du travail fait quelques progrès. Dans la manufacture des Van- Robais, qui occupait 1,G92 ouvriers, il y avait des ateliers parti- culiers pour la charronnerie, pour la coutellerie, pour le lavage, pour la teinture, pour l'ourdissage, et les ateliers du tis.sage comprenaient eux-mêmes plusieurs espèces d'ouvriers dont le travail était entièrement distinct (-). » En même temps que la spécialisation devient plus grande, les révoltes deviennent plus fréquentes. « La moindre cause de mécontentement suffisait pour jeter l'interdit sur une maison, et malheur au compagnon qui n'aurait pas respecté l'arrêt de la communauté (3). » On sait assez que, depuis, la gueire est toujours devenue plus violente. Nous verrons, il est vrai, dans le chapitre suivant que celte tension des rapports sociaux est due en partie à ce que les classes ouvrières ne veulent pas vraiment la condition qui leur est faite, mais ne l'acceptent trop souvent que contraintes et forcées, n'ayant pas les moyens d'en conquérir d'autres. Cependant, cette contrainte ne saurait à elle seule rendre compte du phénomène. En en"et, elle ne pèse pas moins lourdement sur tous les déshé- rités de la fortune d'une manière générale, et pourtant cet état d'hostilité permanente est tout à fait particulier au monde indus- triel. Ensuite, à l'intérieur de ce monde, elle est la même pour (•) Hubert ViiUeruux, Les Corpofalions d'arls et df niétiers, p. 10. (}) Levasseur, II, 315. (■') Levasseur, II, 319.

CHAPITRE I. — DIVISION DU TRAVAIL ANOMIQLE. 39Î) tous Jes travailleurs indistinctement. Or, la petite industrie, où le travail est moins divisé, donne le spectacle d'une harmonie relative entre le patron et l'ouvrier ('); c'est seulement dans la grande industrie que ces déchirements sont à l'état aigu. C'est donc qu'ils dépendent en partie d'une autre cause.

On a souvent signalé dans Thistoire des sciences une autre illustration du même phénomène. Jusqu'à des temps assez récents, la science, n'étant pas très divisée, pouvait être cultivée presque tout entière par un seul et même esprit. Aussi avait-on un sentiment très vif de son unité. Les vérités particulières qui la composaient n'étaient ni si nombreuses, ni si hétérogènes qu'on ne vît facilement le lien qui les unissait en un seul et même système. Les méthodes, étant elles-mêmes très générales, difléraient peu les unes des autres, et l'on pouvait apercevoir le tronc commun à partir duquel elles divergeaient insensiblement. Mais, à mesure que la spécialisation s'est introduite dans le travail scientifique, chaque savant s'est de plus en plus renfermé, non seulement dans une science particulière, mais dans un ordre spécial de problèmes. Déjà A. Comte se plaignait que, de son, temps, il y eût dans le monde savant» bien peu d'intelligences embrassant dans leurs conceptions l'ensemble même d'une science unique, qui n'est cependant à son tour qu'une partie d'un grand tout. La plupart, disait-il, se bornent déjà entière- ment à la considération isolée d'une section plus ou moins étendue d'une science déterminée, sans s'occuper beaucoup de la relation de ces travaux particuliers avec le système général des connaissances positives (2). » Mais alors la science, morcelée en une multitude d'études de détail qui ne se rejoignent pas, ne forme plus un tout solidaire. Ce qui manifeste le mieux peut- être celte absence de concert et d'unité, c'est cette théorie, si répandue, que chaque science particulière a une valeur absolue, et que le savant doit se livrer à ses recherches spéciales sans se