SigPhi · Emile Durkheim

De la division du travail social (1893)

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(') V. Cauwés, Précis d'cconomie politique, II, 3'J. C) Cours de philosophie positice, l, 27.

400 LIVRE ll[. — FORMRS ANORMALES.

préoccuper de savoir si elles servent à quelque chose et tendent quelque part. «Cette division du travail intellectuel, dit M. Schaeffle, donne de sérieuses raisons de craindre que ce retour d'un nouvel Alexandrinisme n'amène une nouvelle fois à sa suite la ruine de toute science (^). » II Ce qui fait la gravité de ces faits, c'est qu'on y a vu quelque- fois un effet nécessaire de la division du travail, dès qu'elle a dépassé un certain degré de développement. Dans ce cas, dit-on, l'individu, courbé sur sa tâche, cesse de regarder au delà de la petite sphère où il s'agite; il s'isole dans son activité spéciale; il ne sent plus les collaborateurs qui travaillent à côté de lui à la même œuvre que lui, il n'a même plus du tout l'idée de cette œuvre commune. La division du travail ne saurait donc être poussée trop loin sans devenir une source de désintégration. <( Toute décomposition quelconque, dit Auguste Comte, devant nécessairement tendre à déterminer une dispersion correspon- dante", la répartition fondamentale des travaux humains ne sau- rait éviter de susciter à un degré proportionnel les divergences individuelles, à la fois intellectuelles et morales, dont l'influence combinée doit exiger dans la même mesure une discipline per- manente, propre à prévenir ou à contenir sans cesse leur essor discordant. Si d'une part, en elïet, la séparation des fonctions sociales permet à l'esprit de détail un heureux développement, impossible de toute autre manière, elle tend spontanément d'une autre part à étouffer l'esprit d'ensemble ou, du moins, à l'entraver profondément. Pareillement, sous le point de vue moral, en même temps que chacun est ainsi placé sous une étroite dépendance (•) Bau iind Lcben des socialcn Kocrpci's, IV, lï'A.

ClIAPirnE I. — DIVISION DU TRAVAIL ANOMIQL'E. 401 envers la masse, il en est naturellomeiit détourné par le propre essor de son activité spéciale qui le rappelle constamment à son intérêt privé dont il n'aperçoit que très vaguement la vraie relation avec l'intérêt public...C'est ainsi que le même principe qui a seul permis le développement et l'extension de la société générale menace, sons un autre aspect, de la décomposer en une multitude de corporations incohérentes qui semblent presque ne point appartenir à la même espèce ('). » M. Espinas s'exprime à peu près dans les mêmes termes: t Division, dit-il, c'est disper- sion (*).»

La division du travail exercerait donc, en vertu de sa nature même, une influence dissolvante qui serait surtout sensible là où les fonctions sont très spécialisées. Comte, cependant, ne conclut pas de son principe qu'il faille ramener les sociétés à ce qu'il appelle lui-même l'âge de la généralité, c'est-à-dire à cet état dMndistinction et d'homogénéité qui fut leur point de départ. La diversité des fondions est utile et nécessaire; mais, comme l'unité qui n'est pas moins indispensable n'en sort pas spontanément, le soin de la réaliser et de la maintenir devra constituer dans l'organisme social une fonction spéciale, repré- sentée par un organe indépendant. Cet organe, c'est l'État ou le gouvernement. « La destination sociale du gouvernement, dit Comte, me parait surtout consister à contenir suffisamment et à prévenir autant que possible cette fatale disposition à la disper- sion fondamentale des idées, des sentiments et des intérêts, résultat inévitable du principe même du développement humain, et qui, si elle pouvait suivre sans obstacle son cours naturel, finirait inévitablement par arrêter la progression sociale sous tous les rapports importants. Cette conception constitue à mes yeux la première base positive et rationnelle de la théorie élémentaire et abstraite du gouvernement proprement dit, envisagé dans sa plus noble et plus entière extension scientifitiue, c'est-à- (*) Sociétés animales, Conclusion, IV.

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dire comme caractérisé en général par l'universelle réaction nécessaire, cFabord spontanée et ensuite régularisée, de l'en- semble sur les parties. Il est clair en efîet que le seul moyen réel d'empêcher une telle dispersion consiste à ériger cette indispen- sable réaction en une nouvelle fonction spéciale, susceptible d'intervenir convenablement dans l'accomplissement habituel de toutes les diverses fonctions de l'économie sociale pour y rap- peler sans cesse la pensée de l'ensemble et le sentiment de la solidarité commune (}). » Ce que le gouvernement est à la société dans sa totalité, la philosophie doit Fèlre aux sciences. Puisque la diversité des sciences tend à briser l'unité de la science, il faut charger une science nouvelle de la reconstituer. Puisque les études de détail nous font perdre de vue l'ensemble des connaissances humaines, il faut instituer un système particulier de recherches pour le retrouver et le mettre en relief. En d'autres termes, « il faut faire de l'étude des généralités scientifiques une grande spécia- lité de plus. Qu'une classe nouvelle de savants, préparés par une éducation convenable, sans se livrer à la culture spéciale d'au- cune branche particulière de la philosophie naturelle, s'occupe uniquement, en considérant les diverses sciences positives dans leur état actuel, à déterminer exactement l'esprit de chacune d'elles, à découvrir leurs relations et leur enchaînement, à résumer, s'il est possible, tous leurs principes propres en un moindre nombre de principes communs...et la division du travail dans les sciences sera poussée sans aucun danger aussi loin que le développement des divers ordres de connaissances l'exigera (2). ï Sans doute, nous avons montré nous-méme que l'organe gou- (1) Cours de iihilos. pos., IV, 430431.

(2) Ce rapprochement entre le gouvernement et la pliilosopliie n'a rien qui doive surprendre; car, aux yeux de Comte, ces deux institutions sont insépa- rajjles l'une de l'autre. Le gouvernement, tel rpTil le conçoit, n'est possible que si la philosophie positive est déjà constituée.

vernemenUil se développe avec la division du travail, non pour y faire contrepoids, mais par une nécessité mécanique ('). Comme les organes sont étroitement solidaires là où les fonctions sont très partagées, ce qui affecte l'un en atteint d'autres et les événements sociaux prennent plus facilement un intérêt général. En même temps, par suite de l'effacement du type segmentaire, ils se répandent avec plus de facilité dans toute l'étendue d'un même tissu ou d'un même appareil. Pour ces deux séries de raisons, il y en a davantage qui retentissent dans l'organe direc- teur dont l'activité fonctionnelle, plus souvent exercée, s'accroit ainsi que le volume. Mais sa sphère d'action ne s'étend pas plus loin.

Or, sous cette vie générale et superficielle, il en est une intes- tine, un monde d'organes qui, sans être tout à fait indépendants du premier, fonctionnent cependant sans qu'il intervienne, sans même qu'il en ait conscience, du moins à l'état normal. Ils sont soustraits à son action parce qu'il est trop loin d'eux. Ce n'est pas le gouvernement qui peut à chaque instant régler les con- ditions des différents marchés économiques, fixer les prix des choses et des services, proportionner la production aux besoins de la consommation, etc. Tous ces problèmes pratiques soulè- vent des multitudes de détails, tiennent à des milliers de circons- tances particulières que ceux-là seuls connaissent qui en sont tout près. A plus forte raison ne peut-il ajuster ces fondions les unes aux autres et les faire concourir harmoniquement si elles ne concourent pas d'elles-mêmes. Si donc la division du travail a les effets dispersifs qu'on lui attribue, ils doivent se développer sans résistance dans cette région de la société, puisque aucun obstacle ne peut les y contenir. Cependant, ce qui fait l'unité des sociétés organisées, comme de tout organisme, c'est le consensus spontané des parties, c'est cette solidarité interne qui non seulement est tout aussi indispensable que l'action régulu- (>) Voir plus haut, liv. I, cli. VII, § III, p. 23'j- 247.

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trice des centres supérieurs, mais qui en est même la condition nécessaire; car ils ne font que la traduire en un autre langage et, pour ainsi dire, la consacrer. C'est ainsi que le cerveau ne crée pas l'unité de l'organisme, mais l'exprime et la couronne. On parle de la nécessité d'une réaction de l'ensemble sur les parties, mais encore faut-il que cet ensemble existe; c'est-à-dire que les parties doivent élre déjà solidaires les unes des autres pour que le tout prenne conscience de soi et réagisse à ce titre. On devrait donc voir, à mesure que le travail se divise, une sorte de décomposition progressive se produire, non sur tels ou tels points, mais dans toute l'étendue de la société, au lieu de la concentration toujours plus forte qu'on y observe en réalité.

Mais, dit-on, il n'est pas besoin d'entrer dans ces détails. Il suffit de rappeler partout où c'est nécessaire « l'esprit d'ensemble et le sentiment de la solidarité commune», et cette action, le gouvernement seul a qualité pour l'exercer. Il est vrai, mais elle est beaucoup trop générale pour assurer le concours des fonc- tions sociales, s'il ne se réalise pas de soi-même. En effet, de quoi s'agit- il? De faire sentir à chaque individu qu'il ne se suffit pas, mais fait partie d'un tout dont il dépend? Mais une telle représentation abstraite, vague et d'ailleurs intermit- tente comme toutes les représentations complexes, ne peut rien contre les impressions vives, concrètes, qu'éveille à chaque instant chez chacun de nous son activité professionnelle. Si donc celle-ci a les effets qu'on lui prête, si les occupations qui remplissent notre vie quotidienne tendent à nous détacher du groupe social auquel nous appartenons, une telle conception, qui ne s'éveille que de loin en loin et n'occupe jamais qu'une petite partie du champ de la conscience, ne pourra pas suffire à nous y retenir. Pour que le sentiment de Tétat de dépendance où nous sommes fût efficace, il faudrait qu'il fût lui aussi continu, et il ne peut l'être que s'il est lié au jeu même d© chaque fonction spéciale. Mais alors la spécialisation n'aurait plus les conséquences qu'on l'accuse de produire. Ou bien CIIAPITIŒ I. — DIVISION nu TRAVAIL ANOMIQUF.. 403 raclion gouvernemenlale aura-t-elle pour objet de maintenir entre les professions une certaine uniforniitô morale, d'empê- cher que « les alTections sociales, graduellement concentrées entre les individus de môme ])rofession, y deviennent de plus en plus étrangères aux autres classes, faute d'une suffisante ana- .logie de mœurs et de pensées (') »? Mais cette uniformité ne peut pas être maintenue de force et en dépit de la nature des choses. La diversité fonctionnelle enlraine une diversité morale que rien ne saurait prévenir, et il est inévitable que Tune s'accroisse en même temps que l'autre. Nous savons d'ailleurs pour quelles raisons ces deux phénomènes se développent parallèlement. Les sentiments collectifs deviennent donc de plus en plus impuis- sants à contenir les tendances centrifuges qu'est censée engendrer la division du travail; car, d'une part, ces tendances augmentent à mesure que le travail se divise davantage et, en même temps, les sentiments collectifs eux-mêmes s'alTaiblissent.

Pour la même raison, la philosophie devient de plus en plus incapable d'assurer l'unité de la science. Tant qu'un même esprit pouvait cultiver à la fois les différentes sciences, il était possible d'acquérir la compétence nécessaire pour en reconsti- tuer l'unité. Mais, à mesure qu'elles se spécialisent, ces grandes synthèses ne peuvent plus guère être autre chose que des généra- lisations prématurées, car il devient de plus en plus impossible à une intelligence humaine d'avoir une connaissance suffisamment exacte de cette multitude innombrable de phénomènes, de lois, d'hypothèses qu'elles doivent résumer. « Il serait intéressant de se demander, dit justement M. Ribot, ce que la philosophie, comme conception générale du monde, pourra être un jour quand les sciences particulières, par suite de leur complexité croissante, deviendront inabordables dans le détail et que les philosophes en seront réduits à la connaissance des résultats les plus généraux, néce.ssai rement superficielle (-). » (*) Cours de philos, jiosit., IV, 421).

{^) Psrjciiolotjie allonaiule, Introduction, p. xxvii.

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Sans doute, on a quelque raison déjuger excessive celte fierté du savant qui, enfermé dans ses recherches spéciales, refuse de reconnaître tout contrôle étranger. Pourtant, il est certain que, pour avoir d'une science une idée un peu exacte, il faut l'avoir pratiquée et, pour ainsi dire, Tavoir vécue. C'est qu'en effet elle ne tient pas tout entière dans les quelques propositions qu'elle a définitivement démontrées. A côté de cette science actuelle et réalisée, il en est une autre, concrète et vivante, qui s'ignore en partie et se cherche encore; à côté des résultats, acquis, il y a les espérances, les habitudes, les instincts, les besoins, les pressentiments si obscurs qu'on ne peut les expri- mer avec des mots, si puissants cependant qu'ils dominent parfois toute la vie du savant. Tout cela, c'est encore de la science; c'en est même la meilleure et la majeure partie, car les vérités découvertes sont en bien petit nombre à côté de celles qui restent à découvrir, et, d'autre part, pour posséder tout le sens des premières et comprendre tout ce qui s'y trouve con- densé, il faut avoir vu de près la vie scientifique tandis qu'elle est encore à l'état libre, c'est à-dire avant qu'elle se soit fixée sous forme de propositions définies. Autrement, on en aura la lettre, non l'esprit. Chaque science a, pour ainsi dire, une âme qui vit dans la conscience des savants. Une partie seulement de cette âme prend un corps et des formes sensibles. Les formules qui l'expriment, étant générales, sont aisément transmissibles. Mais il n'en est pas de môme de cette autre partie de la science qu'aucun symbole ne traduit au dehors. Ici, tout est personnel et doit être acquis par une expérience personnelle. Pour y avoir part, il faut se mettre à l'œuvre et se placer devant les faits. SuivantJComte, pour que l'unité de la science fût assurée, il suffirait que les méthodes fussent ramenées à l'unité ('): mais c'est justement les méthodes qu'il est le plus difficile d'unifier. Car, comme elles sont immanentes aux sciences elles-mêmes,, CIIAPITIŒ I. — DIVISION DU TIîWAIL ANOMIOLK. 407 comme il est impossible de les dégager complètement du corps des vérités établies pour les codifier à part, on ne peut les con- naître que si on les a soi-même pratiquées. Or, il est dès main- tenant impossible à un même homme de pratiquer un grand nombre de sciences. Ces grandes généralisations ne peuvent donc reposer que sur une vue assez sommaire des choses. Si, de plus, on songe avec quelle lenteur et quelles patientes précautions les savants procèdent d'ordinaire à la découverte de leurs vérités même les plus particulières, on s'explique que ces disciplines improvisées n'aient plus sur eux qu'une bien faible autorité. Mais quelle que soit la valeur de ces généralités philosophi- ques, la science n'y saurait trouver l'unité dont elle a besoin. Elles expriment bien ce qu'il y a de commun entre les sciences, les lois, les méthodes particulières, mais, à côté des ressem- blances, il y a les diiïérences qui restent à intégrer. On dit sou- vent que le général contient en puissance les faits particuliers qu'il résume; mais l'expression est inexacte. Il contient seule- ment ce qu'ils ont de commun. Or, il n'est pas dans le monde deux phénomènes qui se ressemblent, si simples soient-ils. C'est pourquoi toute proposition générale laisse échapper une partie de la matière qu'elle essaie de maîtriser. Il est impossible de fondre les caractères concrets et les propriétés distinctives des choses au sein d'une même formule impersonnelle et homogène. Seulement, tant que les ressemblances dépassent les difïérences, elles suffisent à intégrer les représentations ainsi raiiprochées; les dissonances de détail disparaissent au sein de riiarinonie totale. Au contraire, à mesure que les différences deviennent plus nombreuses, la cohésion devient plus instable et a besoin d'être consolidée par d'autres moyens. Qu'on se représente la multiplicité croissante des sciences spéciales, avec leurs théorè- mes, leurs lois, leurs axiomes, leurs conjectures, leurs procédés et leurs méthodes, et on comprendra qu'une formule courte et simple, comme la loi d'évolution par exemple, ne peut suffire à intégrer une aussi prodigieuse complexité de phénomènes. Quand 408 LIVRE III. — FORMES ANORMALES.

même ces vues d'ensemble s'appliqueraient exactement à la réalité, la partie qu'elles en expliquent est trop peu de cliose à côté de ce qu'elles laissent inexpliqué. Ce n'est donc pas par ce moyen qu'on pourra jamais arracher les sciences positives à leur isolement. Il y a un trop grand écart entre les recherches de détail qui les alimentent et de telles synthèses. Le lien qui rattache l'un à l'autre ces deux ordres de connaissances est trop mince et troplàche, et, par conséquent, si les sciences particulières ne peuvent prendre conscience de leur mutuelle dépendance qu'au sein d'une philosophie qui les embrasse, le sentiment qu'elles en auront sera toujours trop vague pour être efficace. La philosophie est comme la conscience collective de la science, et, ici comme ailleurs, le rôle de la conscience collective diminue à mesure que le travail se divise.

III III Quoique A. Comte ait reconnu que la division du travail est une source de solidarité, il semble n'avoir pas aperçu que cette solidarité est siti geueris et se substitue peu à peu à celle qu'en- gendrent les similitudes sociales. C'est pourquoi, remarquant que celles-ci sont très el'facées là où les fonctions sont très spécialisées, il a vu dans cet effacement un phénomène morbide, une menace pour la cohésion sociale, due à l'excès de la spécia- lisation, et il a expliqué par là les faits d'incoordination qui accompagnent parfois le développement dé la division du travail. Mais puisque nous avons établi que l'affaiblissement de la conscience collective est un phénomène normal, nous ne sau- rions en faire la cause des phénomènes anormaux que nous sommes en li-ain d'étudier. Si, dans certains cas, la solidarité organi(jue Ji'est pas tout ce qu'elle doit être, ce n'est certaine- ment pas parce que la solidarité mécanique a perdu du terrain, CIIAPirUK I. — DIVISION nu TUAVAIL ANOMIQLIÎ. 400 mais c'est que toutes les conditions d'existence do la première ne sont pas réalisées.

Nous savons en effet que, partout où on Tobserve, on rencontre en môme temps une réglementation suffisamment développée qui détermine les rapports mutuels des fonctions ('). Pour que la solidarité organique existe, il ne suffit pas qu'il y ait un système d'organes nécessaires les uns aux autres et qui sentent d'une façon générale leur solidarité, mais il faut encore que la manière dont ils doivent concourir, sinon dans toute espèce de rencontres, du moins dans les circonstances les plus fréquentes, soit prédéterminée. Autrement, il faudrait à. chaque instant de nouvelles luttes pour qu'ils pussent s'équilibrer, car les condi- tions de cet équilibre ne peuvent être trouvées qu'à l'aide de tâtonnements au cours desquels chaque partie traite l'autre en adversaire au moins autant qu'en auxiliaire. Ces conflits se renouvelleraient donc sans cesse, et, par conséquent, la solidarité ne serait guère que virtuelle, si les obligations mutuelles devaient être tout entières débattues à nouveau dans chaque cas particulier. On dira qu'il y a les contrats. Mais, d'abord, toutes les relations sociales ne sont pas susceptibles de prendre cette forme juridique. Nous savons d'ailleurs que le contrat ne se suffit pas à lui-même, mais suppose une réglementation qui s'étend et se complique comme la vie contractuelle elle-même. De plus, les liens qui ont cette origine sont toujours de courte durée. Le contrat n'est qu'une trêve et assez précaire; il ne suspend que pour un temps les hostilités. Sans doute, si précise que soit une réglementation, elle laissera toujours une place libre pour bien des tiraillemenls. Mais il n'est ni nécessaire ni même possible que la vie sociale soit sans luttes. Le rôle de la solidarité n'est pas de supprimer la concurrence, mais de la modérer.

D'ailleurs, à l'état normal, ces règles se dégagent d'elles-mêmes (') Voirliv. i, ch. VII.

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de la division du travail; elles en sont comme le prolongement. Assurément, si elle ne rapprochait que des individus qui s'unis- sent pour quelques instants en vue d'échanger des services personnels, elle ne pourrait donner naissance à aucune action régulatrice. Mais ce qu'elle met en présence, ce sont des fonc- tions, c'est-à-dire des manières d'agir définies, qui se répètent identiques à elles-mêmes dans des circonstances données, puis- qu'elles tiennent aux conditions générales et constantes de la vie sociale. Les rapports qui se nouent entre ces fonctions ne peu- vent donc manquer de parvenir au même degré de fixité et de régularité. Il y a certaines manières de réagir les unes sur les autres qui, se trouvant plus conformes à la nature des choses, se répètent plus souvent et deviennent des liabitudes; puis les habitudes, à mesure qu'elles prennent de la force, se transfor- ment en règles de conduite. Le passé prédétermine l'avenir. Autrement dit, il y a un certain départ des droits et des devoirs que l'usage établit et qui finit par devenir obligatoire. La règle ne crée donc pas l'état de dépendance mutuelle où sont les organes solidaires, mais ne fait que l'exprimer d'une manière sensible et définie, en fonction d'une situation donnée. De même le système nerveux, bien loin de dominer l'évolution de l'organisme, comme on Ta cru autrefois, en résulte ('). Les filets nerveux ne sont vraisemblablement que les lignes de passage qu'ont suivies les ondes de mouvements et d'excitations échan- gées entre les divers organes; ce sont des canaux que la vie s'est creusés à elle-même en coulant toujours dans le même sens, et les ganglions ne seraient que le lieu d'intersection do plusieurs de ces lignes (-). C'est pour avoir méconnu cet aspect du phénomène que certains moralistes ont accusé la division du travail de ne pas produire de solidarité véritable. Us n'y ont vu que des échanges particuliers, combinaisons éphémères, sans passé comme sans lendemain, où l'individu est abandonné à lui-même; (') V. PiUTier, Colonies aninialcfi, \^. IV).

O V. Spence,', Principes de biologie, II, 438 et suiv.

CIlArnT.K I. — DIVISION DU TRAVAIL ANOMIQUE. 411 ils n'ont pas aperçu ce lent travail tle consolidation, ce réseau de liens qui peu à p«!:U se tisse de soi-môme et qui fait de la solida- rité organique quelque chose de permanent.

Or, dans tous les cas que nous avons décrits plus haut, cette réglementation ou n'existe pas, ou n'est pas en rapport avec le degré de développement de la division du travail. 11 n'y a plus aujourd'hui de règles qui fixent le nombre des entreprises économiques et, dans chaque branche d'industrie, la production n'est pas réglementée de manière à ce qu'elle reste exactement au niveau delà consommation. Nous ne voulons d'ailleurs tirer de ce fait aucune conclusion pratique; nous ne soutenons pas qu'une législation restrictive soit nécessaire; nous n'avons pas à en peser ici les avantages et les inconvénients. Ce qui est certain, c'est que ce défaut de réglementation ne permet pas l'harmonie régulière des fonctions. Les économistes démontrent, il est vrai, que cette harmonie se rétablit d'elle-même, quand il le faut, grâce à l'élévation ou à l'avilissement des prix, qui, suivant les besoins, stimule ou ralentit la production. Mais, en tout cas, elle ne se rétablit ainsi qu'après des ruptures d'équilibre et des troubles plus ou moins prolongés. D'autre part, ces troubles sont naturellement d'autant plus fréquents que les fonctions sont plus spécialisées; car plus une organisation est complexe, et plus la nécessité d'une réglementation étendue se fait sentir.

Les rapports du capital et du travail sont, jusqu'à présent, restés dans le même état d'indétermination juridl(iue. Le contrat de louage de services occupe dans nos Codes une bien petite place, surtout quand on songe à la diversité et à la complexité des relations qu'il est appelé à régler. Au reste, il n'est pas nécessaire d'insister sur une lacune que tous les peuples sentent actuellement et s'edorcent de combler.

Les règles do la méthode sont à la science ce que les règles du droit et des mœurs sont à la conduite; elles dirigent la pensée du savant comme les secondes gouvernent les actions des hommes. Or, si chaque science a sa méthode, Tordre qu'elle