réalise est tout interne. Elle coordonne les démarches des savants qui cultivent une même science, non leurs relations avec le dehors. Il n'y a guère de disciplines qui concertent les eiïorts de sciences diiïérentes en vue d'une fin commune. C'est surtout vrai des sciences morales et sociales; car les sciences mathématiques, physico-chimiques et même biologiques ne sem- blent pas être à ce point étrangères les unes aux autres. Riais le juriste, le psychologue, l'anlliropologiste, l'économiste, le statis- ticien, le linguiste, l'historien procèdent à leurs investigations comme si les divers ordres de faits qu'ils étudient formaient autant de mondes indépendants. Cependant, en réalité, ils se pénètrent de toutes parts; par conséquent, il en devrait être de même des sciences correspondantes. Voilà d'où vient l'anarchie que l'on a signalée, non sans exagération d'ailleurs, dans la science en général, mais qui est surtout vraie de ces sciences détermi- nées. Elles offrent en effet le spectacle d'un agrégat de parties disjointes qui ne concourent pas entre elles. Si donc elles for- ment un ensemble sans unité, ce n'est pas parce qu'elles n"ont pas un sentiment suffisant de leurs ressemblances; c'est qu'elles ne sont pas organisées.
Ces divers exemples sont donc des variétés d'une même espèce; dans tous ces cas, si la division du travail ne produit pas la solidarité, c'est que les relations des organes ne sont pas réglementées; c'est qu'elles sont dans un état iVanomic.
Mais d'où vient cet état?
Puisque un coi'ps de régies est la forme définie (jue prennent avec le temps les rapports qui s'établissent spontanément entre les fonctions sociales, on peut dire a priori que l'état iVanoniic est impossible partout où les oi'gancs solidaires sont en contact suffisant et suffisamment prolongé. En effet, étant contigus, ils sont aisément avertis en chaque circonstance du besoin qu'ils ont les uns des autres et ont par conséquent un sentiment vif et continu de leur mutuelle dépendance. Comme, pour la même CHAFMTRR I. — DIVISION DU inAVAlL ANOMIQUE. 413 raison, les échanges se font entre eux. facilement, ils se font aussi fréquemment; étant réguliers, ils se régularisent d'euK- mémes et le temps achève peu à peu Tœuvre de consolidation. Enfin, parce que les moindres réactions peuvent être ressenties de part et d'autre, les règles qui se forment ainsi en portent Tempreinte, c'est-à-dire qu'elles prévoient et fixent jusque dans le détail les conditions de Téquilibre. Mais si, au contraire, quelque milieu opaque est interposé, il n'y a plus que les exci- tations d'une certaine intensité qui peuvent se communiquer d'un organe à l'autre. Les relations étant rares ne se répèlent pas assez pour se déterminer; c'est à chaque fois nouvelle de nou- veaux tâtonnements. Les lignes de passage suivies par les ondes de mouvement ne peuvent pas se creuser parce que ces ondes elles-mêmes sont trop intermittentes. Du moins, si quelques régies parviennent cependant à se constituer, elles seront géné- rales et vagues; car, dans ces conditions, il n'y a que les con- tours les plus généraux des phénomènes qui puissent se fixer. Il en sera de même si la contiguïté, tout en étant suffisante, est trop récente ou a trop peu duré (').
Très généralement, cette condition se trouve réalisée par la force des choses. Car une fonction ne peut se partager entre deux ou plusieurs parties d'un organisme que si celles-ci sont plus ou moins conliguës. De plus, une fois que le travail est divisé, comme elles ont besoin les unes des autres, elles tendent naturellement à diminuer la distance qui les sépare. C'est pour- quoi, à mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les organes se rapprocher et, comme dit 3L Spencer, s'introduire dans les interstices les uns des autres. Mais un concours de circonstances exceptionnelles peut faire qu'il en soit autrement.
C'est ce qui se produit dans les cas qui nous occupent. Tant (1) Il y a cependant un cas où Vanomie peut se produire quoique la conti- guïté soit suffisante. C'est quand la réglementation nécessaire ne peut s'établir qu'au prix de transformations dont la stiucture sociale n'est plus capable; car la plasticité dos sociétés n'est pas indélinie. Quand elle est à son terme, les clianguiiients même nécessaires sont iinpossiJiles.
414 LIVRE IIU — FORMES ANORMALES.
que le type segmentaire est fortement marqué, il y a à peu près autant de marchés économiques que de segments différents; par conséquent, chacun d'eux est très limité. Les producteurs, étant très près des consommateurs, peuvent se rendie facilement compte de l'étendue des besoins à satisfaire. L'équilibre s'établit donc sans peine et la production se règle d'elle-même. Au contraire, à mesure que le type organisé se développe, la fusion des divers segments les uns dans les autres entraine celle des marchés en un marché unique, qui embrasse à peu près toute la société. Il s'étend même au delà et tend à devenir universel; car les frontières qui séparent les peuples s'abaissent en même temps que celles qui séparaient les segments de chacun d'eux. Il en résulte que chaque industrie produit pour des consomma- teurs qui sont dispersés sur toute la surface du pays ou même du monde entier. Le contact n'est donc plus suffisant. Le pro- ducteur ne peut plus embrasser le marché du regard, ni même par la pensée; il ne peut plus s^en représenter les limites, puis- qu'il est pour ainsi dire illimité. Par suite, la production manque (le frein et de règle; elle ne peut que tâtonner au hasard et, au cours de ces tâtonnements, il est inévitable que la mesure soit dépassée, tantôt dans un sens et tantôt dans l'autre. De là ces crises qui troublent périodiquement les fonctions écono- miques. L'accroissement de ces crises locales et restreintes que sont les faillites est vraisemblablement un effet de cette même cause.
A mesure que le marché s'étend, la grande industrie apparaît. Or, elle a pour effet de transformer les relations des patrons et des ouvriers. Une plus grande fatigue du système nerveux jointe à l'iniluence contagieuse des grandes agglomérations accroît les besoins de ces derniers. Le travail à la machine remplace celui de l'homme; le travail à la manufacture celui du petit atelier. L'ouvrier est enrégimenté, enlevé pour toute la journée à sa famille; il vit toujours plus séparé de celui qui remi)loie, etc. Ces conditions nouvelles de la vie industrielle réclament natu- CHAPITRE m. — DIVISION nu rnwAiL axomique. 415 rellement une organisation nouvelle; mais comme ces trans- formations se sont accomplies avec une extrême rapidité, les intérêts en conflits n"ont pas encore eu le temps de s'équi- librer (^).
Enfin, ce qui explique que les sciences morales et sociales sont dans l'état que nous avons dit, c'est qu'elles ont été les dernières ù entrer dans le cercle des sciences positives. Ce n'est guère en efTet que depuis un siècle que ce nouveau champ de phénomènes s'est ouvert à l'investigation scientifique. Les savants s'y sont installés, les uns ici, les autres là, suivant leurs goûts naturels. Dispersés sur cette vaste surface, ils sont restés jusqu'à présent trop éloignés les uns des autres pour sentir tous les liens qui les unissent. Mais, par cela seul qu'ils pousseront leurs recherches toujours plus loin de leurs points de départ, ils finiront nécessairement par s'atteindre et, par conséquent, par prendre conscience de leur solidarité. L'unité de la science se formera ainsi d'elle-même; non pas l'unité abstraite d'une formule, d'ailleurs trop exiguë pour la multitude des choses qu'elle devrait embrasser, mais l'unité vivante d'un tout orga- nique. Pour que la science soit une, il n'est pas nécessaire qu'elle tienne tout entière dans le champ de regard d'une seule et même conscience, — ce qui d'ailleurs est impossible, — mais il sufilt que tous ceux qui la cultivent sentent qu'ils collaborent à une même œuvre.
Ce qui précède ôte tout fondement à un des plus graves reproches qu'on ait faits à la division du travail.
On l'a souvent accusée de diminuer l'individu en le réduisant au rôle de machine. Et en elTet, s'il ne sait pas où tendent ces (') Rappelons toutefois que, comme on le verra au chapitre suivant, cet antajj^onisme n'est pas dû tout entier à la rapidité de ces transformations, mais, en bonne partie, à l'inéi^'alité encore troj) grande des conditions exté- rieures de la lutte. Sur ce facteur le temps n'a pas d'action.
416 L1VI5R III. — FOiniES ANORMALES.
opérations qu'on réclame de lui, s'il ne les rattache à aucun but, il ne peut plus s'en acquitter que par routine. Tous les jours, il répète les mêmes mouvements avec une régularité monotone, mais sans s'y intéresser ni les comprendre. Ce n'est plus la cellule vivante d'un organisme vivant, qui vibre sans cesse au contact des cellules voisines, qui agit sur elles et répond à son tour à leur action, s'étend, se contracte, se plie et se transforme suivant les besoins et les circonstances; ce n'est plus qu'un rouage inerte, qu'une force extérieure met en branle et qui se meut toujours dans le même sens et de la môme façon. Évidem- ment, de quelque manière qu'on se représente l'idéal moral, on ne peut rester indilïérent à un pareil avilissement de la nature humaine. Si la morale a pour but le perfectionnement individuel, elle ne peut permettre qu'on ruine à ce point l'individu, et, si elle a pour fin la société, elle ne peut laisser se tarir la source même de la vie sociale; car le mal ne menace pas seulement les fonctions économiques, mais toutes les fonctions sociales, si élevées soient-elles. « Si, dit A. Comte, l'on a souvent justement déploré dans l'ordre matériel l'ouvrier exclusivement occupé pendant sa vie entière à la fabrication de manches de couteaux ou de tètes d'épingles, la saine philosophie ne doit pas, au fond, faire moins regretter dans l'ordre intellectuel l'emploi exclusif et continu du cerveau humain à la résolution de quelques équations ou au classement de quelques insectes: l'eflet moral, en l'un et l'autre cas, est malheureusement fort analogue ('). » On a parfois proposé comme remède de donner aux travailleurs, ù côté de leurs connaissances techniques et spéciales, une instruc- tion générale. Mais, ù supposer qu'on puisse ainsi racheter quelques-uns des mauvais effets attribués à la division du travail, ce n'est pas un moyen de les prévenir. La division du travail ne change pas de nature parce qu'on la fait précéder d'une culture ciiAPiTiiE r. — rtivisiox du travafl anomique. 417 générale. Sans doute, il est bon que le travailleur soit en état de s'intéresser aux choses de l'art, de la littérature, etc.; mais il n'en reste pas moins mauvais qu'il ait été tout le jour traité comme une machine. Qui ne voit d'ailleurs que ces deux exis- tences sont ti'op opposées pour être conciliables et pouvoir être menées de front par le même homme! Si Ton prend l'iiahitude des vastes horizons, des vues d'ensemble, des belles généralités, on ne se laisse plus conliner sans impatience dans les limites étroites d'une tâche spéciale. Un tel remède ne rendrait donc la spécialisation inoffensive qu'en la rendant intolérable et, par conséquent, plus ou moins impossible.
Ce qui lève la contradiction, c'est que, contrairement à ce qu'on a dit, la division du travail ne produit pas ces consé- quences en vertu d'une nécessité de sa nature, mais seulement dans des circonstances exceptionnelles et anormales. Pour qu'elle puisse se développer sans avoir sur la conscience humaine une aussi désastreuse influence, il n'est pas nécessaire de la tempérer par son contraire; il faut et il sudlt qu'elle soit elle-même, que rien ne vienne du dehors la dénaturer. Car, normalement, le jeu de chaque fonction spéciale exige que l'individu ne s'y enferme pas étroitement, mais se tienne en rapports constants avec les fondions voisines, prenne conscience de leurs besoins, des changements qui y surviennent, etc. La division du travail sup- pose que le travailleur, bien loin de rester courbé sur sa tûche, ne perd pas de vue ses collaborateurs immédiats, agit sur eux et reçoit leur action. Ce n'est donc pas une machine qui répète des mouvements dont il n'apenjoit pas la direction; mais il sait (lu'ils tendent quelque part, vers un but qu'il conçoit plus ou moins distinctement. Il sent qu'il sert à quelque chose. Pour cela^ il n'est pas nécessaire qu'il embrasse de bien vastes portions de l'horizon social; il suHit qu'il en aperçoive assez pour comprendre que ses actions ont une fin en dehors d'elles-mêmes. Dés lors, si spéciale, si uniforme que puisse être son activité, c'est celle d'un être intelligent, car elle a un sens et il le sait.
27 418 LIVHE lir. — FORMES ANORMALES.
Les économistes n'auraient pas laissé dans l'ombre ce caractère essentiel de la division du travail et, par suite, ne l'auraient pas exposée à ce reproche immérité, s'ils ne l'avaient réduite à n'être qu'un moyen d'accroître le rendement des forces sociales, s'ils avaient vu qu'elle est avant tout une source de solidarité.
CHAPITRE II LA DIVISION DU TRAVAIL CONTRAINTE Cependant, ce n'est pas assez qu'il y ait des règles; car, par- fois, ce sont ces règles mêmes qui sont la cause du mal. C'est ce qui arrive dans les guerres de classes. L'institution des classes ou des castes constitue une organisation de la division du travail, et c'est une organisation étroitement réglementée; cependant elle est souvent une source de dissensions. Les classes inférieures n'étant pas ou n'étant plus satisfaites du rôle qui leur est dévolu par la coutume ou par la loi, aspirent aux fondions qui leur sont interdites et cherchent à en déposséder ceux, qui les exercent. De là des guerres intestines qui sont dues à la manière dont le travail est distribué.
On n'observe rien de semblable dans l'organisme. Sans doute, dans les moments de crise, les différents tissus se font la guerre et se nourrissent les uns aux dépens des autres. Mais jamais une cellule ou un organe ne cherche à usurper un autre rôle que celui qui lui revient. La raison en est que chaque élément anatomique va mécaniquement à son but. Sa constitution, sa place dans Torganisme déterminent sa vocation; sa tûche est une conséquence nécessaire de sa nature. Il peut s'en acquitter mal, mais il ne peut pas prendre celle d'un autre, à moins que celui-ci n'en fasse l'abandon, comme il arrive dans les rares cas 420 LivnE in. — formes anormales.
de substiliilion dont nous avons parlé. Il n'en est pas de même dans les sociétés. Ici, la contingence est plus grande; il y a une plus large distance entre les dispositions héréditaires de Tindividu et la fonction sociale qu'il remplira; les premières n'entraînent pas les secondes avec une nécessité aussi immédiate. Cet espace, ouvert aux tâtonnements et à la délibération, l'est aussi^au jeu d'une multitude de causes qui peuvent faire dévier la nature individuelle de sa direction normale et créer un état patho- logique. Parce que cette organisation est plus souple, elle est aussi plus délicate et plus accessible au changement. Sans doute, nous ne sommes pas, dès notre naissance, prédestinés à tel emploi spécial; nous avons cependant des goûts et des aptitudes qui limitent notre choix. S'il n'en est pas tenu compte, s'ils sont sans cesse froissés par nos occupations quotidiennes, nous souffrons et nous cherchons un moyen de mettre un terme à nos souffrances. Or, il n'en est pas d'autre que de changer l'ordre établi et d'en refaire un nouveau. Pour que la division du travail produise la solidarité, il ne sufïit donc pas que chacun ait sa tâche, il faut encore que cette tâche lui convienne.
Or, c'est cette condition qui n'est pas réalisée dans l'exemple que nous examinons. En effet, si l'institution des classes ou des castes donne parfois naissance à des tiraillements douloureux au lieu de produire la solidarité, c'est que la distribution des fonc- tions sociales sur laquelle elle repose ne répond pas, ou plutôt ne répond plus à la distribution des talents naturels. Car, quoi qu'on en ait dit (*), ce n'est pas uniquement par esprit d'imita- tion que les classes inférieures finissent par ambitionner la vie des classes plus élevées. Même, à vrai dire, l'imitation ne peut rien expli(iuer à elle seule, car elle suppose autre chose qu'elle- même. Elle n'est possible qu'entre des êtres qui se ressemblent déjà et dans la mesure où ils se ressemblent; elle ne se produit pas entre espèces ou variétés dilférentes. Il en est de la contagion (') Tarde, Lois de l'Unilallon, CHAPITUE II. — DIVISION DU TRAVAIL CONTRAINTE. 421 morale comme de la conlagion physique: elle ne se manifeste bien que sur des terrains prédisposés. Pour que des besoins se l'épandent d'une classe dans une autre, il faut que lesdiiïérences qui primitivement séparaient ces classes aient disparu ou dimi- nué. Il faut que, par un efTetdes changements qui se sont produits dans la société, les uns soient devenus aptes à des fonctions qui les dépassaient au premier abord, tandis que les autres perdaient de leur supériorité originelle. Quand les plébéiens se mirent à disputer aux patriciens l'honneur des fonctions religieuses et administratives, ce n'était pas seulement pour imiter ces der- niers, mais c'est qu'ils étaient devenus plus intelligents, plus riches, plus nombreux et que leurs goûts et leurs ambitions s'étaient modifiés en conséquence. Par suite de ces transforma- tions, l'accord se trouve rompu dans toute une région de la société entre les aptitudes des individus et le genre d'activité qui leur est assigné; la contrainte seule, plus ou moins violente et plus ou moins directe, les lie à leurs fonctions; par conséquent, il n'y a de possible qu'une solidarité imparfaite et troublée.
Ce résultat n'est donc pas une conséquence nécessaire de la division du travail. Il ne se produit que dans des circonstances toutes particulières, à savoir quand elle est l'effet d'une con- trainte extérieure. Il en va tout autrement quand elle s'établit en vertu de spontanéités purement internes, sans que rien ne vienne gêner les initiatives des individus. A celte condition, en effet, l'harmonie entre les natures individuelles et les fonctions sociales ne peut manquer de se produire, du moins dans la moyenne des cas. Car, si rien n'entrave ou ne favorise indûment les concurrents qui se disputent les lâches, il est inévitable que ceux-là seuls qui sont le plus aptes à chaque genre d'activité y parviennent. La seule cause qui détermine alors la manière dont le travail se divise est la diversité des capacités. Par la force des choses, le partage se fait donc dans le sens des aptitudes puis- qu'il n'y a pas de raison pour qu'il se fasse autrement. Ainsi se réalise de soi-même l'harmonie entre la constitution de chaque 422 LIVRE III. — FORMES ANORMALES.
individu et sa condition. On dira que ce n'est pas toujours assez pour contenter les hommes; qu'il en est dont les désirs dépas- sent toujours les facultés. Il est vrai; mais ce sont des cas excep- tionnels et, peut-on dire, morbides. Normalement, l'homme trouve le bonheur à accomplir sa nature; ses besoins sont en rapport avec ses moyens. C'est ainsi que dans l'organisme chaque organe ne réclame qu'une quantité d'aliments proportionnée à sa dignité.
La division du travail contrainte est donc le second type mor- bide que nous reconnaissons. Mais il ne faut pas se tromper sur le sens du mot. Ce qui fait la contrainte, ce n'est pas toute espèce de réglementation puisque, au contraire, la division du travail, nous venons de le voir, ne peut pas se passer de régle- mentation. Alors même que les fonctions se divisent d'après des règles pi-èétablies, le partage n'est pas nécessairement l'effet d'une contrainte. C'est ce qui a lieu même sous le régime des castes, tant qu'il est fondé dans la nature de la société. Celte institution, en effet, n'est pas toujours et partout arbitraire. Mais quand elle fonctionne dans une société d'une façon régu- lière et sansTésistance, c'est qu'elle exprime, au moins en gros, la manière immuable dont se distribuent les aptitudes profession- nelles. C'est pourquoi, quoique les tâches soient dans une cer- taine mesure réparties par la loi, chaque organe s'acquitte de la sienne spontanément. La contrainte ne commence que quand la réglemenlalion, ne correspondant plus à la nature vraie des choses et, ])nr suite, n'ayant plus de base dans les mœurs, ne se soutient que par la force.
Inversement, on peut donc dire que la division du travail ne produit la solidarité que si elle est sponlanée et dans la mesure où elle est spontanée. Mais, par spontanéité, il faut entendre l'absence, non pas simplement de toute violence expresse et formelle, mais de tout ce qui peut entraver même indirectement le libre déploiement de la force sociale que chacun porte en soi. Elle su])pose, non seulement que les individus ne sont pas CIIAPITHE II. — DIVISION DU THAVAIL CONTRAINTE. 4^3 relégués par force dans des fondions déterminées, mais encore ({iraucun obstacle, de nature (juelconque, ne les empêche d'occuper dans les cadres sociaux la place qui est en rapport avec leurs facultés. En un mot, le travail ne se divise spontané- ment que si la société est constituée de manière à ce que les inégalités sociales expriment exactement les inégalités naturelles. Or, pour cela, il faut et il suffît que ces dernières ne soient ni rehaussées ni dépréciées par quelque cause extérieure. La spon- tanéité parfaite n'est donc qu'une conséquence et une autre forme de cet autre fait: l'absolue égalité dans les conditions extérieures de la lutte. Elle consiste, non dans un état d'anarchie qui permettrait aux hommes de satisfaire librement toutes leurs tendances bonnes ou mauvaises, mais dans une organisation savante où chaque valeur sociale, n'étant exagérée ni dans un sens ni dans l'autre par rien qui lui fût étranger, serait estimée à son juste prix. On objectera que, même dans ces conditions, il y a encore lutte, par suite, des vainqueurs et des vaincus, et que ces derniers n'accepteront jamais leur défaite que contraints. Mais cette contrainte ne ressemble pas à l'autre et n'a de commun avec elle que le nom: ce qui constitue la contrainte proprement dite, c'est que la lutte même est impossible, c'est que l'on n'est même pas admis à combattre.
Il est vrai que cette spontanéité parfaite ne se rencontre nulle part comme un fait réalisé. Il n'y a pas de société où elle soit sans mélange. Si l'institution des castes correspond à la répartition naturelle des capacités, ce n'est cependant que d'une manière approximative et, en somme, grossière. L'hérédité, en effet, n'agit jamais avec une telle précision que, même là où elle rencontre les conditions les plus favorables à son influence, les enfants répètent identiquement les parents. Il y a toujours des exceptions à la règle et, par conséquent, des cas où l'individu n'est pas en harmonie avec les fonctions qui lui sont attribuées. Ces discordances deviennent plus nombreuses à mesure que la société se développe, jusqu'au jour où les cadres, devenus trop 42i LIVRE III. — FOUMKS ANORMALES.
étroits, se brisent. Quand le régime des castes a disparu juridi- quement, il se survit à lui-même dans les mœurs grâce à la persistance des préjugés; une certaine faveur s'attache aux uns, une certaine défaveur aux autres qui est indépendante de leurs mérites. Enfin, alors même qu'il ne reste, pour ainsi dire, plus de trace de tous ces vestiges du passé, la transmission hérédi- taire de la richesse suffit à rendre très inégales les conditions extérieures dans lesquelles la lutte s'engage; car elle constitue au profit de quelques-uns des avantages qui ne correspondent pas nécessairement à leur valeur personnelle. Même aujourd'hui et chez les peuples les plus cultivés, il y a des carrières qui sont ou totalement fermées, ou plus difficiles aux déshérités de la fortune. Il pourrait donc sembler que l'on n'a pas le droit de considérer comme normal un caractère que la division du travail ne présente jamais à l'état de pureté, si l'on ne remarquait d'autre part que plus on s'élève dans l'échelle sociale, plus le type segmen taire disparait sous le type organisé, plus aussi ces inégalités tendent à se niveler complètement.
En effet, le déclin progressif des castes, à partir du moment où la division du travail s'est établie, est une loi de l'histoire; car, comme elles sont liées à l'oi'ganisation politico-familiale, elles régressent nécessairement avec celte organisation. Les préjugés auxquels elles ont donné naissance et qu'elles laissent derrière elles ne leur survivent pas indéfiniment, mais s'étei- gnent peu à peu. Les emplois publics sont de plus en plus libre- ment ouverts à tout le monde, sans condition de fortune. Enfin, même cette dernière inégalité qui vient de ce qu'il y a des riches et des pauvres de naissance, sans dispai'aîlre complètement, est du moins quelque peu atténuée. La société s'efforce de la réduire autant que possible, en [issislant par divers moyens ceux qui se trouvent placés dans une situation trop désavantageuse et en les aidant à en sortir. Elle témoigne ainsi qu'elle se sent obligée de faire la place libre à tous les mérites et qu'elle reconnaît comme injuste une infériorité (jui n'est jias personnellement CIIAriTRE H. — DIVISION DU TRAVAIL CONTUAIME, 425 méritée. Mais ce (jui manifeste mieux encore cette tendance, c'est la croyance, aujounriuii si répandue, que l'égalité devient toujours plus grande entre les citoyens et qu'il est juste qu'elle devienne plus grande. Un sentiment aussi général ne saurait être une pure illusion, mais doit exprimer, d'une manière confuse, quelque aspect de la réalité. D'autre part, comme les progrés de la division du travail impliquent au contraire une inégalité toujours croissante, l'égalité dont la conscience publique allirme ainsi la nécessité ne peut être que celle dont nous parlons, à savoir l'égalité dans les conditions extérieures de la lutte.
Il est d'ailleurs aisé de comprendre ce qui rend nécessaire ce nivellement. Nous venons de voir en efTet que toute inégalité extérieure compromet la solidarité organique. Ce résultat n'a rien de bien fâcheux pour les sociétés inférieures où la solidarité est surtout assurée par la communauté des croyances et des sentiments. En effet, quelque tendus qu'y puissent être les liens qui dérivent de la division du travail, comme ce n'est pas eux qui attachent le plus fortement l'individu à la société, la cohé- sion sociale n'est pas menacée pour cela. Le malaise qui résulte des aspirations contrariées ne suffît pas à tourner ceux-là mômes qui en souffrent contre l'ordre social qui en est la cause, car ils y tiennent, non parce qu'ils y trouvent le champ nécessaire au développement de leur activité professionnelle, mais parce qu'il résume à leurs yeux une multitude de croyances et de pratiques dont ils vivent. Ils y tiennent, parce que toute leur vie intérieure y est liée, parce que toutes leurs convictions le supposent, parce que, servant de base à l'ordre moral et religieux, il leur apparaît comme sacré. Des froissements privés et de nature temporelle sont évidemment trop légers pour ébranler des états de cons- cience qui gardent d'une telle origine une force exceptionnelle.