SigPhi · Emile Durkheim

Les Règles de la méthode sociologique (1895)

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à ce point de vue, une grande différence entre le» deux règnes. Chez les animaux, en effet, un facteur spécial vient donner aux caractères spécifiques une force de résistance que n'ont pas les autres; c'est la génération. Les premiers, parce qu'ils sont com- muns à toute la lignée des ascendants, sont bien plus fortement enracinés dans l'organisme. Ils ne se laissent donc pas facilement entamer par l'ac- tion des milieux individuels, mais se maintiennent, identiques à eux-mêmes, malgré la diversité des cir- constances extérieures. Il y a une force interne qui les fixe en dépit des sollicitations à varier qui peu- vent venir du dehors; c'est la force des habitudes héréditaires. C'est pourquoi ils sont nettement définis et peuvent être déterminés avec précision. Dans le règne social^ cette cause interne leur fait défaut. Ils ne peuvent être renforcés par la génération parce qu'ils ne durent qu'une génération. Il est de règle, en effet, que les sociétés engendrées soient d'une autre espèce que les sociétés génératrices, parce que ces dernières, en se combinant, donnent naissance à des arrangements tout à fait nouveaux. Seule, la colonisation pourrait être comparée à une génération par germination; encore, pour que l'assimilation soit exacte, faut-il que le groupe des colons n'aille pas se mêler à quelque société d'une autre espèce ou d'une autre variété. Les attributs distinctifs de l'espèce ne reçoivent donc pas de l'hérédité un surcroit de force qui lui permette de résister aux variations indivi- duelles. Mais ils se modifient et se nuancent à l'infini sous l'action des circonstances; aussi, quand on veut les atteindre, une fois qu'on a écarté toutes les variantes qui les voilent, n'obtient-on souvent qu' J CONSTITUTION DES TYPES SOCIAUX 109 résidu assez indéterminé. Cette indétermination croît naturellement d'autant plus que la complexité des caractères est plus grande; car plus une chose est complexe, plus les parties qui la composent peuvent former de combinaisons différentes. Il en résulteque le type spécifique, au delà des caractères les plus généraux et les plus simples, ne présente pas de contours aussi définis qu'en biologie \ 1. En rédigeant ce chapitre pour la première édition de cet ouvrage, nous n'avons rien dit de la méthode qui consiste à classer les sociétés d'aprèsleur état de civilisation. A ce moment, en effet, il n'existait pas de classifications de ce genre qui fussent proposées par des sociologues autorisés, sauf peut-être celle, trop évidemment archaïque, de Comte. Depuis, plusieurs essais ont été faits dans ce sens, notamm'ent par Vierkandt (Die Kulturtypen cler Menschheit, in Archiv. f. Anthropologie^ 189S), par Sutherland {The Origin and Grovoth of the Moral lnsLinct)y et par Steinmetz {Classification des types sociaux in Année sociologique^ III, p. 43-141). Néanmoins, nous ne nous arrê- terons pas à les discuter, car ils ne répondent pas au problème posé dans ce chapitre. On y trouve classées, non des espèces sociales, mais, ce qui est bien différent, des phases historiques. La France, depuis ses origines, a passé par des formes de civilisation très différentes; elle a commencé par être agricole, pour passer ensuite à l'industrie des métiers et au petit com- merce, puis à la manufacture et enfin à la grande industrie. Or il est impossible d'admettre qu'une même individualité collective puisse changer d'espèce trois ou quatre fois. Une espèce doit se définir par des caractères plus constants. L'état économique, technologique, etc., présente des phénomènes; trop instables et trop complexes pour fournir la base d'unej classification. Il est même très possible qu'une même civilii salion industrielle, scientifique, artistique puisse se rencontrer dans des sociétés dont la constitution congénitale est très différente. Le Japon pourra nous emprunter nos arts, notre ndustrie, même notre organisation politique; il ne laissera pas d'appartenir à une autre espèce sociale que la France et l'Allemagne. Ajoutons que ces tentatives, quoique conduites par des sociologues de valeur, n'ont donné que des résultats vagues, contestables et de peu d'utilité.

Dorkheim, * CHAPITRE V RÈGLES RELATIVES A L'EXPLIGATION DES FAITS SOCIAUX Mais la constitution des espèces est avant tout un moyen de grouper les faits pour en faciliter l'inter- prétation; la morphologie sociale est un achemine- ment à la partie vraiment explicative de la science. Quelle est la méthode propre de cette dernière?

I La plupart des sociologues croient avoir rendu compte des phénomènes une fois qu'ils ont fait voir à quoi ils servent, quel rôle ils jouent. On raisonne comme s'ils n'existaient qu'en vue de ce rôle et n'avaient d'autre cause déterminante que le senti- ment, clair ou confus, des services qu'ils sont appelés à rendre. C'est pourquoi on croit avoir dit tout ce qui est nécessaire pour les rendre inteHigihles, quand on a étabh la réalité de ces services et montré quel besoin social ils apportent satisfaction. C'( EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX IH ainsi que Comte ramène toute la force progressive de l'espèce humaine à cette tendance fondamentale « qui pousse directement l'homme à améliorer sans cesse sous tous les rapports sa condition quel- conque * », et M. Spencer, au besoin d'un plus grand bonheur. C'est en vertu de ce principe qu'il explique la formation de la société par les avantages qui résultent de la coopération, l'institution du gouver- nement par l'utilité qu'il y a à régulariser la coopé- ration militaire % les transformations par lesquelles a passé la famille par le besoin de concilier de plus en plus parfaitement les intérêts des parents, des enfants et de la société.

Mais cette méthode confond deux questions très différentes. Faire voir à quoi un fait est utile n'est pas expliquer comment il est né ni comment il est ce qu'il est. Car les emplois auxquels il sert suppo- sent les propriétés spécifiques qui le caractérisent, mais ne les créent pas. Le besoin que nous avons des choses ne peut pas faire qu'elles soient telles ou telles et, par conséquent, ce n'est pas ce besoin qui peut les tirer du néant et leur conférer l'être. C'est de causes d'un autre 'genre qu'elles tiennent leur exis- tence. Le sentiment que nous avons de l'utilité qu'elles présentent peut bien nous inciter à mettre ces causes en œuvre et à en tirer les effets qu'elles impliquent, non à susciter ces effets de rien. Cette proposition est évidente tant qu'il ne s'agit que des phénomènes matériels ou même psychologiques. Elle ne serait pas plus contestée en sociologie si les faits sociaux, à cause de leur extrême immatérialité, ne 1. Cows de philos, pos., IV, 262.

2. Sociologie, III; 336.

112 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE nous paraissaient, à tort, destitués de toute réalité intrinsèque. Gomme on n'y voit que des combinai- sons purement mentales, il semble qu'ils doivent se produire d'eux-mêmes dès qu'on en a l'idée, si, du moins, on les trouve utiles. Mais puisque chacun d'eux est une force et qui domine la nôtre, puisqu'il a une nature qui lui est propre, il ne saurait suffire, pour lui donner l'être, d'en avoir le désir ni la volonté. Encore faut-il que des forces capables de produire cette force déterminée, que des natures capables de produire cette nature spéciale, soient données. C'est à cette condition seulement qu'il sera possible. Pour ranimer l'esprit de famille là où il est alfaibli, il ne suffit pas que tout le monde en com- prenne les avantages; il faut faire directement agir les„câUSês qui, seules, sont susceptibles de l'engen- drer. Pour rendre à un gouvernement l'autorité qui lui est nécessaire, il ne suffît pas d'en sentir le besoin; il faut s'adresser aux seules sources d'où dérive toute autorité, c'est-à-dire constituer des tra- ditions, un esprit commun, etc., etc.; pour cela, il faut encore remonter plus haut la chaîne des causes j et des effets, jusqu'à ce qu'on trouve un point oui l'action de l'homme puisse s'insérer efficacement..

Ce qui montre bien la dualité de ces deux ordres de recherches, c'est qu'un fait peut exister sans servir à rien, soit qu'il n'ait jamais été ajusté à aucune fin vitale, soit que, après avoir été utile, il ait perdu toute utilité en continuant à exister par la seule force de l'habitude. Il y a, en effet, 'encore plus de survivances dans la société que dans l'organisme. Il y a même des cas où soit une pratique, soit une institution sociale changent de fonctions sans EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX 113 cela, changer de nature. La règle is pater est quem jusiae nuptiae déclarant est matériellement restée dans notre code ce qu'elle était dans le vieux droit romain. Mais, tandis qu'alors elle avait pour objet de sauvegarder les droits de propriété du père sur les enfants issus de la femme légitime, c'est bien plutôt le droit des enfants qu'elle protège aujourd'hui. Le serment a commencé par être une sorte d'épreuve judiciaire pour devenir simplement une forme solen- nelle et imposante du témoignage. Les dogmes reli- gieux du christianisme n'ont pas changé depuis des siècles; mais le rôle qu'ils jouent dans nos sociétés modernes n'est plus le même qu'au moyen âge. C'est ainsi encore que les mots servent à exprimer des idées nouvelles sans que leur contexture change. C'est, du reste, une proposition vr^ie en sociologie comme en biologie que l'organe est indépendant de la fonction, c'est-à-dire que, tout en restant le même, il peut servir à des fins différentes. C'est donc que les causes qui le font être sont indépendantes des fins auxquelles il sert.

Nous n'entendons pas dire, d'ailleurs, que les ten- IX dances, les besoins, les désirs des hommes n'inter- viennent jamais, d'une manière active, dans l'évo» lution sociale. Il est, au contraire, certain qu'il leur est possible, suivant la manière dont ils se portent sur les conditions dont dépend un fait, d'en presser ou d'en contenir le développement. Seulement, outre qu'ils ne peuvent, en aucun cas, faire quelque chose de rien, leur intervention elle-même, quels qu'en soient les effets, ne peut avoir lieu qu'en vertu de causes efficientes. En effet, une tendance ne peut concourir, même dans cette mesure restreinte, à la ^ 114 LA MÉTOODE SOCIOLOGIQUE 1/ production d'un phénomène nouveau que si elle est nouvelle elle-même, qu'elle se soit constituée de toutes pièces ou qu'elle soit due à quelque transfor- mation d'une tendance antérieure. Car, à moins de postuler une harmonie préétablie vraiment provi- dentielle, on ne saurait admettre que, dès l'origine, l'homme portât en lui à l'état virtuel, mais toutes prêtes à s'éveiller à l'appel des circonstances, toutes les tendances dont l'opportunité devait se faire sentir dans la suite de révolution. Or une tendance est, elle aussi, une chose; elle ne peut donc ni se con- stituer ni se modifier par cela seul que nous le jugeons utile. C'est une force qui a sa nature propre; pour que cette nature soit suscitée ou altérée, il ne suffit pas que nous y trouvions quelque avan- tage. Pour déterminer de tels changements, il faut que des causes agissent qui les impliquent physi- quement.

Par exemple, nous avons expliqué les progrès constants de la division du travail social en mon- feT.îjt qu'ils sont nécessaires pour que l'homme puisse se maintenir dans les nouvelles conditions d'existence où il se trouve placé à mesure qu'il avance dans l'histoire; nous avons donc attribué à cette tendance, qu'on appelle assez improprement l'instinct de conservation, un rôle important dans notre explication. Mais, en premier heu, elle ne sau- rait à elle seule rendre compte de la spécialisation même la plus rudimentaire. Car elle ne peut rien si les conditions dont dépend ce phénomène ne sont pas déjà réalisées, c'est-à-dire si les différences indivi- duelles ne se sont pas suffisamment accrues par suite de l'indétermination progressive de la conscience EXILICATION DES FAITS SOCIAUX 115 commune et des influences héréditaires *. Même il fallait que la division du travail eût déjà commencé d'exister pour que Tutilité en fût aperçue et que le besoin s'en fit sçntir; et le seul développement des divergences individuelles, en impliquant une plus grande diversité de goûts et d'aptitudes, devait nécessairement produire ce premier résultat. Mais de plus, ce n'est pas de soi-même et sans cause que l'instinct de conservation est venu féconder ce pre- mier germe de spécialisation. S'il s'est orienté et nous a orientés dans cette voie nouvelle, c'est, d'abord, que la voie qu'il suivait et nous faisait suivre antérieurement s'est trouvée comme barrée, parce que l'intensité plus grande de la lutle, due à la con- densation plus grande des sociétés, a rendu de piu$ en plus difficile la survie des individus qui conti- nuaient à se consacrer à des tâches générales. Il a été ainsi nécessité à changer de direction. D'autre part, s'il s'est tourné et a tourné de préférence notre activité dans le sens d'une division du travail tou- jours plus développée, c'est que c'était aussi le sens de la moindre résistance. Les autres solutions pos- sibles étaient l'émigration, le suicide, le crime. Or, dans la moyenne des cas, les liens qui nous atta- chent à notre pays, à la vie, la sympathie que nous avons pour nos semblables sont des sentiments plus forts et plus résistants que les habitudes qui peuvent nous détourner d'une spécialisation plus étroite. C'est- donc ces dernières qui devaient inévitablement céder à chaque poussée qui s'est produite. Ainsi on ne revient pas, même partiellement, au fmalisme parce I. Division du travail^ 1. II, ch. m et iv.

116 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE qu'on ne se refuse pas à faire une place aux besoins humains dans les explications sociologiques. Car ils pie peuvent avoir d'influence sur révolution sociale Iqu'à condition d'évoluer eux-mêmes, et les change- ments par lesquels ils passent ne peuvent être expliqués que par des causes qui n'ont rien de fmal.

Mais ce qui est plus convaincant encore que les considérations qui précèdent, c'est la pratique même des faits sociaux. Là où règne le fmalisme, règne \ aussi une plus ou moins large contingence; car il I n'est pas de fins, et moins encore de moyens, qui f s'imposent nécessairement à tous les hommes, même quand on les suppose placés dans les mêmes cir- I constances. Etant donné un même milieu, chaque l individu, suivant son humeur, s'y adapte à sa manière • \ qu'il préfère à toute autre. L'un cherchera à le changer pour le mettre en harmonie avec ses besoins; Fautre aimera mieux se changer soi-même et modérer ses désirs, et, pour arriver à un même but, que de voies différentes peuvent être et sont I effectivement suivies! Si donc il était vrai que le '>^' développement historique se fit en vue de fins clai- rement ou obscurément senties, les faits sociaux devraient présenter la plus infinie diversité et toute comparaison presque devrait se trouver impossible. Or c'est lé contraire qui est la vérité. Sans doute, les événements extérieurs dont la trame constitue la partie superficielle de la vie sociale varient d'un peuple à l'autre. Mais c'est ainsi que chaque indi- vidu a son histoire, quoique les bases de l'organi- sation physique et morale soient les mêmes chez tous. En fait, quand on est entré quelque peu en EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX 117 contact avec les phénomènes sociaux, on est, au contraire, surpris de l'étonnante régularité avec laquelle ils se reproduisent dans les mêmes circon- stances. Même les pratiques les plus minutieuses et, en apparence, les plus puériles, se répètent avec la plus étonnante uniformité. Telle cérémonie nuptiale, purement symbolique à ce qu'il semble, comme l'en* lèvement de la fiancée, se retrouve exactement par- tout où existe un certain type familial, lié lui-même à toute une organisation politique. Les usages les plus bizarres, comme la couvade, le lévirat, l'exo- gamie, etc., s'observent chez les peuples les plus divers et sont symptomatiques d'un certain état social. Le droit de tester apparaît à une phase déter- minée de l'histoire et, d'après les restrictions plus ou moins importantes qui le limitent, on peut dire à quel moment de l'évolution sociale on se trouve. Il serait facile de multiplier les exemples. Or cette généralité des formes collectives serait inexplicable si les causes finales avaient en sociologie la prépon- dérance qu'on leur attribue.

Quand donc on entreprend d'expliquer un phéno- mène social, il faut rechercher séparément la cause efficiente qui le produit et la fonction quHl remplit. Nous nous servons du mot de fonction de préférence à celui de fin ou de but, précisément parce que 1g& phénomènes sociaux n'existent généralement pas en vue des résultats utiles qu'ils produisent. Ce qu'il faut déterminer, c'est s'il y a correspondance entre le fait considéré et les besoins généraux de l'orga- nisme social et en quoi consiste cette correspon- dance, sans se préoccuper de savoir si elle a été intentionnelle ou non. Toutes ces questions d'inten- 118 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE tien sontj d'ailleurs, trop subjectives pourjouyoir être traitées scientifiquement.

Non seulement ces deux ordres de problèmes doi- vent être disjoints, mais il convient, en général, d^ traiter le premier avant le second. Cet ordre, en effet, correspond à celui des faits. Il est naturel de chercher la cause d'un phénomène avant d'essayer d'en déterminer les effets. Cette méthode est d'au- tant plus logique que la première question, une fois résolue, aidera souvent à résoudre la seconde. En effet, le lien de solidarité qui unit la cause à l'effet a un caractère de réciprocité qui n'a pas été assez reconnu. Sans doute, l'effet ne peut pas exister sans sa cause, mais celle-ci, à son tour, a besoin de son effet. C'est d'elle qu'il tire son énergie, mais aussi il la lui restitue à l'occasion et, par conséquent, ne peut pas disparaître sans qu'elle s'en ressente \ Par exemple, la réaction sociale qui constitue 1^ peine est due à l'intensité des sentiments collectifs que lei crime offense; mais, d'un autre côté, elle a pourf fonction utile d'entretenir ces sentiments au mêmd degré d'intensité, car ils ne tarderaient pas à s'énerver si les offensês'qu'ils subissent n'étaient pas châtiées *. De même, à mesure que le milieu social devient plus complexe et plus mobile, les traditions, les croyances toutes faites s'ébranlent, prennent quelque chose de 1. Nous ne voudrions pas soulever ici des questions de phi- losophie générale qui ne seraient pas à leur place. Remarquons pourtant que, mieux étudiée, cette réciprocité de la cause et de l'elTet pourrait fournir un moyen de réconcilier le méca- nisme scientifique avec le finalisme qu'impliquent l'existence et surtout la persistance de la vie.

2. Division du travail social, 1. II, ch. ii, notamment p. 105 et suiv.

EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX 119 plus indéterminé et de plus souple et les facultés de réflexion se développent; mais ces mêmes facultés sont indispensables aux sociétés et aux individus pour s'adapter à un milieu plus mobile et plus com- plexe ^ A mesure que les hommes sont obligés de fournir un travail plus intense, les produits de ce travail deviennent plus nombreux et de meilleure qualité; mais ces produits plus abondants et meil- leurs sont nécessaires pour réparer les dépenses qu'entraîne ce travail plus considérable ^. Ainsi, bien loin que la cause des phénomènes sociaux consiste dans une anticipation mentale de la fonction qu'ils sont appelés à remplir, cette fonction consiste, au contraire, au moins dans nombre de cas, à maintenl la cause préexistante d'où ils dérivent; on trouvera donc plus facilement la première, si la seconde est déjà connue.

Mais si l'on ne doit procéder qu'en second lieu à la détermination de la fonction, elle ne laisse pas d'être nécessaire pour que l'explication du phéno- mène soit complète. En effet, si l'utilité du fait n'esti pas ce qui le fait être, il faut généralement qu'il soit utile pour pouvoir se maintenir. Car c'est assez qu'il ne serve à rien pour être nuisible par cela même, puisque, dans ce cas, il coûte sans rien rapporter Si donc la généralité des phénomènes sociaux avait ce caractère parasitaire, le budget de l'organisme serait en déficit, la vie sociale serait impossible. Par conséquent, pour donner de celle-ci une intelligence satisfaisante, il est nécessaire de montrer comment 1. Division du travail social, 52, S3.

120 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE les phénomènes qui en sont la matière concourent entre eux de manière à mettre la société en harmonie avec elle-même et avec le dehors. Sans doute, la for- mule courante, qui définit la vie une correspondance entre le milieu interne et le milieu externe, n'est qu'approchée; cependant elle est vraie en général et, par suite, pour exphquer un fait d'ordre vital, il ne suffit pas de montrer la cause dont il dépend, il faut encore, au moins dans la plupart des cas, trouver la part qui lui revient dans l'établissement do cette harmonie générale.

II Ces deux questions distinguées, V nous faut déter- miner la méthode d'après laquelle alv.- s doivent être résolues.

En même temps qu'elle est finaliste, la méthode d'explication généralement suivie par les sociologues est essentiellement psychologique. Ces deux ten- dances sont solidaires l'une de l'autre. En efi*et, si la société n'est qu'un système de moyens institués par les hommes en vue de certaines fins, ces fins ne peuvent être qu'individuelles; car, avant la société, il ne pouvait exister que des individus. C'est donc de l'individu qu'émanent les idées et les besoins qu? ont déterminé la formation des sociétés, et, si c'est de lui que tout vient, c'est nécessairement par lu*, que tout doit s'expliquer. D'ailleurs, il n'y a rien dans la société que des consciences particulières; c'est donc dans ces dernières que se trouve la source de toute l'évolution sociale. Par suite, les lois sociolo- EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX 121 giques ne pourront être qu'un corollaire des lois^ plus générales de la psychologie; l'explication su- prême de la vie collective consistera à faire voir comment elle découle de la nature humaine en général, soit qu'on Ten déduise directement et sans observation préalable, soit qu'on l'y rattache après l'avoir observée.

Ces- termes sont à peu près textuellement ceux dont se sert Auguste Comte pour caractériser sa méthode, ce Puisque, dit-il, le phénomène social, conçu en totalité, n'est, au fond, qu'un simple déve- loppement de Vhumanité, sans aucune création de iacultés quelconques, ainsi que je l'ai établi ci-dessus, toutes les dispositions effectives que l'observation sociologique pourra successivement dévoiler devront donc se retrouver au moins en germe dans ce type primordial que la biologie a construit par avance- pour la sociologie *. » C'est que, suivant lui, le fait dominateur de la vie sociale est le progrès et que, d'autre part, le progrès dépend dun facteur exclu- sivement psychique, à savoir la tendance qui pousse- l'homme à développer de plus en plus sa nature. Les faits sociaux dériveraient même si immédiatement de la nature humaine que, pendant les premières phases de l'histoire, ils en pourraient être directe- ment déduits sans qu'il soit nécessaire de recourir à l'observation '. Il est vrai que, de l'aveu de Comte,, il est impossible d'appliquer cette méthode déduc- tive aux périodes plus avancées de l'évolution. Seu- lement cette impossibilité est purement pratique.

1. Cours de philos, pas.» IV, 333.

122 LA METHODE SOCIOLOGIQUE Elle tient à ce c{ue la distance entre le point de départ et le point d'arrivée devient trop considérable" pour que l'esprit humain, s'il entreprenait de le par- courir "sans guide, ne risquât pas de s'égarera Mais le rapport entre les lois fondamentales de la nature humaine et les résultats ultimes du progrès ne laisse pas d'être analytique. Les formes les plus complexes de la civilisation ne sont que de la vie psychique développée. Aussi, alors même que les théories de la psychologie ne peuvent pas suffire comme pré- misses au raisonnement sociologique, elles sont la pierre de touche qui seule permet d'éprouver la vali- dité des propositions inductivement établies. « Au- cune loi de succession sociale, dit Comte, indiquée, même avec toute l'autorité possible, par la méthode historique, ne devra être finalement admise qu'après avoir été rationnellement rattachée, d'une manière d'ailleurs directe ou indirecte, mais toujours incon- testable, à la théorie positive de la nature humaine '. » C'est donc toujours la psychologie qui aura le der- nier rnotv Telle est également la méthode suivie par M. Spen- cer. Suivant lui, en effet, les deux facteurs primaires des phénomènes sociaux sont le milieu cosmique et la constitution physique et morale de l'individu ^ Or le premier ne peut avoir d'influence sur la société qu'à travers le second, qui se trouve être ainsi le moteur essentiel de l'évolution sociale. Si la société se forme, c'est pour permettre à l'individu de réa- liser sa nature, et toutes les transformations par 1. Cou7's de philos, pos.. 346.

EXPLICATION DES FAITS SOCUUX 123 lesquelles elle a passé n'ont d'aulre objet que de rendre cette réalisation plus facile et plus complète. C'est en vertu de ce principe que, avant de pro- céder à aucun e recherche sur l'organisation sociale, M. Spencer a cru devoir consacrer presque tout le premier tome de ses Principes de sociologie à l'étude de l'homme primitif physique, émotionnel et intellectuel. « La science de la sociologie, dit-il, part des unités sociales, soumises aux conditions que nous avons vues, constituées physiquement, émotionneiiement et intellectuellement, et en pos- session de certaines idées acquises de bonne heure et des sentiments correspondants ^ » Et c'est dans deux de ces sentiments, la crainte des vivants et la crainte des morts, qu'il trouve l'origine du gouver- nement politique et du gouvernement religieux '. Il admet, il est vrai, que, une fois formée, la société réagit sur les individus ^. Mais il ne s'ensuit pas qu'elle ait le pouvoir d'engendrer directement le moindre fait social; elle n'a d'efficacité causale à ce point de vue que par l'intermédiaire des change- ments qu'elle détermine chez l'individu. C'est donc toujours de la nature humaine, soit primitive, soit dérivée, que tout découle. D'ailleurs, cette action que le corps social exerce sur ses membres ne peut