SigPhi · Emile Durkheim

Les Règles de la méthode sociologique (1895)

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nous venons d'énoncer. Toutefois, il résulte de tout ce qui précède qu'ils jouent dans la vie collective et, par suite, dans les explications sociologiques un rôle prépondérant.

En effet, si la condition déterminante des phéno- mènes sociaux consiste, comme nous l'avons montré, dans le fait même de l'association, ils doivent varier avec les formes de cette association, c'est-à-dire sui- vant les manières dont sont groupées les parties constituantes de la société. Puisque, d'autre part, l'ensemble déterminé que forment, par leur réunion, les éléments de toute nature qui entrent dans la composition d'une société, en constitue le milieu interne, de même que l'ensemble des éléments ana- tomiques, avec la manière dont ils sont disposés dans l'espace, constitue le milieu interne des orga- nismes, on pourra dire: L'origine première de tout processus social de quelque importance doit être recherchée dans la constitution du milieu social hiterne.

t II est même possible de pi*éciser davantage. En effet, les éléments qui composent ce milieu sont de deux sortes: il y a jes chosiis. et-les-persaones.

' Parmi les choses, il faut comprendre, outre les objets matériels qui sont incorporés à la société^ les pro- duits de l'activité sociale antérieure, le droit cens- titué, les mœurs établies, les monuments littéraires, artistiques, etc. Mais il est clair que ce n'est ni des uns ni des autres que peut venir l'impulsion qi^ détermine les transformations sociales; car ils recèlent aucune puissance motrice. 11 y a, assu ment, heu d'en tenir compte dans les expiicatio que l'on tente. Ils pèsent, en effet, d'un certain poi EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX 139 sur révolution sociale dont la vitesse et la direction même varient suivant ce qu'ils sont; mais ils n'ont rien de ce qui est nécessaire pour la mettre en branle. Ils sont la matière à laquelle s'appliquent les forces vives de la société, mais ils ne dégagent par eux-mêmes aucune force vive. Reste donc, comme facteur actif, le milieu proprement humain.

L'effort principal du sociologue devra donc tendre ^y à découvrir les différentes propriétés de ce milieu qui sont susceptibles d'exercer une action sur le cours des phénomènes sociaux. Jusqu'à présent, nous avons trouvé deux séries de caractères qui répondent d'une manière éminente à cette condi- tion; c'est le nombre des unités sociales ou, comme nous avons dit aussi, le volume de la société, et le degré de concentration de la masse, ou ce que nous avons appelé lajdensU^djnam^^ Par ce dernier mot, il faut entendre non pas le resserrement pure- ment matériel de l'agrégat qui ne peut avoir d'effet si les individus ou plutôt les groupes d'individus restent séparés par des vides moraux, mais \fi resj serrement moral dont le précédent n'est que l'auxi- liaire et, assez généralement, la conséquence. La densité dynamique peut se définir, à volume égal, en fonction du nombre des individus qui sont effecti- vement en relations non pas seulement commer- ciales, mais morales; c'est-à-dire, qui non seulement échangent des services ou se font concurrence, mais vivent d'une vie commune. Car, comme les rap- ports purement économiques laissent les hommes en dehors les uns des autres, on peut en avoir de très suivis sans participer pour cela à la même existence collective. Les affaires qui se nouent par-dessus les 140 LA METHODE SOCIOLOGIQUE frontières qui séparent les peuples ne font pas que ces frontières n'existent pas. Or, la vie commune ne peut être affectée que par le nombre de ceux qui y collaborent efficacement. C'est pourquoi ce qui] exprime le mieux la densité dynamique d'un peuple,! c'est le degré de coalescence des segments sociaux J Car si chaque agrégat partiel forme un tout, une individualité distincte, séparée des autres par une barrière, c'est que l'action de ses membres, en général, y reste localisée; si, au contraire, ces sociétés partielles sont toutes confondues au sein de la société totale ou tendent à s'y confondre, c'est que, dans la même mesure, le cercle de la vie sociale s'est étendu.

Quant à la densité matérielle — si, du moins, on entend par là non pas seulement le nombre des habitants par unité de surface, mais le développe- ment des voies de communication et de transmission — elle marche, d'ordinaire, du même pas que la densité dynamique et, en général, peut servir à la mesurer. Car si les différente^ parties de la popu- lation tendent à se rapprocher, il est inévitable qu'elles se frayent des voies qui permettent ce rap- prochement, et, d'un autre côté, des relations ne peuvent s'établir entre des points distants de la masse sociale que si cette distance n'est pas un obstacle, c'est-à-dire, est, en fait, supprimée. Cepen- dant il y a des exceptions ^ et on s'exposerait à de 1. Nous avons eu le tort, dans notre Division du travail, de trop présenter la densité matérielle comme l'expression exacte de la densité dynamique. Toutefois, la substitution de la pre- mière à la seconde est absolument légitime pour tout ce qui concerne les effets économiques de celle-ci, par., exemple la division du travail comme fait purement économique.

EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX 141 sérieuses erreurs si l'on jugeait toujours de la con- centration morale d'une société d'après le degré de concentration matérielle qu'elle présente. Les routes, les lignes ferrées, etc., peuvent servir au mouve- ment des affaires plus qu'à la fusion des populations, qu'elles n'expriment alors que très imparfaitement. C'est le cas de l'Angleterre dont la densité matérielle est supérieure à celle de la France, et où, pourtant, la coalescence des segments est beaucoup moins avancée, comme le prouve îa persistance de l'esprit local et de la vie régionale.

Nous avons montré ailleurs comment tout accrois- sement dans le volume et dans la densité dynamique des sociétés, en rendant la vie sociale plus intense, en étendant l'horizon que chaque individu embrasse par sa pensée et empUt de son action, modifie pro- fondément les conditions fondamentales de l'exis- tence collective. Nous n'avons pas à revenir sur l'application que nous avons faite alors de ce prin- cipe. Ajoutons seulement qu'il nous a servi à traiter non pas seulement la question encore très générale qui faisait l'objet de cette étude, mais beaucoup d'au- tres problèmes plus spéciaux, et que nous avons pu en vérifier ainsi l'exactitude par un nombre déjà res- >foectable d'expériences. Toutefois, il s'en faut que nous croyions avoir trouvé toutes les particularités du milieu social qui sont susceptibles de jouer un rôle dans l'explication des faits sociaux. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que ce sont les seules que nous ayons aperçues et que nous n'avons pas été amené à en rechercher d'autres.

Mais cette espèce de prépondérance que nous attri- buons au milieu social ti, plus particulièrement, au 142 LA MÉTHODE SOCIOLOGiQUE milieu humain n'implique pas qu'il faille y voir une sorte de fait ultime et absolu au delà duquel il n'y ait pas lieu de remonter. îl est évident, au contraire, que l'état où il se trouve à chaque moment de l'his- toire dépend lui-même de causes sociales, dont les unes sont inhérentes à la sopiété elle-même, tandis que les autres tiennent aux actions et aux réactions qui s'échangent entre cette société et ses voisines. D'ailleurs, la science ne connaît pas de causes pre-/ mières, au sens absolu du mot. Pour elle, un faiti est primaire simplement quand il est assez général pour expliquer un grand nombre d'autres faits. Or le milieu social est certainement un facteur de ce genre; car les changements qui s'y -produisent, quelles qu'en soient les causes, se répercutent dans toutes les directions de l'organisme social et ne peu- vent manquer d'en affecter plus ou moins toutes les fonctions.

Ce que nous venons de dire du milieu général de la société peut se répéter des milieux spéciaux à chacun des groupes particuliers qu'elle renferme. Par exemple, selon que la famille sera plus ou moins volumineuse, plus ou moins repliée sur elle-même, la vie domestique sera tout autre. De même, si les corporations professionnelles se reconstituent de manière à ce que chacune d'elles soit ramifiée sur toute l'étendue du territoire au lieu de rester enfer- mée, comme jadis, dans les limites d'une cité, l'ac- tion qu'elles exerceront sera très différente de celle qu'elles exercèrent autrefois. Plus généralement, la vie professionnelle sera tout autre suivant que le milieu propre à chaque profession sera fortement constitué ou que la trame en sera lâche, comme elle EXPLICATION DES FAITS SOCUUX 143 est aujourd'hui. Toutefois, l'action de ces milieux particuliers ne saurait avoir l'importance du milieu général; car ils sont soumis eux-mêmes à l'influence de ce dernier. C'est toujours à celui-ci qu'il en faut revenir. C'est la pression qu'il exerce sur ces groupes partiels qui fait varier leur constitution. >i> Cette conception du milieu social comme facteur déterminant de l'évolution collective est de la plus haute importance. Car, si on la rejette, la sociologie est dans l'impossibilité d'établir aucun rapport de causalité.

En effet, cet ordre de causes écarté, il n'y a pas de conditions concomitantes dont puissent dépendre les phénomènes sociaux; car si le milieu social externe, c'est-à-dire celui qui est formé par les sociétés ambiantes, est susceptible d'avoir quelque action, ce n'est guère que sur les fonctions qui ont pour objet l'attaque et la défense et, de plus, il ne peut faire sentir son influence que par l'intermé- diaire du milieu social interne. Les principales causes du développement historique ne se trouveraient donc pas parmi les circtimfusa; elles seraient toutes dans le passé. Elles feraient elles-mêmes partie de ce déve- loppement dont elles constitueraient simplement des phases plus anciennes. Les événements actuels de la vie sociale dériveraient non de 1 état actuel de la société, mais des événements antérieursj. des précé- dents historiques, et les explications sociologiques consisteraient exclusivement à rattacher le présent au passé.

Il peut sembler, il est vrai, que ce soit suffisant. Ne dit- on pas couramment que l'histoire a précisé- ment pour objet d'enchainer les événements selon i44 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE leur ordre de succession? Mais il est impossible de concevoir comment l'état où la civilisation se trouve parvenue à un moment donné pourrait être la cause déterminante de l'état qui suit. Les étapes que par-'j court successivement l'humanité ne s'engendrent pas | les unes les autres. On comprend bien que les progrès | réalisés à une époque déterminée dans l'ordre juri-^ dique, économique, politique, etc., rendent possibles de nouveaux progrès, mais en quoi les prédéter- minent-ils? Ils sont un point de départ qui permet d'aller plus loin; mais qu'est-ce qui nous incite à aller plus loin? Il faudrait admettre alors une tendance interne qui pousse l'humanité à dépasser sans cesse les résultats acquis, soit pour se réaliser complète- ment, soit pour accroître son bonheur, et l'objet de la sociologie serait de retrouver l'ordre selon lequel s'est développée cette tendance. Mais, sans revenir sur les difficultés qu'implique une pareille hypo- thèse, en tout cas, la loi qui exprime ce développe- ment ne saurait avoir rien de causal. Un rapport de causalité, en effet, ne peut s'établir qu'entre deux faits donnés; or cette tendance, qui est censée être la cause de ce développement, n'est pas donnée; elle n'est que postulée et construite par l'esprit d'après les effets qu'on lui attribue. C'est une sorte de faculté motrice que nous imaginons sous le mouvement, pour en rendre compte; mais la cause efficiente d'unî mouvement ne peut être qu'un autre mouvement,! non une virtualité de ce genre. Tout ce que nous/ atteignons donc expérimentalement en l'espèce, c'est une suite de changements entre lesquels il n'existe pas de lien causal. L'état antécédent ne produit pas le conséquent, mais le rapport entre eux est exclusive- EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX 145 ment chronologique. Aussi, dans ces conditions, touteH prévision scientifique est-elle impossible. Nous pou-J vons bien dire comment les choses se sont succédé jusqu'à présent, non dans quel ordre elles se succé- deront désormais, parce que la cause dont elles sont censées dépendre n'est pas scientifiquement déter- minée, ni déterminable. D'ordinaire, il est vrai, on admet que l'évolution se poursuivra dans le même sens que par le passé, mais c'est en vertu d'un simple postulat. Rien ne nous assure que les faits réalisés expriment assez complètement la nature de cette tendance pour qu'on puisse préjuger le terme auquel elle aspire d'après ceux par lesquels elle a successi- vement passé. Pourquoi même la direction qu'elle suit et qu'elle imprime serait-elle rectiligne?

Voilà pourquoi, en fait, le nombre des relations causales, établies par les sociologues, se trouve être si restreint. A quelques exceptions près, dont Mon- tesquieu est le plus illustre exemple, l'ancienne phi- losophie de l'histoire s'est uniquement attachée à découvrir le sens général dans lequel s'oriente l'hu- manité, sans chercher à relier les phases de cette évolution à aucune condition concomitante. Quelque grands services que Comte ait rendus à la philoso- phie sociale, les termes dans lesquels il pose le pro- blème sociologique ne diffèrent pas des précédents. Aussi, sa fameuse loi des trois états n'a-t-elle rien d'un rapport de causalité; fût-elle exacte, elle n'est et ne peut être qu'empirique. C'est un coup d'œil som- maire sur l'histoire écoulée du genre humain. C'est tout à fait arbitrairement que Comte considère le troisième état comme l'état définitif de l'humanité. Qui nous dit qu'il n'en surgira pas un autre dans DURKUEIM* 9 146 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE ravenir? Enfin, la loi qui domine la sociologie de M. Spencer ne paraît pas être d'une autre nature. Fût-il vrai que nous tendons actuellement à chercher notre bonheur dans une civilisation industrielle, rien n'assure que, dans la suite, nous ne le chercherons pas ailleurs. Or, ce qui fait la généralité et la persis- tance de cette méthode, c'est qu'on a vu le plus sou- vent dans le miUeu social un moyen par lequel le progrès se réalise, non la cause qui le détermine.

D'un autre côté, c'est également par rapport à ce même milieu que se doit mesurer Ja valeur utile ou, comme nous avons dit, la fonction des phénomènes sociaux. Parmi les changements dont il est la cause, ceux-là servent qui sont en rapport avec l'état où il se trouve, puisqu'il est la condition essentielle de l'existence collective. A ce point de vue encore, la conception que nous venons d'exposer est, croyons- nous, fondamentale; car, seule, elle permet d'expli- quer comment le caractère utile des phénomènes sociaux peut varier sans pourtant dépendre d'arran- gements arbitraires. Si, en effet, on se représente l'évolution historique comme mue par une sorte de vis a tergo qui pousse les hommes en avant, puis- qu'une tendance motrice ne peut avoir qu'un but et qu'un seul, il ne peut y avoir qu'un point de repère par rapport auquel on calcule l'utilité ou la nocivité des phénomènes sociaux. Il en résulte qu'il n'existe et ne peut exister qu'un seul type d'organisation sociale qui convienne parfaitement à l'humanité, et que les différentes sociétés historiques ne sont que des approximations successives de cet unique modèle* Il n'est pas nécessaire de montrer combien un pareil simplisme est aujourd'hui inconciliable avec la vari( ^ari^ J EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX 147 et la complexité reconnues des formes sociales. Si, au contraire, la convenance ou la disconvenance des institutions ne peut s'établir que par rapport à un milieu donné, comme ces milieux sont divers, il y a dès lors une diversité de points de repère et, par suite, de types qui, tout en étant qualitativement distincts les uns des autres, sont tous également fondés dans la nature des milieux sociaux.

La question que nous venons de traiter est donc étroitement connexe de celle qui a trait à la constitu- tion des types sociaux. S'il y a des espèces sociales, c'est que la vie collective dépend avant tout de con- ditions concomitantes qui présentent une certaine diversité. Si, au contraire, les principales causes des événements sociaux étaient toutes dans le passé, chaque peuple ne serait plus que le prolongement de celui qui l'a précédé et les différentes sociétés perdraient leur individualité pour ne plus devenir que des moments divers d'un seul et même déve- loppement. Puisque, d'autre part, la constitution du milieu social résulte du mode de composition des agrégats sociaux, que même ces deux expressions sont, au fond, synonymes, nous avons maintenant la preuve qu'il n'y a pas de caractères plus essentiels que ceux que nous avons assignés comme base à la classification sociologique. , \ Enfin, on doit comprendre maintenant, mieux que précédemment, combien il serait injuste de s'appuyer sur ces mots de conditions extérieures et de milieu, pour accuser notre méthode de chercher les sources delà vie en dehors du vivant. Tout au contraire, les considérations qu'on vient de lire se ramènent à cette idée que les causes des phénomènes sQciaux„§flat 148 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE internes à la société. C'est bien plutôt à la théorie qui fait dériver la société de l'individu qu'on pourrait justement reprocher de chercher à tirer le dedans du dehors, puisqu'elle exphqae l'être social par autre chose que lui-même, et le plus du moins, puisqu'elle entreprend de déduire le tout de la partie. Les prin- cipes qui précèdent méconnaissent si peu le caractère spontané de tout vivant que, si on les applique à la biologie et à la psychologie, on devra admettre que la vie individuelle, elle aussi, s'élabore tout entière à l'intérieur de l'individu.

IV Du groupe de règles qui viennent d'être étabUes se dégage une certaine conception de la société et de la vie collective.

Deux théories contraires se partagent sur ce point les esprits.

Pour les uns, comme Hobbes, Rousseau, il y a solution de continuité entre l'individu et la société. L'homme est donc naturellement réfractaire à la vie commune, il ne peut s'y résigner que forcé. Les fins sociales ne sont pas simplement le point de ren- contre des fins individuelles; elles leur sont plutôt contraires. Aussi, pour amener l'individu à les pour- suivre, est-il nécessaire d'exercer sur lui une con- trainte, et c'est dans l'institution et l'organisation de cette contrainte que consiste, par excellence, l'œuvre sociale. Seulement, parce que l'individu est regardé comme la seule et unique réalité du règne humain, EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX 149 cette organisation, qui a pour objet de le gêner et de le contenir, ne peut être conçue que comme artifi- cielle. Elle n'est pas fondée dans la nature, puisqu'elle est destinée à lui faire violence en l'empêchant de produire ses conséquences anti-sociales. C'est une œuvre d'art, une machine construite tout entière de la main des hommes et qui, comme tous les pro- duits de ce genre, n'est ce qu'elle est que parce que les hommes l'ont voulue telle; un décret de la volonté l'a créée, un autre décret la peut transformer. Ni Hobbes ni Rousseau ne paraissent avoir aperçu ]tout ce qu'il y a de contradictoire à admettre que l'individu soit lui-même l'auteur d'une machine qui a ipour rôle essentiel de le dominer et de le contraindre, ou du moins, il leur a paru que, pour faire dispa- raître cette contradiction, il suffisait de la dissimuler aux yeux de ceux qui en sont les victimes par l'habile artifice du pacte social.

C'est de l'idée contraire que se sont inspirés et les théoriciens du droit naturel et les économistes et, plus récemment, M. Spencer*. Pour eux, la vie sociale est essentiellement spontanée et la société une chose naturelle. Mais, s'ils lui confèrent ce carac- tère, ce n'est pas qu'ils lui reconnaissent une nature spécifique; c'est qu'ils lui trouvent une base dans la nature de l'individu. Pas plus que les précédents penseurs, ils n'y voient un système de choses qui existe par soi-même, en vertu de causes qui lui sont spéciales. Mais, tandis que ceux-là ne la concevaient que comme un arrangement conventionnel qu'aucun 1. La position de Comte sur ce sujet est d'un éclectisme assez ambigu.

150 LA METHODE SOCIOLOGIQUE lien ne rattache à la réalité et qui se tient en l'air, pour ainsi dire, ils lui donnent pour assises les ins- tincts fondamentaux du cœur humain. Lliomme est naturellement enclin à la vie pohtique, domestique, reHgieuse, aux échanges, etc., et c'est de ces' pen- chants naturels que dérive l'organisation sociale. Par conséquent, partout où elle est normale, elle n'a pas besoin de s'imposer. Quand elle recourt à la con- trainte, c'est qu'elle n'est pas ce qu'elle doit être ou que les circonstances sont anormales. En principe, il n'y a qu'à laisser les forces individuelles se déve- lopper en liberté pour qu'elles s'organisent socia- lement.

Ni l'une ni l'autre de ces doctrines n'est la nôtre.

Sans doute, nous faisons de la contrainte la carac- téristique de tout fait social. Seulement, cette con- trainte ne résulte pas d'une machinerie plus ou moins savante, destinée à masquer aux hommes les pièges dans lesquels ils se sont pris eux-mêmes. Elle est simplement due à ce que l'individu se trouve en pré- sence d'une force qui le domine et devant laquelle il s'incline; mais cette force est naturelle. Elle ne dérive pas d'un arrangement conventionnel que la volonté humaine a surajouté de toutes pièces au réel; elle sort des entrailles mêmes de la réalité; elle est le pro- duit nécessaire de causes données. Aussi, pour amener l'individu à s'y soumettre de son plein gré, n'est-il nécessaire de recourir à aucun artifice; il suffit de lui faire prendre conscience de son état de dépen- dance et d'infériorité naturelles — qu'il s'en fasse par la religion une représentation sensible et symbo- lique ou qu'il arrive à s'en former par la science une- notion adéquate et définie. Comme la supériorité EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX 151 que la société a sur lui n'est pas simplement phy- sique, mais intellectuelle et morale, elle n'a rien à craindre du libre examen, pourvu qu'il en soit fait un juste emploi. La réflexion, en, faisant comprendre à l'homme combien l'être social est plus riche, plus complexe et plus durable que l'être individuel, ne peut que lui Tévéler les raisons intelligibles de la subordination qui est exigée de lui et des sentiments d'attachement et de respect que l'habitude a fixés dans son cœur \ Il n'y a donc qu'une critique singulièrement super- ficielle qui pourrait reprocher à notre conception de la contrainte sociale de rééditer les théories de Hobbes et de MachiaveL Mais si, contrairement à ces philo- sophes, nous disons que la vie sociale est naturelle, ce n'est pas que nous en trouvions la source dans la nature de l'individu; c'est qu'elle dérive directement de l'être collectif qui est, par lui-même, une nature sui generis; c'est qu'elle résulte de cette élaboration spéciale à laquelle sont soumises les consciences par- ticulières par le fait de leur association et d'où se dégage une nouvelle forme d'existence '. Si donc 1. Voili pourquoi toute contrainte n'est pas normale. Celle-là seulement mérite ce nom qui correspond à quelque supério- rité sociale, c'est-à-dire intellectuelle ou morale. Mais celle qu'un individu exerce sur l'autre parce qu'il est plus fort ou plus riche, Surtout si cette richesse n'exprime pas sa valeur sociale, est anormale et ne peut se maintenir que par la vio- lence.

2. Notre théorie est même plus contraire à celle de Hobbes que celle du droit naturel. En efTet, pour les partisans de cette dernière doctrine, la vie collective n'est naturelle que dans la mesure où elle peut être déduite de la nature individuelle. Or, seules les formes les plus générales de l'organisation sociale peuvent, à la rigueur, être dérivées de celte origine. Quant au 152 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE nous reconnaissons avec les uns qu'elle se présente à l'individu sous l'aspect de la contrainte, nous admet- tons avec les autres qu'elle est un produit spontané de la réalité; et ce qui relie logiquement ces deux éléments, contradictoires en apparence, c'est que cette réalité d'où elle émane Repasse JiMnâixidu. C'est dire que ces mots de contrainte et de spontanéité n'ont pas dans notre terminologie le sens que Hobbes donne au premier et M. Spencer au second.

En résumé, à la plupart des tentatives qui ont été faites pour expliquer rationnellement les faits sociaux, on a pu objecter ou qu'elles faisaient évanouir toute idée de discipline sociale, ou qu'elles ne parvenaient à la maintenir qu'à l'aide de subterfuges mensongers. Les règles que nous venons d'exposer permettraient, au contraire, de faire une sociologie qiii verrait dans l'esprit de discipline la condition essentielle de toute vie en commun, tout en le fondant en raison et en vérité.

détail, il est trop éloigné de l'extrême généralité des propriétés psychiques pour y pouvoir être rattaché; il paraît donc aux disciples de cette école tout aussi artificiel qu'à leurs adver- saires. Pour nous, au contraire, tout est naturel, même les arrangements les plus spéciaux; car tout est fondé dans la nature de la société.

CHAPITRE VI RÈGLES RELATIVES A L'ADMINISTRATION DE LA PREUVE I ^ Nous n'avons qu'un moyen de démontrer qu'un phénomène est cause d'un autre, c'est de comparer les cas où ils sont simultanément présents ou absents et de chercher si les variations qu'ils présentent dans ces différentes combinaisons de circonstances témoi- gnent que l'un dépend de l'autre. Quand ils peuvent être artificiellement produits au gré de l'observateur, la méthode est l'expérimentation proprement dite. Quand, au contraire, la production des faits n'est pas à notre disposition et que nous ne pouvons que les rapprocher tels qu'ils se sont spontanément produits, la méthode que l'on emploie est celle de l'expéri- mentation indirecte ou méthode comparative.

^ Nous avons vu que l'explication sociologique con- siste exclusivement à établir des rapports de causa- lité, qu'il s'agisse de rattacher un phénomène à sa cause, ou, au contraire, une cause à ses effets utiles.

9.

1S4 LA MÉTilODE SOCIOLOGIQUE