Toutefois, sur ce point, il y a lieu de faire une distinc- tion qiii^jetlera peut-être quelque lumière sur le débat, s Que la;.matière de la vie sociale ne puisse pas s'expliquer^ par des facteurs purement psychologiques, c'est-à-dire par des états de la consciepce individuelle, c'est ce qui nous paraît être l'évidence même. En effet, ce que les représen-^ tations collectives traduisent, c'est la façon dont le groupe''' se pense dans ses rapports avec les objets qui l'affectent. Or le groupe est constitué autrement que l'individu et les (choses qui l'affectent sont d'une autre nature. Des re- présentations qui n'expriment ni les mêmes sujets ni les mêmes objets ne sauraient dépendre des mêmes -Causes. Pour comprendre la manière dont la société se représente PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION p:iT elle-même et le monde qui l'entoure, c'est la nature de la société, et non celle des particuliers, qu'il faut considérer. Les symboles sous lesquels elle se pense changent suivant ^e qu'elle est. Si, pat* exemple, elle se conçoit comme issue un animal éponyme, c'est qu'elle forme un de ces groupes spéciaux qu'on appelle des clans. Là où l'animal est rem- placé par un ancêtre humain, mais également mythique, c'est que le clan a changé de nature. Si, au-dessus des divi- nités locales ou familiales, elle en imagine d'autres dont elle croit dépendre, c'est que les groupes locaux et familiaux dont elle est composée tendent à se concentrer et à s'uni- fier, et le degré d'unité que présente un panthéon reli- gieux correspond au degré d'unité atteint au inême moment par la société. Si elle condamne certains modes de con- duite, c'est qu'ils froissent certains de ses sentiments fonda- mentaux; et ces sentiments tiennent à sa constitution, comme ceux de l'individu à son tempérament physique et à son organisation mentale. Ainsi, alors même que la psychologie individuelle n'aurait plus de secrets pour nous, elle ne saurait nous donner la solution d'aucun de ces problèmes, puisqu'ils se rapportent à des ordres de faits qu'elle ignore.
Mais, cette hétérogénéité une fois reconnue, on peut se demander si les représentations individuelles et lei re£ré- senlaUûûs.j:iilkjcliiftS ne laissent pas, cependant, 3ese ressembler en ce que les unes et les autres sont égale- ment des représentations; et si, par suite de ces ressem- blances, certaines lois abstraites ne seraient pas communes aux deux règnes. Les mythes, les légendes populaires, les conceptions religieuses de toute sorte, les croyances mora- les, etc., expriment une autre réalité que la réalité indivi- duelle; mais il se pourrait, que la manière dont elles s'atti- rent ou se repoussent, s'agrègent ou se désagrègent, soit indépendante de leur contenu et tienne uniquement à leur qualité générale de représentations. Tout en étant faites d'une matière différente, elles se comporteraient dans leurs relations mutuelles comme font les sensations, les images, ou les idées chez l'individu. Ne peut-on croire, par exemple, que la contiguïté et la ressemblance, les con- trastes et les antagonismes logiques agissent de la même XVIII LES RÈGLES DE LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE façon, quelles que soient les choses représentées? On en vient ainsi à concevoir la possibilité d'une psychologie toute formelle qui serait une sorte de terrain commun à la psy- chologie individuelle et à la sociologie; et c'est peut-être ce qui fait le scrupule qu'éprouvent certains esprits à distinguer trop nettement ces deux sciences.
A parler rigoureusement, dans l'état actuel de nos con- naissances, la question ainsi posée ne saurait recevoir de solution catégorique. En effet, d'une part, tout ce que nous savons sur la manière dont se combinent les idées indivi- duelles se réduit à ces quelques propositions, très générales et très vagues, que l'on appelle communément lois de l'as- sociation des idées. Et quant aux lois de l'idéation collée-; tive, elles sont encore plus complètement ignorées. La psy-" chologie sociale, qui devrait avoir pour tâche de les déter- miner, n'est guère qu'un mot qui désigne toutes sortes de généralités, variées et imprécises, sans objet défini. Ce qu'il faudrait, c'est chercher, par la comparaison des thèmes mythiques, des légendes et des traditions populaires, des langues, de quelle façon les représentations sociales s'appellent et s'excluent, fusionnent les unes dans les autres ou se distinguent, etc. Or si le problème mérite de tenter la curiosité des chercheurs, à peine peut-on dire qu'il soit abordé; et tant que l'on n'aura pas trouvé quelques-unes de ces lois, il sera évidemment impossible de savoir avec certitude si elles répètent ou non celles de la psychologie individuelle.
Cependant, à défaut de certitude, il est tout au moins probable que, s'il existe des ressemblances entre ces deux sortes de lois, les différences ne doivent pas être moins marquées. Il parait, en effet, inadmissible que la matière dont sont faites les représentations n'agisse pas sur leurs modes de combinaisons. Il est vrai que les psychologues parlent parfois des lois de l'association des idées, comme si elles étaient les mêmes pour toutes les espèces de repré- sentations individuelles. Mais rien n'est moins vraisem- blable: les images ne se composent pas entre elles comme les sensations, ni les concepts comme les images. Si la psychologie était plus avancée, elle constaterait, sans cloute, que chaque catégorie d'états mentaux a ses lois PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION XIX formelles qui lui sont propres. S'il en est ainsi, on doit a fortiori s'attendre à ce que les lois correspondantes de la , pensée sociale soient spécifiques comme cette pensée elle- même. En fait, pour peu qu'on ait pratiqué cet ordre de faits, il est difficile de ne pas avoir le sentiment de cette spécificité. N'est-ce pas elle, en effet, qui nous fait paraître si étrange la manière si spéciale dont les conceptions reli- gieuses (qui sont collectives au premier chef) se mêlent ou se séparent, se transforment les unes dans les autres, donnant naissance à des composés contradictoires qui con- trastent avec les produits ordinaires de notre pensée privée. Si donc, comme il est présumable, certaines lois de la men- talité sociale rappellent effectivement certaines de celles qu'établissent les psychologues, ce n'est pas que les pre- mières soient un simple cas particulier des secondes; mais c'est qu'entre les unes et les autres, à côté de dide- rences certainement importantes, il y a des similitudes que l'abstraction pourra dégager, et qui d'ailleurs, sont encore ignorées. C'est dire qu'en aucun cas la sociologie ne saurait emprunter purement et simplement à la psychologie telle ou telle de ses propositions, pour l'appliquer telle quelle aux faits sociaux. Mais la pensée collective tout entière, <ians sa forme comme dans sa matière, doit être étudiée en elle-même, pour elle-même, avec le sentiment de ce qu'elle a de spécial, et il faut laisser à l'avenir le soin de recher- cher dans quelle mesure elle ressemble à la pensée des particuhers. C'est même là un problème qui ressortit plu- tôt à la philosophie générale et à la logique abstraite qu'à i'étude scientifique des faits sociaux *.
III Il nous reste à dire quelques mots de la définition que nous avons donnée des faits sociaux dans notre premier 1. Il est inutile de montrer comment, de ce point de vue, la nécessité d'étudier les faits du dehors apparaît plus évi- dente encore, puisqu'ils résultent de synthèses qui ont lieu hors de nous et dont nous n'avons môme pas la perception confuse que la conscience peut nous dcnner des phénomènes intérieurs.
}^X LES RÈGLES DE LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE >/ chapitre. Nous les faisons consister en des manières de faire ou de penser, reconnaissables à cette particularité qu'elles sont susceptibles d'exercer sur les consciences particulières une influence coercitive. — Une confusion s'est produite à ce sujet qui mérite d'être notée.
On a tellement l'habitude d'appliquer aux choses socio« logiques les formes de la pensée philosophique qu'on a souvent vu dans cette définition préliminaire une sorte de philosophie du fait social. On a dit que nous expliquions les phénomènes sociaux par la contrainte, de même que M. Tarde les explique par l'imitation. Nous n'avions point une telle ambition et il ne nous était môme pas venu à l'esprit qu'on pût nous la prêter, tant elle est contraire à toute méthode. Ce que nous nous proposiohs était, non d'antici-' per par une vue philosophique les conclusions de la science, mais simplement d'indiquer à quels signes extérieurs il est possible de reconnaître les faits dont elle doit traiter, afin que le savant sache les aperce voir4à où ils sont et ne les confonde pas avec d'autres. Il s'agissait de délimiter le fhamp de la recherche aussi bien que possible, non de 'embrasser dans une sorte d'intuition exhaustive. Aussi acceptons-nous très volontiers le reproche qu'on a fait à cette définition de ne pas exprimer tous les caractères du fait social et, par suite, de n'être pas la seule possible. Il n'y a, en effet, rien d'inconcevable à ce qu'il puisse être caractérisé de plusieurs manières différentes; car il n'y a pas de raison pour qu'il n'ait qu'une seule propriété distinctive ^ Tout ce qu'il importe, c'est de choisir celle qui parait la meilleure pour le but qu'on se propose. Même il est très possible d'employer concurremment plusieurs cri- tères, suivant les circonstances. Et c'est ce que nous avons reconnu nous- même être parfois nécessaire en sociologie; 1. Le pouvoir coercltif que nous lui attribuons est même si peu le tout du fait social, qu'il peut présenter également le caractère opposé. Car, en même temps que les institutions s'imposent à nous, nous y tenons; elles nous obligent et nous les aimons; elles nous contraignent et nous trouvons notre compte à leur fonctionnement et à cette contrainte môme. Cette antithèse est celle que les moralistes ont souvent signalée entre les deux notions du bien et du devoir qui expriment deux aspects PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION X^' car il y a des cas où le caractère de contrainte n est pas facilement reconnaissable (voir p. 19). Tout ce qu'il faut, puisqu'il s'agit d'une définition initiale, c'est que les carac- téristiques dont on se sert soient immédiatement discernables et puissent être aperçues avant la recherche. Or, c'est cette condition que ne remplissent pas les définitions que l'on a parfois opposées à la nôtre. On a dit, par exemple, que 16 fait social, c'est t tout ce qui se produit dans et par la société », ou encore « ce qui intéresse et affecte le groupe en quelque façon ». Mais on ne peut savoir si la société est ou non la cause d'un fait ou si ce fait a des effets sociaux que quand la science est déjà avancée. De telles définitions ne sauraient donc servir à déterminer l'objet, d£^ rinve&tir.- gation qui commence. Pour qïT'ôiî'puisse les utiliser, il faut que l'étude des faits sociaux ait été déjà poussée assez loin et, par suite, qu'on ait découvert quelque autre moyen préalable de lés reconnaître là où ils sont.
En même temps qu'on a trouvé notre définition trop étroite, on l'a accusée d'être trop large et de comprendre presque tout le réel. En effet, a-t-on dit, tout milieu phy- sique exerce une contrainte sur les êtres qui subissent son action; car ils sont tenus, dans une certaine mesure, de .s'y adapter. — Mais il y a entre ces deux modes de coer- cition toute la différence qui sépare un milieu physique et un milieu moral. La pression exercée par un ou plusieurs corps sur d'autres corps ou même sur des volontés ne sau- rait être confondue avec celle qu'exerce la conscience d'un groupe sur la conscience de ses membres. Ce qu'a de tout à fait spécial la contrainte sociale, c'est qu'elle est due, non à la rigidité de certains arrangements moléculaires, mais au prestige dont sont investies certaines représen- itations. Il est vrai que les habitudes, individuelles ou hédifférents, mais également réels, de la vie morale. Or il n'est peut-être pas de pratiques collectives qui n'exercent sur nous cette double action, qui n'est, d'ailleurs, contradictoire qu'en apparence. Si nous ne les avons pas définies par cet attachement spécial, à la fois intéressé et désintéressé, c'est tout simplement qu'il ne se manifeste pas par des signes extérieurs, facilement perceptibles. Le bien a quelque chose de plus interne, de plus intime que le devoir, partant^ de moins saisissable.
içm LES RÈGLES DE LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE réditaires, ont, à certains égards, cette même propriété. Elles nous dominent, nous imposent des croyances ou des pratiques. Seulement, elles nous dominent du dedans; car elles sont tout entières en chacun de nous. Au contraire, les croyances et les pratiques sociales agissent sur nous du dehors: aussi l'ascendant exercé par les unes et par les autres est-il, au fond, très différent.
Il ne faut pas s'étonner, d'ailleurs, que les autres phé- nomènes de la nature présentent, sous d'autres formes, le caractère même par lequel nous avons défini les phéno- mènes sociaux. Cette similitude vient simplement de ce que les uns et les autres sont des choses réelles. Car tout ce qui est réel a une nature définie qui s'impose, avec laquelle il faut compter et qui, alors même qu'on parvient à la neu- traliser, n'est jamais complètement vaincue. Et, au fond, c'est là ce qu'il y a de plus essentiel dans la notion de la contrainte sociale. Car tout ce qu'elle implique, c'est que les manières collectives d'agir ou de penser ont une réa- lité en dehors des individus qui, à chaque moment du temps, s'y conforment. Ce sont des choses qui ont leur existence propre. L'individu les trouve toutes formées et il ne peut pas faire qu'elles ne soient pas ou qu'elles soient autre- ment qu'elles ne sont; il est donc bien obligé d'en tenir compte et il lui est d'autant plus difficile (noiis-jie disons pa&.iiiippssiblej''de les modifier que, à des degrés divers, elles participent de la su])rématie matérielle et morale que la société a sur ses membres. Sans doute, l'individu joue un rôle dans leur genèse. Mais pour qu'il y ait fait social, il faut que plusieurs individus tout au moins aient mêlé leur action et que cette combinaison ait dégagé quelque produit nouveau. Et comme cette synthèse a lieu en dehors de^ chacun de nous (puisqu'il y entre une pluralité de con-i sciences), elle a nécessairement pour effet de fixer, d'instituer! hors de nous de certaines façons d'agir et de certains juge-? ments qui ne dépendent pas de chaque volonté particulier^ prise à part. Ainsi qu'on l'a fait remarquer *, il y, a uii mot qui, pourvu toutefois qu'on en étende un peu l'accep- 1. Voir Art. Sociologie de la Grande Encyclopédie^ par MM. FauconnetetMauss.
PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION XJ«TÏ tion ordinaire, exprime assez bien celte manière d'êlre très spéciale: c'est celui d'institution. On peut en efl'et, sans dénaturer le sens de cette expression, appeler institution. «- toutes les croyances et tous les modes de conduite institués par la collectivité; la sociologie peut alors être définie: laj science des institutions, de leur genèse et de leur fonction-/ nement i.
Sur les autres controverses qu'a suscitées cet ouvrage, il nous paraît inutile de revenir; car elles ne touchent à rien d'essentiel. L'orientation générale de la méthode ne dépend pas des procédés que l'on préfère employer soit pour classer les types sociaux, soit pour distinguer le nor- mal du pathologique. D'ailleurs, ces contestations sont très souvent venues de ce que l'on se refusait à admettre, ou de ce que l'on n'admettait pas sans réserves, notre principe fondamental: la réalité objective des faits sociaux. C'est donc finalement sur ce principe que tout repose, et tout y ramène. C'est pourquoi il nous a paru utile de le mettre une fois de plus en relief, en le dégageant de toete question secondaire. Et nous sommes assuré qu^^ lui attribuant une telle prépondérance nous restons fidèle h la tradition sociologique; car, au fond, c'est de cette coiyeption que la sociologie tout entière est sortie.
i^ i^ 1. De ce que les croyances et les pratiques sociales nous pénètrent ainsi du dehors, il ne suit pas que nous les recevions passivement et sans leur faire subir de modification. En pen- sant les institutions collectives, en nous les assimilant, nous les individualisons, nous leur donnons plus ou moins notre marque personnelle; c'est ainsi qu'en pensant le monde sen- aible chacun de nous le colore à sa façon et que des sujets différents s'adaptent différemment à un même milieu physique. C'est pourquoi chacun de nous se fait, dans une certaine mesure, l / sa morale, sa religion, sa technique. Iln'estpas deconformismeit ^ social qui ne comporte toute une gamme de nuances indivi- duelles. 11 n'en reste pas moins que le champ des variations permises est limité. Il est nul ou très faible dans le cercle des phénomènes religieux et moraux où la variation devient aisément un crime; il est plus étendu pour tout ce qui con- cerne la vie économique. Mais tôt ou tard, même dans ce j dernier cas, on rencontre une limite qui ne peut être franchie. / ^ ^tV LES RÈGLES DE LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE Celte science, en effet, ne pouvait naître que le jour où l'on ^ eut pressenti que les phénomènes sociaux, pour n'être pas matériels, ne laissent pas d'être des choses réelles qui comportent l'étude. Pour être arrivé à penser qu'il y avait lieu de rechercher ce qu'ils sont, il fallait avoir compris qu'ils sont d'une façon définie, qu'ils ont une manière d'être constante, une nature qui ne dépend pas de l'arbitraire in- dividuel et d'où dérivent des rapports nécessaires. Aussi riustûire de la sociologie n'est-elle qu'un long effort en.vue de^^précis«r.,xie-s#fttimeût, de l'approfondir, de dévelop- per toutes les conséquences qu'il implique. Mais, malgré les grands progrès qui ont été faits en ce sens, on verra par la suite de ce travail qu'il reste encore de nombreuses sur- vivances du postulat anthropocentrique qui, ici comme ailleurs, barre la route à la science. Il déplaît à l'homme de renoncer au pouvoir ilUmité qu'il s'est si longtemps attribué sur l'ordre social, et, d'autre part, il lui semble que, s'il existe vraiment des forces collectives, il est néces- sairement condamné à les subir sans pouvoir les modifier. C'est ce qui l'incline à les nier. En vain des expériences répétées lui ont appris que cette toute-puissance, dans rillusion de laquelle il s'entretient avec complaisance, a toujours été pour lui une cause de faiblesse; que son em- pire sur les choses n'a réellement commencé qu'à partir du moment où il reconnut qu'elles ont une nature propre, et où il se résigna à apprendre d'elles ce qu'elles sont. Chassél de toutes les autres sciences, ce déplorable préjugé sel miain tient opiniâtrement en sociologie. Il n'y a donc rieni de plus urgent que de chercher à en affranchir définitive- ment notre science; et c'est le but principal de nos efforts.
^ LES RÈGLES DE LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE INTRODUCTION Jusqu'à pi'ésent, les sociologues se sont peu préoccupés de caractériser et de défmir la méthode qu'ils appliquent à l'étude des faits sociaux. C'est ainsi que, dans toute l'œuvre de M. Spencer, le problème méthodologique n'occupe aucune place; car V Introduction à la science sociale^ dont le titre pourrait faire illusion, est consacrée à démontrer les difficultés et la possibilité de la sociologie, non à exposer les procédés dont elle doit se servir. Miil, il est vrai, s'est assez longuement occupé de la ques- tion *; mais il n'a fait que passer au crible de sa dialectique ce que Comte en avait dit, sans y rien ajouter de vraiment personnel. Un chapitre du Cours de philosopJiie positive, voilà donc, à peu près, la seule étude originale et importante que nous possé- dions sur la matière ^ i. Syslhnp. de Logique, 1. VI, ch. vn-xu.
DunKHElM. 1 2 LA METHODE SOCIOLOGIQUE Celte insouciance apparente n'a, d'ailleurs, rien qui doive surprendre. En effet, les grands sociologuesf dont nous venons de rappeler les noms ne sont guère! sortis des généralités sur la nature des sociétés, sur* les rapports du règne social et du règne biologique, sur la marche générale du progrès; même la volu- mineuse sociologie de M. Spencer n'a guère d'autre objet que de montrer comment la loi de l'évolution universelle s'applique aux sociétés. Or, pour traiter} ces questions philosophiques, des procédés spéciaux et complexes ne sont pas nécessaires. On se conten- tait donc de peser les mérites comparés de la dé- duction et de l'induction et de faire une enquête sommaire sur les ressources les plus générales dont dispose l'investigation sociologique. Mais les précau- tions à prendre dans l'observation des faits, la ma- nière dont les principaux problèmes doivent être posés, le sens dans lequel les recherches doivent être dirigées, les pratiques spéciales qui peuvent leur permettre d'aboutir, les règles qui doivent prési- der à l'administration des preuves restaient indéter- minées.
Un heureux concours de circonstances, au premier rang desquelles il est juste de mettre l'acte d'initiative qui a créé en notre faveur un cours régulier de sociologie à la Faculté des lettres de Bordeaux, nous ayant permis de nous consacrer de bonne heure à l'étude de la science sociale et d'en faire même la matière de nos occupations professionnelles, nous avons pu sortir de ces questions trop générales et aborder un certain nombre de problèmes particuliers. Nous avons donc été amené, par la force même des choses, à nous faire une méthode plus définie, croyons- S INTRODUCTION 3 nous, plus exactement adaptée à la nature particu- lière des phénomènes sociaux. Ce sont ces résultats de notre pratique que nous voudrions exposer ici dans leur ensemble et soumettre à la discussion. Sans doute, ils sont implicitement contenus dans le livre que nous avons récemment publié sur La Division du travail social. Mais il nous paraît qu'il y a quelque intérêt à les en dégager, à les formuler à part, en les accompagnant de leurs preuves et en les illustrant d'exemples empruntés soit à cet ouvrage, soit à des travaux encore inédits. On pourra mieux juger ainsi de l'orientation que nous voudrions essayer de donner aux études de sociologie.
CHAPITRE I qu'est-ce qu'un fait social?
Avant de cherciier quelle est la méthode qui convient à l'étude des faits sociaux, il importe de savoir quels sont les faits que l'on appelle ainsi.
La question est d'autant plus nécessaire que l'on se sert de cette qualification sans beaucoup de pré- ^cision. On l'emploie couramment pour désigner à peu près tous les phénomènes qui se passent à l'in- térieur de la société, pour peu qu'ils présentent, avec 'me certaine généralité, quelque intérêt social. Mair, ce compte, il n'y a, pour ainsi dire, pas d'événe- ments humains qui ne puissent être appelés sociaux. Chaque individu boit, dort, mange, raisonne et la société a tout intérêt à ce que ces fonctions s'exer- . cent régulièrement. Si donc ces faits étaient sociaux, la sociologie n'aurait pas d'objet qui lui fût propre, et son domaine se confondrait avec celui de la biologie 3t de la psychologie.
j Mais, en réahté, il y a dans toute société un groupe déterminé de phénomènes qui se distinguent par des caractères tranchés de ceux qu'étudient les autres sciences de la nature.
6 LA MÉTHODE SOCIOLOGlQUi-.
Quand je m'acquitte de ma tâche de frère, d'époux ou de citoyen, quand j'exécute les engagements que j'ai contractés, je remplis des devoirs qui sont définis^ en dehors de moi et de mes actes, dans le droit et dans les mœurs. Alors même qu'ils sont d'accord avec mes sentiments propres et que j'en sens inté- rieurement la réalité, celle-ci ne laisse pas d'être objective; car ce n'est pas moi qui les ai faits, mais je les ai reçus par l'éducation. Que de fois, d'ailleurs, il arrive que nous ignorons le détail des obligations qui nous incombent et que, pour les connaître, il nous faut consulter le Gode et ses interprètes auto- risés! De même, les croyances et les pratiques de sa vie religieuse, le fidèle les a trouvées toutes faites en naissant; si elles existaient avant lui, c'est qu'elles existent en dehors de lui. Le système de signes dont/ je me sers pour exprimer ma pensée, le système de} monnaies que j'emploie pour payer mes dettes, les instruments de crédit que j'utilise dans mes relations commerciales, les pratiques suivies dans ma profes- sion, etc., etc., fonctionnent indépendamment des usages que j'en fais. Qu'on prenne les uns après les autres tous lès membres dont est composée la société, ce qui précède pourra être répété à propos de chacun d'eux. Voilà donc des manières d agir, de penser et de sentir qui présentent cette remarquable propriété qu'elles existent en dehors des consciences individuelles.
Non seulement ces types de conduite ou de pensée sont extérieurs à l'individu, mais ils sont doués d'une puissance impérative et coercitive en vertu de laquelle ils s'imposent à lui, qu'il le veuille ou non. Sans doute, quand je m'y conforme de mon plein gré.
cette coercition ne se fait pas ou se fait peu sentir, ùlant inutile. Mais elle n'en est pas moins un carac- tère intrinsèque de ces faits, et la preuve, c'est qu'elle s'affirme dès que je tente de résister. Si j'essaye de violer les règles du droit, elles réagissent contre moi de manière à empêcher mon acte s'il en est temps, ou à l'annuler et à le rétablir sous sa forme normale s'il est accompli et réparable, ou à me le faire expier s'il ne peut être réparé autrement. S'agit- il de maximes purement morales? La conscience publique contient tout acte qui les offense par la sur- veillance qu'elle exerce sur la conduite des citoyens et les peines spéciales dont elle dispose. Dans d'au- tres cas, la contrainte est moins violente; elle ne laisse pas d'exister. Si je ne me soumets pas aux conventions du monde, si, en m'habillant, je ne tiens aucun compte des usages suivis dans mon pays et dans ma classe, le rire que je provoque, l'éloigne- ment où Ton me tient, produisent, quoique d'une manière plus atténuée, les mêmes effets qu'une peine proprement dite. Ailleurs, la contrainte, pour n'être qu'indirecte, n'en est pas moins efficace. Je ne suis pas obligé de parler français avec mes compatriotes, ni d'employer les monnaies légales; mais il est impos-