accroît nos chances de survie. Il y a peut-être bien d'autres cas où le trouble causé par la maladie est insignifiant à côté des immunités qu'elle confère.
Enfin et surtout, ce critère est le plus souvent inapplicable. On peut bien établir, à la rigueur, que 66 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE la mortalité la plus basse que l'on connaisse se ren- contre dans tel groupe déterminé d'individus; mais on ne peut pas démontrer qu'il ne saurait y en avoir de plus basse. Qui nous dit que d'autres arrangements ne sont pas possibles, qui auraient pour effet de la diminuer encore? Ce minimum de fait n'est donc pas la preuve d'une parfaite adaptation, ni, par suite, l'in- dice sûr de l'état de santé si l'on s'en rapporte à la définition précédente. De plus, un groupe de cette nature est bien difficile à constituer et à isoler de tous les autres, comme il serait nécessaire, pour que l'on pût observer la constitution organique dont il a le privilège et qui est la cause supposée de cette supé- riorité. Inversement, si, quand il s'agit d'une maladie dont le dénouement est généralement mortel, il est évident que les probabilités que l'être a de survivre sont diminuées, la preuve est singulièrement malai- sée, quand l'affection n'est pas de nature à entraîner directement la mort. Il n'y a, en effet, qu'une manière^ objective de prouver que des êtres, placés dans des conditions définies, ont moins de chances de survivre que d'autres, c'est de faire voir que, en fait, la plupart d'entre eux vivent moins longtemps. Or, si, dans les cas de maladies purement individuelles, cette démonstration est souvent possible, elle est tout à fait impra- ticable en sociologie. Car nous n'avons pas ici le point de repère dont dispose le biologiste, à savoir le chiffre de la mortalité moyenne. Nous ne savons même pas distinguer avec une exactitude simplement approchée^ à quel moment naît une société et à quel moment elloj meurt. Tous ces problèmes qui, déjà en biologie, sont] loin d'être clairement résolus, restent encore, pour le sociologue, enveloppés de mystère. D'ailleurs, If ■ DISTINCTION DU NORMAL' ET DU PATHOLOGIQUE G 7 V événements qui se produisent au cours de la vie sociale et qui se répètent à peu près identiquement dans toutes les sociétés du même type, sont beaucoup trop variés pour qu'il soit possible de déterminer dans quelle mesure l'un d'eux peut avoir contribué à hâter le dénouement final. Quand il s'agit d individus, comme ils sont très nombreux, on peut choisir ceux que l'on compare de manière à ce qu'ils n'aient en commun qu'une seule et même anomalie; celle-ci se trouve ainsi isolée de tous les phénomènes concomi- tants et on peut, par suite, étudier la nature de son influence sur l'organisme. Si, par exen^ple, un millier de rhumatisant-s, pris au hasard, présente une morta- lité sensiblement supérieure à la moyenne, on a de bonnes raisons pour attribuer ce résultat à la diathèse rhumatismale. Mais, en sociologie, comme chaque espèce sociale ne compte qu'un petit nombre d'indi- vidus, le champ des comparaisons est trop restreint pourque des groupements de cegenre soient démons- tratifs.
Or, à défaut de cette preuve de fait, il n'y a plus rien de possible que des raisonnements déductifs dont les conclusions ne peuvent avoir d'autre valeur que celle de présomptions subjectives. On démontrera non que tel événement affaiblit etïectivement l'organisme social, mais qu'il doit avoir cet effet. Pour cela, on fera voir qu'il ne peut manquer d'entraîner à sa suite telle ou telle conséquence que l'on juge fâcheuse pour la société et, à ce titre, on le déclarera morbide. Mais, à supposer même qu'il engendre en effet celte conséquence, il peut se faire que les inconvénients qu'elle présente soient compensés, et au delà, par des avantages que l'on n'aperçoit pas. De plus, il n'y 68 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE a qu'une raison qui puisse permettre de la traiter dô funeste, c'est qu'elle trouble le jeu normal des fonc- tions. Mais une telle preuve suppose le problème déjà résolu; car elle n'est possible que si l'on a déteritiné au préalable en quoi consiste l'état normal et, par conséquent, si Ion sait à quel signe il peut être reconnu. Essaiera-t-on de le construire de toutes pièces et a priori^ Tl n'est pas nécessaire de montrer ce que peut valoir une telle construction. Voilà com- ment il se fait que, en sociologie comme en histoire, les mêmes événements sont qualifiés, suivant les sen- timents personnels du savant, de salutaires ou de désastreux. Ainsi il arrive sans cesse à un théori- cien incrédule de signaler, dans les restes de foi qui survivent au milieu de l'ébranlement général des croyances religieuses, un phénomène morbide, tandis que, pour le croyant, c'est l'incrélulilé même qui est aujourd'hui la grande maladie sociale. De même, pour le socialiste, l'organisation économique actuelle est un fait de tératologie sociale, alors que, pour l'économiste orthodoxe, ce sont les tendances socia- listes qui sont, par excellence, pathologiques. Et chacun trouve à l'appui de son opinion des syllo- gismes qu'il juge bien faits.
Le défaut commun de ces définitions est de vouloir atteindre prématurément l'essence des phénomènes. Aussi supposent -elles acquises des propositions qui, vraies ou non, ne peuvent être prouvées que si la science est déjà suffisamment avancée. C'est pour- tant le cas de nous conformer à la règle que nous avons précédemment établie. Au lieu de prétendre déterminer d'emblée les rapports de l'état normal et DISTINCTION DU NORMAL ET DU PATHOLOGIQUE 69 de son contraire avec les forces vitales, cherchons simplement quelque signe extérieur, immédiatement perceptible, mais objectif, qui nous permette de reconnaître l'un de l'autre ces deux ordres de faits.
Tou^j3liéngmène_sûciolQgiaufî^^^ioniaiÊ>...dy^^ tout phéLaQnièiie.]:)iolQgjq.ufî^ est susceptible, tout en V restant essentiellement lui-même, de revêtir des formes différentes suivant les cas. Or, parmi ces formes, il en est de deux sortes. Les unes sont géné- rales dans toute l'étendue de l'espèce; elles se retrouvent, sinon chez tous les individus, du moins chez la plupart d'entre eux et, si elles ne se répètent pas identiquement dans tous les cas où elles s'ob- servent, mais varient d'un sujet à l'autre, ces varia- tions sont comprises entre des limites très rappro- chées. Il en est d'autres, au contraire, qui sont exceptionnelles; non seulement elles ne se rencontrent que chez la minorité, mais, là même où elles se pro- -duisent, il arrive le plus souvent qu'elles rie durent pas toute la vie de l'individu. Elles sont une excep- tion dans le temps comme dans l'espace *. Nous sommes donc en présence de deux variétés distinctes 1. On peut distinguer par là la maladie de la monstruosité. La seconde n'est une exception qtfe dans l'espacé; elle ne se rencontre pas dans la moyenne de l'espèce, mais elle dure toute la vie des individus où elle se rencontre. On voit, du reste, que ces deux ordres de faits ne diffèrent qu'en degrés et sont au fond de même nature; les frontières entre eux sont très indécises, car la maladie n'est pas incapable de toute fixité, ni la monstruosité de tout devenir. On ne peut donc guère les séparer radicalement quand on les définit. La dis- tinction entre eux ne peut être 4)lus catégorique qu'entre le morphologique et le physiologique, puisque, en somme, le morbide est l'anormal dans l'ordre physiologique comme le tératologique est l'anormal dans l'ordre anatomique.
70 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE de phénomènes et qui doivent être désignées par des termes différents. Nous appellerons normaux les faits qui présentent les formes les plus générales et nous donnerons aux autres le nom de morbides ou de patho- logiques. Si l'on convient de nommer type moyen Fèlre schématique que l'on constituerait en rassem- blant en un même tout, en une sorte d'individualité abstraite, les caractères les plus fréquents dans l'es- pèce avec leurs formes les plus fréquentes, on pourra dire que le type normal se confond avec le type moyen, et que tout écart par rapport à cet étalon de la santé est un phénomène morbide. Il est vrai que le type moyen ne saurait être déterminé avec la même netteté qu'un type individuel, puisque ses attributs constitutifs ne sont pas absolument fixés, mais sont susceptibles de varier. Mais qu'il puisse être cons- titué, c'est ce qu'on ne saurait mettre en doute, puisqu'il est la matière immédiate de la science; car il se confond avec le type générique. Ce que le phy-i ^olûgiste étudie, ce sont les fonctions de l'organismd moyen et il n'en est pas autrement du sQûlologue. Une fois qu'on sait reconnaître les espèces sociales les unes des autres — nous traitons plus loiniaque's- tion — il est toujours possible de trouver quelle est la forme la plus générale que présente un phénomène dans une espèce déterminée.
1 On voit qu'un fait ne peut être quahfié de patho- logique que par rapport à une espèce donnée. Les conditions de la santé et de la maladie ne peuvent être définies in abstracto et d une manière absolue. La règle n'est pas contestée en 'biologie; il n'e.'-t jamais venu à l'esprit de personne que ce qui est normal pour un mollusQue le soit aussi pour un DISTINCTION DU NORMAL ET DU PATHOLOGIQUE 71 j vertébré. Chaque espèce a sa santé, parce qu'elle a /son type moyen qui lui est propre, et la santé des ^espèces les plus basses n'est pas moindre que celle des plus élevées. Le même principe s'applique à la sociologie quoiqu'il y soit souvent méconnu. Il faut renoncer à cette habitude, encore trop répandue, de juger une institution, une pratique, une maxime morale, comme si elles étaient bonnes ou mauvaises en elles-mêmes et par elles-mêmes, pour tous les types sociaux indistinctement.
'' Puisque le point de repère par rapport auquel on peut juger de l'état de santé ou de maladie varie avec les espèces, il peut varier aussi pour une seule et même espèce, si celle-ci vient à changer. C'est ainsi que, au point de vue purement biologique, ce qui est normal pour le sauvage ne l'est pas toujours pour le civilisé et réciproquement *. Il y a surtout un ordre de variations dont il importe de tenir compte parce qu'elles se produisent régulièrement dans toutes les espèces, ce sont celles qui tiennent à l'âge. La santé du vieillard n'est pas celle de l'adulte, de môme que celle-ci n'est pas celle de l'enfant; et il en est de même des sociétés ^ Un fait social ne peut donc être dit normal pour une^'espèce sociale déter- minée que par rapport à une phase, également déter- minée, de son développement; par conséquent, pour 1. Par exemple, le sauvage qui aurait le tube digestif réduit et le système nerveux développé du civilisé sain serait un malade par rapport à son milieu.
2. Nous abrégeons celte- partie de notre développement; car nous ne pouvons que répéler ici à propos des faits sociaux en général ce que nous avons dit ailleurs à propos de la dis- tinction des faits moraux en normaux et anormaux. (V. Division du travail social^ p. 33-39.)
3 suffît 3 suffît 72 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE savoir s'il a droit à cette dénomination, il ne pas d'observer sous quelle forme il se présente dans la généralité des sociétés qui appartiennent à cette espèce, il faut encore avoir soin de les considérer à la phase correspondante de leur évolution.
Il semble que nous venions de procéder simple- ment à une définition de mots; car nous n'avons rien fait que grouper des phénomènes suivant leurs res- semblances et leurs différences et qu'imposer des noms aux groupes ainsi formés. Mais, en réalité, les concepts que nous avons ainsi constitués, tout en ayant le grand avantage d'être reconnaissables à des caractères objectifs et facilement perceptibles, ne s'éloignent pas de la notion qu'on se fait communé- ment de la santé et de la maladie. La maladie, en eflet, n'est elle pas conçue par tout le monde comme un accident, que la nature du vivant comporte sans doute, mais n'engendre pas d'ordinaire? C'est ce que les anciens philosophes exprimaient en disant qu'elle ne dérive pas de la nature des choses, qu'elle est le produit d'une sorte de contingence immanente aux organismes Une telle conception est, assurément, la négation de toute science; car la maladie n'a rien de plus miraculeux que la santé; elle est également fbn-| dée dans la nature des êtres. Seulement elle n'est pas \ fondée dans leur nature normale; elle n'est pas impli- quée dans leur tempérament ordinaire ni liée aux conditions d'existence dont ils dépendent générale- ment. Inversement, pour tout le monde, le type dej la santé se confond avec celui de l'espèce. On nej peut même pas, sans contradiction, concevoir une espèce qui, par elle-même et en vertu de sa consti- tution fondamentale, serait irrémédiablement malade DISIINCTION DU NORMAL ET DU PATHOLOGIQUE 73 Elle est la norme par excellence et, par suite, ne saurait rien contenir d'anormal.
Il est vrai que, couramment, on entend aussi par santé un état généralement préférable à la maladie. Mais cette définition est contenue dans la précédente. Si, en effet, les caractères dont la réunion forme le type normal ont pu se généraliser dans une espèce, ce n'est pas sans raison. Cette généralité est elle- même un fait qui a besoin d'être expliqué et qui, pour cela, réclame une cause. Or elle serait inexplicable si les formes d'organisation les plus répandues n'étaient aussi, du moins dans leur ensemble, les plus avan- tageuses. Gomment auraient-elles pu se maintenir dans une aussi grande variété de circonstances si elles ne mettaient les individus en état de mieux résister aux causes de destruction? Au contraire, si les autres sont plus rares, c'est évidemment que, dans la moyenne des cas, les sujets qui les présentent ont plus de difficulté à survivre. La plus grande fré- quence des premières est donc la preuve de leur supériorité *.
1. M. Garofalo a essayé, il est vrai, de distinguer le mor- bide de l'anormal {C7nminologie, p. iQ9,iiO).'Sla.i?>Aes deux seuls arguments sur lesquels il appuie cette distinction sont les suivants: r Le mol de maladie signifie toujours quelque chose qui tend à la destruction totale ou partielle de l'orga- nisme; s'il n'y a pas destruction, il y a guérison, jamais sta- bilité comme dans plusieurs anomalies. Mais nous venons de voir que l'anormal, lui aussi, est une menace pour le vivant dans la moyenne des cas. Il est vrai qu'il n'en est pas toujours ainsi; mais les dangers qu'implique la maladie n'existent éga- lement que dans la généralité des circonstances. Quant à l'absence de stabilité qui distinguerait le morbide, c'est oublier les maladies chroniques et séparer radicalement le tératolo- gique du pathologique. Les monstruosités sont fixes. 2"* Le normal et l'anormal varient avec les races, dit-on, tandis que OURKHEIM. 5 74 LA METHODE SOCIOLOGIQUE II Cette dernière remarque fournit même un moyen de contrôler les résultats de la précédente méthode.
Puisque la généralité, qui caractérise extérieure- ment les phénomènes normaux, est elle-même un phénomène explicable, il y a lieu, après qu'elle a été directement établie par l'observation, de chercher à l'expliquer. Sans doute, on peut être assuré par avance qu'elle n'est pas sans cause, mais il est mieux de savoir au juste quelle est cette cause. Le caractère normal du phénomène sera, en effet, plus incontes- table, si l'on démontre que le signe extérieur qui l'avait d'abord révélé n'est pas purement apparent, mais est fondé dans la nature des choses; si, en un mot, on peut ériger cette normalité de fait en une normalité de droit. Cette démonstration, du reste, ne consistera pas toujours à faire voir que le phénomène est utile à l'organisme, quoique ce soit le cas le plus fréquent pour les raisons que nous venons de dire; mais il peut se faire aussi, comme nous l'avons remarqué plus haut, qu'un arrangement soit normal sans servir à rien, simplement parce qu'il est néces- sairement impliqué dans la nature de l'être. Ainsi, il serait peut-être utile que l'accouchement ne détermi- nât pas des troubles aussi violents dans l'organisme féminin; mais c'est impossible Par conséquent, la la distinction du physiologique et du pathologique est valable pour tout le genus komo. Nous venons de montrer au con- traire que, souvent, ce qui est morbide pour le sauvage ae l'est pas pour le civilisé. Les conditions de la santé physi^ >arient avec les milieux.
?i.ysij| DISTINCTION DU NORMAL ET DU PATHOLOGIQUE 1^ normalité du phénomène sera expliquée par cela seul qu'il sera rattaché aux conditions d'existence de l'es- pèce considérée, soit comme un effet mécaniquement nécessaire de ces conditions, soit comme un moyen qui permet aux organismes de s'y adapter '.
Cette preuve n'est pas simplement utile à titre de contrôle. Il ne faut pas oublier, en effet, que, s'il y a intérêt à distinguer le normal de l'anormal, c'est surtout en vue d'éclairer la pratique. Or, pour agir en connaissance de cause, il ne suffit pas de savoir ce que nous devons vouloir, mais pourquoi nous le devons. Les propositions scientifiques, relatives à l'état normal, seront plus immédiatement applicables aux cas particuliers quand elles seront accompagnées de leurs raisons; car, alors, on sauVa mieux recon- naître dans quels cas il convient de les modifier en les appliquant, et dans quel sens.
Il y a même des circonstances où cette vérification est rigoureusement nécessaire, parce que la première méthode, si elle était employée seule, pourrait induire en erreur. C'est ce qui arrive aux 4>é«t)des-de transi- tion où l'espèce tout entière est en train d'évoluer, sans s'être encore définitivement fixée sous une forme nouvelle. Dans ce cas, le seul type normal qui soit dès à présent réalisé et donné dans les faits est celui du passé, et pourtant il n'est plus en rapport avec les nouvelles conditions (l',exi&tençe. Un fait peut ainsi persister dans toute l'étendue d'une espèce, 4. On peut se demander, il est vrai, si, quand uu phéno- mène dérive nécessairement des conditions générales de la vie, il n'est pas utile par cela même. Nous ne pouvons traiter celte question de philosophie. Nous y touchons pourtant un peu plus loin.
76 LA METHODE SOCIOLOGIQUE tout en ne répondant plus aux exigences de la situa- tion. Il n'a donc plus, alors, que les apparences de la normalité; car la généralité qu'il présente n'est plus qu'une étiquette menteuse, puisque, ne se main- tenant que par la force aveugle de l'habitude, elle n'est plus l'indice que le phénomène observé est étroitement lié aux conditions générales de l'existence collective. Cette difficulté est, d'ailleurs, spéciale à la sociologie. Elle n'existe, pour ainsi dire, pas pour laiîiûlo^lglê.. Il est, en effet, bien rare que les espèces animales soient nécessitées à prendre des formes imprévues. Les seules modifications normales par lesquelles elles passent sont celles qui se repro- duisent régulièrement chez chaque individu, princi- palement sous l'influence de l'âge. Elles sont donc connues ou peuvent l'être, puisqu'elles se sont déjà réalisées dans une multitude de cas; par suite, on peut savoir à chaque moment du développement de l'animal, et même aux périodes de crise, en quoi consiste l'état normal. Il en est encore ainsi en socio- logie pour les sociétés qui appartiennent aux espèces inférieures. Car, comme nombre d'entre elles ont déjà accompli toute leur carrière, la loi de leur évolution normale est ou, du moins, peut être établie. Mais quand il s'agit des sociétés les plus élevées et les plus récentes, cette loi est inconnue par définition, puis- qu'elles n'ont pas encore parcouru toute leur his- toire. Le sociologue peut ainsi se trouver embarrassé de savoir si un phénomène est normal ou non, tout point de repère lui faisant défaut.
Il sortira d'embarras en procédant comme nous venons de dire. Après avoir établi par l'observation, que le fait est général, il remontera aux conditions J DISTINCTION DU NORMAL RT DU PATHOLOGIQUE 77 qui ont déterminé cette généralité dans le passé et| cherchera ensuite si ces conditions sont encore don-/ nées dans le présent ou si, au contraire, elles ont' changé. Dans le premier cas, il aura le droit de traiter 1 le phénomène de normal et, dans le second, de lui refuser ce caractère. Par.exemple, pour savoir si rétat économique actuel des peuples européens, avec l'absence d'organisation * qui en est la caractéris- tique, est normal ou non, on cherchera ce qui, dans le passé, y a donné naissance. Si ces conditions sont encore celles où sont actuellement placées nos sociétés, c'est que cette situation est normale en dépit des protestations qu'elle soulève. Mais s'il se trouve, au contraire, qu'elle est liée à cette vieille structure sociale que nous avons qualifiée ailleurs de segmen- taire ' et qui, après avoir été l'ossature essentielle des sociétés, va de plus en plus en s'effaçant, on devra conclure qu'elle constitue présentement un état mor- bide, quelque universelle qu'elle soit. C'est d'après la même méthode que devront être résolues toutes les questions controversées de ce genre, comme celles de savoir si l'affaiblissement des croyances religieuses, si le développement des pouvoirs de l'État sont des phénomènes normaux ou non ^ 1. V. sur ce point une note quef nous avons publiée dans la Revue philosophique (n° de novembre 1893) sur La Définition du socialisme.
2. Les sociétés segmenlaires, et notamment les sociétés segmentaires à base territoriale, sont celles dont les articula- tions essentielles correspondent aux divisions territoriales. (V. Division du travail social, p. 189-210.)
3. Dans certains cas, on peut procéder un peu différemment et démontrer qu'un fait dont le caractère normal est suspecté, mérite ou non cette suspicion, en faisant voir qu'il se rattache étroitement au développement antérieur du type social consi- 78 LA METHODE SOCIOLOGIQUE Toutefois, cette méthode ne saurait, en aucun cas, être substituée à la précédente, ni même être employée la première. D'abord, elle soulève des questions dont nous aurons à parler plus loin et qui ne peuvent être abordées que quand on est déjà assez avancé dans la science; car elle implique, en somme, une explica- tion presque complète des phénomènes, puisqu'elle suppose déterminées ou leurs causes ou leurs fonc- tions. Or, il importe que, dès le début de la recherche, on puisse classer les faits en normaux et anormaux, sous la réserve de quelques cas exceptionnels, afin de pouvoir assigner à la physiologie son domaine et à la pathologie le sien. Ensuite, c'est par rapport au déré, et même à l'ensemble de l'évolution sociale en général, ou bien, au contraire, qu'il contredit l'un et l'autre. C'est de cette manière que nous avons pu démontrer que l'afTaiblisse- raent actuel des croyances religieuses, plus généralement, des sentiments collectifs à objets collectifs n'a rien que de normal; nous avons prouvé que cet affaiblissement devient de plus en plus accusé à mesure que les sociétés se rapprochent de notre type a( tuel et que celui-ci, à son tour, est plus développé (Division du travail social, p. 73-182). Mais, au fond, cette mé- thode n'est qu'un cas particulier de la précédente. Car si la normalité de ce phénomène a pu être établie de cette façon, c'est que, du même coup, il a été rattaché aux conditions les plus générales de notre existence collective. En effet, d'une part, si cette régression de la conscience religieuse est d'autant plus marquée que la structure de nos sociétés est plus déter- minée, c'est qu'elle tient, non à quelque cause accidentelle, mais à la constitution même de notre milieu social, et comme, d'un autre côté, les particularités caractéristiques de cette der- nière sont certainement plus développées aujourd'hui que naguère, il n'y a rien que de normal à ce que les phénomènes qui en dépendent soient eux-mêmes amplifiés. Cette mélliode diffère seulement de la précédente en ce que les conditions qui expliquent et justifient la généralité du phénomène sont induites et non directement observées. On sait qu'il tient à la nature du milieu social sans savoir en quoi ni comment.