SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

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Madame Najarra me donna un repas des plus recherchés: elle y étala un luxe et une propreté que j’étais surprise de trouver en pareil lieu: belle porcelaine, cristaux taillés, linge damassé, argenterie façonnée, ce qui est rare dans le pays, coutellerie anglaise; enfin le service fut aussi soigné qu’il eût pu l’être dans un hôtel d’une des grandes villes de l’Europe. Mon cher petit Mariano dîna avec moi. Il était assis sur mon lit, et pendant tout le temps du repas, nous causâmes d’une foule de choses. Je fus alors à même de juger de l’immense étendue de son intelligence.

Je me levai vers six heures; j’avais le corps meurtri et les pieds enflés. Cependant je voulus faire un tour de promenade dans le petit bois du señor Najarra. J’y allai avec lui et le petit ange, qui ne me quittait plus. Après deux jours passés dans le désert, quel plaisir j’éprouvais de me retrouver dans un champ cultivé, d’entendre le murmure du large ruisseau qui coule le long du chemin que nous suivions, de voir de grands et beaux arbres! L’aspect de ce charmant vallon me mettait dans le ravissement. J’étais à parler d’agriculture avec le señor Najarra, lorsqu’un nègre vint nous annoncer la visite du señor don Juan de Goyenèche. Ce fut le premier parent duquel je serrai la main. Il me plut assez: son ton était d’une politesse et d’une douceur extrêmes. Il m’invita, au nom de son frère, de sa sœur et de lui-même, à regarder leur maison comme la mienne, en ajoutant cependant que ma cousine, nièce de mon oncle Pio, lui avait dit qu’elle ne souffrirait pas que j’habitasse une autre maison que celle de mon oncle, et qu’elle devait elle-même le lendemain m’envoyer inviter à en venir prendre possession. M de Goyenèche était accompagné d’un Français, M. Durand, venu sous prétexte de servir d’interprète, mais au fond, pour faire l’officieux et par curiosité. Après leur départ, je me retirai dans ma chapelle, et me couchai avec une jouissance indicible.

Le lendemain, quand je m’éveillai, je me sentis tout à fait remise. La bonne dame Najarra eut l’obligeance de me faire apporter un bain préparé par ses ordres. J’y restai une demi-heure, me recouchai ensuite dans mes beaux draps de fine batiste garnie, et l’on me servit un excellent déjeuner. Mon petit Mariano me tint encore compagnie et m’amusa beaucoup par tous ses raisonnements aussi originaux qu’extraordinaires. Je me levai et fis une toilette assez soignée car je savais que j’allais recevoir de nombreuses visites. Vers midi, M. de Castellac vint me dire de me dépêcher, que quatre cavaliers, venus d’Aréquipa, demandaient à m’être présentés. En sortant de la chapelle, située au bout de la galerie qui entoure la maison, je vis venir au devant de moi un jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, qui me ressemblait tellement qu’on l’aurait pris pour mon frère; c’était mon cousin Emmanuel de Rivero; il parle le français comme s’il était né sur le sol de la France. On l’y avait envoyé à l’âge de sept ans, il en était de retour depuis une année seulement. Nous fûmes tout de suite en étroite sympathie. Voici les premières paroles qu’il m’adressa: — Ha! ma cousine! comment se fait-il que, jusqu’à présent, j’aie ignoré votre existence? Je suis resté quatre ans à Paris, seul, sans y avoir une personne amie; vous habitiez cette ville et Dieu n’a pas permis que je vous rencontrasse. Quelle cruelle pensée! non, jamais je ne pourrai m’en consoler… J’aimai ce jeune homme dès le premier instant que je le vis. Il est Français de caractère; il est affable, bon; et lui aussi a souffert.

Emmanuel me remit une lettre de ma cousine dona Carmen Pierola de Florez, qui représentait mon oncle Pio, et m’invitait, en son nom, à venir descendre chez lui, sa maison étant la seule qu’il me convînt d’habiter. Toute la lettre était sur ce ton; je vis par son style que j’avais à faire à une femme d’esprit, mais prudente et très politique. Ma cousine m’envoyait, pour m’amener à Aréquipa; un très beau cheval sur lequel on avait mis une superbe selle anglaise. Elle me faisait remettre, en outre, deux habits d’amazone, des souliers, des gants et quantité d’autres objets dans le cas où, n’ayant pas mes malles avec moi, je pourrais avoir besoin de vêtements. Les trois cavaliers qui accompagnaient mon cousin étaient le señor Arisendi, le señor Rendon et M. Durand, grands amis de ma cousine, Je causai quelque temps avec ces messieurs, puis les laissai en compagnie du docteur, pour aller faire un tour de promenade avec mon cousin. J’appris par lui que mon arrivée occupait toute la ville, chacun pensant bien que je venais réclamer la succession de mon père. Ce jeune homme me mit au courant du caractère et de la position de mon oncle dont il avait eu, lui aussi, fort à se plaindre, mon oncle ayant refusé, avec une extrême dureté, de payer, pendant trois ans seulement, une pension qui le mît à même d’achever ses études en France. Le père d’Emmanuel avait dissipé une grande fortune et réduit sa famille à la misère. Ma grand’mère était venue au secours des enfants; elle leur avait laissé une rente viagère qui leur donnait juste de quoi vivre. Mon cousin, avec un affectueux abandon, me conta tous ses chagrins de famille, comme si nous nous fussions connus depuis dix ans. Moi aussi, je sentais que je l’aimais comme s’il eût été mon frère.

Nous voulions partir, parce que ma cousine nous avait fait prévenir qu’elle nous attendait à dîner; mais nos excellents hôtes me pressèrent avec tant d’instance de faire ce dernier repas avec eux, que j’acceptai avec satisfaction, touchée des marques de cordial intérêt qu’ils me donnaient.

Le dîner terminé, revêtue d’un joli costume d’amazone en drap gros vert, un chapeau d’homme avec un voile noir sur la tête, et montée sur un beau cheval vif et fringant, je quittai, vers six heures du soir, la ferme de Congata, marchant en tête de la petite troupe, et l’inséparable docteur, fermant la marche.

Le chemin de Congata à Aréquipa est bon, comparé aux autres chemins du pays; cependant il ne laisse pas que de présenter des obstacles aux voyageurs. Il faut passer la rivière de Congata à gué, ce qui est dangereux à certaines époques. Il y avait peu d’eau lorsque nous la traversâmes, mais les pierres, qui se trouvaient au fond exposent les pieds des chevaux à glisser, et une chute dans cette rivière pourrait avoir des suites funestes. Mon cheval était tellement fougueux, que j’eus beaucoup de peine à le contenir. Le cher Emmanuel était mon écuyer, et, grâce à ses soins, je sortis saine et sèche.

En nous éloignant de la rivière, je vis des champs bien cultivés et des hameaux qui me parurent pauvres et peu habités. Mon compatriote, M. Durand, se tenait auprès de moi; et, soit dans l’intention de me flatter ou plutôt de faire parler mes regrets en les excitant, il ne cessait de me répéter, tout le long de la route, comme l’intendant du marquis de Carabas: — cette ferme est à votre oncle le señor don Pio de Tristan; celle-ci à vos illustres cousins MM.de Goyenèche; cette terre appartient encore à votre oncle; cette autre aussi et toujours de même jusqu’à Aréquipa, sans que l’officieux M. Durand se lassât de me désigner les nombreuses propriétés de ma famille. Quand le bon Emmanuel s’approchait de moi, il me disait avec tristesse: — Chère cousine, nos parents sont les rois du pays; aucune famille en France, pas même celle des Rohan et des Montmorency, n’a, par son nom ou sa fortune, autant d’influence, et pourtant nous sommes en république! Ah! leurs titres et leurs immenses richesses peuvent bien leur faire acquérir le pouvoir, mais non l’affection. Durs et petits comme des banquiers, ils sont incapables de faire une action qui réponde au nom qu’ils portent.

— Pauvre enfant! Quels sentiments généreux! À la noblesse de son ame mon cœur avouait bien celui-là pour mon parent.

Lorsque nous parvînmes sur les hauteurs de Tiavalla, nous nous y arrêtâmes afin de jouir de la perspective enchanteresse que présentent la vallée et la ville d’Aréquipa; l’effet en est magique; je croyais voir réalisée une de ces créations fantastiques des conteurs arabes. Ces beaux lieux méritent une description toute particulière; j’en parlerai ailleurs.

Nous trouvâmes à Tiavalla une grande cavalcade qui venait au devant de nous, conduite par mon sauveur don Balthazar et son cousin. Les autres personnes étaient des amis de ma cousine et sept ou huit Français résidant à Aréquipa.

Enfin, nous arrivâmes: cinq lieues séparent Congata d’Aréquipa, et il faisait nuit lorsque nous entrâmes dans la ville. J’étais enchantée de cette circonstance qui me dérobait aux regards; toutefois, le bruit que faisait cette nombreuse cavalcade, en passant dans les rues, attirait les curieux sur leurs portes; mais l’obscurité était trop grande pour qu’on pût distinguer personne. Quand nous fûmes dans la rue de Santo-Domingo, je vis une maison dont la façade était éclairée. Emmanuel me dit: — Voilà la maison de votre oncle!

Une foule d’esclaves étaient sur la porte: à notre approche, ils refluèrent dans l’intérieur, empressés de nous annoncer. Mon entrée fut une de ces scènes d’apparat, telles qu’on en voit au théâtre. Toute la cour était éclairée par des torches de résine fixées aux murs. Le grand salon de réception tient tout le fond de cette cour; il a, dans le milieu, une grande porte d’entrée, précédée d’un porche qui forme le vestibule auquel on arrive par un perron de quatre ou cinq marches. Le vestibule était éclairé par des lampes et le salon tout resplendissant de lumière par un beau lustre et une multitude de candélabres dans lesquels brûlaient des bougies de diverses couleurs. Ma cousine, qui avait fait une grande toilette en mon honneur, s’avança jusqu’au perron, et me reçut avec tout le cérémonial que prescrivaient l’étiquette et les convenances. Je mis pied à terre et fus droit à elle. J’étais émue: je lui pris la main et la remerciai, avec effusion de cœur, de tout ce qu’elle avait déjà fait pour moi. Elle me conduisit à un grand sopha et s’assit à mon côté. À peine fus-je placée, qu’une députation de cinq ou six moines, de l’ordre de Santo-Domingo, s’avança vers moi; le grand-prieur de l’ordre me fit un long discours dans lequel il me parla des vertus de ma grand’mère et des magnifiques dons qu’elle avait faits au couvent. Pendant qu’il me débitait sa harangue, j’eus le temps d’examiner tous les personnages qui remplissaient le salon: c’était une foule assez mélangée.

Toutefois, dans l’ensemble, les hommes, plus que les femmes, me parurent appartenir aux premières classes de la société, Chacun me fit son compliment en termes pompeux, accompagné d’offres de services tellement exagérées, qu’aucune d’elles ne pouvait être l’expression d’un sentiment vrai. Il en résultait qu’au besoin, je ne devais pas compter sur eux pour la plus légère assistance, et que leur langage était tout simplement un hommage servile adressé à don Pio de Tristan, dans la personne de sa nièce. Ma cousine me dit qu’elle m’avait fait préparer un souper, et qu’on se mettrait à table lorsque j’en voudrais donner le signal. Je me sentais fatiguée, et, d’ailleurs, je ne me souciais pas d’être plus longtemps le point de mire de tous ces curieux; je priai donc ma cousine de me dispenser d’assister au souper et lui demandai la permission de me retirer dans l’appartement qu’elle me destinait. Je vis que ma demande, à laquelle, ma cousine ne pouvait que se rendre, contrariait fort l’honorable société. On me conduisit dans une partie de la maison, composée de deux grandes pièces plus que mesquinement meublées; quantité de personnes ainsi que les moines m’accompagnèrent jusque dans ma chambre à coucher; ceux-ci m’offrirent même, en riant, de m’aider à me déshabiller. Je chargeai Emmanuel de dire à ma cousine que je désirais qu’on me laissât. Tout le monde se retira, et enfin, vers minuit, je parvins à être seule chez moi avec une petite négresse qu’on me donna pour me servir.

VIII. ARÉQUIPA.

Je me trouvais donc dans la maison où était né mon père! maison dans laquelle mes rêves d’enfance m’avaient si souvent transportée, que le pressentiment que je la verrais un jour s’était implanté dans mon âme, et ne l’avait jamais abandonnée. Ce pressentiment tenait à l’amour d’idolâtrie avec lequel j’avais aimé mon père, amour qui conserve son image vivante dans ma pensée.

Quand la petite négresse fut endormie, je cédai à l’impulsion qui me portait à examiner les deux salles voûtées où l’on m’avait logée. Peut-être mon père a demeuré ici, me disais-je? et cette idée prêtait tout le charme du toit paternel à des lieux dont l’aspect, sombre et froid dès l’entrée, glaçait le cœur. L’ameublement de la première pièce se composait d’une grande commode en bois de chêne, qui devait avoir suivi de près au Pérou l’expédition de Pizarro, et datait, par sa forme, du règne de Ferdinand et Isabelle; d’une table et de chaises plus modernes, dans le goût que le duc d’Anjou, Philippe IV, introduisit en Espagne; enfin d’un grand tapis anglais qui couvrait presque toute la pièce. Les murs étaient blanchis à la chaux et tapissés de cartes géographiques. Cette salle, d’au moins vingt-cinq pieds de long sur vingt de large, n’était éclairée que par une petite croisée de quatre carreaux percée tout en haut. La seconde pièce prenait jour sur la première, dont elle était séparée par une cloison qui ne montait pas jusqu’à la voûte; beaucoup plus petite que l’autre, son ameublement consistait dans un petit lit en fer garni de rideaux en mousseline blanche, une table en chêne, quatre vieilles chaises, et, sur le plancher, un vieux tapis des Gobelins. Le soleil ne pénètre jamais dans cette immense pièce, qui ne ressemble pas mal, par sa forme, son atmosphère et son obscurité, à un caveau souterrain. L’examen des lieux que, dans ma famille, on me donnait pour appartement fit passer dans mon âme une profonde impression de tristesse. L’avarice de mon oncle, tout ce que j’en avais redouté s’offrit à ma pensée. Il est facile de juger du maître de la maison par la façon d’agir de ceux qui le représentent. Si dòna Carmen m’avait donné un tel gîte en l’absence de mon oncle, c’est qu’elle était bien sûre que lui-même ne m’en eût pas assigné d’autre. Afin de ne me laisser aucun doute à cet égard, elle m’avait dit, en m’y conduisant, que ce logement, bien que peu convenable, était cependant le seul disponible dans la maison pour recevoir les parents et les amis. Ce trait peint mon oncle. Chef d’une très nombreuse famille, en rapport, par ses hautes fonctions, son mérite personnel, avec tout ce que le pays renfermé de plus distingué, don Pio, qui jouit d’une fortune colossale, ne peut offrir pour logement à ses parents et à ses amis qu’une froide cave, ou il faut, pour lire, de la lumière en plein midi! Cette idée me faisait rougir de honte. Eh quoi! m’écriais-je involontairement, est-il donc dans ma destinée d’être alliée à des personnes dont l’âme dure est inaccessible aux sentiments élevés? Puis après je songeais à ma grand-mère, si noble en tout, si charitable! à mon pauvre père, qui avait tant de générosité! au bon Emmanuel, à son excellente mère, et j’éprouvais une douce consolation à voir, dans cette famille, quelques individus que je pouvais avouer pour mes parents. Mes réflexions m’agitèrent tellement, qu’il était presque jour quand je m’endormis.

Le lendemain, ma cousine me dit que les principales personnes de la ville viendraient me rendre visite, comme c’est l’usage, et qu’il serait convenable que je fusse de bonne heure dans le salon. Souffrante et attristée, je n’étais guère disposée à recevoir tout ce monde, et, pour dire la vérité tout entière, une raison de coquetterie fut le motif déterminant de mon refus. Pendant la traversée du désert, l’ardeur du soleil, la poussière et l’âcreté du vent qui souffle de la mer m’avaient brûlé la figure et les mains. La pommade que je tenais de la bonté de madame Najarra commençait à diminuer la rougeur, à me faire revenir la peau dans son état naturel et je désirais attendre quatre ou cinq jours encore avant de me présenter. Les deux premiers jours, on accepta l’excuse d’indisposition mais, le troisième, cela fit rumeur dans la ville et M. Durand, qui connaissait très bien l’esprit des Aréquipéniens, me conseilla de paraître si je ne voulais risquer de m’aliéner la bienveillance que les habitants montraient pour moi. C’est ainsi que sont les peuples dans l’enfance; leur hospitalité a quelque chose de tyrannique. À Islay, il m’avait fallu, excédée de fatigue, rester au bal jusqu’à minuit. À Aréquipa, malgré mes souffrances de voyage et la douleur que je ressentais de la mort de ma grand-mère, il me fallait recevoir toute la ville le troisième jour après mon arrivée. On me fit à la hâte une robe noire. Je parus dans le vaste salon de mon oncle, couverte d’habits de deuil comme toute ma famille, et la tristesse de mon âme surpassait celle de mes vêtements.

Il est d’usage au Pérou, parmi les femmes de la haute classe, lorsqu’elles arrivent dans une ville où elles sont étrangères, de rester chez elles sans sortir pendant tout le premier mois, afin d’y attendre les visites. Ce temps écoulé, elles sortent pour rendre à leur tour les visites qu’elles ont reçues. Ma cousine Carmen, qui est stricte pour les régies de l’étiquette, m’en instruisit avec exactitude, croyant que j’y attachais la même importance, et que, sans rien omettre, j’allais m’y conformer; mais, dans cette circonstance, le joug de la coutume me parut trop lourd; je pris sur moi de m’en affranchir. Ma cousine, qui n’aimait pas plus que moi à recevoir des visites, applaudit à la façon leste dont je m’en dispensais, quoiqu’elle n’eût pas été capable d’une semblable hardiesse. Avant de poursuivre mon récit, il est nécessaire que je fasse connaître au lecteur ma cousine dona Carmen.

C’est à regret que je me vois forcée, pour être fidèle à la vérité, de dire que ma pauvre cousine Carmen Pierola de Florez est d’une laideur qui va jusqu’à la difformité. Victime de la petite-vérole, cette affreuse maladie a exercé sur elle ses plus cruels ravages. Elle pouvait avoir alors de trente-huit à quarante ans.

Mais Dieu n’a pas voulu que ses créatures les plus mal partagées fussent entièrement privées de charme. Ma cousine Carmen a le plus joli pied, non seulement d’Aréquipa, mais peut-être de tout le Pérou. Son pied est une miniature, un amour de pied, l’idéal qu’on rêve et que je me plais encore à contempler. Qu’on imagine un pied long de six pouces seulement, étroit en proportion, d’une forme parfaite, le cou-de-pied bombé, la jambe fine, déliée dans le bas, et, ce qui est extraordinaire, vu l’extrême maigreur de dona Carmen, son pied et sa jambe sont gras et potelés. Ce joli petit pied, plein de grâce et de physionomie, est toujours chaussé d’un beau bas de soie rosé gris ou blanc avec un élégant soulier en satin de toutes couleurs. Dona Carmen porte ses robes très courtes; elle a raison, son pied est trop admirable pour qu’elle cache ce petit chef-d’œuvre de la nature. Elle est très coquette, et se met avec goût; sa mise cependant est plus jeune que son âge ne le comporte.

Ma cousine est d’un caractère très remarquable; elle n’a point reçu d’éducation, mais s’en est donné elle-même et comprend tout avec une admirable intelligence. La pauvre femme perdit sa mère dans son enfance, et, dès lors, le malheur commença pour elle. Élevée par une tante dure et altière, sa vie devint si misérable, que, voulant se soustraire au joug, et n’ayant d’autre alternative que le mariage ou le cloître, pour lequel elle ne se sentait aucune vocation, elle se décida à épouser le fils d’une sœur de mon père; celui-ci avait demandé sa main, attiré par l’appât d’une riche dot. Mon cousin était un superbe homme, très aimable; mais joueur et libertin, il gaspilla sa fortune et celle de sa femme en débauches de toute espèce. Dona Carmen, orgueilleuse et fière, eut à souffrir toutes les tortures imaginables, pendant dix ans que dura cette union. Elle aimait son mari; et cet homme, qui ne vivait que par les sens, repoussait son amour avec brutalité, l’humiliait par sa conduite et l’outrageait par les motifs qu’il lui en donnait. À plusieurs reprises, il la quitta pour vivre publiquement avec des maîtresses: ces femmes venaient passer sous les fenêtres de dona Carmen, la regardaient avec effronterie en lui ricanant l’insulte. Lorsque, dans les premiers temps de son mariage, la jeune femme essaya de faire entendre quelques plaintes, soit à la famille de son mari ou à des amis communs, on lui répondit qu’elle devait s’estimer heureuse d’avoir un bel homme pour mari, et qu’elle devait souffrir sa conduite sans se plaindre, ces personnes trouvant, dans la laideur de la femme et la beauté du mari, des raisons suffisantes pour justifier la spoliation de fortune et les continuels outrages dont la malheureuse était victime. Telle est la morale qui résulte de l’indissolubilité du mariage. Ensuite je ne sais par quelle horrible disposition d’esprit il est des hommes qui, plus cruels que la nature, se croient tout permis envers la difformité et lui prodiguent les sarcasmes et l’insulte. Leur conduite est aussi impie qu’elle est méchante et insensée. Les défauts dont la correction est en notre pouvoir doivent seuls être l’objet du ridicule. Il n’y a pas de monstres aux yeux de Dieu: l’arbre droit comme l’arbre tortu ont leur raison d’être. Ésope, aussi bien qu’Alcibiade, fut doté, par la Providence, des formes les plus convenables à la destinée qui lui était réservée. Blâmer l’œuvre du Créateur, c’est mettre notre intelligence au-dessus de la sienne. L’homme en démence, qui, à l’aspect de la société, pousse un rire convulsif, est moins insensé que l’individu qui voit, dans la configuration d’une plante, d’un homme, d’un être quelconque, sortis de la main de Dieu, un sujet de moqueries et d’outrages. Après cette tentative infructueuse, dona Carmen ne proféra plus une plainte, ne fit jamais entendre un murmure, et, s’exagérant la perversité humaine, elle bannit dès lors toute affection de son cœur pour n’y laisser place qu’à des sentiments de mépris ou de haine. Ma cousine, afin de s’étourdir, se répandit dans le monde; et, quoique privée de fortune et de beauté, son esprit fixait toujours autour d’elle un cercle d’adorateurs. Dona Carmen avait trop de discernement pour ne pas pénétrer la cause des flatteries qui lui étaient adressées, et apprenait ainsi dans le cours de ses coquetteries, à connaître le cœur humain; plus elle avançait dans cette connaissance, plus augmentait son mépris pour la race humaine. Si ma cousine avait eu le moindre sentiment religieux, au lieu d’épier les vices des hommes dans le but d’en alimenter sa haine, elle aurait cherché à découvrir leurs penchants au bien, et se fût efforcée à les rendre meilleurs; mais Dieu n’entrait pas dans ses pensées, elle avait besoin de la société de ces mêmes hommes qu’elle méprisait, et leur prodiguait des flatteries pour en être flattée à son tour.

Au bout de dix ans de mariage, son mari, qui en avait trente alors revint chez elle. Il avait dissipé toute la fortune qu’ils possédaient à eux deux, était endetté partout et en proie à une maladie horrible qu’aucun médecin ne put connaître. Tant qu’il avait eu de l’or, les courtisanes, et même les belles dames, s’étaient disputé ce joli garçon; mais, quand il ne lui resta plus une piastre, ces femmes éhontées le repoussèrent du pied avec mépris, lui adressant des rires moqueurs et blâmant tout haut sa conduite. L’infortuné put apprendre alors à apprécier les êtres immondes auxquels il avait prodigué ses richesses. Sans ressource, abandonné de tous, il revint, par instinct, auprès de sa femme, qu’il avait humiliée et délaissée, lui demander un asile. Elle le reçut, non avec affection, ce sentiment ne pouvait renaître dans son cœur, mais avec ce secret plaisir qu’éprouvent les personnes de son caractère à exercer une vengeance noble, qui exalte leur supériorité. Le malheureux paya cher les désordres de sa vie: il fut seize mois au lit, souffrant les plus cruelles tortures. Pendant ces seize mois sa femme ne le quitta pas un instant: elle fut tout à la fois sa garde-malade, son médecin, son prêtre. Elle avait fait placer un sopha près du lit de douleur, et, la nuit comme le jour, elle était là, prête à l’assister en tout. Quel spectacle pour elle! Comme elle en nourrissait son aversion et son mépris pour l’espèce humaine! Ce jeune homme, qu’elle avait aimé, elle le voyait mourir à la fleur de l’âge, dans un état de décrépitude, tant il était vieilli par suite de la débauche, et le voyait mourir avec lâcheté. Dans cette circonstance, dona Carmen, montrant une force de caractère qui ne se démentit pas une seule fois, souffrit, avec une patience admirable, les caprices, les rebuffades et les accès de désespoir du moribond. Cette longue maladie épuisa les dernières ressources de ma malheureuse cousine. Après la mort de son mari elle fut réduite à aller vivre de nouveau chez sa tante avec sa fille, le seul enfant qu’elle eût.

Depuis lors, sa vie n’avait plus été qu’un supplice de tous les moments. Sans fortune, voulant toujours paraître dans le monde, tenir un rang, obligée sans cesse d’avoir recours à une tante dure et avare, la pauvre Carmen avait à peine de quoi suffire à ses besoins, quoiqu’elle affectât des apparences de luxe. Quand j’arrivai à Aréquipa, il y avait douze ans qu’elle était veuve et douze ans qu’elle végétait, cachant sa misère réelle sous les dehors de l’opulence. Chaque année elle allait passer six mois chez sa tante, dans une sucrerie située à Camana, prés de celle de mon oncle Pio. Elle n’aimait point le séjour de la campagne, auquel la nécessité la contraignait d’aller; et, à l’époque de mon arrivée, une cause inattendue l’avait, pour la première fois, fait rester à la ville. Nous vîmes, elle et moi, dans cette circonstance, le doigté de la Providence; car, si par une occurrence fortuite, ma cousine n’était demeurée à Aréquipa, je ne trouvais personne pour me recevoir dans la maison de mon oncle.

Si d’abord la sécheresse et la laideur de ma pauvre parente produisirent sur moi un effet désagréable, bientôt je découvris au fond de cette ame un genre de noblesse et de supériorité pour lequel j’eus de la sympathie. Dés mon arrivée, ma cousine me témoigna beaucoup d’affection, eut pour moi toutes les complaisances imaginables et s’offrit d’être ma maîtresse de langue. C’est à elle que je dus d’apprendre l’espagnol en peu de temps. Elle avait, pour m’enseigner et me reprendre lorsque je me trompais, une patience admirable. Sa maison était située vis à vis de celle de mon oncle, de manière que nous étions toujours l’une chez l’autre. Le matin elle m’envoyait à déjeuner, et, vers trois heures, j’allais dîner chez elle. Toujours dona Carmen avait l’attention d’inviter quelques amis, afin que j’eusse de la compagnie pour me distraire; mais je préférais rester seule avec elle, trouvant sans cesse, dans sa conversation, à m’instruire sur les personnes et sur les choses du pays.

Dès le lendemain de mon arrivée à Aréquipa, j’avais écrit à mon oncle que j’étais chez lui, que ma santé ne me permettait pas de l’aller trouver à Camana et que j’attendais son retour avec la plus vive impatience.

Quinze jours se passèrent sans réponse de don Pio. J’étais inquiète, et ma cousine au moins autant. Elle craignait mon oncle et appréhendait que son silence n’indiquât sa désapprobation de la conduite qu’elle avait tenue envers moi. La manière d’agir de mon oncle à mon égard renouvelait l’agitation que mon arrivée avait produite parmi ses ennemis et ses amis: les uns disaient qu’il avait peur de moi; les autres pensaient qu’il machinait quelque tour de sa façon, quelque piège pour me prendre; les alarmistes allaient même jusqu’à dire qu’il pourrait bien me faire arrêter. Ma chambre ne désemplissait pas du matin au soir, de ces officieux amis, qui venaient me communiquer leurs craintes, leurs conseils, leurs extravagants projets. J’écrivais lettre sur lettre; ma cousine, M. de Goyenèche et d’autres personnes écrivaient aussi. Don Pio ne faisait aucune réponse. Il était, dans ce moment, totalement en discrédit: cette circonstance, heureuse pour moi, me donnait tout le monde. Enfin, le vingt et unième jour après mon arrivée, chacun de nous eut une réponse; et toutes ces missives étaient écrites avec tant d’art, que l’illustre Talleyrand aurait pu revendiquer le mérite d’avoir conçu ces petits chefs-d’œuvre de diplomatie. Mon oncle était fait pour devenir le premier ministre d’une monarchie absolue. Dans les temps difficiles, il eût laissé loin derrière lui, par la supériorité de son savoir-faire, les hommes d’État les plus renommés: les Nesselrode et les Metternich eussent pâli à côté de lui. Aussi se plaignait-il souvent du destin qui le réduisait à intriguer sourdement, afin d’arriver à la direction des affaires d’une misérable petite république, lorsqu’il se sentait les talents nécessaires pour diriger celles d’une grande monarchie. Il me disait quelquefois « Si je n’avais que quarante ou cinquante ans, je partirais sur-le-champ pour Madrid, je ne demanderais que deux mois pour détrôner les grands faiseurs de Saint-Ildefonse, de telle sorte que je tiendrais tous les ressorts du gouvernement dans mes mains. »