SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

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L’idée qu’en acceptant l’amour de Chabrié j’allais le réduire à la misère et aux regrets éternels d’avoir quitté son pays, sa famille, pour se reléguer avec moi sur les côtes de la Californie, cette idée me rendit tout mon courage et me fit chercher dans ma tête un moyen de le détacher de moi à jamais. Je le connaissais intègre et d’une rigoureuse probité, je conçus la pensée de l’attaquer sur ce point. Ah! il me fallut l’aide de Dieu dans la poursuite d’un projet dont l’exécution dépassait toute force humaine; en entreprenant de faire renoncer Chabrié à son amour, je courais le risque de perdre aussi son estime, son estime et son amour qui, depuis huit mois, avaient été les seules et douces consolations de mon ame. Eh bien! j’eus ce courage!!! Dieu seul a compris l’étendue de mon sacrifice.

Le jeudi soir, Chabrié arriva chez moi avec empressement. Je lui avais promis la veille que, le lendemain, je lui donnerais une réponse définitive.

— Quelle est donc votre détermination? m’a dit-il, en entrant, avec l’expressive émotion d’un homme impatient de connaître son sort.

— Ma détermination, monsieur Chabrié, la voici si vous m’aimez autant que vous me l’assurez, donnez-moi la preuve en me servant comme je vais vous l’indiquer: Vous savez que mon acte de baptême ne suffit pas pour me faire reconnaître comme enfant légitime; il me faut un autre acte qui constate le mariage de ma mère avec mon père; si je ne puis le produire, je ne dois pas compter sur une piastre, mon oncle ne me donnera rien. Eh bien! vous pouvez me donner un million. Chargez-vous de me faire faire cet acte de mariage par quelque vieux missionnaire de la Californie: on l’antidatera, et pour cent piastres nous aurons un million. Telle est, Chabrié, la condition dont je fais dépendre mon amour et ma main.

— Le malheureux resta anéanti, le coude appuyé sur la table, il me regardait sans parler et, comme un homme innocent qu’un funeste arrêt serait venu frapper d’une condamnation à mort. Je me promenais de long en large dans la chambre, évitant de rencontrer ses regards, souffrant mille morts de la douleur atroce que je causais à un homme que j’aimais de la plus tendre affection. Enfin il me dit avec l’accent d’une profonde indignation: — Ainsi, lorsque je veux vous épouser sans fortune, dans la position où vous êtes, avec un enfant; lorsque je suis prêt à vous sacrifier tout, tout…, vous mettez des conditions à votre amour. Et quelles conditions!… — Monsieur Chabrié, est-ce que vous hésiteriez?

— Hésiter, mademoiselle; oh! non; tant que ce vieux cœur battra dans ma poitrine, je n’hésiterai jamais entre l’honneur et l’infamie.

— Où donc est l’infamie de ma proposition, lorsque je vous demande, monsieur, de m’aider à me faire rendre ce qui m’appartient en toute équité?

— Je ne suis pas juge de vos droits. Vous voulez faire de moi un instrument, me faire servir à vos projets d’ambition; c’est ainsi que vous répondez à mon amour… — Si vous m’aimiez, monsieur Chabrié, vous ne balanceriez pas un instant à me rendre le service que je vous demande, et vous me le refusez.

– Mais, Flora, ma chère Flora, êtes-vous bien éveillée? La fièvre ne brûle-elle pas votre cerveau? L’ambition vous fait-elle tout oublier? Eh quoi! vous exigez que je me déshonore! Ah! Flora, je vous aime assez pour vous sacrifier ma vie: avec vous, je supporterais la misère, je la souffrirais sans me plaindre; mais ne me demandez point de m’avilir, car, par l’amour que j’ai pour vous je n’y consentirai jamais.

Cette réponse de Chabrié était telle que je l’attendais! Avec un pareil homme, j’aurais pu vivre dans le fond d’un désert et y jouir de moments délectables. Que de délicatesse! que d’amour! Je sentis encore mes forces chanceler; je fis un dernier effort, et, prenant un ton ironique et âpre, je continuai la conversation de manière à torturer un amour-propre que ma proposition avait déjà blessé si vivement. L’exaspération de Chabrié devint telle, qu’il m’accabla des reproches les plus amers, des malédictions les plus affreuses, et se laissa aller, avec un tel emportement, à la violence de la douleur que lui causait cette dernière déception, que je crus un moment qu’il allait se porter à quelque voie de fait contre moi.

Enfin il se retira, et moi je tombai épuisée; ce fut la dernière fois que je le vis. Voici les derniers mots qu’il m’adressa: — « Je vous hais autant que je vous ai aimée! ».

Il était devenu tellement urgent de faire cesser les poursuites de Chabrié, de mettre un terme à son amour, qu’à défaut de tout autre, je lui fis mon étrange proposition sans trop envisager ce qu’elle avait d’invraisemblable pour pouvoir espérer que Chabrié la prît au sérieux. Comment put-il me croire, ai-je pensé depuis, dépourvue de sens au point de songer tout de bon à faire régulariser le mariage de ma mère, au moyen d’un acte fabriqué en Californie. Si j’avais été capable d’avoir recours au faux, n’était-ce pas en Europe et non à Aréquipa que j’en aurais accueilli l’idée? L’exécution n’en était-elle pas de toute impossibilité? Où trouver, sur la côte de Californie, un prêtre qui eût été attaché, en cette qualité, à une église des villes de la frontière espagnole, qu’avait habitées ma mère avant son mariage? Comment remplacer les formalités de législation, de timbre, etc., etc.? En Espagne seulement, eût pu se rencontrer quelque chance de réussir dans un pareil dessein. Si Chabrié avait eu assez de sang-froid pour y réfléchir seulement dix minutes, il se serait aisément convaincu que ce n’était de ma part qu’un subterfuge, un prétexte pour rompre; mais il était si violemment agité, que la raison n’eut aucun accès chez lui. Ma proposition blessait profondément son amour-propre, aussi allait-il me répétant: – « Vous me mettez des conditions! à moi, Chabrié! qui n’en ai jamais subi de personne; vous voulez faire de moi un instrument au service de votre ambition!

Lorsque je veux vous épouser sans rien; après tant de preuves de mon entier dévouement, vous ne m’aimez que par intérêt!… » La pensée d’avoir été ma dupe, comme cela lui était arrivé de plusieurs autres femmes, le rendit fou; la jalousie, l’orgueil le dominèrent, et la violence de sa douleur l’emporta; c’est ainsi que, lorsque nous agissons sous l’influence d’une passion quelconque, nous sommes exposés à devenir dupes, non seulement des autres, mais encore de nous-mêmes.

Il partit le lendemain pour Islay. Avant de quitter Aréquipa, il m’envoya la lettre suivante: « A mademoiselle Flora de Tristan, à Aréquipa.

« Mademoiselle, « Au moment de vous quitter, probablement pour toujours, je viens vous dire adieu… Je sens combien vous allez rester seule et malheureuse après l’amour vrai et dévoué que vous venez de perdre… Je n’ai pas besoin de vous dire tout ce que votre étonnante conduite… a de poignant, d’affreux pour moi. Je vous quitte pour toujours… Ah! Flora, je ne souhaite pas que vous compreniez ce qu’il y a de douleur dans ce mot toujours!… Comme les faibles services que je pourrais vous rendre n’auront lieu que dans le cas où il vous arriverait un événement funeste, je ne vous les offre pas pour vous; mais je vous le répète, que votre dernière heure soit douce, votre fille trouvera en moi un ami qui lui fera aimer la mémoire de sa mère.

Adieu!… adieu pour toujours!

Cette lettre dont la lecture me fit éprouver une vive peine, me prouvait que j’avais complètement atteint mon but. Chabrié avait arraché de son cœur l’amour que je lui inspirais; dès lors, il pourrait faire un mariage de convenance, être heureux peut-être, car, avec la bonté de son cœur, un intérieur de famille et des enfants pouvaient suffire à son bonheur. J’éprouvai un grand soulagement à mes maux lorsque je fus assurée que l’avenir d’un homme que j’aimais réellement n’était plus enchaîné à ma cruelle destinée. Je lui avais recommandé ma fille; j’étais persuadée qu’il veillerait sur elle si je venais à mourir, et cette assurance me donnait une grande sécurité. Oh! qu’on ne s’étonne pas de ne rencontrer qu’un si petit nombre de gens vertueux; je sentis encore, dans cette circonstance, que pour être vertueux, il faut une force plus que surhumaine!

Les lettres que j’écrivis à Chabrié après notre rupture le maintinrent dans les mêmes dispositions. Six semaines après son départ d’Aréquipa, il quitta Lima pour aller en Californie, et je n’eus plus de ses nouvelles que lors de son retour en France, ou je l’avais précédé de trois mois.

Je vais placer, sous les yeux du lecteur, un petit nombre de passages des lettres de M. David et de quelques unes des personnes dont j’ai parlé dans le cours de ma narration: ces extraits de correspondance serviront de complément à la peinture que j’en ai faite.

« A mademoiselle Flora de Tristan, à Aréquipa.

Islay, 24 octobre 1833.

« Je ne saurais vous dire, mademoiselle, combien votre lettre m’a fait de peine. J’avais, d’après des rapports infidèles, cru que votre réception avait été plus favorable, que votre position, votre avenir étaient plus riants; j’avais même été assez loin, en idée, pour anticiper déjà votre retour en Europe, lorsque le courrier est arrivé et a dissipé une des dernières illusions que je m’étais faites; car, vous ne l’ignorez pas, mademoiselle, ce n’est pas impunément que l’on a partagé avec vous les beaux jours des tropiques et les sombres nuits du cap Horn, ce voyage, tout triste, tout ennuyeux qu’il a été, a encore vu sous plus d’un aspect, son beau côté, et, pour moi, les moments de bonne humeur que je vous ai surpris, ainsi que vos aimables conversations, lorsque les nausées du mal de mer étaient passées, m’ont laissé aussi un grand vide; et rarement je vais dans votre chambre, que j’occupe maintenant, sans évoquer l’ombre de celle qui l’a habitée. Me rappelant de vous, je ne puis séparer du souvenir la crainte du présent, et alors je suis fâché, très fâché de vous avoir connue, puisque mes souhaits sont stériles, et que, tout en désirant votre bonheur, je ne puis même l’entrevoir. J’étais léger, disiez-vous, lorsque je jugeais qu’il n’y avait pas de vertu sur cette terre inhospitalière; cependant le jugement que je portais était fondé...

« Vous aviez pensé sagement qu’on pourrait chercher à savoir quelques circonstances de votre existence, de vos relations et de vos projets. Des questions en apparence dictées par l’intérêt qu’offre une jeune dame voyageuse m’ont été adressées. Dire que j’ai répondu à votre avantage, c’est dire que j’ai simplement lu quelques pages de votre histoire. Comme je ne fais pas l’honneur aux habitants de les abhorrer, mais seulement de les mépriser, je n’ai pas cru devoir répondre à des demandes dont le sens n’était que trop clair. On a vu qu’on ne gagnait rien, dès lors votre éloge a couru de bouche en bouche. Ceci est encore une leçon, car à quoi ressemble un éloge, lorsqu’il n’est précédé d’aucune action connue qui puisse lui donner naissance? Ces courtes conversations, ces phrases détournées doivent plus que jamais vous fortifier dans la résolution que vous avez prise de marcher avec prudence. Il n’y a peut-être pas de pays au monde où elle soit plus nécessaire, et où il faille conserver un visage plus égal. Là, peut-être, manquerez-vous de talent; car, si je me le rappelle bien, le joli front et les beaux yeux qui exprimaient ce que le cœur sentait pourront difficilement se faire à une dissimulation qui leur est étrangère et qui est cependant si utile.

« Le jugement des hommes est tout en votre faveur; mais les femmes, tout en jurant par le grand Dieu que vous êtes charmante, pincent leurs lèvres; c’est un commencement de civilisation… « Il m’est bien pénible de terminer aussi vite un entretien que j’aime; mais la douane, les manifestes et les visites féminines qui pleuvent à bord du Mexicain privé de son cuisinier m’arrachent au peu de loisir que je me promettais. Je termine en vous assurant de remplir le plus tôt et le mieux possible vos intentions, non comme pour une bonne et charmante sœur, ce qui me serait difficile, n’ayant jamais eu le bonheur d’en avoir une, mais comme pour une personne que j’aime autant que je respecte et dont l’amitié me rend orgueilleux.

« Don Justo est une pauvre bête: je ne suis pas étonné que votre voyage ait été si sottement conduit. J’ose croire que, si nous eussions été ici, vous eussiez eu moins d’inconvénients à passer.

« M. Briet a reçu votre lettre, en a été touché, et vous répondra par le courrier. Vous rappelez-vous, mademoiselle, que vous me disiez: Tant de mauvaise humeur que vous soyez, je vous ferais revenir sur-le-champ si je voulais m’en donner la peine. » Eh bien! oui, et moi, et bien d’autres… Du droit qu’un esprit vaste et ferme en ses desseins A sur l’esprit grossier des vulgaires humains.

« Telle est la distance que je me plais à reconnaître.

« Agréez, mademoiselle, etc.

« A. David. » Deuxième lettre.

Islay, 4 novembre.

« Mademoiselle, « Toute pénible que soit l’idée de juger en mal, il le faut souvent; et, malgré une très grande propension au contraire, j’ai fini par être assuré que c’était la base la plus sûre, et que sur celle-là seulement il fallait s’appuyer. J’ai reconnu avec épouvante, dans le temps où je pensais à une fin sérieuse, que, de tous les points du globe, aucun n’était si dépourvu des éléments qui constituent le bonheur intérieur que celui-ci, et quoiqu’il m’en ait coûté bien des peines et des pertes, je bénis le jour où j’ai été tout à fait désabusé. Mes conversations et mes conséquences générales avaient, comme vous vous en êtes convaincue, des antécédents: elles ne se présentent aujourd’hui qu’avec plus de force, depuis que je sais que vous êtes à même d’éprouver, sous des formes différentes, des désagréments et des souffrances semblables aux miens. Je regrette bien vivement et du plus profond du cœur, que ma carrière aventureuse m’éloigne de vous, mademoiselle, et, des lieux où j’eusse pu, peut-être, vous être utile à quelque chose. Votre dernière lettre m’a fait connaître ce que je n’avais pas éprouvé depuis bien du temps, et j’ai senti que tout sentiment vif n’était pas éteint en moi, puisque peine d’autrui m’était si amère. Je dois vous remercier de la nouvelle opinion que je vous ai, en quelque sorte soustraite. Quelquefois je puis être meilleur que mes paroles; mais en général, ma conduite est à l’unisson. Trop d’années passées dans l’absence de tous les liens aimables m’ont rendu bien froid, bien égoïste, et peut-être que le malheur seul a des droits à ma sympathie.

Je ne vous l’ai pas caché, mademoiselle, reçue à bras ouverts, réintégrée dans vos droits paternels, l’aimable et bonne passagère du Mexicain n’eût été pour moi qu’une passagère: triste, abandonnée, elle est devenue une véritable sœur, une tendre amie à laquelle je trouve une douceur bien grande de pouvoir confier aussi des chagrins et les craintes de l’avenir. Pour un homme, il existe des consolations dans des occupations fortes et variées; pour la pauvre femme, les pleurs et les regrets! Le partage est si triste, que je m’estimerais bien heureux de pouvoir, comme véritable ami, prendre la partie la plus pesante des chagrins qui vous accablent; mais ma position s’y refuse, et, tout en vous plaignant, tout en vous admirant, je n’ai, comme autrefois, que des conseils à vous donner.

« Toujours même langage ici touchant l’étrangère, sa fortune promise et sa résidence présumée. C’est vous dire, trop bonne et trop crédule Flora, de ne pas vous confier à votre ombre, et d’user plus que jamais de précaution. Je ne me fais pas plus d’illusion maintenant qu’avant votre arrivée. Je crains pour vous des difficultés, de la mauvaise foi et peut-être spoliation presque entière de votre héritage paternel. Ce sont les véritables maux que vous avez à combattre, dont peut-être beaucoup de persévérance et de la fermeté vous feront triompher; mais, auparavant, que de chagrins, que de souffrances, que de larmes!… Je vous plains, et vous plains d’autant plus que je ne puis vous être d’aucun secours: mille lieues vont nous séparer, et, plus que la distance, la nécessité…. » Troisième lettre.

Lima, 1 décembre 1833.

..Lima, à dater de ce voyage, a perdu tous ses charmes pour moi. Le voyage d’Europe a ranimé le goût éteint que j’avais pour le beau, le bon, et dorénavant cette ville ne peut m’offrir d’autre intérêt que celui des affaires qui m’y retiennent. Tout ici a changé de couleur et de figure: je crois rêver quand je revois mes anciens camarades et mes passagères connaissances du pays. Il est probable que je passerai encore deux ou trois ans au Pérou, ou, pour mieux dire en Amérique, et je vous assure que je ne puis penser à ce sacrifice, qui n’en était pas un en sortant de France, sans trembler. Peut-être que les mœurs patriarcales de la Californie me réconcilieront avec l’exil et la solitude.

« Notre avenir n’est point à nous, comme on l’a dit; il dépend de tout et quelquefois de rien. Le vôtre mademoiselle, n’est guère plus riant que le mien: même peine demande même remède; remettons à l’appliquer au retour en France, et là, si vous l’exigez encore, je dirai adieu, mot affreux lorsqu’on aime bien, délicieux lorsqu’on quitte des importuns, des ennuyeux, des Péruviens enfin… » Quatrième lettre.

Guayemas, 2 décembre 1834.

«...Je n’avais nul besoin d’un témoignage de plus pour conserver mes premières et constantes impressions sur le Pérou et l’Amérique en général. Chacun, dans ce monde, a la prétention de se croire meilleur que son voisin: moi, sans fatuité et sans orgueil aucun, je crois que je puis pousser cette prétention aussi loin que qui que ce soit jamais venu à Lima. J’assurerais à mon grand regret, que jamais avant, les idées de fausseté et de duplicité n’étaient entrées dans ma tête, et que sûrement mes pertes continuelles en commerce en étaient la suite. Depuis que, dans la bienheureuse Lima, j’ai été chaque jour en butte à tout ce que la bassesse, le mensonge et la lâcheté ont de plus hideux, mes idées ont changé, et dès ce temps je ne puis plus dater de véritables beaux jours, parce que j’ai perdu de ce qui les fait, ces beaux jours, une opinion favorable de nos semblables. Quand vous m’avez entendu fronder en Aristarque nos républicains, nos commerçants (classe dont je fais, hélas! partie) et tant d’autres, je ne le faisais qu’à contre-cœur; car enfin, en perdant l’idée du bien, on est toujours dans le vague, on craint de s’arrêter, de parler, d’épancher son cœur; on croit toujours rencontrer un faux ami, un marchand fripon, un militaire lâche, enfin toujours le contraire du bien. Cette connaissance est triste: quand on la possède, on n’a plus d’illusions, et, sans illusions, la vie n’a plus de soleil. Eh bien! tout ce savoir si nécessaire pour bien gouverner sa barque dans ce monde, c’est à Lima que je l’ai acquis; aussi, en récompense, ai-je su apprécier ses habitants, et ai-je pu vous mettre en garde contre leurs attaques en grand.

« Tout en poursuivant la carrière du commerce, je l’abhorre, et suis si malheureux à Guayemas, loin de tout ce qui peut me plaire, que, sans la force de l’engagement qui me lie à Chabrié et sans la crainte de perdre en un mois le fruit de plusieurs années de travaux, j’aurais déjà abandonné une terre bien plus inhospitalière encore que l’aride Pérou. J’ai aujourd’hui atteint le comble de vœux en fait de fortune. Je supplie mon ami de ne pas entreprendre d’opération en grand qui pourrait entraîner notre ruine, et de se contenter de venir me retrouver, simple capitaine, et laissant le titre solennel, trop chèrement acheté, d’armateur. C’est le commencement, la fin et toujours le but de toutes mes longues lettres. S’il ne dépendait que de moi, je voudrais dès aujourd’hui, dire adieu à tout genre de trafic, non pas dans des principes d’aristocratie, mais seulement d’honnêteté; car, sans parler des mensonges à la journée, on est obligé de voir et de faire en commerce des choses licites suivant la loi, mais bien repoussées par un cœur droit. Voilà le point où j’en suis ma bonne sœur, satisfait comme toujours avec rien sous le rapport de la fortune, et misérable au-delà de l’imagination, par suite de mon séjour indéfini au plus indigne lieu d’exil.

« A. David. » Lettre de M. Briet.

Islay, 25 octobre 1833.

« Mademoiselle Flora Tristan, « J’ai reçu votre aimable avec infiniment de plaisir, et m’empresse de vous en témoigner ma reconnaissance, en vous assurant que mes intentions n’ont jamais eu pour objet d’en vouloir à une aussi aimable personne que vous.

« Quant à la petite moue en question, avec franchise je vous dirai que, si je n’ai continué à votre égard les attentions que l’on doit à une passagère aussi accomplie que respectable, c’est que j’ai aussi cru qu’elles vous étaient aussi inutiles qu’à charge, et comme mon caractère est de ne gêner personne, j’ai pris le parti du silence convenable, je crois, à la circonstance.

« Je vous suis reconnaissant de l’intérêt que vous prenez à nos affaires, et vous prie de croire que j’apprendrai toujours avec infiniment de plaisir de vos nouvelles ainsi que votre heureux retour en France, faisant les vœux les plus sincères pour la réussite de vos projets dans ce pays.

« Agréez mes salutations respectueuses « L. Briet. » « Don José me charge de le rappeler à votre souvenir, en vous désirant bonheur et fortune. » Lettre de M. de Castellac.

Cuzco 6 décembre 1833.

« Mademoiselle Flora de Tristan y Moscosô.

« Ma chère et bonne compatriote, « M. Miota m’a remis votre aimable lettre un peu tard; car j’avais été à Brumbanha voir un malade. Vous me marquez que votre santé s’est rétablie, et que vous commencez à vous habituer dans ce nouveau pays. Je suis vraiment charmé que vous preniez une bonne dose de philosophie pour calmer cette effervescence européenne; mais je crois que le volcan d’Aréquipa viendra tôt ou tard réchauffer votre imagination vagabonde, et que vous finirez par prendre ce pays en horreur. Il faut, charmante et aimable Flora, oublier, si vous voulez être heureuse, les illusions et les plaisirs de notre belle France. C’est fort difficile, il est vrai; mais enfin, ne serait-ce que pour quelques années. Vous me marquez que vos affaires restent dans le statu quo: je désire que M. votre oncle vous apprécie et vous traite comme vous le méritez.

« Je suis ici très bien: mes affaires vont de l’avant, Dieu veuille que cela continue. J’ai été nommé chirurgien d’un régiment sans aucune obligation; c’est à dire que, s’il venait à partir d’ici, je ne suis aucunement forcé de le suivre. J’aurai l’hôpital dans quelques jours. Communiquez-moi vos projets, ce que vous comptez faire. Vous savez et vous devez croire que personne ne prend plus d’intérêt à vous que moi. Je désire vous voir heureuse et contente. Vous savez combien je vous aime, et tout ce qui vous touche de près m’intéresse peut-être plus que vous. Tâchez d’être aimable et prévenante envers votre oncle; cela vous sera très facile, vous l’êtes naturellement. Les environs de Cuzco sont charmants: vous ne pouvez vous faire une idée de la richesse et du tempérament de ces pays. Nous avons les fruits d’Europe et d’Amérique. Chaque pays a un climat différent. Cette capitale est triste et sale; mais il n’y pleut pas tant comme on dit! nous avons de très beaux jours. J’ai été très bien reçu. On a pour moi les plus grandes attentions. Des chevaux et les bons repas ne manquent pas. Trois ou quatre bonnes cures m’ont mis en réputation.

« J’espère que, dans votre première lettre, comme vous me marquez, vous me mettrez au courant de vos affaires Je désire de tout mon cœur que ce griffonnage vous trouve en bonne santé. Écrivez-moi souvent; j’aurai toujours un nouveau plaisir à recevoir et à lire votre aimable écriture.

« Votre affectionné compatriote, « Victor de Castellac. » Lettre de M. Miota.

Cuzco, 9 janvier 1834.

« Ma chère demoiselle, « C’est avec raison que vous devez m’accuser d’ingratitude, parce que j’ai manqué à la reconnaissance que je vous dois et aux devoirs sacrés de l’amitié, en restant si longtemps sans vous écrire; mais ce serait me connaître bien mal que de me juger ainsi, car, sans les nombreuses occupations dont j’ai été accablé dès mon arrivée en cette ville, il y a longtemps que je me serais acquitté de ces devoirs si sacrés; mais votre habituelle indulgence pour moi me fera obtenir mon pardon sans aucune difficulté.

«...J’ai été très sincèrement affecté lorsque le docteur m’a appris que votre santé était un peu altérée, et que vos affaires n’allaient point tout à fait selon vos désirs. Il faut avoir de la patience, et vous servir, dans ces cas orageux, de votre puissante philosophie. Quant à moi, je fais des souhaits pour que vous soyez heureuse, et tout mon désir est de vous servir en tout ce qui me sera possible. Ne doutez point de ma sincérité.

«...« Votre plus sincère ami, « F. Miota. » M. Miota et son cousin restèrent quinze jours à Aréquipa; ils partirent ensuite pour le Cuzco, où le docteur de Castellac était arrivé depuis longtemps.

À cette même époque, mon oncle m’envoya M. Crévoisier, Français, qui, depuis vingt-cinq ans, administrait sa sucrerie à Camana, et qui comptait trente-deux ans de séjour dans le pays. Il venait me chercher pour m’emmener à Camana, et aussi par le désir de me connaître. M. Crévoisier est le même Français dont parle le général Miller dans son ouvrage sur le Pérou: le général nous représente M. Crévoisier comme une espèce d’orang-outang, ne sachant plus parler français, ne pouvant pas se faire comprendre en espagnol; en un mot, le portrait qu’il en fait n’a pas la moindre ressemblance, et M. Crévoisier aurait droit de s’en plaindre; mais, ce qu’il y a de plus plaisant, c’est que le général Miller parle lui-même très mal le français et pas mieux l’espagnol.

M. Crévoisier est le type du Français d’avant la révolution; sa politesse recherchée, sa gaîté, son ton léger et badin, son bon cœur, sa mauvaise tête, toute sa personne enfin, ainsi que ses manières, retracent parfaitement ce qu’étaient nos grands-pères; mais, sous cette frivole enveloppe du siècle passé, M, Crévoisier possède les qualités les plus essentielles aux hommes réunis en société; c’est l’être le plus loyal, le plus laborieux, le plus ponctuel que j’aie jamais rencontré. Il jouît, à juste titre, de l’estime, de l’affection de tous ceux qui ont eu des rapports avec lui. Il est marié, depuis vingt-cinq ans, à une parente de ma cousine Carmen, il en a eu deux fils, dont l’aîné était un jeune homme charmant. M. Crévoisier est aimé dans notre famille, qui le considère comme en faisant partie, et il est le seul qui échappe à l’envieuse médisance de nos aimables Français résidant au Pérou. Le cher papa Crévoisier (c’est ainsi que nous l’appelions) m’aimait à la folie. Il resta dix jours auprès de moi sans pouvoir me décider à l’accompagner à Camana; heureux de se trouver avec sa charmante compatriote, il m’en témoignait toute sa satisfaction par son inépuisable gaîté, et je dois dire que, pendant son séjour à Aréquipa, je ne m’ennuyai pas un seul instant. Il fallut enfin qu’il partît, les travaux de la sucrerie réclamaient ses soins. Il retourna à Camana, emportant avec lui ma sincère affection. Voici quelques passages des lettres qu’il m’écrivit.

Camana, 15 octobre 1833.

« Charmante et belle demoiselle, « J’ai l’honneur de vous annoncer mon retour dans ce pays après trois jours de marche, lesquels m’ont bien dérangé, par l’extrême chaleur dont j’ai souffert, et surtout par le cruel souvenir de la séparation de ma bonne et chère compatriote, et des beaux jours dont je jouissais auprès d’elle: mais enfin il faut savoir se résoudre à tout et disposer avec plaisir d’un beau moment quand il se présente, comme aussi se conformer avec résignation quand les jours infortunés viennent nous surprendre. C’est positivement ce qui m’est arrivé. J’ai eu l’honneur de vous connaître, j’ai éprouvé des jours délicieux auprès de vous: ils n’ont pas duré longtemps; donc je ne suis pas des plus heureux. Patience!

« J’ai vu avec plaisir toute ma famille, qui se porte bien ainsi que M. Tristan et son aimable épouse, lesquels se sont empressés à me venir voir aussitôt mon arrivée. Ils m’ont demandé de vos nouvelles, et toute la famille a été au désespoir de ne vous avoir pas vue venir avec moi. Je leur ai fait comprendre que ç’a été pour vous chose impossible, vu la crainte où vous étiez d’attraper ici les tercianas, (fièvres), d’après tout ce qu’on vous en disait du risque que l’on court par l’approche de la saison étouffante que nous éprouvons dès à présent. Enfin je leur ai fait voir que, quoique vous soupiriez du désir de les connaitre, vous préférez attendre un mois de plus pour jouir, bien portante, de leur société et n’avoir pas le désagrément d’être au lit malade et privée de leurs belles réunions. Ils en sont convaincus, et plusieurs ont dit que vous aviez raison, excepté M. Tristan qui absolument aurait désiré vous voir et vous embrasser.

« J’ai été interrogé sur le motif de votre arrivée au Pérou, et j’ai répondu que vous étiez si réservée qu’il m’a été impossible de rien savoir de vous; mais que vous m’avez fait entendre que vous n’aviez d’autre désir que celui d’être auprès de votre oncle et de conserver sa tendresse et son amitié; mais que j’ai compris aussi, par quelques paroles qui vous sont échappées, que vous veniez avec quelques prétentions sur des affaires d’intérêt, mais que je n’en savais pas davantage.

« À cela M. Tristan m’a répondu que, lorsque l’occasion s’en présentera, il vous répondra par vos propres lettres, c’est à dire qu’il croit que vous n’avez pas des droits à la légitimité; mais qu’il suspend toute pensée jusqu’à ce qu’il ait parlé avec vous.

« Le conducteur me presse, et je n’ai autre chose à vous dire sinon que je vous aime de cœur, et que je suis et serai pour toujours votre plus fidèle, dévoué et très passionné serviteur, Deuxième lettre.

Camana, 3 décembre 1833.

« Charmante et précieuse demoiselle, « Je vous parle franchement. Comme les Français passent, parmi les autres nations, pour être inconstants, et vu que vous ne m’écriviez pas, je vous ai appelée ingrate. Je m’en repens et vous prie de me pardonner cette légèreté de ma part, que vous ne méritez pas. Dès l’instant que l’on confesse ses péchés de bon cœur, on mérite le pardon. Vous avez de l’indulgence; c’est encore une de vos vertus. Ainsi donc faisons la paix, aimable Florita, et dès ici je vous embrasse tendrement.