SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

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Dieu me fit rencontrer dans cette ville un ange de vertu qui me donna la possibilité d’exécuter le projet que, depuis deux ans, je méditais, et que m’empêchait de réaliser mon affection pour ma fille. On m’avait indiqué la pension de mademoiselle de Bourzac comme la meilleure pour y placer mon enfant. Au premier abord, cette excellente personne lut dans la tristesse de mes regards l’intensité de mes douleurs. Elle prit ma fille sans me faire une question et me dit: — Vous pouvez partir sans nulle inquiétude: pendant votre absence je lui servirai de mère, et si le malheur voulait qu’elle ne vous revît jamais, elle resterait avec nous. Lorsque j’eus acquis la certitude d’être remplacée auprès de ma fille, je résolus d’aller au Pérou prendre refuge au sein de ma famille paternelle, dans l’espoir de trouver là une position qui me fît rentrer dans la société.

Vers la fin de janvier 1833, je me rendis à Bordeaux et me présentai chez M. de Goyenèche, avec lequel j’étais en correspondance. M. de Goyenèche (Mariano) est cousin de mon père; nés tous deux à Aréquipa, une amitié d’enfance les avait liés d’une manière intime. À ma vue, M. de Goyenèche fut frappé de l’extrême ressemblance de mes traits avec ceux de mon père; ils lui rappelaient son ancien ami, et à ce souvenir se rattachaient pour lui ceux de sa jeunesse, de sa famille, enfin de son pays, qu’il regrette sans cesse. Il reporta aussitôt sur moi une partie de l’affection qu’il avait eue pour son cousin, et ce vieillard, dont les manières sont nobles, me reçut avec des égards qui montraient combien il me distinguait; il me présenta à toute sa société comme sa nièce, et me combla de témoignages de bienveillance. Je reçus de même un très bon accueil de M. Bertera (Philippe), jeune Espagnol qui vit chez M. de Goyenèche et fait les affaires de mon oncle Pio de Tristan. J’annonçai à ces messieurs la détermination que j’avais prise de partir pour le Pérou. Je restai deux mois et demi à Bordeaux, prenant mes repas chez mon parent, et logeant à côté chez une dame qui me louait un appartement garni. J’éprouvai des lenteurs avant de pouvoir partir, et un concours de circonstances fortuites vint encore compliquer ma position. En 1829 j’avais rencontré à Paris, dans un hôtel garni où j’étais descendue en arrivant de voyage, un capitaine de navire qui venait de Lima. Surpris de la similitude de mon nom avec celui de la famille Tristan, qu’il avait connue au Pérou, ce capitaine me demanda si j’en étais parente: je répondis que non, comme j’avais l’habitude de le faire. J’avais depuis dix ans renié cette famille par des causes que, plus tard, je ferai connaître, et ce fut au hasard de cette rencontre que je dus d’entrer en correspondance avec mes parents du Pérou, de faire mon voyage et tout ce qui s’ensuivit. Après une longue conversation avec M. Chabrié (c’était le nom de ce capitaine), j’écrivis à mon oncle Pio une lettre qui est là pour attester de la noblesse de mes sentiments et de la loyauté de mon caractère, mais qui me perdit en lui révélant l’irrégularité du mariage de mon père. Je passais pour veuve dans l’hôtel et j’avais ma fille avec moi; ce fut dans cette position que le capitaine Chabrié m’avait connue; il partit; moi-même je quittai cette maison peu après l’y avoir rencontré, et, depuis lors, je n’en avais plus entendu parler.

Il n’y avait à Bordeaux, en février 1833, que trois navires en partance pour Valparaiso: le Charles-Adolphe, dont la chambre ne me convenait pas, le Flétès, auquel je dus renoncer, parce que le capitaine ne voulut pas prendre en paiement de mon passage une traite sur mon oncle, et le Mexicain, joli brick neuf que tout le monde me vantait. Je m’étais présentée comme demoiselle à M. de Goyenèche et à toute sa société; on peut donc imaginer l’effet étourdissant que produisit sur moi le nom du capitaine du Mexicain, lorsque mon parent me dit qu’il se nommait Chabrié; c’était le même capitaine qu’en 1829 j’avais rencontré à Paris dans l’hôtel garni.

Je fis tout ce que je pus afin d’éviter de partir sur le Mexicain; mais craignant que ma conduite ne fût trouvée extraordinaire dans la maison de mon parent, où M. Chabrié était fortement recommandé par le capitaine Roux, depuis longtemps en relation d’affaires avec ma famille, je n’osai me refuser à aller visiter le navire.

Je passai deux jours et deux nuits dans une perplexité dont je ne savais comment sortir. Je n’avais vu M. Chabrié que deux ou trois fois, en dînant avec lui à la table d’hôte; il ne m’avait parlé que du Pérou, et, en l’écoutant, je ne songeais qu’à une famille dont l’abandon m’avait causé de si cuisants chagrins, sans m’occuper le moins du monde de l’homme qui, à son insu, me parlait de mes intérêts les plus chers. Je l’avais entièrement oublié, et je faisais maintenant de pénibles efforts pour me rappeler à quel homme j’allais avoir affaire. J’étais tourmentée par les plus vives inquiétudes: je craignais de manquer mon voyage en le différant, et ce que je ne cessais d’entendre sur le compte des capitaines de navire n’était guère de nature à me rassurer sur le degré de confiance que je devais accorder au capitaine du Mexicain. Je ne pouvais résister davantage aux instances de mon parent, que pressait M. Chabrié pour connaître ma détermination, afin de pouvoir disposer, si je ne partais pas sur son navire, de la cabane qu’il m’y destinait. Quand je me suis trouvée dans des positions embarrassantes, je n’ai jamais pris conseil que de mon cœur. J’envoyai chercher M. Chabrié qui, aussitôt qu’il entra, me reconnut et fut surpris. J’étais émue: dès que nous fûmes seuls, je lui tendis la main: — Monsieur, lui dis-je, je ne vous connais pas, cependant je vais vous confier un secret très important pour moi, et vous demander un éminent service. — Quelle que soit la nature de ce secret, me répondit-il, je vous donne ma parole, mademoiselle, que votre confiance ne sera pas mal placée; quant au service que vous attendez de moi, je vous promets de vous le rendre, à moins que la chose ne soit tout à fait impossible. — Oh! merci, merci, lui dis-je, en lui serrant la main fortement, Dieu vous récompensera du bien que vous me faites. L’expression et l’accent de vérité de M. Chabrié m’avaient de suite convaincue que je pouvais m’en reposer sur lui. Ce que je vous demande, continuai-je, c’est tout simplement d’oublier que vous m’avez connue à Paris sous le nom de dame et avec ma fille; je vous en expliquerai la raison à bord. Dans deux heures je vais aller visiter votre navire; je choisirai ma cabane, M. Bertera en réglera le prix avec vous, et, jusqu’au départ, ne parlez de moi que comme si vous m’aviez vue aujourd’hui pour la première fois … M. Chabrié me comprit et me serra la main avec cordialité: nous étions déjà amis. — Du courage! me dit-il, je vais presser notre départ. Je conçois, dans votre position, tout ce que vous devez souffrir… Je peux le dire, cette première visite de M. Chabrié est un des plus heureux souvenirs qui me soient restés dans le cœur.

Pendant les deux mois et demi que je séjournai à Bordeaux, je fus péniblement affectée par les plus inquiétantes appréhensions. J’avais habité cette ville à deux reprises différentes avec ma fille, avant que je n’eusse pensé à ma famille du Pérou; et j’y avais connu beaucoup de monde, en sorte que, chaque fois que je sortais, je me sentais exposée à rencontrer une de ces anciennes connaissances venant me demander des nouvelles de ma fille, à moi demoiselle Flora Tristan. J’étais dans une anxiété continuelle; aussi avec quelle impatience attendais-je le jour où nous devions mettre à la voile.

Il me tardait de sortir de la maison de M. de Goyenèche; cependant on m’y traitait avec la plus grande distinction, et surtout avec des marques d’affection qui m’eussent rendue bien heureuse si j’avais été dans une position vraie; mais j’avais trop de fierté pour me complaire dans des égards prodigués à un titre qui n’était pas le mien, et mon cœur, abreuvé de longues souffrances, ne pouvait être accessible aux prestiges du monde et de son luxe. Cette société, organisée pour la douleur, où l’amour est un instrument de torture, n’avait pour moi aucun attrait; ses plaisirs ne me faisaient aucune illusion, j’en voyais le vide et la réalité du bonheur qu’on leur avait sacrifié; mon existence avait été brisée, et je n’aspirais plus qu’à une vie tranquille. Le repos était le rêve constant de mon imagination, l’objet de tous mes désirs. Je ne me résolvais qu’à regret à mon voyage au Pérou: je sentais, comme par instinct, qu’il allait attirer de nouveaux malheurs sur ma tête. Quitter mon pays que j’aimais de prédilection; quitter ma fille qui n’avait que moi pour appui; exposer ma vie, ma vie qui m’était à charge, parce que je souffrais, parce que je n’en pouvais jouir que furtivement, mais qui m’eût apparu belle et radieuse si j’avais été libre; enfin, faire tous ces sacrifices, affronter tous ces dangers, parce que j’étais liée à un être vil qui me réclamait comme son esclave! Oh! ces réflexions faisaient bondir mon cœur d’indignation; je maudissais cette organisation sociale qui, en opposition avec la Providence, substitue la chaîne du forçat au lien d’amour et divise la société en serves et en maîtres. À ces mouvements de désespoir, succédait le sentiment de ma faiblesse; des larmes ruisselaient de mes yeux: je tombais à genoux, et j’implorais Dieu avec ferveur pour qu’il m’aidât à supporter l’oppression. C’était pendant le silence de la nuit qu’assiégée par ces réflexions, l’irritant tableau de mes malheurs passés se déroulait dans ma pensée: le sommeil me fuyait, ou, durant de courts instants seulement, il adoucissait mes peines. Je m’épuisais en vains projets; je cherchais à pénétrer le caractère de mon parent, M. de Goyenèche: il est religieux, me disais-je, à ne pas manquer un seul jour d’aller à la messe; ponctuel dans l’accomplissement de tous les devoirs que la religion impose; Dieu, qu’il fait constamment intervenir dans ses propos, doit être dans ses pensées; il est riche, et mon parent d’aussi près pourrait-il se refuser à nous prendre moi et ma fille sous sa protection? Oh non, pensais-je, il ne saurait me repousser; il est sans enfants; je suis celle que Dieu lui envoie. Aujourd’hui, ce matin même, je lui confierai tous mes chagrins, lui raconterai le martyre de ma vie et le supplierai de nous garder chez lui, ma pauvre petite fille et moi: serait-ce, hélas! une charge que nous lui imposerions à lui, vieux garçon, sans famille, regorgeant de tout, habitant seul une immense maison (l’hôtel Schicler) où son ombre se perd et où nos voix amies feraient sans cesse retentir des accents de reconnaissance?… Mais, le matin, lorsque j’arrivais chez le vieillard, le cœur palpitant d’émotion, dès les premiers mots qu’il m’adressait, j’étais frappée de l’expression sèche et égoïste du vieux garçon, de l’homme riche et avare qui ne pense qu’à lui, se fait le centre de toutes choses, amassant toujours pour un avenir qu’il n’atteindra pas: cette expression de sécheresse me glaçait. Je restais muette, recommandais ma fille à Dieu et désirais ardemment être loin en mer. Je ne fis donc jamais cette tentative, et il est certain, malgré la dévotion de mon parent, qu’elle eût été sans succès: j’en ai eu la preuve depuis mon retour. Le catholicisme de Rome nous laisse avec tous nos penchants, et donne à celui de l’égoïsme la plus grande intensité: il nous détache du monde, mais c’est afin de concentrer toutes nos affections sur l’Église: on y fait profession d’aimer Dieu, et c’est par l’observation des pratiques religieuses, imposées par l’Église, qu’on croit lui prouver son amour; loin de se croire obligé à secourir ses parents, ses alliés, ses amis, le prochain enfin, on trouve presque toujours des motifs religieux, pris dans la conduite de celui qui réclame des secours, pour les lui refuser; c’est par des largesses à l’Église, c’est en lui confiant quelques aumônes, qu’on s’imagine assez généralement satisfaire à la charité prêchée par Jésus-Christ.

M. Bertera, bien qu’Espagnol et bon catholique, était venu trop jeune en France, où il avait été élevé pour être imbu des mêmes préjugés religieux que M. de Goyenèche. Cependant je ne le mis pas dans ma confidence, je lui portais une amitié désintéressée, et ne voulus pas le commettre dans le mensonge que je faisais à ma famille. Ce jeune homme, depuis que je le connaissais, n’avait cessé de me prodiguer des témoignages d’affection. Je croyais à la sincérité de l’attachement qu’il me manifestait, et je me plaisais à lui montrer ma reconnaissance. Le plaisir que je ressentais à le faire fut un adoucissement aux nombreuses tribulations qui m’assaillirent pendant mon séjour à Bordeaux. Jusqu’alors la plupart des personnes avec lesquelles les circonstances m’avaient mise en rapport ne m’avaient fait que du mal, tandis que M. Bertera éprouvait de la satisfaction à m’être utile: il me confia ses douloureux regrets et ses ennuis. Il avait vu mourir de la même maladie toute sa famille à laquelle il était tendrement attaché: resté seul, il vivait dans l’isolement, au milieu du monde et de son froid égoïsme. La douleur compatit à la douleur, quelque diverses qu’en soient les causes. Dès la première conversation, il s’établit entre nos âmes une intimité mélancolique qui, pieuse dans ses aspirations, ne touchait à la terre par aucun point. J’aimais ce jeune homme de cette sympathie tendre et affectueuse que, dans le malheur, les êtres sensibles ressentent les uns pour les autres. Sa société était à mon ame un doux parfum: auprès de lui, je respirais plus librement, et l’affreux cauchemar qui continuellement m’oppressait pesait moins lourdement sur ma poitrine. J’aimais à sortir avec lui, et, presque tous les soirs, nous allions faire de longues promenades pendant que mon vieux parent faisait la sieste. De son côté, M. Bertera recherchait avec empressement toutes les occasions de m’être agréable; son affection pour moi se montrait dans les plus petites choses.

Je n’ai de ma vie balancé un instant à sacrifier une jouissance personnelle au plaisir plus vif pour moi de contribuer à rendre heureux ou à garantir de peine ceux que j’aimais réellement. La sincérité de l’affection que me portait M. Bertera me donnait la conviction qu’il aurait ressenti ma douleur si je lui avais confié le secret de ma cruelle position, et l’impossibilité de la changer eût encore augmenté sa peine. Ensuite la fausse position dans laquelle me mettait le mensonge que m’imposaient les préjugés de la société m’était trop pénible pour consentir à faire supporter à un homme que j’aimais et auquel j’avais tant d’obligations une portion quelconque des conséquences que pouvait avoir ce mensonge. Je retins mon secret; j’eus le courage de me taire quand j’étais sûre de rencontrer dans le cœur de ce jeune homme une vive sympathie pour mes malheurs. Je fis ce sacrifice à l’amitié que je lui avais jurée, et de Dieu seul j’en attends la récompense.

Je partis, recommandant ma fille à mademoiselle de Bourzac et au seul ami que j’eusse; tous deux me promirent de l’aimer comme leur enfant, et j’emportai la douce et pure satisfaction de ne laisser aucun pénible souvenir après moi.

I. LE MEXICAIN.

Le 7 avril 1833, jour anniversaire de ma naissance, fut celui de notre départ. J’éprouvais une telle agitation à l’approche de ce moment, que, depuis trois nuits, je ne pouvais goûter une heure de sommeil. J’avais le corps brisé: je me levai toutefois avec le jour, afin d’avoir le temps de terminer tous mes préparatifs. Cette occupation calma l’émotion fébrile que me causait ma pensée. À sept heures, M. Bertera vint me chercher en fiacre; nous nous rendîmes, avec le reste de mes effets, au bateau à vapeur. De quelle foule de réflexions ne fus-je pas agitée pendant le court trajet de chez moi au port? Le bruit croissant des rues annonçait le retour à la vie active; je tenais la tête hors de la portière, avide de voir encore cette belle ville où, dans d’autres temps, j’avais passé des jours si calmes. Le souffle tiède de la brise arrivait sur mon visage; je sentais une surabondance de vie, tandis que la douleur, le désespoir étaient dans mon ame: je ressemblais au patient qu’on mène à la mort; j’enviais le sort de ces femmes qui venaient de la campagne vendre en ville leur lait, de ces ouvriers qui se rendaient au travail: témoin moi-même de mon convoi funèbre, je voyais peut-être pour la dernière fois cette population laborieuse. Nous passâmes devant le jardin public; je dis adieu à ses beaux arbres. Avec quel sentiment de regret ne me rappelais-je pas mes promenades sous leur ombrage. Je n’osais regarder M. Bertera, tant je craignais qu’il ne lût dans mes yeux l’atroce douleur à laquelle j’étais en proie. Parvenue au bateau à vapeur, la vue de toutes ces personnes rassemblées, venues pour dire adieu à leurs amis, ou qui se rendaient gaîment dans les campagnes environnantes, augmenta mon émotion. Le moment fatal était arrivé: mon cœur battait si fort, que je doutai un instant de pouvoir me soutenir. Dieu seul peut apprécier la force qu’il me fallut appeler à mon aide, afin de résister à l’impétueux désir qui me poussait à dire à M. Bertera: « Au nom du ciel, sauvez-moi! Oh! par pitié, emmenez-moi d’ici! » Dix fois, pendant ce moment d’attente, je fis un mouvement pour prendre M. Bertera par la main, en lui adressant cette prière; mais la présence de tout ce monde me rappelait comme un spectre horrible la société qui m’avait rejetée de son sein. À ce souvenir, ma langue resta glacée, une sueur froide me couvrit le corps, et usant du peu de forces qui me restaient, je demandai à Dieu, avec ferveur, la mort, la mort, comme le seul remède à mes maux.

Le signal du départ fut donné: les personnes qui étaient venues accompagner leurs amis se retirèrent. Le bateau fit un mouvement et s’éloigna: je restai seule dans la chambre où j’étais descendue; tous les passagers se tenaient sur le pont, faisant à leurs connaissances les derniers signes d’adieu. Tout à coup l’indignation me rendit mes forces, et, m’élançant à une des fenêtres, je m’écriai d’une voix étouffée: Insensés! je vous plains et ne vous hais pas; vos dédains me font mal, mais ne troublent pas ma conscience. Les mêmes lois et les mêmes préjugés dont je suis victime remplissent également votre vie d’amertume; n’ayant pas le courage de vous soustraire à leur joug, vous vous en rendez les serviles instruments. Ah! si vous traitez de la sorte ceux que l’élévation de leur ame, la générosité de leur cœur porteraient à se dévouer à votre cause, je vous le prédis, vous resterez encore longtemps dans votre phase de malheur.

Cet élan me rendit tout mon courage, je me sentis plus calme; Dieu, à mon insu, était venu habiter en moi. Ces messieurs du Mexicain rentrèrent dans la chambre; M. Chabrié seul paraissait ému; de grosses larmes tombaient de ses yeux. Je l’attirai vers moi d’un regard sympathique, il me dit: Il faut du courage pour s’éloigner de son pays et quitter ses amis; mais j’espère, mademoiselle, que nous les reverrons… » Arrivée à Pouillac, j’avais l’apparence de la résignation. Je passai la nuit à écrire mes dernières lettres, et, le lendemain, vers onze heures, je montai à bord du Mexicain.

Le Mexicain était un brick neuf d’environ 200 tonneaux; on espérait, d’après sa construction, qu’il serait fin voilier. Ses emménagements étaient assez commodes, mais très exigus. La chambre pouvait avoir de seize à dix-sept pieds de long sur douze pieds de large: elle contenait cinq cabanes, dont quatre très petites, et une cinquième, plus grande, destinée au capitaine, se trouvait à l’extrémité. La cabane du second était en dehors de la chambre, à l’entrée. La dunette, encombrée par des cages à poules, des paniers et des provisions de toute espèce, n’offrait qu’un très petit espace où l’on pût se tenir. Ce bâtiment appartenait en participation à M. Chabrié, qui le commandait, au second, M. Briet, et à M. David. Le chargement, presqu’en entier, était également la propriété de ces trois messieurs. L’équipage se composait de quinze hommes: huit matelots, un charpentier, un cuisinier, un mousse, un contre-maître, le lieutenant, le second et le capitaine. Tous ces hommes étaient jeunes, vigoureux et parfaitement à leur affaire: j’en excepte le mousse, dont la paresse et la malpropreté causèrent à bord une constante irritation. Le bâtiment était largement approvisionné, et notre cuisinier excellent.

Nous n’étions que cinq passagers: un vieil Espagnol, ancien militaire, qui avait fait la guerre de 1808, et depuis dix ans s’était établi à Lima. Ce brave homme avait voulu revoir sa patrie avant de mourir, et retournait au Pérou. Il emmenait avec lui son neveu, jeune garçon de quinze ans, remarquable par son intelligence. L’oncle se nommait don José, et le neveu Cesario. Le troisième passager, Péruvien, né dans la ville du Soleil (le Cuzco) avait été envoyé à Paris, à l’âge de seize ans, pour y faire son éducation; il avait alors vingt-quatre ans. Son cousin, jeune Biscayen de dix-sept ans, l’accompagnait. Le Péruvien se nommait Firmin Miota, et son cousin tout simplement don Fernando, n’étant pas, plus que les deux premiers passagers, désigné par un nom patronimique. Il n’y avait, de ces quatre étrangers, que M. Miota qui parlât français. J’étais la cinquième personne passagère à bord du Mexicain.

Le capitaine, M. Chabrié (Zacharie), était un homme de trente-six ans, né à Lorient. Son père, officier de la marine royale, lui fit suivre la même carrière et y appropria son éducation. Après les évènements de 1815, M. Chabrié abandonna la marine de l’État, pour courir les chances hasardeuses de la marine commerciale. J’ignore les motifs qui le déterminèrent dans cette circonstance.

M. Chabrié est entièrement en dehors de la ligne des capitaines de la marine marchande, braves marins qui, d’ordinaire, ont commencé par être simples matelots, puis se sont avancés par leur intelligence et leur bonne conduite. M. Chabrié a beaucoup d’esprit naturel, la repartie toujours prête, des saillies étonnantes de naïveté et d’originalité: sa brusquerie ressort autant de sa franchise que des habitudes de son état; mais ce qu’il y a de plus remarquable en lui, c’est l’extrême bonté de son cœur et l’exaltation de son imagination. Quant à son caractère, c’est bien le plus affreux caractère que j’aie jamais rencontré: sa susceptibilité, qu’irritent les plus petites choses, est intolérable; bourru et colère, ce serait en vain que, dans ses accès de mauvaise humeur, on rechercherait en lui des traces de la bonté de son cœur. Il ne ménage rien, blesse ses amis de l’ironie la plus amère, se plaît à les torturer sans la moindre pitié, et paraît éprouver de la joie du mal qu’il leur cause, tout cela avec une constance dont plus d’une fois les périodes m’ont paru bien longues.

À la première vue, M. Chabrié paraît très commun; mais cause-t-on quelques instants avec lui, on reconnaît bien vite l’homme dont l’éducation a été soignée. Il est d’une taille moyenne et a dû être bien fait avant d’avoir pris de l’embonpoint. Sa tête, presque entièrement dégarnie de cheveux, présente, sur le sommet, une surface dont la blancheur contraste d’une manière assez bizarre avec le rouge foncé qui colore toute sa figure. Ses petits yeux bleus, abîmés par la mer, ont une expression indéfinissable de malice, d’effronterie et de tendresse. Son nez est un peu de travers, et ses grosses lèvres, si affreuses quand il est en colère, si gracieuses quand il rit de ce rire naïf qu’ont les enfants, donnent à cet ensemble une expression tout à la fois de franchise, de bonté et d’audace. Ce qu’il a d’admirable, ce sont ses dents; elles forment, selon sa propre expression, une mâchoire-modèle. Comme tout, dans cet homme, contraste de la façon la plus étrange, sa voix affecte l’ouïe de deux manières bien opposées: quand il parle, je ne crois pas qu’il soit possible d’entendre un son de voix plus enroué, plus rauque, plus discordant; mais que cette même voix chante un passage de Rossini, un des morceaux de Nourrit, une tyrolienne ou une jolie romance sentimentale, oh! alors, on se sent enlevé jusqu’aux cieux. Sa voix, pure et fraîche, son accent d’ame et d’harmonie retentit au fond de votre cœur: vous ressentez des frémissements et éprouvez une suave émotion. Le capitaine Chabrié a manqué sa vocation, comme tant d’autres, dans notre société à rebours, il était fait pour chanter à l’Opéra; son admirable voix de ténor aurait ravi trois mille spectateurs, et, durant six heures de suite, les eût tenus dans un état de douce béatitude, ainsi que le fait notre célèbre Nourrit. Pour compléter le portrait, j’ajouterai que le capitaine Chabrié est très recherché dans sa mise, il en est même coquet. Extrêmement frileux depuis qu’il a senti les premières atteintes d’une douleur rhumatismale à la jambe, il prend de sa santé les soins les plus minutieux, se couvrant, pour se garantir du froid ou de l’humidité, de toutes sortes de vêtements qu’il entasse les uns sur les autres de la manière la plus grotesque.

Le second, M. Briet (Louis), né aussi à Lorient, du même âge que M. Chabrié, faisait, en 1815, partie des gardes de l’empereur: la chute de l’aigle lui ayant enlevé son beau cheval et son brillant uniforme, le futur maréchal de France en fut inconsolable: déçu dans ses espérances de gloire, il alla tenter la fortune dans les colonies espagnoles. M. Briet avait pris l’état de marin, s’était fait recevoir capitaine, et naviguait pour son compte ou celui d’un patron. Son caractère tenait plus du militaire que du marine; il avait de l’ordre en toutes choses, ce que les marins n’ont pas; il était très propre et très entendu dans tout ce qu’il faisait, et joignait à ces qualités une très grande sobriété. Il parlait peu, travaillait beaucoup, et commandait toujours avec ce ton froid et sec de l’officier qui s’adresse à des bataillons ou à des escadrons, sans paraître éprouver jamais cette anxiété du marin pour la prompte exécution des manœuvres qu’il ordonne. Son éducation avait été négligée, mais son bon sens naturel y suppléait si bien, qu’il eût été difficile de s’en apercevoir avant de l’avoir étudié.

M. Briet est un très bel homme, grand, bien fait, ayant de beaux traits et une physionomie distinguée. Il n’entrait point dans son caractère d’être prévenant, pas plus que galant envers les dames; mais, à bord, il avait pour tout le monde des attentions toujours très polies et parfaitement convenables.

M. David (Alfred), né à Paris, avait trente-quatre ans. Il offrait le type du Parisien qui a couru le monde. Sorti, à l’âge de quatorze ans, du collége Bonaparte, ses parents le firent embarquer à bord d’un bâtiment allant dans l’Inde, pour lui faire manger un peu de vache enragée. Arrivé à Calcutta, le capitaine le laissa à terre, ayant assez de l’incorrigible. L’effronté gamin, dont la tête était mauvaise, mais le cœur plein de courage, prit la ferme résolution de gagner sa vie, et la gagna. Il fut tour à tour matelot, maître de langue, commis-marchand, etc., etc., resta ainsi cinq ans dans l’Inde; revenu en France, il chercha à s’y caser; mais, après avoir été ballotté par de ces belles promesses dont on ne manque jamais à Paris, il se décida à essayer de nouveau de son bonheur dans la carrière industrielle, et se rendit au Pérou. À Lima, il fit la connaissance de M. Chabrié, se lia avec lui, et tous les deux revinrent ensemble en France en 1832; M. David en était absent depuis huit ans.

M. David a fait lui-même son éducation, et, sans avoir rien approfondi, il a acquis une grande variété de connaissances. Actif, entreprenant, infatigable, il est avide de plaisirs, inaccessible au chagrin, insensible à la douleur, et possède au plus haut degré cet esprit de dénigrement que l’auteur de Candide mit en vogue sur la fin du dernier siècle. Il voit toujours l’espèce humaine sous le mauvais côté; entêté dans son opinion, il n’est jamais de celle des autres, critique tout, ergote sur tout; sophiste par caractère, il se lance audacieusement dans une discussion qu’il est hors d’état de poursuivre, tant son esprit léger répugne aux pensées profondes, tant il est incapable d’une attention soutenue, et lorsqu’il est empêtré au milieu de ses raisonnements, il fait intervenir une plaisanterie bouffonne qui, excitant le rire de son auditoire, fait perdre de vue l’objet principal de la discussion. Quelque superficiellement qu’il connaisse la chose sur laquelle s’établit la conversation, M. David en parle avec un aplomb à déconcerter l’inventeur même de cette chose. Dans un âge très tendre, laissé sans secours aux prises avec la misère, c’est à la bonne école qu’il a connu le cœur humain; accueilli par de précoces déceptions, la vie avait été pour lui sans illusions. M. David hait l’espèce humaine et considère les hommes comme des bêtes féroces, toujours prêtes à s’entr’égorger: plus d’une fois, ayant ressenti leurs atteintes, il est sans cesse occupé à se mettre en garde contre leurs attaques. Le malheureux n’a jamais aimé personne, pas même une femme. Nul être n’a jamais compati à ses peines, et son cœur s’est endurci. La seule jouissance qu’il conçoive est de s’abandonner à tous ses penchants. Les douces émotions de l’ame ont été étouffées en lui avant même qu’elles ne se fussent développées; les sensations corporelles dominent, et l’ame est comme anéantie. Il aime avec passion la bonne chère, trouve des délices à fumer un cigare, et réjouissait sa pensée en songeant aux jolies filles de n’importe quelle couleur qu’il allait rencontrer dans le premier port où le hasard nous ferait mouiller. Ce sont les seules amours qu’il comprenait.

M. David est un fort joli homme, d’une taille élancée, d’une santé robuste, quoique maigre. La régularité et la finesse de ses traits, la pâleur de son teint, ses favoris noirs et sa chevelure brillante comme du jais, le feu de ses yeux et le sourire toujours errant sur ses lèvres forment un ensemble agréable de contrastes et d’harmonies qui lui donne une expression de gaîté et de bonheur qu’il est bien loin de ressentir. M. David est ce que le monde appelle un homme aimable, parlant beaucoup, mais avec grace et gaîté, et ayant dans la conversation le genre d’amabilité que les dames accueillent. De plus, c’est un dandy qui passe le cap Horn en bas de soie, fait sa barbe tous les jours, parfume ses cheveux, récite des vers, parle anglais, italien et espagnol, et ne se laisse jamais tomber, même dans les plus forts roulis. Tels étaient les personnages qui se trouvaient réunis sur le Mexicain.

Dès notre arrivée à bord, chacun de nous s’occupa de se caser dans son petit trou le mieux qu’il put. M. David m’aida à faire tous mes arrangements, en m’indiquant, avec l’expérience qu’il avait des voyages sur mer, ce que j’avais à faire pour m’éviter le plus de désagréments possibles.

Je me sentis prise par le mal de mer une heure après être entrée dans cette maison flottante. Ce mal a été décrit tant de fois par les nombreuses victimes qui en ont été torturées, que j’éviterai de fatiguer mon lecteur d’une description nouvelle. Je dirai seulement que le mal de mer est une souffrance qui ne ressemble en rien à nos maladies habituelles: c’est une agonie permanente, une suspension de vie; il a l’affreux pouvoir d’ôter, aux malheureux qui y sont en proie, l’usage de leurs facultés intellectuelles, et aussi l’usage de leurs sens. Les personnes d’une organisation nerveuse éprouvent les cruels effets de ce mal avec plus d’intensité que les autres. Quant à moi, je le ressentis avec une telle constance, qu’il ne se passa pas un seul jour, durant les cent trente-trois du voyage, sans que je n’eusse des vomissements.

Notre bâtiment était mouillé au bas de la rivière: le temps ne semblait pas devoir favoriser notre sortie du périlleux golfe de Gascogne; néanmoins le capitaine, vers trois heures, fit lever l’ancre. La pesante machine, légère comme une plume au milieu des flots, se mit en marche à travers l’immensité qu’embrasse le ciel, et docile au génie de l’homme, allait dans la direction qu’il lui donnait.

À peine étions-nous dans le golfe, que le sifflement aigu des vents, le tumulte des vagues nous annoncèrent la tempête. Elle se déclara bientôt après dans toute sa violence par d’effrayants rugissements. Ce spectacle, auquel j’assistais sans le voir, m’était nouveau; j’aurais trouvé du charme à le contempler s’il m’était resté vestige de force; le mal de mer absorbait alors toutes mes facultés: je n’avais le sentiment de mon existence que par les frissons dont mon corps était parcouru et que je croyais les avant-coureurs de ma mort. Nous eûmes une nuit horrible. Le capitaine fut assez heureux pour pouvoir rentrer en rivière. Une vague nous avait emporté nos moutons, une autre nos paniers de légumes, et notre pauvre petit navire, la veille si coquet, si bien rangé, était déjà tout mutilé. Le capitaine, quoique écrasé de fatigue, descendit à terre, afin d’acheter d’autres moutons, et remplacer les légumes que la mer nous avait enlevés. Pendant son absence, le charpentier répara les dégâts causés par la tempête, et les matelots rétablirent l’ordre, si nécessaire à bord des bâtiments.