d’extravagances que ces deux hommes ne connaissent. Un navire arrivait-il à Islay, aussitôt le général faisait demander avec emphase quelles étaient les armes ou munitions qu’il apportait, et donnait l’ordre d’acheter immédiatement sabres, fusils, poudre, balles, draps, etc., etc., qui pouvaient se trouver à bord. On pense bien qu’avec cette manière de procéder la caisse fut bientôt vide. Baldivia n’agissait pas plus sagement, sans toutefois oublier ses intérêts personnels. Il fonda à Aréquipa un journal dont la rédaction coûtait fort cher, mais dont il était rédacteur en chef, avec 1,000 piastres par mois d’appointement, indépendamment du prix qu’il recevait pour chaque article dont il était l’auteur.
Un mois s’était à peine écoulé depuis la publication du fameux bando, lorsqu’un jour Althaus entra dans ma chambre, en riant à ne pouvoir parler: — Qui peut donc provoquer ainsi votre hilarité, cousin? Encore quelques bévues du généralissime, je gage? Contez-le moi vite, que j’en rie avec vous.
— Ah! Florita, la place n’est plus tenable, j’ai tant ri depuis ce matin que, d’honneur, je crains d’être malade.
— Mais encore, dites-moi… — Eh bien! figurez-vous… ah! ah!… pardon, cousine; mais je ne pourrai jamais vous raconter cela. C’est incroyable!… cette page de votre journal sera bien curieuse. Ah! coquin de Nieto, va, je te pardonne de ne pouvoir comprendre la plus simple figure de géométrie: quand on sait faire rire les vieux mathématiciens comme tu me fais rire depuis ce matin, on doit être dispensé de savoir que 2 et 2 font 4.
— Ah ça! Althaus, je vais me fâcher: il est convenu entre nous que je serais la confidente des joies aussi bien que des tribulations, je veux rire à mon tour.
— Sachez, donc, chère amie, que, ce matin, notre aimable et prévoyant général m’a fait dire qu’il voulait que j’allasse ranger ce qu’il appelle son grand magasin, c’est tout bonnement la petite chapelle qui tient à la prison. Après déjeuner, j’ai pris deux hommes avec moi, et je suis allé à ce sanctuaire dont, jusqu’alors, on m’avait interdit l’entrée. Ce n’était pas sans raison qu’ils m’en faisaient mystère: devinez, chère enfant, ce que j’ai trouvé dans ce magasin?
— Mais, que sais-je, des sabres, des fusils?
— Oui, des sabres, mais vous n’en devineriez pas le nombre…; il y a dans le magasin deux mille huit cents sabres qu’ils viennent d’acheter, quand je défie Nieto de réunir six à huit cents hommes sous ses ordres! Il s’y trouve dix-huit cents fusils, et quels fusils! Ah! il n’y a pas de danger, ils ne tueront pas leurs frères avec ces fusils fabriqués à Birmingham; ils ne coûtent ici que 22 francs; certes, voilà du beau poli anglais à bon marché! mais un innocent échalas serait plus redoutable que dix de ces fusils; et les sabres! ho! ce seraient d’excellents instruments pour couper des navets. Je ne vous parle pas des piles de drap bleu, couleur des grenadiers français, et des milliers de ceinturons, de baudriers que j’ai rencontrés dans un coin sans voir nulle part une seule giberne. Le diable m’emporte, il faut croire que des pigeons voyageurs auront porté la nouvelle de la révolution de Lima à ces farceurs de capitaines anglais et français, pour qu’ils soient venus empester le Pérou de tous ces rebuts de boutiques. Vous pensez peut-être que toutes ces armes étaient rangées dans l’ordre exigé pour leur conservation; que les fusils, par exemple, avaient été disposés de manière à prévenir l’atteinte de la rouille? nullement; tous les objets du magasin entassés pêle-mêle dans la vieille chapelle, où l’eau tombe de tous côtés, y avaient été jetés comme des bottes de foin; mais n’importe, mouillés où non, les chiens de ces fusils n’aboieront jamais. Allons, braves bourgeois d’Aréquipa, actuellement vous devez être contents! si on vous prend votre argent, vous avez au moins la satisfaction de le voir utilement employé. Vous voilà avec un grand magasin, où il y a plus de sabres que vous n’aurez jamais de soldats…; où vous avez des masses de drap bleu, lorsque vous êtes sans tailleurs pour en faire des habits, et une belle quantité de baudriers; quant aux gibernes, le capitaine les avait vendues à Santa-Crux. Ah! c’est délicieux! dites, Florita, quand vous leur peindrez en France ces bambochades péruviennes, ils croiront que vous chargez le tableau: deux mille huit cents sabres pour six cents soldats qui n’ont ni souliers à leurs pieds, ni schakos sur leur tête, qui enfin manquent de tout!!… Bravo, mon général! tu t’y entends, et je dis, pas mal! Quel fournisseur soigné tu nous aurais fait! ceux de la grande armée donnaient aux soldats des souliers qui ne leur duraient pas huit jours; mais toi, fine fleur des fournisseurs, tu leur aurais donné trois sabres en place d’une paire de souliers.
Althaus resta plus de deux heures à bouffonner sur les faits et dires des illustres chefs de la république, et cela avec une originalité, et une gaîté telles, que je ne pus m’empêcher d’en rire autant que lui.
— Florita, racontez donc à don Pio, en grande confidence, tout ce que je viens de vous dire. Je ne serais pas fâché qu’il le sût, mais je ne veux pas qu’il l’apprenne par moi.
— Althaus, vous devriez donner des conseils à ces gens-là; vous voyez bien qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’ils doivent faire au milieu des circonstances graves dans lesquelles leur ignorante témérité les a placés.
— Leur donner des conseils! ah! Florita, on voit bien que vous ne connaissez pas encore l’esprit des gens de ce pays; ce sont des sots présomptueux qui croient avoir en eux la science infuse. Dans les premières années de mon séjour en Amérique, comme vous, j’étais peiné de leur voir commettre autant de fautes et leur remontrais, avec franchise, que, s’ils faisaient d’une autre manière, les choses iraient mieux. Savez-vous ce qu’il m’arriva? Je me fis des ennemis implacables de tous ces imbécilles; on se méfia de moi, on me fit mystère de tout, comme vous voyez que ceux-ci ont fait pour les armes; et, sans le besoin urgent qu’ils avaient de mes connaissances, ils m’eussent chassé de chez eux comme un homme abominable. J’eus d’abord beaucoup à souffrir avec de tels gens; mais, enfin, j’en pris mon parti, et sans m’en inquiéter, je les laissai faire leurs balourdises et me contentai de les plaisanter, ayant appris, pendant mon séjour en France, la puissance du ridicule quand on s’en sert à propos et avec adresse.
— Mais, Althaus, tout ce que vous venez de me dire est très alarmant; de pareilles extravagances auront des conséquences fâcheuses pour les habitants d’Aréquipa. Si Nieto achète ainsi toutes les friperies des capitaines européens, il va se trouver forcé d’avoir recours à de nouvelles extorsions; et, à la manière dont ils y vont, elles se répéteront sans cesse.
— Ce sera comme vous le dites: l’audacieux moine Baldivia fait déjà son second bando. Cette fois, don Pio ne l’échappera pas: Ugarte, Gamio vont être mis à sec; mais c’est surtout sur l’évêque et sa maison qu’on va frapper. Ah! messieurs les bourgeois, vous voulez de la république! Bien, bien, mes amis, nous allons vous montrer ce que cela coûte une république!
Althaus se mit à tourner en ridicule ce système de gouvernement: l’absolutisme était dans l’ame du baron d’Althaus, et les résultats qu’il avait sous les yeux n’étaient guère propres à le convertir à l’organisation républicaine.
Les villes de l’Amérique espagnole, séparées les unes des autres par d’immenses étendues de territoire sans culture et sans habitants, ont encore peu d’intérêts communs. Le besoin le plus urgent eût été de les doter d’organisations municipales proportionnées à l’avancement intellectuel de leurs populations et susceptibles de progresser avec elles; de les unir par un lien fédératif qui n’aurait été que l’expression des rapports existants entre ces villes. Mais, pour s’affranchir de l’Espagne, il avait fallu mettre des armées sur pied, et, comme cela arrive toujours, la puissance du sabre a voulu dominer. Si les populations de ces républiques étaient rapprochées, il se rencontrerait plus d’unité de vues, et ces contrées ne présenteraient pas, depuis vingt ans, l’affligeant spectacle de guerres sans cesse renaissantes.
Le grand événement de l’indépendance a trompé toutes les prévisions: l’Angleterre a dépensé des sommes énormes pour le provoquer, et, depuis que l’Amérique espagnole est devenue indépendante, le commerce anglais y a fait des opérations ruineuses. Le sentiment qu’on a exploité pour exciter ces peuples à secouer le joug de l’Espagne n’a pas été l’amour d’une liberté politique dont ils étaient bien loin encore de sentir le besoin, ni d’une indépendance commerciale dont les masses étaient trop pauvres pour pouvoir jouir. On a mis en jeu contre les Espagnols la haine qu’alimentaient les préférences dont ceux-ci étaient l’objet.
Les yeux fixés sur les prodiges que la liberté a fait éclore dans l’Amérique du nord, on s’étonne de voir celle du sud rester si longtemps en proie aux convulsions politiques, aux guerres civiles, et l’on ne fait pas assez d’attention à la diversité des climats, aux différences morales des deux peuples. Dans l’Amérique du sud, les besoins sont restreints et faciles à satisfaire. Les richesses sont encore très inégalement réparties et la mendicité, compagne inséparable du catholicisme espagnol, y est presqu’un métier. Il existait au Pérou, avant l’indépendance, d’immenses fortunes faites dans les emplois publics, dans le commerce et spécialement le commerce interlope, et, enfin, par l’exploitation des mines; un très petit nombre de ces fortunes avait, pour origine, la culture des terres; la masse de la population était couverte de haillons et n’a pas amélioré son sort depuis; tandis que, dans l’Amérique anglaise, les mœurs et usages s’étaient formés sous l’empire d’idées libérales, politiques et religieuses; les populations y étaient rapprochées, elles habitaient sous un climat qui donne de nombreux besoins, avaient conservé les habitudes laborieuses de l’Europe, et la richesse n’y étant acquise que par la culture des terres ou le commerce régulier, il y avait assez d’égalité dans sa distribution.
On a lieu d’être surpris, d’après les règles de la prudence humaine, que tous les gens riches n’aient pas évacué l’Amérique en même temps que le gouvernement espagnol; il était bien évident qu’ils devaient être les victimes de toutes les commotions; leurs richesses, en effet, ont alimenté les guerres, et celles-ci ne cesseront que lorqu’il n’y aura plus de grandes fortunes à spolier. L’exploitation des mines diminue tous les jours; plusieurs, par suite des guerres, ont été inondées, et, lorsque la tranquillité sera rétablie, les habitants, se trouvant forcés de se livrer presque entièrement à la culture des terres, ce travail civilisateur fera naître graduellement, parmi eux, des idées d’ordre et de liberté rationnelle.
Quand la nouvelle des évènements de Lima parvint à Aréquipa, les hommes qui firent déclarer la ville pour Orbegoso n’étaient pas mus par l’amour du bien public, parce qu’ils estimaient ce président valoir mieux que ses compétiteurs; mais ils virent une occasion de se saisir du pouvoir, d’arriver à la fortune, et ils s’empressèrent d’en profiter. Baldivia, qui exerçait une grande influence sur le général Nieto, le poussa à s’emparer du commandement militaire de tout le département; lui-même, sous les auspices du général, se mit à la tête du gouvernement civil, et distribua à ses créatures tous les emplois. Ces deux hommes, ou plutôt Baldivia seul, mena toutes les affaires pendant trois mois jusqu’à l’arrivée de San-Roman.
Le moine Baldivia, né avec d’éminents talents, a été élevé dans le plus fameux couvent d’Aréquipa, celui des jésuites: son aptitude, sa prodigieuse intelligence, l’audace de son caractère le grandirent bien au dessus de la foule des élèves et fixèrent sur lui tous les regards. Le prêtre Luna Pizarro le prit sous sa protection immédiate, le retira chez lui, en fit son secrétaire, et donna tous ses soins à compléter l’éducation d’un jeune homme dont il comptait se servir un jour. Baldivia devint bientôt le confident intime de Luna Pizarro: celui-ci l’initia à tous ses projets d’ambition. Ces deux prêtres firent un pacte, unirent leurs moyens respectifs d’action pour arriver l’un et l’autre au pouvoir. Luna Pizarro aspirait à l’évêché d’Aréquipa, qui lui aurait donné la puissance ecclésiastique et près de 100,000 piastres de revenu; toutes ses menées tendaient à cette position éminente.
Baldivia est un homme d’environ trente-six ans; il a, depuis quinze ans, observé le cours des événements, la marche de l’opinion, et il a bien reconnu que les temps de la puissance civile étaient arrivés; que le peuple, malgré son excessive bigoterie et sa superstition, accorderait naturellement plus d’autorité aux agents qu’il nomme lui-même, aux dépositaires de ses volontés, qu’aux prêtres qu’un pouvoir extérieur lui impose. Le catholicisme a dû commencer à décliner du jour où, abandonnant l’élection populaire, le sacerdoce n’a plus voulu recevoir ses fonctions de la conscience des peuples, pour les tenir des rois et des princes de l’Église. Cette religion s’est dès lors arrêtée, et cessant de progresser avec les nations, elle en a successivement été délaissée: c’est ce qui lui arrivera au Pérou, c’est ce qui aura lieu partout, si elle ne s’harmonise pas aux progrès de la pensée humaine.
Baldivia entra dans la carrière civile, se fit avocat, écrivain, journaliste, sans cesser d’être prêtre; il se mit ainsi en position de profiter de tous les événements, se réservant de se couvrir, au besoin, de son caractère sacerdotal, et de s’en servir, selon l’occurrence, comme moyen d’agression. Luna Pizarro, député d’Aréquipa au congrès national, intriguait à Lima, saisissait toutes les occasions de fomenter les discordes, d’exciter les troubles, de provoquer aux révolutions, tandis qu’à Aréquipa Baldivia faisait, comme prêtre, les prédications les plus furibondes contre l’évêque, l’attaquait dans ses plaidoyers, dans les articles virulents de son journal, irritait contre lui toute la population, et, le traînant dans la boue, lui enlevait tout le prestige de respect dont le prélat avait été jusqu’alors entouré. Le moine a tant d’esprit, de logique, de véhémence, que chaque article qu’il lançait dans son journal contre l’évêque lui faisait perdre un de ses membres, comme disait mon cousin Althaus; mais si la voix de l’impétueux Baldivia eut autant de puissance contre l’évêque, c’est qu’il y avait de la vérité dans ses attaques. Baldivia et Luna Pizarro ne se montrèrent pas plus durs et impitoyables envers l’évêque, que le prélat ne l’avait été lui-même pendant douze ans envers les malheureux que les devoirs de l’apôtre, les conditions que la ville lui avait faites, qu’enfin toutes les considérations sociales et religieuses lui imposaient la rigoureuse obligation de soulager.
Don José Sébastian de Goyenèche occupe, depuis quatorze ans, le siège épiscopal d’Aréquipa: il parvint à cette haute dignité par la toute-puissante influence dans les affaires du Pérou qu’avait son frère don Emmanuel, comte de Guaqui, très en faveur alors à la cour de Ferdinand. L’évêché d’Aréquipa rapporte annuellement près de 100,000 piastres; mais l’évêque est obligé, d’après les conditions imposées par la ville en lui allouant cette somme, d’en distribuer une partie aux pauvres. Cette obligation, qui serait injurieuse au caractère apostolique d’un évêque, si la charité était infailliblement la vertu des prélats nommés par les cours, fut pour les malheureux d’Aréquipa une garantie insuffisante de la bienfaisance du señor de Goyenèche. J’ai déjà dit que le vice dominant de cette famille est l’avarice; elle est chez l’évêque portée à une scandaleuse exagération!… non seulement il frustrait les pauvres des aumônes auxquelles ils avaient droit sur son énorme revenu, mais encore il commettait journellement des actes de la plus révoltante dureté. Une pauvre veuve, dénuée de toutes ressources, en proie à la maladie et se débattant avec la misère, venait-elle lui demander des secours, l’évêque lui faisait remettre un réal (14 sous): un père de famille se cassait-il un membre, il lui envoyait une aumône d’égale valeur. Une dame pauvre, de très bonne maison, ayant perdu sa fille qu’elle aimait tendrement, alla un jour chez l’évêque le prier de lui donner trois piastres (15 francs) qui lui manquaient pour élever une modeste pierre sur le tombeau de son enfant; l’évêque les lui refusa!… Lorsque ma grand’mère mourut, les pauvres, qui tous suivirent le convoi jusqu’au cimetière, répétaient en pleurant: « Nous perdons là une femme qui nous donnait plus en un mois que l’évêque dans toute l’année. » Cette hideuse avarice a attiré sur lui et sa maison le mépris public à tel point, qu’il est devenu proverbial de dire, lorsque quelqu’un commet une ladrerie, c’est à la Goyenèche. Mais si son extrême avarice le prive de l’estime et de l’affection, toute la famille s’est appliquée, par des dehors pleins d’affabilité, de politesse et de modestie, à se concilier le respect de tous: le mendiant déguenillé, auquel on refuse l’aumône, se sent honoré d’être salué par un prélat couvert de soie cramoisie, ayant une chaîne d’or au cou, une belle bague au doigt, et suivi de quatre prêtres richement vêtus. La sœur était aussi très gracieuse envers tout le monde et les frères également. Sous cette apparence de rustique simplicité, ils apprécient tous avec assez de justesse le cœur humain pour connaître la valeur attachée aux politesses qui descendent de haut, et croient pouvoir les offrir en compensation des vertus qui leur manquent.
Baldivia frappait juste en attaquant l’évêque, et produisit un effet correspondant à la gravité de ses accusations. Il publia, dans son journal, une suite d’articles dans lesquels il dépeignit l’avarice du prélat sous les couleurs les plus odieuses; et lorsqu’il eut porté à son comble l’indignation publique, il prouva que, pendant toute la durée de son épiscopat, M. de Goyenèche n’avait distribué annuellement, aux indigents de la ville, ou aux curés des campagnes, que 1,000 piastres, tandis qu’il aurait dû en affecter 14,000 à cet usage, sur les 100,000 que la ville allouait à son évêque; puis, établissant le compte des sommes volées aux pauvres, il démontra que, dans le cours de douze années, il leur avait été soustrait une somme qui se monta, avec les intérêts, à 200,000 piastres (un million et plus de notre monnaie); et le moine demandait à grands cris que l’évêque fut forcé à restitution. Tout le monde, même les amis de la famille Goyenèche, ne pouvaient s’empêcher de reconnaître la vérité des calculs de Baldivia et des conclusions qu’il en déduisait. Pour toute réponse, les Goyenèche se récriaient sur l’irrévérence et le scandale de pareilles attaques, refusant d’entrer autrement dans ma question. Baldivia n’abandonna pas sa proie, il poursuivit l’évêque avec une constance et une force de logique qui réduisirent au silence les timides défenseurs du prélat. Le but du moine audacieux était de le traduire devant un tribunal de haute juridiction, sous une accusation de péculat. M. de Goyenèche, d’une chétive santé, eût succombé sous la honte d’un tel procès, ou se serait vu forcé de donner sa démission. Une fois l’arbre abattu, Baldivia aurait couru aux branches, et Luna Pizarro pris ses mesures pour parvenir à occuper le siège devenu vacant.
En organisant le nouveau gouvernement, Baldivia n’avait placé sous ses ordres que des gens extrêmement nuls, afin de paralyser toute opposition et d’avoir constamment à sa disposition de dociles instruments. Il nomma préfet don Emmanuel Cuadros, homme tout à fait incapable, mais qui se recommandait à son choix par la haine implacable qu’il portait aux Goyenèche. Le señor Cuadros avait demandé mademoiselle de Goyenèche en mariage; cette demoiselle, que sa fortune rendait exigeante, avait déjà refusé de nombreux partis; le señor Cuadros fut, je crois, le vingtième éconduit; elle se fâchait à chaque proposition nouvelle qui lui était faite, disant tout haut « qu’elle ne concevait pas comment des hommes, n’ayant pour toute fortune que 60 à 80,000 piastres, osaient venir lui offrir une piastre en échange d’une once. » Le señor Cuadros d’Osencio appartenait à une très bonne famille de Cadix: aussi orgueilleux que sot, et furieux de voir qu’on mesurait son mérite au nombre de ses piastres, il devint l’ennemi irréconciliable de cette famille; et, lorsqu’il fut en place, la pauvre Marequita paya bien cher le refus, un peu hautain, qu’elle avait fait du señor Cuadros.
Ainsi qu’Althaus me l’avait annoncé, Baldivia fit paraître son second bando un mois après le premier; cette fois, mon oncle Pio fut taxé à 6,000 piastres; il se récria, mais il fallut payer dans la journée même: le bando portait que les retardataires seraient conduits en prison. L’évêque fut imposé à 30,000 piastres! son frère à 6,000 et sa sœur à pareille somme, Ugarte à 10,000: il en eut des accès de folie, et sa femme fut obligée de l’emmener à la campagne. Le pauvre Gamio faillit en mourir. Une de mes cousines, nommée Gutierrez, fut la seule qui montra du caractère; elle s’opiniâtra à ne pas payer, et l’on ne put réussir à l’y contraindre. Toute la ville fut dans une telle exaspération, que Nieto n’osait plus sortir dans les rues; et l’audacieux Baldivia, qui, depuis longtemps, se costumait presque toujours en bourgeois, jugea prudent de reprendre le froc. L’habit de moine a encore conservé de l’influence sur la populace; et Baldivia s’inquiétait fort peu du ressentiment des propriétaires. Après avoir levé cette seconde contribution, qui ne fut pas mieux employée que la première, on fit une réquisition de chevaux, puis de juments, de mules; et, à la fin, on enleva jusqu’aux ânes. Toutes ces extorsions épuisaient les malheureux Aréquipéniens; ils les supportaient en murmurant sans avoir le courage de s’en affranchir, lorsque la levée d’hommes, ordonnée par le général Nieto, vint mettre le comble à leurs douleurs et à leur indignation. Le peuple péruvien est anti-militaire; tous abhorrent l’état de soldat; l’Indien, même préfère se tuer que de servir. D’abord les Aréquipéniens refusèrent net d’obéir à l’appel du général; Baldivia eut alors recours à la persuasion, et, dans une série d’articles de son journal, il sut si adroitement intéresser leur orgueil, que tous les jeunes gens s’enrôlèrent volontairement. L’habile moine, exploitant leur vanité, leur ignorance, les comparait aux Spartiates, aux Romains, et enfin aux immortels Parisiens de 1830! Il parvint, au moyen de ses flatteries, à exciter leur émulation, et c’était à qui d’entre eux, jeunes ou vieux, se mettrait au rang des défenseurs de la patrie. Je me rappelle que les articles du moine commençaient toujours ainsi: « Aréquipéniens! la république du Pérou s’attend à trouver en vous des défenseurs, ne voulant plus que sa noble cause soit défendue par ce qu’on nomme soldats. » Une autre fois, il leur disait: « Aréquipéniens! vous êtes tous libres: le chef n’est pas plus que le subordonné, le subordonné est autant que son chef; plus de soldats parmi vous, rien que des frères, des hommes libres, des défenseurs de la patrie, etc., etc. » — En vérité, me disait Althaus, je suis tenté de croire, avec les vieilles femmes, que ce moine damné a trouvé les cornes du diable, qui donnent, disent-elles, la puissance de faire des miracles. Quant à moi, je lui brûle une belle chandelle; car je vous assure qu’il me tire d’un cruel embarras. Le général, qui est peureux comme une perdrix, m’avait donné la corvée d’aller fouiller dans les maisons pour y découvrir les conscrits qui ne voulaient pas se rendre: cette besogne ne m’allait pas du tout. Je suis homme à charger sur mon dos trois de ces blancs-becs de conscrits que je rencontrerais sur la lisière d’un bois; mais forcer l’entrée d’une maison où j’aurais été entouré de la vieille mère, de la jeune femme en pleurs qui seraient venus me supplier, des enfants qui m’auraient sauté au cou pour me caresser, je n’y aurais pu résister. Je suis dur sur le champ de bataille, parce que là j’ai appris à l’être, et que c’est une nécessité; mais, avec des malheureux qui souffrent et pleurent, je souffre et pleure aussi.
— Ah! cousin, je vous reconnais à ces paroles, et je vous aime! Althaus, vous n’étiez pas fait pour tuer des hommes… — Florita, je n’ai cependant jamais été plus beau qu’à Waterloo, et là je tuais des hommes… — Pour Dieu! ne me parlez pas de votre Waterloo: ce mot me fait frissonner d’horreur; je ne puis l’entendre sans être péniblement affectée. Vous disiez donc, cousin, que le père Baldivia est parvenu à faire venir vos conscrits tout seuls, sans user envers eux de contrainte?
— C’est un fait très vrai; il les nomme des Alexandre, des César, des Napoléon; il leur parle en grec et en latin, et peut-être, entre nous, leur dit-il, dans ces langues antiques, qu’ils sont de fichues bêtes, des poltrons, etc., etc.; car le diable m’emporte si un seul de tous les lecteurs du moine sait le latin. Entre autres belles phrases qu’il leur débite, n’a-t-il pas l’impudence de leur dire que l’Europe, le monde entier les contemplent! qu’à Paris on va être jaloux de leur valeur! que sais-je, moi, toutes les fariboles qu’il leur dit… Pourquoi donc ne lisez-vous pas son journal et ses sublimes proclamations avec exactitude? Je vous assure que ce sont des pièces très curieuses.
— Je lis tout ce que ce prêtre écrit; mais j’évite d’en parler, parce que cela me fait mal!… Il est impossible de se jouer de tout un peuple avec plus d’effronterie.
— Hé! Florita, pourquoi tout ce peuple est-il assez bête pour se laisser jouer par cet intrigant. Ces imbécilles Péruviens sont tellement gonflés d’orgueil, qu’ils ont la stupidité de croire qu’ils surpassent en valeur et en intelligence les Alexandre, les César et les Napoléon. Hé bien! ils n’auront que ce qu’ils méritent; il faut qu’ils paient leur sottise. Ils lâcheront leur fromage, le renard s’en saisira et leur rira au nez. Vous êtes bien bonne de prendre pitié pour eux; riez donc avec moi de leurs sottises. Vous savez qu’il s’organise un corps de gardes nationales, à l’instar de Paris. Je crois, belle cousine, que c’est pour vous plaire que, depuis votre arrivée, tout se fait ici, selon la mode parisienne, al uso de Paris. Ce corps d’armée se nomme les immortels: c’est à pouffer de rire! Ils sont venus aujourd’hui me prier de leur donner quelques notions de l’art militaire, absolument comme on irait, chez un maître de danse, lui dire apprenez-moi, en deux ou trois leçons, à aller en avant deux… Misérables pékins! quelques notions de l’art militaire! mais, bande d’épiciers, il y a trente ans que moi, né dans les camps, j’étudie l’art de la guerre, et je ne suis encore que de la Saint-Jean à côté des grands capitaines qui ont ébloui le monde de leur gloire! Ah! si mes anciens camarades de l’armée du Rhin me voyaient faire manœuvrer ces poupées de Péruviens, riraient-ils! Dieu, riraient-ils! Heureusement qu’en Allemagne on ne s’occupe guère des faits et dires des immortels péruviens: n’importe, je suis fâché de n’avoir pas changé de nom quand je suis arrivé dans ce pays.
— Puisque vous paraissez humilié de commander de tels hommes, pourquoi restez-vous parmi eux?
— Pourquoi! pourquoi, parce que je veux d’abord qu’ils me paient les 150, 000 piastres qu’ils me doivent; ensuite, parce que mon état est d’être soldat, et qu’ici on se bat. J’entends parfois quelques coups de fusil, et cela me rappelle mon bon temps; maintenant je suis un peu vieux pour aller m’enrôler sous la bannière du pacha d’Égypte ou sous celle du prince Othon. D’ailleurs, Florita, les armées de l’Orient me paraîtraient bien mesquines, après celles que j’ai vues; puis dans ces pays-là il n’y aurait pas de quoi rire, tandis qu’ici je m’amuse comme un fou de toutes leurs sottises, et c’est bien quelque chose. Cousine, dimanche vous verrez le général; faites-lui donc compliment sur son beau corps d’immortels, il est très flatté quand vous voulez bien parler guerre avec lui, il me demande souvent ce que vous pensez de toutes ces affaires. J’ai quelquefois l’envie de lui répondre que vous pensez qu’il est le premier parmi les ignorants.
— Althaus, les loups ne se mangent pas entre eux; soyez tranquille, dimanche je lui dirai que je n’ai jamais rien vu à Paris d’aussi grandiose, d’aussi magnifique.
— Oh! il le croira.
Tel est le caractère péruvien, vaniteux, fanfaron, ne doutant de rien, pourfendant tout, en paroles, et aussi incapable de fermeté dans l’action que de persévérance dans une résolution courageuse.
Le mouvement tumultueux de la ville, mes nombreuses relations, mes conversations intimes avec mon oncle, Althaus et Emmanuel me donnaient une existence variée et assez occupée; mais rien de tout cela n’intéressait mon cœur, et, dès lors, un vide affreux, une tristesse indicible s’emparèrent de moi. Les êtres d’une nature aimante ne sauraient vivre seulement de l’agitation que provoquent les événements extérieurs; il leur faut des affections. Je reconnus, mais trop tard, que, poussée par le chagrin, j’avais cédé avec une imprudente facilité à mon imagination, en venant chercher au Pérou un calme, un bonheur que je pouvais seulement rencontrer au sein des douces émotions qu’il ne m’était plus permis de ressentir. Jeune encore, et passant pour demoiselle, j’aurais pu espérer d’être aimée d’un homme qui m’eût épousée, quoique privée de fortune. Je puis même dire, sans craindre un démenti, que plusieurs de ces messieurs d’Aréquipa m’ont assez manifesté leurs intentions pour que je sois sans aucun doute à cet égard. Si j’avais été libre, j’aurais partagé l’affection et accepté avec reconnaissance la protection d’un d’entre eux; mais je sentais le poids de mes chaînes, même à la distance immense qui me séparait du maître auquel j’appartenais, je dus étouffer la belle nature que Dieu avait mise en moi, et paraître froide, indifférente et souvent même peu aimable. Franche jusqu’à l’excès, j’éprouvais le besoin d’épancher mes peines, et quand j’eusse