SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

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voulu verser des larmes dans le sein d’un ami il me fallait, au milieu de mes semblables, isoler mon cœur, vivre dans une contrainte continuelle; certes, j’étais loin de prévoir, lorsque je partis, les tortures que me ferait subir mon rôle de demoiselle; la souffrance qu’à bord j’éprouvais de ma position était au moins adoucie par mon affection pour Chabrié; mais dès l’instant où je rompis avec lui, je me promis bien de ne plus avoir de cette sorte d’amitié pour personne; elle devenait trop dangereuse pour moi et celui qui en était l’objet.

Je ne vivais pas: vivre c’est aimer, et je n’avais conscience de mon existence que par ce besoin de mon cœur que je ne pouvais satisfaire. Si, pour y donner le change, je cherchais à reporter toutes mes facultés aimantes sur ma fille, j’apercevais aussi le danger de me laisser aller à cet amour; je n’osais penser à cette enfant; sans cesse je travaillais à la chasser de ma mémoire, tant je craignais de me trahir en parlant d’elle dans la conversation. Ah! qu’il est difficile d’oublier huit années de sa vie, et surtout sa qualité de mère!… La plus jeune des enfants de Joaquina avait l’âge de ma fille; elle était gentille, espiègle; son parler enfantin me rappelait ma pauvre Aline; à cette pensée, mes yeux se remplissaient de larmes… Je fuyais les jeux de cette enfant et rentrais chez moi dans un état de souffrance qu’une mère seule peut concevoir. Ah! malheureuse, me disais-je, qu’ai-je fait? La douleur m’a rendue lâche, dénaturée; j’ai fui, incapable d’en supporter le poids; j’ai laissé ma fille à la garde des étrangers; la malheureuse petite est peut-être malade; peut-être morte! alors mon imagination me grossissait les dangers qu’elle pouvait courir ainsi que mes torts envers elle, et je tombais dans un désespoir délirant.

Tout ce qui m’entourait alimentait ma douleur; je ne parlais plus aux enfants, j’aurais désiré n’en pas voir. Je devins si froide avec ceux de mon oncle et ceux d’Althaus, que ces pauvres petits êtres n’osaient plus me parler ni même me regarder. Cette maison où était né mon père, qui aurait dû être mienne, et où cependant j’étais considérée comme une étrangère, irritait toutes les plaies de mon cœur; la vue de ses maîtres rendait constamment présente à mon esprit l’odieuse iniquité qu’impitoyablement ils commettaient envers moi. Le prix de leur hospitalité m’était amer, et il n’y avait ni peines ni dangers auxquels je ne m’exposasse pour quitter l’antre où j’avais été si cruellement spoliée. La France ne s’offrait à ma pensée qu’avec toutes les douleurs que j’y avais éprouvées.… Je ne savais où fuir ni que devenir! Je n’entrevoyais d’asile ni de repos nulle part sur la terre. La mort, que pendant longtemps j’avais crue prochaine et attendue comme un bienfait de Dieu, s’était refusée à mes vœux et ma santé raffermie; pas de perspectives à mes espérances; pas une personne dans le sein de laquelle je pusse épancher ma douleur. Une sombre mélancolie s’était emparée de moi; j’étais silencieuse et méditais les plus sinistres projets. J’avais pris la vie en aversion; elle était devenue un fardeau dont le poids m’accablait. C’est dans ces circonstances que j’eus à lutter contre une violente tentation de me détruire. Je n’ai jamais approuvé le suicide: je l’ai toujours considéré comme le résultat de l’impuissance à supporter la douleur; le mépris de la vie, quand on souffre, me paraît si naturel, que je n’ai jamais pu envisager cette action que comme celle d’un lâche; mais la souffrance a ses colères, et l’intelligence est quelquefois bien faible pour y résister, quand elle n’a pas la foi pour appui. Je croyais alors à la raison humaine; loin de marcher dans la vie, résignée à tout, recherchant dans les événements la voie que la Providence m’avait destinée, j’espérais ou me laissais aller à la douleur, selon que l’avenir me paraissait serein ou chargé d’orages. J’eus de rudes combats à soutenir pour surmonter ce dégoût de la vie, cette soif de mourir: un spectre infernal me peignait incessamment tous les malheurs de mon existence passée, tous ceux qui m’attendaient encore, et dirigeait contre mon cœur sa main homicide. Je passai huit jours et huit nuits dans ces étreintes de la mort, et constamment sur mon corps je sentais ses mains glacées. Enfin je sortis de ce long débat en laissant cette puissance infernale prendre possession de mon esprit.

Je me résolus, moi aussi, d’entrer dans la lutte sociale, et après avoir été longtemps dupe de la société et de ses préjugés, d’essayer de l’exploiter à mon tour, de vivre de la vie des autres, de devenir comme eux cupide, ambitieuse, impitoyable, de me faire comme eux le centre de toutes mes actions; de n’être, pas plus qu’ils ne le sont eux-mêmes, arrêtée par aucun scrupule. Je suis au milieu d’une société en révolution, me dis-je; voyons par quel moyen, je pourrais y jouer un rôle, quels sont les instruments dont il me serait possible de me servir.

À cette époque, sans croire au catholicisme je croyais à l’existence du mal; je n’avais pas compris Dieu, sa toute-puissance, son amour infini pour les êtres qu’il crée; mes yeux ne s’étaient pas encore ouverts. Je ne voyais pas que la souffrance et la jouissance sont deux modes d’existence inséparables de la vie; que l’une amène l’autre inévitablement, et que c’est ainsi que tous les êtres progressent, que tous ont leurs phases de développement par lesquelles ils doivent passer, et qu’aveugles agents de la Providence, tous aussi ont leur mission à remplir, de laquelle nous ne pouvons supposer qu’ils puissent s’écarter sans ravaler la puissance divine.

Je pensais qu’il dépendait de notre volonté de nous façonner pour n’importe quel rôle que ce fût; je n’avais jusqu’alors éprouvé que les besoins du cœur; l’ambition, la cupidité et autres passions factices ne s’étaient présentées à mon esprit que comme les effervescences de cerveaux malades. J’avais toujours aspiré à une vie animée par de tendres affections, à une modeste aisance; et ces souhaits m’étaient interdits; asservie à un homme… (je l’ai déjà qualifié) dans un âge où toute résistance est impuissante; née de parents dont l’union n’avait pas été enregistrée selon les formes légales, je devais, très jeune encore, renoncer à jamais aux tendres affections, à une vie au dessus de la pauvreté. L’isolement était mon lot; je ne pouvais que furtivement paraître dans le monde, et la fortune de mon père devenait la proie d’un oncle millionnaire. La mesure comble, je me mis en révolte ouverte contre un ordre de choses dont j’étais si cruellement victime, qui sanctionnait la servitude du sexe faible, la spoliation de l’orphelin, et je me promis d’entrer dans les intrigues de l’ambition, de rivaliser d’audace et d’astuce avec le moine, d’être, comme lui, persévérante, comme lui, sans pitié.

Dès ce moment, l’enfer fut dans mon ame!… L’enfer, nous le rencontrons toujours en déviant de la route que la Providence nous a tracée, et nos tourments augmentent à mesure que nous nous en éloignons. C’est vainement que nous tentons de changer notre nature; peu de personnes, je pense, pourraient manifester une volonté plus forte que celle dont Dieu m’a douée; et cependant, ayant la ferme intention de m’endurcir, de devenir ambitieuse, je ne pus y réussir. Je portai toute mon attention sur Baldivia; je l’étudiai et compris son ardent désir de domination, sa haine contre l’évêque; mais aucun de ces sentiments ne put pénétrer en moi; je sentis que l’existence du moine me serait antipathique. Je pris la place d’Althaus, et je reconnus que les fortes émotions après lesquelles il courait me causeraient d’horribles douleurs. Quant à mon oncle, je ne pus jamais comprendre quelle jouissance il pouvait éprouver à user sa vie en sourdes menées, en misérables petitesses.

Je n’en persistais pas moins dans le dessein que j’avais formé, non seulement d’entrer dans le mouvement politique, mais même d’y jouer un principal rôle. J’avais sous les yeux, pour m’encourager, l’exemple de la señora Gamarra, qui était devenue l’arbitre de la république. Gamarra et sa femme n’avaient renversé Orbegoso que pour régner sous le nom de Bermudez; la señora Gamarra conduisait toutes les affaires, commandait dans les armées; et sous les noms de Bermudez et d’Orbegoso, la lutte allait, dans le fait, s’engager entre la señora Gamarra et le moine Baldivia.

Il fallait supplanter ce dernier, réunir autour de soi les partisans d’Orbegoso; ce n’était que par la puissance du sabre qu’on pouvait réussir dans un pareil projet. J’éprouvais une peine excessive d’être forcée d’avoir recours au bras d’un autre, quand je me sentais capable d’agir. Je devais m’appliquer à trouver un militaire qui, par l’énergie de son caractère, son influence sur les soldats, fût propre à me seconder; lui inspirer de l’amour, développer son ambition et m’en servir pour tout entreprendre. Je me mis sérieusement à étudier les officiers qui venaient chez mon oncle et ceux avec qui je causais familièrement tous les soirs chez Althaus.

Cependant je n’avais pu anéantir tellement tout mon être, que les bons principes qui étaient en moi ne se soulevassent contre la carrière dans laquelle je m’obstinais à vouloir me lancer. Assaillie, quand j’étais seule, de sinistres réflexions, je me représentais les nombreuses victimes qu’il faudrait immoler pour parvenir à se saisir du pouvoir et pour le conserver. Je cherchais vainement à me faire illusion par les beaux plans de bonheur public dont je bâtissais la chimère: une voix secrète me demandait qui m’avait révélé la certitude de leurs succès pour en tenter, au prix du meurtre, la réalisation, et si je pouvais accuser, des malheurs de ma position, les personnes dont je serais forcée de conjurer la perte. Je voyais déjà s’élever contre moi les mânes de mes antagonistes égorgés: mon cœur de femme se gonflait, mes cheveux se hérissaient sur ma tête, et je subissais le supplice anticipé des remords.

Si, après avoir enduré toute une nuit le tourment de mes réflexions, je parvenais à me calmer en me rejetant dans l’irrésolution, il suffisait d’un mot d’Althaus ou d’Emmanuel pour que je reprisse ma détermination, et les combats de la nuit se renouvelaient. Vainement aurais-je cherché à fuir les conversations sur la politique: chez mon oncle, la politique était le sujet de tous les entretiens; chez Althaus, on ne s’occupait pas d’autre chose: sa femme s’y engageait avec ardeur. Chaque jour, Emmanuel venait chez moi; toutes les autres personnes que je voyais ne me parlaient que des affaires de la république; c’est que ces affaires intéressaient tous les individus dans ce qu’ils avaient de plus cher.

Carmen était la seule qui évitât, autant qu’elle le pouvait, de parler sur ce sujet; elle me répétait souvent: — Florita, qu’avons-nous besoin, nous autres femmes, de nous occuper des affaires de l’État, puisque nous n’y pouvons remplir aucune charge, qu’on dédaigne nos conseils, et que vos grands personnages ne nous jugent propres qu’à leur servir de jouet ou de ménagères? Je trouve que vous et Manuela êtes bien bonnes de vous tourmenter de toutes les sottises que commettent cet intrigant de moine et cet imbécille de général. Laissez-les donc se battre; du train dont ils y vont, encore trois mois, et il ne restera plus une piastre au Pérou pour payer la troupe: alors le combat finira, faute de combattants.

Quand je ne savais comment échapper à la tourmente intérieure qui m’agitait si violemment et aux importunités des conversations politiques, j’allais trouver ma cousine Carmen et la priais de venir faire un tour hors la ville. Carmen fut envers moi d’une complaisance inépuisable que je me plairai toujours à reconnaître; elle cédait à mes instances, quoique cela fût pour elle une corvée. Comme à Aréquipa, il n’y a point de promenade, les femmes n’ont pas l’habitude de sortir: le soin qu’elles prennent de leurs pieds contribue aussi à les rendre sédentaires; elles craignent de les faire grossir par la marche.

Nos promenades favorites étaient au moulin de la rivière, dans lequel nous entrions quelquefois. Je me plaisais à examiner cette fabrique rustique qui, dans son ensemble, est bien loin d’égaler les nôtres. Un autre jour, nous visitions le moulin à chocolat, situé à côté de celui à farine. Je retrouvais là avec plaisir les progrès de la civilisation: on y voit moudre le cacao, écraser le sucre et mélanger le tout pour en former le chocolat. La machine a été importée d’Angleterre; elle est très belle et mue par la force de l’eau. Le maître de cet établissement me témoignait beaucoup de considération; elle m’était acquise par l’intérêt que je mettais à le questionner sur sa machine et l’attention que je prêtais aux explications qu’il m’en donnait. Je sortais toujours de chez lui avec une petite provision de très bon cacao et un charmant bouquet que je tenais de sa galanterie.

Lorsque la rivière était assez basse pour que nous pussions la traverser, en sautant de pierre en pierre ou en nous faisant porter par nos négresses, nous passions de l’autre côté, afin de gravir la colline au pied de laquelle coule la rivière, et qui domine tout le vallon d’Aréquipa; parvenues au sommet, nous nous arrêtions. Assise auprès de Carmen, et, selon l’usage du pays, les jambes croisées comme les Orientaux, je trouvais un charme ineffable à rester ainsi pendant des heures entières, plongée dans une douce rêverie, causant avec Carmen, tandis que celle-ci fumait son cigare.

— Dites-moi, chère Florita, dans votre belle France avez-vous un vallon qui vaille celui-ci?

— Non, cousine, je ne crois pas qu’il existe, dans aucun autre pays, une vallée plus pittoresque, une ville plus bizarrement placée, des volcans à la teinte plus mélancolique, aux proportions plus gigantesques, à l’aspect plus poétique.

— Et tout cela, Florita, laisse l’ame des Aréquipéniens froide, stérile; jamais, que je sache, un Aréquipénien n’a fait un vers.

— Mais, cousine, songez donc que, pour comprendre toutes les beautés qui nous environnent, pour que notre ame en soit profondément émue, il ne faut pas que nous soyons livrés aux agitations du monde, et qu’il faut, si l’on veut peindre ces beautés, cultiver son intelligence, s’exercer à manier sa langue, lire de bons livres. Avant que vos Aréquipéniens ne fissent des vers, il faudrait qu’il y eût des écoles où ils pussent apprendre à lire et où ils pussent se former le goût par la lecture d’Homère et Virgile, de Racine et de Byron. Il n’y a, parmi vous, que les personnes de la première classe de la société qui sachent lire, et encore n’ont-elles jamais lu que le catéchisme, sans même chercher à le comprendre! Les hautes facultés intellectuelles étant très rares, lorsque tout un peuple n’est pas appelé à jouir des avantages de l’instruction, il n’y apparaît que très peu d’hommes d’élite.

— Je partage votre opinion; mais pourquoi donc n’établit-on pas des écoles partout? Avec les sommes que ce moine vient d’arracher à tous ces avares, on aurait pu faire donner de l’instruction à tout le Pérou; et nos gouvernants l’emploient à faire tuer des hommes! Tenez, Florita, quand je pense à cela, je cesse de croire en Dieu.

— Cousine, si Baldivia employait l’argent qu’il prend aux propriétaires à fonder des écoles pour la jeunesse des deux sexes, à faire des routes pour transporter les denrées entre toutes les villes de votre territoire, à encourager l’industrie agricole et manufacturière, et aux autres choses utiles à la prospérité du pays, vous approuveriez donc sa conduite?

— Belle question! non seulement je l’approuverais, mais je me prosternerais devant lui et vendrais jusqu’à mon dernier châle de soie pour contribuer à lui élever une statue.

— Ce que vous dites là est très beau! J’avoue, cousine, que je ne vous aurais pas crue capable d’autant de dévouement pour votre patrie: vous pourriez agir ainsi, parce que vous avez du bon sens et que vous comprenez très bien que la prospérité du pays est celle de tous les individus qui l’habitent; mais la majorité des Péruviens verrait-elle cela du même œil?

— Oui, sans doute, Florita, la très grande majorité l’approuverait; car, comme vous le répétez sans cesse, le bon sens est dans les masses; les ambitieux, les intrigants seraient seuls mécontents de voir employer l’argent à des choses utiles: avides du bien d’autrui, ils sont toujours disposés à fomenter les troubles; ils y trouvent l’occasion de s’enrichir sans travail; dans le gaspillage des deniers publics, ils tirent leur épingle du jeu et applaudissent à des désordres dont ils profitent. Ces hommes forment incontestablement le plus petit nombre; néanmoins ils mènent les affaires et ruinent notre malheureuse nation.

Lorsque, dans nos conversations, Carmen me parlait des malheurs de son pays, mes douleurs redoublaient. Il était évident pour moi que si une personne douée d’une ame généreuse et forte pouvait réussir à s’emparer du pouvoir, les calamités auraient un terme, et un avenir de prospérité s’ouvrirait à cette contrée infortunée. Je songeais à tout le bien que je pourrais faire si j’étais à la place de la señora Gamarra, et me décidais, plus que jamais, à tenter d’y parvenir.

Parmi les militaires qui venaient chez mon oncle ou chez Althaus, je n’en avais rencontré qu’un seul qui aurait pu répondre, à mon attente; et, quoiqu’il fût celui qui provoquait le plus ma répugnance, je n’eusse pas hésité un instant à tâcher de lui inspirer de l’amour, tant j’étais pénétrée de la sainteté du rôle que j’aurais pu remplir, mais il faut croire que Dieu me réservait pour une autre mission: cet officier était marié. Quand je fus bien convaincue qu’il ne se trouvait pas à Aréquipa un homme qui pût me servir, force me fut d’abandonner mes projets; cependant il me restait encore un espoir, et je m’y cramponnai; je résolus d’aller à Lima.

J’annonçai à mon oncle et à toute la famille que je voulais repartir pour la France; mais que, désirant connaître la capitale du Pérou, j’irais m’embarquer à Lima.

Cette nouvelle surprit tout le monde: mon oncle en parut vivement affecté; il me fit de vives instances pour me détourner de ce dessein, sans cependant m’offrir une position plus indépendante que celle dont je jouissais chez lui. Althaus en fut véritablement peiné; sa femme s’en désespérait; les deux personnes de la famille qui en éprouvèrent les plus vifs regrets furent Emmanuel et Carmen.

La chère Carmen me répétait souvent, avec une tristesse qui n’était pas feinte: « Personne ici, Florita, ne souffrira plus vivement que moi de votre absence. Don Pio est absorbé par les affaires politiques; Althaus, quoiqu’il vous aime beaucoup, sera distrait par ses nombreuses occupations; Manuela par ses relations de société et sa toilette; Emmanuel par les plaisirs de son âge; mais moi, Florita, qui vis retirée, méconnue de ceux-mêmes au milieu desquels le destin m’a placée, qui pourra me dédommager des consolations de votre douce et haute philosophie? qui pourra me donner ces moments de gaîté que je devais à l’originalité de votre caractère, moments dont le charme ravivait ma triste existence? Ah! Florita, il ne se passera pas un jour que je ne pousse un soupir de regret en pensant à vous. » Je ne saurais dire combien j’éprouvais de peine à laisser ma cousine Carmen; les autres n’avaient nul besoin de moi, tandis que j’étais devenue pour elle une nécessité.

Mon oncle me pria d’attendre au moins, avant de partir, la tournure qu’allaient prendre les affaires politiques; j’y consentis.

Le moine était parvenu, à force d’argent et des fanfaronnades de son journal, à organiser les corps suivants: Il y avait, en outre, une garde nationale formée de 3 à 400 vétérans, réservée à la défense de la ville.

Pour prendre une apparence guerrière, le général Nieto avait formé un camp; il croyait habituer ses soldats aux fatigues en leur faisant quitter leurs casernes. Ce camp, très mal placé sous le rapport militaire, était à une lieue d’Aréquipa, et se trouvant auprès d’un village, il avait le grave inconvénient d’être entouré de chicherias (sorte de cabarets où l’on vend la chicha, boisson enivrante faite avec du maïs concassé, mis en fermentation). Le quartier général était dans la maison d’un señor Menao. Althaus avait essayé de détourner Nieto de l’établissement de ce camp, en lui faisant observer les dangers que, dans la saison des pluies, y courrait la santé du soldat, et les dépenses énormes qui en résulteraient; le présomptueux général avait dédaigné ces considérations, ainsi que les sages avis de son chef d’état-major, relativement à l’emplacement où il convenait de camper: Nieto s’imaginait faire de l’effet, paraître un grand capitaine par cette image de la guerre; il cédait aussi à la sotte vanité d’étaler son pouvoir au milieu des tentes et d’un nombreux entourage d’officiers. Le général aimait à se montrer, suivi d’un brillant état-major: de la ville au camp, du camp à la ville, c’étaient des allées et venues continuelles, et nous trouvions fort amusante la comédie que nous donnait chaque jour l’héroïque cavalcade. Le général, monté sur un beau cheval noir, prenait les airs d’un Murat, tant il était recherché et somptueux dans la variété de ses costumes; Baldivia, très souvent en habit de moine, toujours sur un cheval blanc, figurait le Lafayette péruvien, et la foule des officiers, couverts d’or, chargés de panaches, n’était pas moins ridicule.

Grâce à Althaus et à l’obligeance du général, je pouvais disposer d’un cheval quand je voulais aller voir le camp: les bourgeois n’avaient plus de chevaux, ils s’étaient vus contraints de donner les leurs, ou de les cacher pour les soustraire aux réquisitions. Mon oncle seul avait conservé sa jument chilienne, parce qu’elle était si fougueuse, que nul officier ne se souciait de la monter, et qu’au milieu d’un corps de cavalerie elle eût occasionné des accidents. La visite du camp était pour moi une promenade favorite: j’y allais alternativement avec mon oncle, Althaus ou Emmanuel, qui était devenu officier. Le général me recevait toujours très bien, mais le moine semblait deviner ma pensée et le mépris qu’il m’inspirait; dès qu’il me voyait, sa physionomie, naturellement fausse, haineuse, effrontée, prenait une expression toute particulière: il me paraissait évident qu’il devinait l’antipathie que je ressentais pour lui. Baldivia me saluait avec une froide politesse, écoutait avec attention tout ce que je disais sans avoir l’air de s’en occuper, et ne se mêlait jamais à la conversation. Je savais, par Emmanuel, qu’on n’aimait pas du tout mes visites, et que mes parties de rire avec Althaus déplaisaient fort à ces messieurs; mais comment n’aurais-je pas ri en voyant des officiers aussi absurdement ridicules! Nieto, n’ayant à camper que 1,800 hommes (les chacareros et les Immortels ne faisaient pas partie du camp), avait pris plus de terrain qu’il n’en aurait fallu à un général européen pour une armée de 50,000 hommes. Sur un monticule, à gauche de la maison de Menao, était construite une redoute qu’on avait armée de cinq petits canons de montagne; c’était la première fois de ma vie que j’en voyais, ils me faisaient l’effet de tuyaux de gouttières. Cette redoute se trouvait dominée par une position que la nature elle-même avait fortifiée, et où l’ennemi pouvait se loger sans obstacle, s’il venait par le chemin qui la joignait; or, comme Aréquipa est une ville ouverte où l’on peut arriver par dix chemins différents, il était difficile de prévoir celui que prendrait l’ennemi.

L’infanterie, campée sur plusieurs lignes auprès de la redoute, avait l’air très misérable; les malheureux soldats couchaient sous de petites tentes mal fermées et faites d’une toile tellement claire, qu’elle ne pouvait les garantir des pluies fréquentes de la saison. La cavalerie, commandée par le colonel Carillo, occupait beaucoup plus de place; elle était établie de l’autre côté de la redoute; le général me faisait galoper devant cette longue file de chevaux qui étaient sur un rang et très écartés les uns des autres. Il n’y avait pas plus d’ordre là que dans le quartier de l’infanterie, tout cela était pitoyable. A l’extrémité du camp, derrière les tentes des soldats, étaient cantonnées les ravanas, avec tout leur attirail de cuisine et d’enfants; on voyait du linge qui séchait, des femmes occupées à laver, d’autres à coudre, toutes faisant un train effroyable par leurs cris, leurs chants et leur conversation.

Les ravanas sont les vivandières de l’Amérique du sud. Au Pérou, chaque soldat emmène avec lui autant de femmes qu’il veut; il y en a qui en ont jusqu’à quatre. Elles forment une troupe considérable, précèdent l’armée de plusieurs heures pour avoir le temps de lui procurer des vivres, de les faire cuire et de tout préparer au gîte qu’elle doit occuper. Le départ de l’avant-garde femelle fait de suite juger de tout ce que ces malheureuses ont à souffrir, de la vie de dangers et de fatigues qu’elles mènent. Les ravanas sont armées; elles chargent sur des mules les marmites, les tentes, tout le bagage enfin; elles traînent à leur suite une multitude d’enfants de tout âge, font partir leurs mules au grand trot, les suivent en courant, gravissent ainsi les hautes montagnes couvertes de neige, traversent les fleuves à la nage, portant un et quelquefois deux enfants sur leur dos. Lorsqu’elles arrivent au lieu qu’on leur a assigné, elles s’occupent d’abord de choisir le meilleur emplacement pour camper; ensuite elles déchargent les mules, dressent des tentes, allaitent et couchent les enfants, allument des feux et mettent la cuisine en train. Si elles se trouvent peu éloignées d’un endroit habité, elles s’y portent en détachement pour y faire la provision; se jettent sur le village comme des bêtes affamées et demandent aux habitants des vivres pour l’armée; quand on leur en donne de bonne volonté, elles ne font aucun mal; mais, si on leur résiste, elles se battent comme des lionnes, et, par leur féroce courage, triomphent toujours de la résistance; elles pillent alors, saccagent le village, emportent le butin au camp et le partagent entre elles.

Ces femmes, qui pourvoient à tous les besoins du soldat, qui lavent et raccommodent ses vêtements, ne reçoivent aucune paie et n’ont pour salaire que la faculté de voler impunément; elles sont de race indienne, en parlent la langue et ne savent pas un mot d’espagnol. Les ravanas ne sont pas mariées, elles n’appartiennent à personne et sont à qui veut d’elles. Ce sont des créatures en dehors de tout; elles vivent avec les soldats, mangent avec eux, s’arrêtent où ils séjournent, sont exposées aux mêmes dangers et endurent de bien plus grandes fatigues. Quand l’armée est en marche, c’est presque toujours du courage, de l’intrépidité de ces femmes qui la précèdent de quatre à cinq heures que dépend sa subsistance. Lorsqu’on songe qu’en menant cette vie de peines et de périls elles ont encore les devoirs de la maternité à remplir, on s’étonne qu’aucune y puisse résister. Il est digne de remarque que, tandis que l’Indien préfère se tuer que d’être soldat, les femmes indiennes embrassent cette vie volontairement et en supportent les fatigues, en affrontent les dangers avec un courage dont sont incapables les hommes de leur race. Je ne crois pas qu’on puisse citer une preuve plus frappante de la supériorité de la femme, dans l’enfance des peuples; n’en serait-il pas de même aussi chez ceux plus avancés en civilisation, si une éducation semblable était donnée aux deux sexes? Il faut espérer que le temps viendra où l’expérience en sera tentée.

Plusieurs généraux de mérite ont voulu suppléer au service des ravanas et les empêcher de suivre l’armée; mais les soldats se sont toujours révoltés contre toutes les tentatives de ce genre et il a fallu leur céder. Ils n’avaient pas assez de confiance dans l’administration militaire qui eût pourvu à leurs besoins pour qu’on pût leur persuader de renoncer aux ravanas.

Ces femmes sont d’une laideur horrible; cela se conçoit, d’après la nature des fatigues qu’elles endurent; en effet, elles supportent les intempéries des climats les plus opposés, successivement exposées à l’ardeur brûlante du soleil des pampas et au froid du sommet glacé des Cordillières. Aussi ont-elles la peau brûlée, gercée, les yeux éraillés; toutefois leurs dents sont très blanches. Elles portent pour tout vêtement une petite jupe de laine qui ne descend qu’aux genoux, plus une peau de mouton au milieu de laquelle elles font un trou pour passer la tête et dont les deux côtés leur cachent le dos et la poitrine; elles ne s’occupent pas du surplus; les pieds, les bras et la tête sont toujours nus. On remarque qu’il règne entre elles assez d’accord; cependant des scènes de jalousie amènent parfois des meurtres; les passions de ces femmes n’étant retenues par aucun frein, ces événements ne doivent pas surprendre; il est hors de doute que, dans un nombre égal d’hommes que nulle discipline ne contiendrait et qui mèneraient la vie de ces femmes, les meurtres seraient beaucoup plus fréquents. Les ravanas adorent le soleil, mais n’observent aucune pratique religieuse.

Le quartier-général avait été transformé en maison de jeu; la grande salle du bas, divisée en deux au moyen d’un rideau, était occupée, d’un côté, par le général et les officiers supérieurs; de l’autre, par des sous-officiers; tous, dans l’une et l’autre pièce, jouaient au pharaon des sommes énormes. Althaus, voulant me faire voir dans leur beau les officiers de la république, m’amena, à onze heures de la nuit, à la maison de Menao; nous n’entrâmes pas, et, sans être aperçus, nous nous mîmes à regarder par la fenêtre. Ah! quel spectacle nous offrit cette réunion! Nous vîmes Nieto, Carillo, Morant, Rivero, Ros, assis autour d’une table, les cartes à la main, devant un tas d’or; la table était garnie de bouteilles, de verres remplis de vin ou de liqueurs. La figure de ces personnages exprimait ce que la passion du jeu a de plus violent! la rage concentrée, ou cette cupidité que rien ne peut assouvir, qui s’accroît même par l’aliment que le hasard lui jette. Tous avaient le cigare à la bouche, et la lumière blafarde qui pénétrait l’atmosphère de fumée donnait à ces physionomies quelque chose d’infernal. Le moine ne jouait pas, il se promenait à pas lents, s’arrêtait par moments devant ces hommes, et, se croisant les bras, il semblait dire: Que puis-je espérer de pareils instruments! A sa longue robe noire, à l’expression de ses traits, au lieu où il se trouvait, on l’eût pris pour le génie du mal, s’indignant des obstacles que les vices apportent dans la carrière du crime; les muscles de son visage se contractaient d’une manière effrayante, ses petits yeux noirs lançaient un feu sombre, sa lèvre supérieure exprimait le mépris et la fierté; puis il reprenait son impassibilité avec l’apparence de la résignation. Nous restâmes longtemps à examiner cette scène; personne ne nous vit, les esclaves de service dormaient, les braves défendeurs de la patrie étaient absorbés par le jeu, le moine par ses pensées. En nous retirant, nous causâmes, Althaus et moi, sur le malheur d’un pays livré à de pareils chefs.

— Althaus, ceux qui se laissent dominer par l’amour du jeu montrent assez qu’ils ont plus de confiance dans le hasard que dans leur habileté; je doute que cette passion put avoir prise sur des hommes d’un mérite réel.

— Florita, si vous parlez des misérables jeux de cartes, je suis de votre opinion; mais il existe un jeu savant, auquel les plus hautes intelligences peuvent s’exercer: ce sont les échecs; si ces coquins-là employaient leur temps à y jouer, je leur pardonnerais le gaspillage de l’argent enlevé aux propriétaires, et je soutiendrais même, contre vous, belle cousine, qu’ils feraient plus de progrès en jouant chaque jour aux échecs, que ne leur en feront jamais faire les balivernes que le moine leur débite en latin et en espagnol, ou les ridicules revues du général.

— Mais, cousin, soyez donc conséquent avec vous-même; puisque vous prétendez que pas un de ces officiers n’est capable de comprendre la plus simple démonstration mathématique, comment pourraient-ils passer, comme vous, trois heures à résoudre une difficulté du jeu d’échecs?

— Vous avez raison; pour être propre aux savantes combinaisons de ce jeu, il faut être né en Germanie; cependant j’ai rencontré un Anglais et un Russe qui eussent pu rendre la dame au plus fameux des joueurs allemands; mais jamais je n’ai rencontré d’autres adversaires, même en France, qui valussent la peine qu’on se préparât avant l’heure de l’assaut.